CHAPITRE XXIV
Hélas !
Le brigadier, qui commande nos gendarmes , est un homme bien né, avec qui M. d'Apremont aime à parler guerre. Il a pris l'habitude de venir, tous les soirs, passer une heure avec nous. Il ne se présentait, d'abord, que sous le prétexte de prendre l'ordre pour la nuit. Bientôt il a été facile de voir qu'il se plaisait autant avec nous, qu'il est déplacé au milieu de nos gens. Le zèle qu'il nous marque mérite de la reconnaissance. M. d'Apremont, moins fier que M. de Méran, est d'un caractère plus liant. Il a engagé un jour le bi^igadier à voir notre partie de tric-trac, et cette invitation lui a suffi pour revenir le lendemain.
En ce moment, immédiatement après le dîner, cet homme vient de se présenter, et cette liberté a paru déplaire à M. d'Apremont. Le brigadier s'est sans doute aperçu qu'on le recevait trèsfroidement. Son embarras s'est peint sur sa figure; il a balbutié quelques mots presque inintelligibles; il a fini par prier le curé de sortir avec lui.
^ous nous sommes regardés M. d'Apremont et moi. Que peut -il y avoir de commun entre un militaire et un curé? Rien, ce me semble. Cej^endant la démarche du brigadier, à une heure
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du jour où on ne le voit jamais, paraît annoncer quelque chose d'extraordinaire. Je n'ai aucun motif de crainte, et je ne suis pas tranquille.
Le curé rentre, et tire M. d'A^premont à part. Pourquoi ces précautions? Que prétend -on me cacher ? Ils sont dans l'embrasure d'une croisée ; ils parlent très-bas... la figure de M. d'Apremont se décompose... je ne peux plus résister à mon impatience, à mon inquiétude. Je me lève, je m'approche d'eux... Ah! le trouble du brigadier avait une cause bien différente de celle que je lui attribuais.
Claire, ma bonne Claire, je t'écrirai tant que je pourrai le faire ; tu recevras désormais une lettre tous les jours. Préviens ton mari que son témoignage, que ses secours nous seront peutêtre nécessaires. Ecris à Jules que M. d'Apremont est menacé, et que je l'estime assez pour lui donner la tâche honorable de le défendre.
Le brigadier a confié au curé qu'il venait de recevoir l'ordre secret et précis de surveiller M. d'Apremont; de suivre toutes ses démarches; de l'arrêter, s'il paraissait s'apercevoir qu'il est observé, et surtout s'il montait à cheval ou en voiture.
Le brigadier sent qu'il se compromet, en nous donnant connaissance des ordres qu'il a reçus. Mais il est persuadé de l'innocence de M. d'Apremont , et il croit remplir un devoir de reconnaissance , en prévenant le coup qu'on veut nous
lf\ AI>ÉLAlDi:
porter. Il a donné à entendre au curé que mon mari n'a qu'un parti à prendre : c'est de s'échapper la nuit , et de gagner la Champagne ; d'éviter nos avant -postes, et de se jeter dans ceux de l'ennemi. Je conçois que l'innocence se défend partout, et qu'il est prudent d'éviter les désagrémens d'une discussion , dont le résultat peut être incertain. Le curé et moi avons fortement insisté sur la nécessité de se conformer aux circonstances, et d'attendre, dans un lieu sûr, que l'erreur, dans laquelle on a jeté l'autorité, soit entièrement dissipée. M. d'Apremont a résisté à nos prières ; il s'est montré inébranlable. « Fuir, a-t-il dit, c'est « se déclarer coupable ; c'est au moins un aveu « tacite qu'on ne se croit pas exempt de repro- « ches. L'homme de bien se repose sur sa con» « science , et il ne connaît pas la crainte. Si je « suis arrêté , qu'en résultera-t-d ? une prompte « justification , et la confusion de mes accusa- <f teurs. »
Je n'en doute pas , des Audrets a tramé encore quelque infamie. Il croit que, séparée de M. d'Apremont, je serai sans défense, et qu'il pourra renouveler, impunément, ses odieuses tentatives : il ne sait pas que j'ai autant de défenseurs qu'il y a d'habitans dans le village, et qu'avec un mot je disposerais de sa vie... Cependant il est clair que la liberté de mon mari est menacée... Peutêtre aussi le fait -on surveiller pour s'assurer de la vérité des faits qu'on lui impute, et laisser
tomber ensuite dans l'oubli une affaire qui ne peut avoir de fondement. Si elle en avait, si même l'imputation avait un caractère de vraisemblance, on ne se bornerait pas à des demimesures; on aurait déployé la rigueur dont on accable ceux qui ne paraissent dignes d'aucun ménagement. Toutes mes réflexions tendent à me calmer, et j'éprouve un serrement de cœur, dont je ne peux me défendre.
Je viens de renouveler mes instances auprès de M. d'Apremont, et je l'ai encore trouvé inflexible. Ne pouvant le déterminer à fuir, j'ai voulu au moins gagner quelque chose. Je lui ai représenté qu'il est de notre intérêt à tous deux de mettre un terme à l'anxiété qui nous tourmente ; qu'une ame élevée peut mettre quelque gloire à braver le danger, et à se justifier avec éclat. Je voudrais qu'au moins il arrivât libre à Paris, et je crois fermement qu'une entrevue, avec le mi^ nistre de la police, dissiperait les nuages qu'on cherche à accumuler sur sa téte. Ce parti paraît lui convenir. Il réfléchit... Il est décidé à partir à l'entrée de la nuit.
Il faut maintenant garantir, de toute inculpation, l'honnête brigadier qui s'expose pour nous, et tourner toutes les apparences en sa faveur. Ses ordres ne lui prescrivent pas l'oubli des convenances ; rien ne l'oblige à s'établir dans la chambre à coucher de M. d'Apremont. Il l'y verra entrer ce soir; il prendra, selon l'usage que nous^
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avons établi, les clés de toutes les grilles; il se tiendra à son corps-de-garde , et fera de fréquentes patrouilles autour du château. M. d 'Apremont , accompagné de Jérôme , sortira par les caves , qui communiquent dans le parc , avec la glacière. Les murs ne sont pas élevés; il les franchira, et il ira prendre, à l'entrée de la foret, une voiture que, sous un prétexte quelconque, je vais faire rouler dans la cour de la ferme. Au déclin du jour, le fermier y mettra ses chevaux , et ira attendre M. d'Apremont à l'endroit dont on sera convenu. Ces mesures nous paraissent suffisantes , pour garantir la responsabilité du brigadier. D'ailleurs , s'il éprouvait des désagrémens trop sérieux , nous le dédommagerions amplement de ce qu'il aurait souffert.
J'ai employé quelques heures à faire préparer ce qui est nécessaire à M. d'Apremont pour le voyage : il trouvera le superflu à Paris. Une partie de la soirée s'est écoulée en épanchemens mutuels , bien sincères , et bien fortement sentis de ma part. Pour la première fois, je vais être séparée d'un homme , qui fait son affaire essentielle de me complaire en tout ; qui n'a cessé de développer, à mes yeux, des qualités estimables, et de me combler d'égards , de prévenances, de soins , des marques de l'amour le plus vrai , et de la confiance la plus entière.
Je te jure, Claire, quen ce moment rien n'a pu me distraire de ce que je dois à mon époux.
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La reconnaissance et l'affection ont tellement occupé mon cœur, qu'aucun souvenir n'y pouvait trouver de place. Hé, comment ne serais -je pas, toute entière , à celui qui a acquis tant de droits sur moi, et qui est menacé, peut-être, d'une catastrophe , sur laquelle mon imagination n'ose s'arrêter ?
Nous étions assis l'un à côté de l'autre ; je tenais une de ses mains dans les miennes ; je le regardais avec attendrissement, avec le plus vif intérêt, lorsque Jeannette est entrée, pâle, défaite, pouvant à peine articuler. « Des gendar- « mes... M. des Audrets... des agens de la police... » Voilà tout ce qu'elle a pu dire. La plume tombe de ma main... J'ai besoin de me remettre. Je continuerai mon récit, quand je pourrai donner de la suite à mes idées
D'après les mots entrecoupés , qui venaient d'échapper à Jeannette , notre premier mouvement à tous a été de courir à la croisée. Le château cerné , des escouades placées à toutes les portes , des Audrets donnant des ordres , qu'on exécutait.^ avec des marques d'une déférence prononcée , tel a été le premier aspect , qui a frappé nos yeux , et qui m'a glacée d'effroi. Je me suis laissée aller dans Jes bras de M. d'Apremont. J'allais perdre l'usage de mes sens , lorsque des Audrets est entré dans le salon , à la tête de quelques hommes , dont le caractère n'était pas connu
encore , et de la brigade même qui devait nous protéger contre lui. INotre bon brigadier avait été obligé de conduire le monstre , qu'il hait presque autant que nous. Je lisais dans ses yeux, sur son front, les sentimens pénibles dont il était agité. L'horreur , dont ce spectacle m'a pénétrée , a rappelé mes esprits , prêts à s'éteindre ; la crainte abat les êtres faibles , l'indignation les relève. Je n'ai rien perdu de ce qui s'est fait , de ce qui s'est dit.
Un de ceux qui suivaient des Audrets , était porteur d'un ordre qu'il a communiqué avec quelque politesse. M. d'Apremont l'a lu d'un air calme, et l'a rendu à l'inspecteur. « Partons , monsieur , « lui a-t-il dit. Je suis prêt. » Des Audrets était triomphant. Il regardait cette scène avec une espèce de rire insultant, qui tenait de la rage. Ses yeux se portaient sur moi par intervalles , et je croyais voir le tigre prêt à s'élancer sur sa proie.
« Monsieur , me suis - je écriée , en parlant à « l'inspecteur , on n'arrête pas un homme comme «M. d'Apremont, sans lui faire connaître et ses « accusateurs et le délit qu'on lui impute. Celui « qui vous guide , a repris le bon curé , est souillé « de crimes ; on accumulera sur lui une masse « de preuves suffisante pour l'écraser. »
L'inspecteur a répondu qu'il ne pouvait entrer dans aucune espèce de considération ; qu'il ne devait pas avoir égard à des allégations qui lui étaient étrangères; qu'il n'était qu'un simple agent,
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mais qu'il espérait faire valoir la soumission avec laquelle M. d'Apremont se soumettait à l'ordre qui lui était intimé. Hé, comment ne pas se soumettre à une troupe de gens armés , quand on n'a pour soi que son courage , une femme éplorée, un prêtre, et quelques domestiques, dont l'opinion n'était pas encore formée !
Je n'étais plus rien. Mon cœur, tout mon être était concentré dans mon infortuné mari ; j'étais lui, il était moi. Nos corps enlacés, douloureusement pressés , et fixés l'un à l'autre par des bras qui ne pouvaient plus s'ouvrir, nos corps n'en faisaient qu'un. Nos soupirs se répondaient ; nos vœux , nos craintes , nos peines étaient les mêmes, et s'exprimaient en même temps. L'infâme a eu l'audace de mettre la main sur moi; il voulait m'arracher à mon époux. M. d'Apremont m'a quittée , et furieux il a imprimé , sur le visage de l'infâme , cet affront que l'homme ne peut laver que dans le sang. « Qu'on s'assure de lui , s'est « écrié le monstre. » Aussitôt des subalternes ont tiré ces instrumens réservés au crime, et qui souvent ont fait pâlir l'innocence. Des fers, ma compatissante amie, des fers pour M. d'Apremont!.. Son front est resté serein , et il a présenté ses mains pures , avec une dignité qui semblait en imposer, même à des gens étrangers à tout sentiment noble. Ce spectacle affreux a brisé mon cœur; j'ai oublié le mépris, la haine, ce que je me dois à moi-même; je n'ai vu qu'un époux
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vertueux traité avec infamie. Je suis tombée aux pieds du monstre , et je lui ai demandé grâce. 11 m'a repoussée. « Exécutez votre ordre , monsieur, a a-t-il dit à l'inspecteur. Je reste , et je me conte duirai, à l'égard de madame , selon que les cira constances l'exigeront. »
Le barbare a placé quelques gendarmes entre mon époux et moi. M. d'Apremont a étendu, vers sa malheureuse épouse , des mains chargées de fers. Je me suis élancée. Des carabines, présentées en travers, m'ont retenue, et mes gémissemens seuls ont suivi le plus respectable des hommes. Il a disparu de devant mes yeux , noyés de larmes.
Je n'étais plus soutenue par ces passions violentes et variées . qui avaient usé mes forces en les décuplant. Je suis tombée dans un affaissement profond ; mais qui me laissait voir et juger ce qui se passait autour de moi.
Jeannette me faisait respirer des sels; le curé me soutenait la téte. Mes femmes , mes domestiques m'entouraient et semblaient se consulter. Jérôme fixait le monstre; ses poings étaient fermés, son air était menaçant. Il n'attendait qu'un mot, qu'un signal, et je n'osais le donner, de peur de compromettre un époux , dont la position était enveloppée encore d'une impénétrable obscurité. Les portes étaient ouvertes; je voyais des gendarmes, aller et venir dans la chambre voisine... Ce n'étaient plus ceux qui m'étaient dévoués, et que j'aurais trouvés prêts à me protéger.
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Le maire du village , étonné , effrayé de l'enlèvement d'un homme tel que M. d'Apremont, était accouru auprès de moi, et m'offrait tous ses services. Les habitans, disait-il, étaient à mes ordres; il me priait de me prononcer. Je ne désirais que la fcicilité d'exécuter un dessein, que je venais de former au moment même où l'ordre avait été signifié à mon mari. Je voulais le suivre à Paris ; employer les premiers talens pour établir son innocence ; prodiguer les démarches , les sollicitations et l'or. Je voulais m'acquitter envers lui , en le rendant à la liberté, en le faisant régner, sans partage, sur un cœur qui lui appartient à tant de titres î J'ai prié le maire de faire retirer tout le monde , et de rester avec moi et le curé.
Depuis quelques minutes, des Audrets méditait profondément. Ses projets m'étaient connus; mais j'étais entourée de manière à n'avoir rien à craindre , et il ne me paraissait pas présumable qu'il pût éloigner de moi des surveillans , qui me sont tendrement attachés, et dont quelques-uns ont un caractère public et respectable. Un scélérat adroit peut être embarrassé un moment ; mais il triomphe des obstacles à force d'audace et d'impudeur.
« Oui , a-t-il dit , que tout le monde s'éloigne ; u mais tout le monde sans exception. Seul je dois a veiller sur madame. Et quels sont vos droits , «monsieur, a repris le maire, pour la priver des « secours de ses amis et de ses femmes ? — Mon-
il ADÉLAÏDE
« sieur le maire , je vous parle au nom de remet pereur; je vous déclare que si je rencontre la fc moindre opposition au devoir que j'ai à remplir, « vous en serez personnellement responsable , et « votre commune sera soumise à une exécution « militaire. — Monsieur , en pareille circonstance « je n'ai d'ordres à prendre que de mon préfet , u et si vous n'en avez pas de supérieurs à me cotn- «muniquer, c'est vous qui sortirez à l'instant. •»
Des Audrets a paru étonné un moment. Mais bientôt , revenant à lui , il a déployé une énergie qui a terrifié ceux qui m'entouraient, et qui m'a. laissée sans ressources. « Monsieur , a-t-il dit au <c commandant des gendarmes , faites arrêter ce « maire indigne de ses fonctions , ce maire qui « s'oppose à l'exercice de l'autorité publique , et « qui parle hautement de faire insurger contre « elle les habitans de sa commune. Arrêtez -le, ce vous dis-je , et qu'il soit conduit à Paris. Je vais (f rédiger un procès -verbal de ce que j'ai vu et ce entendu. » Il s'est fait donner ce qui lui était nécessaire ; il a écrit ; il a lu à haute voix ; il a requis les signatures de tous ceux qui étaient présens. Les gendarmes seuls ont signé : ils l'ont fait avec connaissance de cause , puisque les portes étaient restées ouvertes, et qu'ils n'ont rien perdu de ce qui s'est passé dans mon salon.
Le maire a protesté contre la violence qu'on exerçait à son égard; on n'a tenu aucun compte de ses réclamations. On l'a saisi ; on l'a entraîné
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mes domestiques ont été expulsés de mon appartement ; je me suis trouvée seule , avec le monstre, et l'aversion que je lui porte m'a rendu du courage et des forces nouvelles.
Il se préparait à parler, lorsque des vociférations, des menaces l'ont attiré à une croisée. Nos habitans étaient exaspérés du traitement indigne qu'avait éprouvé M. d'Apremont ; leur fureur n'a plus connu de bornes , quand ils ont vu qu'on enlevait leur maire. Ils ont couru aux armes , et se sont mis en bataille sur la grande route. Des Audrets est sorti précipitamment , et j'ai conçu aussitôt le projet de m'évader. J'ai gagné le parc, par des corridors , des escaliers dérobés , qui ne sont connus que des habitués du château. Un instant après , j'ai vu paraître Jeannette , qui me cherchait partout ; je me suis approchée d'elle. Nous raisonnions sur les moyens de franchir les murs, et je dois, à l'excellente jeune femme, la justice de déclarer qu'en ce moment, elle avait tout oublié pour ne s'occuper que de moi ; nous cherchions, dis -je, à nous aider mutuellement pour sortir du parc , lorsqu'un feu roulant de mousqueterie nous a terrifiées , au point de nous rendre muettes et immobiles. Le sang a coulé, Claire , parce qu'un magistrat , honnête homme , a voulu me soustraire à l'oppression. Cette idée ajoutait, à ce que je souffrais déjà, une douleur profonde, im serrement de cœur insupportable.
Bientôt un lugubre et funeste silence a succéda XX. 3
au bruit des armes. Un instant après les cris, les gémisseniens des femmes et des enfans ont frappé mon oreille , et ont achevé de m'accabler. Clouée à la place où j'avais été forcée de m'arréter , j'étais incapable de prendre une résolution. Jeannette et nîoi nous nous regardions ; la mort était dans nos coeurs , et nous ne trouvions pas une larme.
Un bruit plus alarmant encore, pour moi du moins, que le premier, nous a tirées de l'affaissement sous lequel nous allions , sous lequel je désirais succomber. Une insolente soldatesque , dirigée par le monstre , battait le parc dans tous les sens. Une joie féroce a brillé, dans les yeux de l'infâme , quand il m'a aperçue. Il m'a placée entre deux gendarmes , et ils m'ont contrainte à rentrer au château.
Il a prétendu avoir à m'interroger sur les détails de la conspiration, qui venait, disait-il , d'éclater, et d'être si heureusement comprimée. Il a laissé mes gardiens à l'antichambre , et il m'a traînée dans un arrière-cabinet, où je devais trouver la mort ou l'infamie. Combien j'ai été surprise, combien je me suis sentie soulagée, quand je l'ai vu s'asseoir à quatre pas de moi ! Il m'a adressé à peu près ce que tu vas lire.
« Jamais je n'ai daigné descendre avec vous jus- « qu'à la feinte, et je vais continuer à m'expliquer « avec franchise.
« Vous avez triomphé , le jour où vous m'avez et fait charger de fers, et où j'ai été jeté dan§ une
« prison. La fortune est inconstante, et c'est moi « qu'elle favorise aujourd'hui. Je rends à d'Apre- « mont tout le mal qu'il in'a fait , et je ne m'en w tiendrai pas à cette faible et stérile vengeance : « je lui rendrai aussi le mal qu'il a voulu me « faire.
« Vous avez adressé contre moi une plainte au « ministre de la police , et je l'ai lue avant lui. « Elle m'a été communiquée par un commis que « j'ai gagné , sans savoir encore s'il me serait utile « ou non. Mais la nature de mes projets devait « me mettre en relation directe , et de quelque « manière que ce fût , avec ce ministère. Les dé- « marches multipliées , que j'ai faites depuis quel- « que temps , m'ont coûté cher ; mais j'emploie , « à vous réduire , les biens de l'épouse qu'il vous « a plu me donner.
« Vous sentez que je me suis hâté de prévenir « d'Apremont : j'ai toujours été persuadé que la « première impression est la plus durable. J'ai « demandé une audience particulière au ministre, « et je lui ai remis une lettre du marquis de Ter- (t refort, que votre mari a reçue il y a six mois, à « laquelle il n'a donné qu'une très-légère attention, « et qu'il a totalement oubliée. Il n'y a dans cette « lettre qu'une phrase qui annonce des vœux dite rects contre le gouvernement actuel ; mais un « mot suffit pour alarmer ceux qui ne régnent que «par la force. Le ministre a rougi, il a pâii, et « m'a fait plusieurs questions. Je me suis paré de
« cet air, de ce ton de probité, de dévouement, « de bonne-foi , qui a trompé d'Apremont pendant i( quinze ans , et dont le ministre a été complètece ment dupe. Il m'a présenté alors la plainte que « j'awis ordonné qu'on mît au porte-feuille , et il « a été au-devant de mes moyens de dépense , en « remarquant que d'Apremont devait craindre un « sujet aussi fidèle , aussi dévoué que moi, et qu'il « était naturel qu'il cherchât à me perdre , pour « empêcher mes révélations , ou du moins pour « en affaiblir le poids. On joue , on trompe tous « les hommes , quand on est assez fort pour être « toujours maître de soi.
« Le ministre m'a ensuite parlé de vous. Je « vous ai peinte telle que vous êtes, jeune, fraî- « che, très-jolie 5 bégueule, et simple au point (c qu'il est impossible que votre mari vous confie « rien de sérieux. J'étais intéressé à vous conser- « ver la liberté : ce n'est pas dans une prison, « c'est dans un appartement commode et somp- « tueux que je veux voir ma maîtresse.
(c II n'est pas de ministre qui ne s'empresse de « se faire honneur de ce qu'il ne doit qu'au ha- « sard, ou à des vues particulières. Celui-ci a « couru à l'Elysée-Bourbon , et comme il n'a pas « l'art de déviner , il a fallu qu'il déclarât que « c'est à mes recherches, à mon adresse, à ma « persévérance que le monarque doit la décou- « verte de cette conspiration. Il a probablement « ajouté qu'il a le mérite de déterrer les talens
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« dans Tobsciirité, et de les rendre utiles à son a maître.
« Plus le ministre attachait d'importance à sa « prétendue découverte, plus il croyait se faire « valoir , et plus il mé rendait intéressant. Je cf ne veux pas d'autre preuve de ma pénétration « sur des choses, qui n'ont pu m'étre rendues, « que la conduite du monarque à mon égard. Il « a eu la bonhomie de me donner mille Napo- « léons , et quand il a su que je suis gentilhomme , « que j'ai de l'esprit et des connaissances , il m'a « nommé à une place éminente , qui me servira à « perdre tous mes ennemis, les uns après les « autres.
« Je sais que le souverain aime les plats valets; « j'ai paru reconnaître sa munificence , en me a chargeant^moi-méme de diriger ceux qu'on avait « chargés d'arrêter d'Apremont. Je voulais vous « voir, vous parler, jouir de la douleur de votre « mari, et c'est à l'importance de ma place que « je dois l'obéissance aveugle de tous ceux que « vous avez vus ici.
« Voilà pour le passé. Occupons-nous mainte- « nant de l'avenir. Je n'avais contre d'Apremont « que des armes incertaines; vous venez de m'en « fournir , dont l'effet ne peut être douteux. Les « propos indiscrets du maire , l'espèce d'insurrec- « tion qui vient d'éclater , donneront à l'accusa- « tion que j'ai portée contre votre mari un carac- « tère d'évidence , qui entraînera nécessairement
« les jiige^ Il paiera de son sang le bonheur de (c vous avoir possédée , et les obstacles qu'il a op- « posés au succès de mes vœux.
« Vous ne supposez pas sans doute , qu'en vous « rendant la liberté de disposer de vous, j'aie « pour but de vous réunir à votre amant. S'il doit « être votre époux, il ne le deviendra que lorsque « j'aurai éteint, dans la jouissance, l'amour qui me « dévore. Ce n'est pas de votre mari que je vous « parlerai désormais : vous ne tenez pas à lui par « des liens assez forts, pour sacrifier, à sa conser- « vation , ce qu'il vous plaît d'appeler votre hon- « neur. C'est l'amour que vous avez pour Jules, « c'est votre attachement à votre père , qui vous cf rendront docile à ma volonté.
«Je n'ai aucune pièce à produire contre eux; « mais j'en ferai. Voilà une lettre Ae Londres : « voyez-vous ce timbre? Rien n'est si facile que a de le contrefaire. Je leur fabriquerai une cor- « respondanceavec des émigrés; je la ferai cacher (c par une main sûre, dans leurs papiers, dans les « murs du château de Velzac; je la ferai enterrer « dans les jardins. On la trouvera quand je le « voudrai , et on n'ira pas à Londres vérifier les i( signatures. Le gouvernement est soupçonneux, « et la défiance se hâte toujours de frapper. La « réflexion vient trop tard.
« Je me résume en deux mots : Voulez -vous « être à moi, ou voulez- vous que votre amant et « votre père meurent ?»
Ah! Claire, jamais créature s'est-elle trouvée dans une position aussi horrible?... Je croyais n'avoir à craindre que pour M. d'Apremont, et tous les coups me menacent à la fois. Jules!... mon père!... traités en criminels, et traînés au supplice, parle plus infâme calomniateur! Jules!... Jules!... Je suis tombée aux pieds du misérable; je lui ai demandé grâce pour moi; pour ce qui m'est plus cher que la vie ; pour celui , pour ceux dont le souvenir seul m'a fait supporter l'existence. J'ai mouillé ses genoux, ses mains criminelles de larmes amères. et Ce ne sont pas « des fleurs que je vous demande, et ceux que (f vous versez vous servent mal : ils vous rendent « plus touchante; ils ajoutent à mon ardeur. »
Il m'a relevée; sa bouche a souillé mes lèvres; sa main... J'ai essayé de me défendre; j'allais crier... « Si vous dites un mot , Jules est mort. Voyez-le, « tombant sous le plomb meurtrier; entendez le « dernier soupir s'échapper de sa poitrine ; voyez « cette figure charmante sillonnée par les coups, « et couverte des ombres de la mort; contemplez « votre ouvrage, et applaudissez-vous de votre « résistance à mes volontés.»
Cet affreux tableau m'a tuée. J'ai couvert mon visage de mes mains; j'ai fermé mes yeux... Oh! si j'avais pu ne les rouvrir jamais !... « Voulez-vous « que Jules meure? a-t-il répété d'une voix ef- « frayante...» Que pouvais-je répondre!... Ses efforts , ses succès se suivaient avec une effrayante
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rapidité... Vous voulez donc qu'il périsse, répé- « tait-il, à chaque obstacle qu'il rencontrait...»
C'en est fait, le crime a triomphé ; la vertu a péri ; je suis avilie, déshonorée, et je ne peux mourir! Le monstre m'ordonne de vivre et de vivre pour lui. « Je vous pardonne, pour cette fois, m'a-t-il (( dit, l'aversion que vous m'avez marquée, ïjiéme « au milieu de mes transports. Mais que je n'en « retrouve plus de traces, quand je m'approcherai « de vous. Que la haine, que vous me portez, se « cache sous un air riant ; que vos caresses ré- « pondent aux miennes ; qu'elles les préviennent « même. Jouez l'amour, et jouez-le bien. Cet art ce est celui de beaucoup de femmes ; vous y excelcc lerez, comme une autre, quand vous voudrez « en prendre la peine, et vous le ferez, si vous « voulez conserver votre amant.
« Tels sont les ordres que je vous ai donnés un « jour , à une époque où je me croyais sûr de « vous. Vous m'avez échappé alors ; maintenant « vous êtes à moi. N'attendez pas de ma part au- « cun de ces soins , de ces égards , de ces petiu tesses qui dégradent les hommes du siècle ; je « suis votre maître par la force des circonstances
« et c'est elle qui vous soumettra à mes moindres « fantaisies.
« Ne pensez pas à vous affranchir , en vous « donnant la mort ; elle entraînerait celle de Ju- « les. Je ne m'éloignerai de vous, que lorsque « je serai las de vos faveurs. Résignez - vous et « obéissez.
« Je ne me soucie pas de me reléguer dans « une campagne. Vous partirez à l'instant pour (c Paris , sous le prétexte de solliciter les juges de (c votre époux. Vous ferez , si vous le voulez , les « démarches prescrites par l'usage; mais vous se- « rez chez vous aux heures que je vous indique- (crai; vous donnerez ordre que les portes me « soient ouvertes , et qu'elles le soient pour moi « seul. Je vous défends de recevoir des gens, qui, « étonnés de me trouver avec vous, pourraient « passer des conjectures aux recherches, et finice raient peut - être par éclairer l'autorité. Vous « m'avez entendu; vous savez quelle vie dépend (c de votre docilité ; je n'ai plus rien à vous dire. » Il a ouvert les portes.
a Madame est innocente, a-t-il dit, à haute « voix, et elle doit être respectée^ Partons , m es- « sieurs, notre mission est remplie. »
Dès que je me suis trouvée seule , j'ai porté les yeux sur moi, et je n'ai trouvé qu'une malheureuse victime de la plus atroce scélératesse. Un trait acéré était enfoncé dans mon cœur , dans ce cœur, sanctuaire de l'amour, et j'ose le dire, de
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toutes les vertus. La vie m'était odieuse, insupportable. Dix fois, je me suis levée pour en terminer le cours ; dix fois l'image de Jules a arrêté mon bras. Infortunée! je ne peux me résoudre à lui donner la mort, et pour qu'il vive , il faut que je me voue aux plaisirs de l'infâme. Oh î Claire , Claire, je ne crois pas que la tyrannie la plus féroce, la plus recherchée ait jamais inventé Un supplice égal au mien.
Je me suis crue au comble du malheur , quand j'ai livré à M. d'Apremont des trésors, qui devaient n'appartenir qu'à l'amour. Insensée î c'était du moins à la vertu que je me sacrifiais, et, maintenant, je suis le jouet de ce que le vice a de plus bas et de plus dégoûtant.
Le monstre et ses satellites sont partis. Jeannette attendait ce moment, pour venir pleurer près de moi. Mes yeux sont" secs, enflammés; ils me refusent des larmes; ma bouche est brûlante; mon sein est meurtri; je suis dans un état déplorable, et je ne meurs pas! et je n'ose désirer la mort! la bonne jeune femme a prévu tout ce qui est arrivé. Elle et son mari se sont présentés à chaque instant , et on les a constamment repoussés : ce jour était marqué pour ma ruine absolue. Plus d'avenir pour moi, puisque je suis morte à l'espérance. Indigne de l'époux le plus respectable, de l'amant le plus délicat, que serai-je désormais qu'un être dégradé, et qui chaque jour ajoutera à son avilissement?
Oh ! Jules , Jules , apprécie mes tourmens. C'est à toi que je les offre; c'est pour toi seul que je peux les supporter. Quel amour m'a donc inspiré ce malheureux jeune homme, pour que je préfère sa vie à la mienne , à mon honneur, à celui (le mon mari! il faut que je parte, j'en ai reçu l'ordre, et comment me présenter devant M. d'Apremont, que je pouvais sauver, en faisant pour lui ce que j'ai accordé à la conservation de Jules ! épouse ingrate, tu serais déshonorée sans doute; mais il vivrait. Tu n'as pu que retarder ton ignominie, et tu perds ton bienfaiteur ! quelle foule d'idées, de réflexions me tourmentent sans relâche! Jeannette pleure ; elle me répond par des mots. Pas une pensée consolante à opposer à mon désespoir. Hé! que pourrait-on me dire? Mon opprobre est consommé ; toutes les puissances ne peuvent faire qu'il ne le soit pas , et , pour comble de maux, il faut que je parte, que je parte pour aller recevoir encore le monstre dans mes bras, pour descendre au-dessous de la condition de la brute. Non , la brute ne connaît pas la jouissance du cœur; mais au moins la force n'obtient rien d'elle , contre sa volonté. Et moi... Et moi !...
Tout-à-coup Jeannette est sortie de l'accablement profond dans lequel elle était tombée. Sa figure s'est animée ; elle m'a conjuré d'espérer la fin prochaine de mes maux. Son mari m'est dévoué, dit-elle; il l'aime, il est révolté, furieux de ce qui s'est passé; il ne respire que vengeance , il
fera tout ce qu'on exigera de lui. Qu'on le cache bien armé, dans un cabinet de mon appartement, et que le monstre trouve lui-même la mort qu'il prépare à l'innocence ; qu'il Ja reçoive au moment même de commettre un crime nouveau.
Cette idée m'a rendu un moment l'usage de mes facultés. J'ai senti qu'on peut trouver un plaisir extrême à se venger. Déjà j'entrevoyais la fin de mon supplice, j'assurais la vie de Jules, celle de M. de Méran, je pouvais me flatter de conserver celle de mon époux. Bientôt j'ai entrevu les dangers inséparables de l'exécution d'un tel projet. Un homme assassiné chez moi, sans que je puisse donner la moindre preuve de ses forfaits ; l'auteur du meurtre , poursuivi , condamné; moi-même considérée comme sa complice, et partageant son triste sort... Sans doute je peux disposer de ma vie , la sacrifier à ce que j'adore , entreprendre seule cette grande action... Mais si ma main tremblante , affaiblie , égarée , ne répond pas à ma volonté , j'aurai frappé à la fois et mon amant et mon père; j'entraîne, dans leur chute, Jérôme qui m'aura indirectement secondée; j'ôte un mari à sa femme , un père à son enfant.-. Non , non , je n'y peux consentir.
« Partons , ai-je dit à la jeune femme. Mon sort « est affreux; il m'épouvante , il me désespère; « mais, n'attendons de secours que du ciel; les « hommes ne peuvent plus rien pour moi. »
Je crains que le monstre soit assez puissant
DEMÉRAN. 45
pour violer impunément le secret des lettres. Je t'envoie ce paquet par un exprès , par un ami de Jérôme , qui courra jour et nuit. On n'a point d'intérêt à lire ta correspondance, et l'éloignement où tu es de Paris , me rassure totalement. Claire , ma bonne , ma seule amie, écris à ce malheureux, dont je ne prononce plus le nom sans rougir. Dis-lui qu'il ne perde pas un moment; qu'il passe en Espagne, avec mon père; qu'ils se jettent tous deux au milieu des troupes espagnoles. Que mon père déploie ses brevets; qu'il se dé- ^ core de son cordon rouge. Les appuis des Bourbons accueilleront l'homme , qui les a si bien servis. Je te le répète : qu'ils ne perdent pas un moment. Un scélérat viole aisément sa promesse , et celui-ci , fatigué un jour de ce qu'il appelle mes faveurs , peut se faire un plaisir cruel de frapper l'infortuné , qui a conservé mon cœur , même au milieu des tourmens que le vice me faittéprouver.