‹ Œuvres complètes, précédées d'une étude inéditeChapitre 1 sur 72 · L.I COCHfiFOUCAULD · texte numérisé non relu

L.I COCHfiFOUCAULD

â ÉTUDE SUn LA ROCHEFOUCAULD.

a donné une forme admirable au procès qu'il a intenté au genre humain , c'est que dans Tattaque il a trouvé le levier de son génie, et il est permis de douter qu'il eût obtenu le même succès en suivant une voie contraire. La Fronde a été recueil de sa vie politique et le véritable point de départ de sa gloire. Une ambition excessive et non satisfaite Ta jeté dans la guerre civile; il s*en est retiré par lassitude , et bien préparé à prendre des hommes une éclatante revanche, la plume à la main. Ses ressentiments s'étaient refroidis, quand, devenu l'hôte assidu de la marquise de Sablé y il se livrait au charme de l'amitié et au culte de l'esprit; aussi, en cherchant à n'être pas une pâle copie des moralistes «qui l'avaient précédé et des cœurs délicats qui l'entouraient , ravivait-il ses griefs personnels , et cherchait-il dans son propre fonds les règles générales du système qu'il voulait inaugurer; il exagérait tout ce qui chez lui n'était que la réaction de ses sentiments; il était vrai avec injustice, et il écrivait un livre immortel.

Bien qu'un grand esprit de notre époque* ait affirmé qu'il était impossible d'écrire la vie de la Rochefoucauld « avec détail , )) nous croyons qu'à l'aide de détails qui sont à peu près tous connus, il serait facile de reconstruire synthétiquement l'homme moral et de lui restituer la foi et le cœur que lui ont déniés des critiques mal disposés par la sécheresse de ses maximes, et qui n'ont pas su ou n'ont pas voulu dégager l'homme aimant et sensible du rigide écrivain. Dans le rapide coup d'œil que nous allons jeter sur les trois époques de cette existence où les faits débordent, nous essayerons de nous tenir à égale distance des extrêmes, et si, jusqu'à un certain point, il s'est complu dans les sentiers tristes et sombres de ce monde 9 faisant à l'ambition le sacrifice d'un bonheur qu'il pouvait rendre complet; si, au prix de souffrances qu'on ne saurait nier, il s'est appliqué à la recherche d'un système

» M. Sainte-Beuve.

qui pût lui valoir une célébrité, nous ferons la part de l'orgueilleuse personnalité dans laquelle a trempé son âme, mais nous nous garderons bien de l'accuser d'avoir pris en haine les hommes et la vie.

François de la Rochefoucauld, prince de Marsillac, naquit en 1613. II fut l'aîné de douze enfants qui, pour la plupart, embrassèrent l'état ecclésiastique. A un esprit prompt et ardent, il joignait une parole brillante; sa chaleur d'âme illuminait son visage quand dans la discussioil il sentait le bon droit de son côté, ou qu'une noble action l'entraînait; et son extérieur des plus agréables le mettait en évidence. Il avait tout ce qu'il fallait pour aller loin en un temps où le chevaleresque régnait avec une égale force dans les sentiments et les mœurs.

Quelle belle époque que ce commencement du xv-n® siècle ! Si la galanterie y était à la mode, loin d'amollir les cœurs et d'éteindre les courages, elle leur communiquait l'énergie et l'audace. Les hommes se faisaient un bonheur d'aimer et une gloire de plaire; car pour plaire il fallait être brave, généreux, magnilique. Les femmes se disputaient un cœur comme on gagne une bataille. Jamais elles ne se sont montrées plus héroïques dans leurs affections , et n'ont occupé une plus grande place dans le monde. Elles devaient à l'éducation toute virile qu'elles recevaient une indépendance de caractère, un^ confiance en soi et une fermeté de résolution qlii les mêlaient naturellement à toutes les agitations de la vie publique, Unç sorte d'héroïsme, d'abnégation, masquait toutes les faiblesses ; on ne s'attachait qu'au beau côté de la vie extérieure , Qt un engagement d'amour était la marque d'une incQOJtestable.supériorité. L'esprit de Henri IV

avait survécu au galant monai*que, mais les mœurs nouvelles , plus polies , Pavaient modifié à son avantage. Anne d'Autriche , humiliée , mais non vaincue dans son orgueil de femme et de reine, en agitant la cour de tant d'intrigues mal conduites, s'appliquait à étendre l'empire de la femme à toutes les choses de la vie. Sans crédit sur les affaires, éloignée de la politique , aimée de Richelieu qu'elle détestait, et persécutée par défiance autant que par jalousie, elle régnait du moins sur les femmes et leur inspirait d'ellesmêmes la plus haute estime; elle leur persuadait qu'étant faites pour charmer les yeux et le cœur, les adorations qui venaient à elles n'étaient que le paiement d'une dette. Si l'abandon où la laissa Louis XIII lui créa des dangers, elle sut les tourner et se vaincre. La belle M"* de Sablé était de cette école qui prépara Corneille. Julie d'Angennes en exagéra les principes, moins par conviction que par tempérament. 5P^® de Scudéry, par raffinement de politesse et d'afféterie, la perdit de ridicule; mais le chevaleresque des mœurs espagnoles fut remis en honneur par les poétiques accents de Cliimène; la reine Anne y retrouva son idéal de vérité, de force et de délicatesse dans l'amour, et toutes les femmes voulurent être aimées par un héros.

Au moment où Marsillac parut dans le monde, Thôlel de Rambouillet n'était pas encore le sanctuaire du bel esprit; il était mieux que cela : c'était une de ces réunions choisies comme il s'en était formé depuis la fin des guerres civiles , où régnait la plus exquise urbanité, où les lettres étaient honorées, où la conversation se proposait surtout d'être aimable. Dans ces purs et nobles loisirs s'est formé l'esprit français qui a jeté un si vif éclat sous le règne de Louis XIV. Cet esprit n'était pas seulement l'élégance, la distinction; il était la justesse et la profondeur dans les conceptions, l'ardeur et le courage, l'ambition et la gloire; il était l'étincelle qui embrase l'homme moral, met en vibration toutes les cordes de son âme, et de son cerveau fait jaillir le génie.

Richelieu régnait ; il abaissait les grands et fondait l'unité monarchique. Ceux-ci essayaient de résister ; à Téncrgie despotique, à l'habileté décisive du cardinal , ils opposaient les intrigues de cour, et se signalaient par leur impuissance. Dans c^tte lutte se dessinaient les caractères ; et si tout n'était pas moral dans l'invention et la conduite des moyens, cela tenait aux principes qui alors avaient coiurs, du moins les personnages étaient des hommes : ils avaient un but avoué, et s'y consacraient tête et cœur.

Ces grands spectacles exercèrent une influence irrésistible sur le jeune Marsillac. Son imagination fougueuse lui ouvrit d'éblouissantes perspectives; mais avant de se livrer à l'ambition, il écouta les tressaillements de son cœur. Ses yeux se portèrent sur une des filles d'honneur de la reine , la belle Marie d'Hautefort , pour laquelle soupirait platoniquement Louis XIII. Il voulut devenir un héros pour s'en faire aimer, et à seize ans il courut plein d'espérance sur les champs de bataille de l'Italie pour y cueillir les lauriers qui devaient lui rapporter la gloire d'un grand attachement. Il fit preuve de courage, et fut remarqué. Ivresse des jeunes cœurs , combien peu vous durez , mais quelle place vous occupez dans la vie ! Il revint, et sut plaire. La première phase de cette liaison n'a jamais été racontée, mais on la devine. Quel triomphe pour un adolescent ! Une fière beauté , froide et sévère avec un roi , lui permettait d'afficher son bonheur. Elle l'initia aux tourments de sa souveraine; et, croyant assurer sa fortune, le tourna contre Richelieu. En ce temps-là, il se laissait faire; que lui importait l'avenir ! Sa pensée n'allait pas au-delà de son amour. La reine, bien préparée, par sa fille d'honneur, désira le voir de plus près. Sa jeunesse , son grand air, son respectueux empressement à la plaindre, le zèle qu'il mit à la défendre, excitèrent son intérêt. Peu à peu il s'insinua dans la confiance d'Anne d'Autriche, et fut admis dans ses secrets conseils. Hélas! à partir de ce moment, il fit à l'am-

bition une part plus large qu'à l'amour, et JT^ de Ilautefort dut se repentir d*a\oir trop songé à la fortune de celui qu'elle aimait, et pas assez à son propre bonheur. La reine, impuissante dans le présent, fit à Marsillac de larges promesses, lui révéla ses projets et ses espérances. Son imagination s'exaltant, il se vit au faîte des honneurs, tenant en main les destinées de la France.

Richelieu, à qui rien n'échappait, le surveillait; mais ne le croyait pas assez dangereux pour l'inquiéter. Connaissant la légèreté de son caractère, peut-être le préférait-il à tout autre auprès de la reine.

Déjà Marsillac n'était plus heureux. S'il aimait encore, il aimait moins. Tout à son ambition, il négligeait ses plaisirs. Il fallait le voir jouant son personnage, discutant les affaires d'État, exaltant les mérites delà reine martyre, et bafouant le cardinal. L'impunité le rendait téméraire.

Les temps n'étaient pas venus pour son ambition , il s'usait à la cour; son activité d'esprit, qu'il ne savait modérer, pouvait lui créer des périls. Il jugea prudent de s'éloigner, et fit de nouvelles campagnes. Anne d'Autriche se montra affligée de son départ ; elle s'intéressait à sa gloire , et plus elle le voyait valeureux , moins elle hésitait à l'associer à ses projets de l'avenir. Il lui fallait un parti d'hommes d'action. M"® de Hautcfoit et sa belle amie, W^^ de Chemerault, attachée comme elle au service de la reine, ne tarissaient pas sur les qualités de Marsillac en présence de leur souveraine. Absent, trois cœurs s'occupaient de lui; et qui pourrait affirmer qu'il n'y eût pas chez Anne d'Autriche autant de tendresse que de calcul !

Marsillac revint à Paris, et s'assura qu'il n'avait pas été oublié. La vanité lui monta à la tête; ses bravades contre Richelieu le compromirent. Le cardinal lui intima l'ordre de quitter la cour, et de se rendre auprès du duc de la Rocliefoucauld, son père, exilé sur sa terre de Verteuil. Sa haine contre Richelieu s'accrut de tout ce que souffrit son amour-

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propre du coup qui le frappait. Auprès de la reine, il y eut des larmes. Anne d'Autriche se sentit atteinte : c'était pour elle un nouvel outrage. Déjà elle avait été séparée de la duchesse de Chevreuse, sa meilleure amie, sa confidente, son mauvais {»énie. Elle l'instruit de ce qui se passe, et lui recommande de ne pas perdre cette occasion de se mettre en rapport avec son protégé. La belle aventurière, exilée à Tours, attend Marsillac au passage. Les allures chevaleresques du jeune et brouillant jeune homme la charment; de son côté, celui-ci se montre fasciné. La duchesse n'a-t-elle pas été proclamée à la cour de Londres la « reine des belles ! » Le premier jour, la galanterie fait chez eux irruption dans la politique; existe-t-il un moyen plus sûr de mieux s'entendre ! M"* de Hautefort s'en douta bien, mais elle fut généreuse. « Nous fûmes bientôt, dit la Rochefoucauld, dans une trèsgrande liaison*. » Pour ses affaii'es, il venait fréquemment à Paris, en passant par Tours. Richelieu feignait de fermer les yeux. Il ne se montrait pas à la cour, mais il voyait la reine. « En allant et revenant, dit-il encore, j'étais souvent chargé par l'une ou par l'autre de commissions périlleuses. » On n'en doutera pas si l'on songe que la reine voulait à tout prix renverser Richelieu. L'ancienne surintendante était le centre et le lien d'une correspondance entre Anne d'Autriche, le duc de Lorraine et le roi d'Espagne.

En 1637, il fut autorisé à revenir à la cour avec le duc de la Rochefoucauld, qui était rentré en grâce pour avoir repoussé les avances que lui avait faites le parti de Monsieur. Richelieu espéra qu'en pardonnant au père, il s'attacherait le fils. Il n'en fut pas ainsi : Marsillac, en ce temps encore, suivait les pentes de son cœur ; la reine. M"® de Hautefort, la duchesse de Chevreuse, gouvernaient sa vie. En ce moment Anne d'Autriche, accusée d'intelligence avec l'Espagne, subissait de la part du roi et du cardinal les plus

* Mémoires.

durs traitements. Eflfrayée autant qu'indignée , elle voulut fuir, en compagnie de UP*® de Hautefort; elle se confia à Mai^sillac, qui accepta la périlleuse mission de les enlever et de les conduire à Bruxelles. « J'étais, dit- il, dans un âge où l'on aime à faire des clioses extraordinaires et éclatantes, et je ne trouvais pas que rien le fût davantage que d'enlever en même temps la reine au roi, son mari, et au cardinal de Richelieu, qui en était jaloux, et d'ôter W"" de Hautefort au roi, qui en était amoureux ^ »

La reine, menacée d'une répudiation et d'un emprisonnement perpétuel, fit des aveux complets; Richelieu feignit de la défendre' auprès du roi , docile instrument de ses volontés. Il laissa croire à la reine qu'il l'avait sauvée. La reconnaissance d'Anne d'Autriche n'alla pas au-delà d'un remercîment. Cette déception ne le rebuta point. Tout le poids de l'accusation fut rejeté sur M"*® de Chevreuse ; de ce coté encore sa diplomatie ne porta pas fruit. Il avait un faible pour cette femme audacieuse qui osait s'attaquer à son pouvoir; et, bien qu'il la considérât comme le plus dangereux de ses ennemis, il la voulait ménager, espérant qu'il la trouverait moins altière et plus sensible. Il lui fit porter des paroles de paix; elle y crut voir un piège. Marsillac, que son père inquiet envoyait en Poitou, était chargé par la reine d'inviter M™" de Chevreuse à se tenir sur ses gardes ; il lui dépécha prudemment un de ses amis. M"* de Hautefort, de son coté, envoya à Tours un agent sûr; la duchesse, de plus en plus effrayée, était prête à tout événement. Il avait été convenu qu'on lui adresserait un livre d'Heures de couleur verte, si l'enquête prenait une tournure favorable, et des Heures reliées en rouge dans le cas où sa sûreté serait menacée. Au moment où le cardinal se décidait pour la conciliation , ou tout au moins pour la clémence , ce fut le livre rouge qui, par une fatale méprise, parvint à la du-

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cliesse. Se croyant perdue , elle prit la fuite , passa près de Verteuil, fit porter à Marsillac ses pierreries, qui valaient deux cent raille écus, en le priant de les lui conserver, et de les accepter en don si elle mourait sans le revoir.

Le cardinal mit ses plus sûrs agents en campagne avec ordre de lui barrer le passage des Pyrénées. Aucun d'eux ne put l'atteindre : elle avait franchi la frontière.

Marsillac, accusé d'avoir favorisé celte fuite, fut envoyé à la Bastille. Grâce à l'intervention du maréchal de la Meilleraye , qui était lié avec son père, il n'y resta que huit jours. Conduit à Richelieu pour le remercier de son élargissement , il ne fit à sa situation aucun sacrifice de dignité. La reine lui manifesta toute la joie qu'elle éprouvait de le savoir rendu à la libellé. Il était si bien du complot d'Anne d'Autriche avec l'Espagne , que P|iilippe IV, en apprenant que sa captivité n'avait duré que huit jours, se rendit chez M"^ de Chevreuse pour la complimenter.

Par prudence, il s'éloigna de la cour, mais de loin resta associé à toutes les cabales dirigées contre Richelieu. Il est avéré qu'il trempa dans la conspiration de Monsieur, de Cinq- Mars et du duc de Bouillon ; s'il ne fut pas inquiété , c'est qu'il n'y prit point une part active.

Richelieu mort, Marsillac se crut au faîte de la fortune; mais le cardinal, voulant sauvegarder l'œuvre de toute sa vie, s'était donné un successeur. Du vivant du roi, rien ne fut changé; les créatures de Richelieu restèrent au poupoir. Marsillac prenait difficilement patience, son humeur s'aigrissait. A la mort du roi, il ne douta pas que son ambition, qui était devenue excessive, ne fût assouvie.

iO ÉTUDE SUR LA ROCHEFOUCAULD.

Il faut laisser la Rochefoucauld s'expliquer lui-même sur ce point délicat. Dans un de ses écrits, récemment découvert et dont nous parlerons plus loin*, il ne cache ni ses espérances ni ses déceptions. Après avoir rappelé les services qu'il avait rendus à la reine, il dit : « Rien n'avait manqué à sa reconnaissance durant tout ce temps-là. Je ne hasardais ni ne perdais quoi que ce soit pour elle, dont ses bontés et ses louanges ne me récompensassent même avec excès. Il semblait qu'elle ne s'intéressât qu'en ma faveur au succès des armées où j'allais servir, et elle avait accoutumé de dire qu'elle ne voyait plus de gazettes dès qu'elle n'avait plus à craindre pour moi. Je lui paraissais au-dessus de tout ce qu'il y avait de charges et de dignités , et on eût dit qu'elle ne me souhaitait une extraordinaire puissance que pour m' élever à d'extraordinaires grandeurs.., La mort du feu roi arriva, et les premiers sentiments de la reine moururent avec lui. On fit qu'elle affecta de désavouer tout autre intérêt que celui de l'Etat. L'arrêt du parlement qui la fit régente la déchargea dans sa pensée de tout ce qu'elle avait cru devoir jusqu'alors : elle fut persuadée que ce n'était pas à une princesse, qui disposait de tout, à payer ce qu'on avait fait pour une princesse qui ne possédait rien. »

La reine avait rappelé M"** de Chevreuse , mais elle la voulait revoir calme, apaisée et docile; les conjurations avaient fait leur temps : elle n'avait plus un oppresseur à combattre; pour lui plaire, il fallait soutenir Mazarin, à qui elle avait donné sa confiance. Celui-ci avait compris que cette favorite serait l'ennemie de son pouvoir; il eut l'habileté de ne pas l'attaquer ouvertement : loin de s'opposer à son retour, il parut le désirer; mais la princesse de Condé, qu'il avait asso-

« Apologie du. prince de 3farsillac. Cette pièce , des plus curieuses , a été récemment découverte et mise en lumière par M. Cousin , dont les savantes et patientes recherches sur le xvir siècle ont tant produit. Elle fait partie des papiers de Conrart, conservés à la bibliothèque de TÂrsenal.

ciée à ses desseins, se chargea d'affaiblir M""® de Che\Teuse dans l'esprit de la reine ; il y travailla lui-même un peu plus tard, et à son heure.

La Rochefoucauld s'était figuré au premier moment que la duchesse allait prendre un pouvoir illimité sur l'esprit de la reine, et il n'avait pu cacher son imprudente joie. Il n'attendait plus que son secours pour vaincre ce qu'il appelait les dernières hésitations, et se rendre nécessaire dans la direction des afifaires de l'État. Mais Anne d'Autriche ne lui laissa pas cette illusion, et, avant de l'envoyer au-devant de sa fidèle amie, elle lui déroula le plan de sa politique. L'entretien fut vif ; c'est du moins la Rochefoucauld qui nous l'apprend : « Je lui parlai, dit-il, avec plus de liberté peutêtre que je ne devais. Je lui remis devant les yeux la fidélité de M"*^ de Chevreuse pour elle, ses longs services et la dureté des malheurs qu'elle lui avait attirés. Je la suppliai de considérer de quelle légèreté on la croirait capable , quelle interprétation on donnerait à cette légèreté si elle préférait le cardinal Mazarin à M"*® de Chevreuse. Cette conversation fut longue et agitée; je vis bien que je l'aigrissais*. »

Un agent du cardinal avait devancé la Rochefoucauld auprès de la duchesse, lui offrant un traité de paix et le paiement de ses dettes. Elle se vit redoutée, se crut forte et ne prit aucun engagement. Bien que la Rochefoucauld ait déclaré le contraire dans ses Mémoires, il est permis de croire qu il affermit M"® de Chevreuse dans sa résolution de tout entreprendre sur la reine pour que le pouvoir ne restât pas plus longtemps aux mains d'un étranger. l\ avait feint de se rapprocher de Mazarin , lui faisant presque une grâce de ne pas le combattre à visage découvert, lui montrant son dépit contenu et ne cachant pas son insatiable ambition. Le cardinal l'avait jugé : trop habile pour se laisser jouer, il l'usait

• Mémoires.

il ÉTUDE SUR LA ROCHEFOUCAULD.

chaque jour davantage dans Tesprit de la reine, et était bien résolu à Téloigner de la cour.

Anne d'Autriche laissa éclater une grande joie au retour de la duchesse; elle revoyait en elle la confidente de ses plus secrètes pensées, sa mauvaise conseillère, il faut bien le dire, mais aussi la seule femme qui Teût aimée jusqu'à se perdre pour elle, et qui aurait donné son sang pour la sauver. L'épanchement fut intime : c'était prévu. Mazarin , loin d'en prendre ombrage, parut partager le bonheur de sa souveraine; il approuva môme toutes les concessions qu'elle fit à l'amitié. Il sentit promptement que la duchesse minait le terrain autour de lui, et il prit ses sûretés. Désespérant de se l'attacher, il l'accablait de ses politesses exagérées, ne lui refusait rien personnellement, mais n'accordait rien à sou parti. S'il ne put s'opposer au rappel de Châteauneuf , qu'elle considérait comme la tête forte de la vieille politique, il annula son influence autant qu'il .fût en son pouvoir. Elle voulut agrandir la maison des Vendôme , et n'y put parvenir ; elle s'employa en faveur de la Rochefoucauld , et ne fut pas plus heureuse. Que demandait ce dernier? Son ambition s'était bien amoindrie, et pourtant elle était encore excessive. La place était prise auprès de la reine : si la fortune de Luynes l'avait tenté, il était tombé du haut de son rêve. Il sollicitait les honneurs du Louvre y c'est-à-dire un tabouret pour sa femme, et pour lui l'entrée en carrosse dans la cour d'honneur, plus une grande charge. La duchesse fut pressante : elle voulait qu'on fit revivre pour la Rochefoucauld la charge de grand écuyer, dont l'infortuné Cinq-Mars avait été le dernier titulaire, ou qu'on le nommât au gouveniement du Havre de Grâce. C'était folie de croire que Mazarin, l'homme prudent par excellence, consentirait à revêtir un ennemi d'une charge exorbitante, qui le mettrait en rapports constants avec la reine. Quant au gouvernement du Havre, il était aux mains de la duchesse d'Aiguillon, une nièce de Richelieu, et une amie sûre de Mazarin.

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M"* de Chevreuse et la Rochefoucauld ne pouvaient obtenir de satisfaction sur l'un ou l'autre de ces deux points. Restaient les faveurs honorifiques ; elles furent promises.

Sans heurter la reine , Mazarin savait la ramener et la convaincre. Lui échappait-elle, il la ressaisissait. Les victoires du duc d'Enghien le secondèrent dans cette lutte où il déploya un art infini, et la reine, qu'il charmait par les grâces ci la finesse de son esprit, s'habitua insensiblement à trouver sa sécurité dans l'ascendant de cet homme supérieur. En vain M"® de Chevreuse mettait en œuvre toute ses habiletés; elle était mal servie par ceux-là mêmes qu'elle voulait élever. lueurs fanfaronnades les compromettaient de plus en plus; ils fournissaient des armes à Mazarin. Il n'y avait rien à attendre des meneurs du parti, esprits fantasques, sans raison, sans jugement; conspirateurs par habitude, se croyant de beaux génies et de grands politiques, plus remuants qu'ambitieux, mesurant leur surface à tout le bruit qu'ils faisaient ; détestant Mazarin parce que Mazarin ne voulait d'eux à aucun prix; capables de tout oser, braves jusqu'à la témérité, mais ayant une fausse idée de l'honneur; galants, généreux, avides de plaire, sacrifiant tout à l'amour, et conduits par des femmes. Le duc de Beaufort était à leur tête; la belle M™* de Montbazon était son Égérie. Il avait le bon sens « court et long, dit de Retz, et d'autant plus qu'il était obscurci par la présomption. Il se croyait habile, et c'est ce qui le faisait paraître artificieux, parce que l'on connaissait d'abord qu'il n'avait pas assez d'esprit pour être fin. Il était brave de sa personne, et plus qu'il n'appartenait à un fanfaron. » Ils allèrent jusqu'à comploter l'assassinat de Mazarin.

La Rochefoucauld, il faut lui rendre justice, les eût tous dominés, s'il eût été moins hésitant par calcul et plus constant dans ses résolutions : il n'avait ni pénétration dans rintrigue, ni esprit de suite. Il ne passa pas de plain-pied dans leurs rangs, craignant de s'aliéner à jamais la cour;

mais il était :iu mieux avec les Guise, les Vendôme, le duc d'Épernon , Tévêque de Beauvais et M"** de Montbazon.

Aune d'Autriche n*liésita pas à sacrifier des amitiés cimentées dans le malheur, à la prospérité de la monarchie française; elle ne retira pas son cœur, mais elle fut avant tout reine et mère. Voilà un titre de gloire qui doit lui obtenir le pardon de ses faiblesses.

La Rochefoucauld ne comprit pas cette grandeur.

Le pouvoir de Mazarin ne connaissait plus de bornes. Le parti des importants devenait de plus en plus agressif; il n'était plus permis de louvoyer. M"® de Chevreuse et la Rochefoucauld n'étaient pas entièrement passés à l'ennemi, et leur situation à la cour devenait difficile. Anne d'Autriche fit un suprême effort pour les ramener à Mazarin. Son cœur éloquent ne fut pas écouté , et elle commença à voir clair dans ces deux dévouements. Elle pardonna à M"" de Chevreuse les folles équipées qui étaient sa vie, et comprit que la Rochefoucauld, sous des deliore chevaleresques, lui avait caché jusque-là la plus ambitieuse des personnalités.

11 eut la prudence de ne paraître en rien dans les complots dirigés contre la vie de Mazarin , et lors de la révolte de 1643, qui fut si promptement réprimée, il ne fut pas mis en cause. M™* de Chevreuse n'eut pas cette adresse; elle fut exilée en Touraine. Mazarin régnait définitivement ; Beaufort était à Vincennes ; l'alliance espagnole , sur laquelle le parti dos importants fondait toutes ses espérances , était battue en brMie , et les Condé étaient tout dévoués à la cour.

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