IV
Nous voici tout près des troubles de la Fronde. On voudrait détacher de notre histoire ces intrigues sanglantes , qui auraient terni la gloire de Condé, si elle n'eût pas clé assez robuste pour sur>ivre aux faiblesses de ce cœur vaillant. La Rochefoucauld y va jouer un rôle actif; mais l'éclat lui viendra surtout de la passion qu'il sut inspirer à la duchesse de Longueville.
Un homme érudit et aimable * a fait de la Fronde la première étape de la rénovation sociale de 89 ; il s'est trompé. En luttant contre la couronne avec les princes , le peuple ne combattait pas pour ses franchises , mais contre la liberté; le paili des princes n'avait qu'un but à l'origine : abattre Mazarin pour ramener le despotisme féodal, autrement désastreux que l'absolutisme de la monarchie. Le but disparut bientt^t dans le choc des vanités. La Fronde , en réussissant, nous eût rejetés d'un siècle en arrière.
La princesse de Condé vivait dans l'intimité de la reine, et n'avait pas peu contribué à tenir en échec M"*® de Chevreuse, qu'elle n'aimait pas comme femme et dont elle redoutait la dangereuse influence. La Rochefoucauld comprit que les Condé lui seraient une force s'il pouvait doucement, avec adresse, les mener à ses desseins. La duchesse de Longueville était la plus séduisante personne de la cour; elle avait épousé un vieillard, et déjà quelques galanteries l'avaient compromise. De Retz, qu'il faut toujours citer chaque fois qu'il est question des personnages de la Fronde, en a tracé un portrait qui est un chef-d'œuvre, et qui la ferait aimer, mais avec plus de réser>'e que n'en a montré un
* Le comte de Saint-Aulaire.
iG ÉTUDE SUR LA ROCHEFOUCAULD.
de nos grands écrivains qui s'est fait son panégyriste ^ Nous ne pouvons résister au plaisir de le reproduire, le voici :
« M"® de Longueville a naturellement du fonds d'esprit, mais elle a encore plus le fin et le tour. Sa capacité, qui n'a pas été aidée par sa paresse , n'est pas allée jusqu'aux affaires dans lesquelles la haine contre M. le Prince l'a portée, et dans lesquelles la galanterie l'a maintenue. Elle avait une langueur dans les manières qui touchait plus que le brillant de celles mêmes qui étaient plus belles. Elle en avait une même dans l'esprit qui avait ses charmes, parce qu'elle avait des réveils lumineux et surprenants. Elle eût eu peu de défauts, si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup. Comme sa passion l'obligea à ne mettre la politique qu'en second dans sa conduite, d'héroïne d'un grand parti elle en devint l'aventurière. »
Il est aisé de se la représenter avant les troubles de la Fronde : jeune, entourée, brillante; tous les cœurs sont à SCS pieds, ma!s on ne lui connaît pas d'attachement. Elle est heureuse de plaire , cela lui suffit. Son cœur n'a pas les réveils de son esprit, et elle se respecte trop pour se jeter dans la galanterie sans amour. On conçoit que la Rocliefoucauld ait rêvé cette conquête ; il y avait de l'audace à y prétendre. Ses calculs d'ambition secondaient merveilleusement sa vanité de gentilhomme : il se lit soupirant, sut plaire et fut aimé. Pour mériter l'estime du frère, il voulut combattre à ses cotés : il se couvrit de gloire au siège de Mardick. Au retour de la campagne, à peine guéri de ses blessures, il se montra à la cour, et afficha son bonheur d'homme aimé. C'était une force que d'avoir à soi la sœur du duc d'Enghien et par elle l'appui des Condé.
Cependant le parti des frondeurs prenait clicque jour plus de cohésion , ses allures étaient menaçantes ; Mazarin se prépara d tenir tête au nouvel orage. La Rochefoucauld prenait
* M. Cousin.
difficilement un parti. Le duc d'Enghien , devenu le grand Condé y avait de justes griefs contre Mazarin , jaloux de sa gloire ; sa sœur, qui lui portait la plus vive tendresse , partageait ses ressentiments. Le duc de Longueville, mécontent de n'avoir pas été nommé colonel général des Suisses et d'avoir été gêné par Mazarin dans les négociations de Munster, où il avait représenté la France, le battait sourdement en brèche. La Rochefoucauld, en se jetant dans les bras de la Fronde, comptait que M"* de Longueville Ty suivrait avec le duc son mari, et que la duchesse entraînerait non-seulement Condé, mais encore Conti, son jeune frère. Il lui était permis dès à présent, de paraître devant Mazarin , en lui montrant avec adresse les Condé à moitié engagés dans ses intérêts personnels. Il tenta l'entreprise, fit sentir sa force, et commença par demander les distinctions honorifiques qu'il avait déjà sollicitées pour sa maison. Le cardinal promit de nouveau, et la Rochefoucauld se déclara contre la Fronde. Il se rendit dans son gouvernement du Poitou pour y arrêter les premiers désordres. Mazarin ne croyait pas plus au dévouement spontané de la Rochefoucauld, que celui-ci ne croyait à la parole du cardinal; aussi, avant départir, avait-il dressé tout un plan de campagne avec M"® de Longueville, voulant cette fois prendre une éclatante revanche dans le cas où il serait joué. Elle avait mission de s'entendre avec le coadjuteur et le parlement, et de se faire des alliés sûrs et solides de ses deux fibres. Ces menées perdirent définitivement la Rochefoucauld dans l'esprit de la cour. Mazarin, à qui rien n'échappait des cabales qui se tramaient autour de lui , suspecta de plus en plus la bonne foi de la Rochefoucauld et ne ratifia pas son engagement.
Il importe de laisser ici la parole à ce dernier : «J'étais, dit-il *, dans le premier mouvement qu'un traitement si extraordinaire me devait causer , lorsque
* Mémoires.
hX ROCUPOCCACLO. 2
j'apprends, par M"* de IjOngueville, que tout le plan de la guerre civile s'était fait et résolu à Noisy entre le prince deConti,le duc de Longueville, le coadjuteur de Paris et les plus considérables du parlement. Elle me mandait encore qu'on espérait d'y engager la princesse de Condé; qu'elle ne savait quelle conduite elle devait tenir en cette rencontre, ne sachant pas mes sentiments, et qu'elle me priait de venir en diligence à Paris pour résoudre ensemble si elle devait avancer ou retarder ce projet. Cette nouvelle me consola de mon chagrin, et je me vis en état de faire sentir à la reine et au cardinal qu'il leur aurait été utile de m'avoir ménagé. Je demandai mon congé; j'eus peine à l'obtenir, et on ne me l'accorda qu'à ]a condition que je ne me plaindrais pas du traitement que j'avais reçu, et que je ne ferais point d'instances nouvelles sur mes prétentions. Je le promis facilement, et j'arrivai à Paris avec tout le ressentiment que je devais avoir. J'y trouvai les choses comme M"® de Longueville m'avait mandé; mais j'y trouvai moins de chaleur, soit que le premier mouvement fût passé, ou que la diversité des intérêts et la grandeur du dessein eussent ralenti ceux qui l'avaient entrepris; M™® de Longueville même y avait formé exprès des difficultés pour me donner le temps d'arriver et me rendre plus maître de décider. Je ne balançai pas à le faire, et pressentis un grand plaisir de voir qu'en quelque état que la dureté de la reine et la haine du cardinal eussent pu me réduire, il me restait encore les moyens de me venger d'eux. »
Voilà le mobile bien défini : le chevaleresque et la politique ont fait place aux calculs de la vanité blessée et à la vengeance.
La Rochefoucauld et la duchesse de Longueville avaient trop compté sur l'appui de Condé. S'il détestait Mazarin , il méprisait les frondeurs, et une levée de boucliers contre l'État lui parut un crime. Tandis que les premiers troubles éclataient à Paris, le vainqueur de Rocroy soutenait de sa
ÉTUDE SUR LA ROCHEFOUCAULD. j<i
vaillante épée la politique nationale de Mazarin , et gagnait la célèbre victoire de Lens, qui assurait à la France les territoires conquis sur FEmpire. L'Allemagne et l'Espagne , humiliées, battues, voyaient s'agi*andir la France à leurs dépens, et la gloire de ses armes éclipser leur vieille renommée.
L'entrée de Condé à Paris fut un triomphe. La cour le flatta , mais Mazarin ne lui donna pas toutes les satisfactions qu'il était en droit d'en attendre. C'était peu habile. L'occasion était belle pour la Fronde ; elle fit mille avances au héros. La duchesse de Longueville, poussée par la Rochefoucauld, essaya de tous les raisonnements, mit en œuvre toutes les séductions de son esprit pour faire violence au patriotisme de son frère. Condé, malgré la vive tendresse qu'il lui portait, résista ; il lui reprocha amèrement d'écouter ses passions plus que l'honneur, et la rendit responsable des écarts du prince de Conti , qu'elle tenait dans le parti de la révolte. Condé vit l'État en péril, et se rangea du côté de la couronne. Il accompagna la cour dans sa fuite , tandis que sa sœur se mettait entre les mains du peuple.
Cette rupture, qui fit grand bruit, fut l'œuvre de la Rochefoucauld.
Condé mit le siège devant Paris, et ramena la cour triomphante.
La Rochefoucauld avait bravement, comme toujours du reste, payé de sa personne.
La Fronde fut un instant désarmée, ou plutôt il y eut trêve. Dans le traité qui fut arraché à Mazarin , M"® de Longueville n'oublia rien pour que toutes les grâces de la cour vinssent à celui qui régnait despotiquement sur sou cœur. Outre des indemnités d'argent, il obtint enfin les satisfactions honorifiques que réclamait depuis si longtemps sa vanité.
Avant d'entrer dans la Fronde, la Rocliefoucauld avait jugé à propos d'expliquer sa conduite. Il avait écrit sa défense*, traité Mazarin comme le dernier des hommes, et s'était dressé un piédestal de ses propres mains. Il n'avait pas compris, tant la passion l'aveuglait, qu'en cherchant à prouver son droit, il prononçait sa propre condamnation.
Ou nous nous trompons fort, ou cette pièce, précieuse à tant de titres, n'a été préparée que pour être mise sous les yeux de la reine. Il essaya de masquer, sous les dehors de l'intérêt public, le mobile de sa conduite; mais on sent que l'État, la royauté, la patrie, s'efifacent devant son ressentiment, et que la vengeance l'anime. Il est probable que la reine ne lut pas jusqu'au bout cette étrange justification. Mazarin au contraire dut l'examiner à loisir et en tirer profit. Elle lui était une arme contre ses ennemis, et il s'en servit infaiUiblement pour démontrer à la reine ce qu'il y avait de petit et de personnel au fond de la Fronde. La Rochefoucauld n'était pas né pour la politique, et il faut lui passer ses fautes qu'il racheta par son génie. En écrivant cette prétendue défense, il prenait déjà souci de son style, bien qu'il ne songeât pas à se faire écrivain. Cette prose, étincelante, concise et fleurie, se ressent bien quelque peu des prétentions de répoque, le bel esprit y occupe trop de place; mais elle se prête merveilleusement à toute la passion qu'y a mise l'auteur : le sarcasme et le fiel y sont distillés avec tant d'art, le ton général en est si suivi et si plein, qu'elle révèle un homme destiné à prendre, quand il le voudra, une grande place dans les lettres.
Apologie du prince de Marsillac.
Mazarin avait eu la main forcée en signant le traité de Rueil, et notamment en attribuant à la Rochcroucauld , son irréconciliable ennemi, à celui qui avait osé le diffamer avec tant d'audace et de violence, ce qu'on appelait alors les honneurs du Louvre, honneurs accordés aux seuls descendants des maisons souveraines et à de grandes situations exceptionnelles. Il ne se tint pas pour battu, et, sous main, il souleva la cour contre cette concession.
Les grands déclarèrent que les privilèges accordés à la Rochefoucauld étaient une atteinte à leurs droits; d'un autre côté , les égaux de ce dernier réclamèrent pour leurs maisons la même faveur. Ce fut une clameur générale, une discorde et presque une révolution intérieure. L'afTaire s'envenima , la reine eut peur, la conciliation était impossible ; que faire? Fallait-il sacrifier la paix du trône à l'ambition d'un homme? N'était-il pas plus logique et plus prudent de retirer une concession qui avait été introduite par surprise dans un traité préparé à la hâte , et qui ne touchait à aucun des intérêts de la Fronde et de l'Etat? Tel fut, à n'en pas douter, le raisonnement de Mazarin. La reine entra dans ses idées, et les honneurs du Louvre furent retirés à la Rocheroucauld. Le calme se fit immédiatement dans l'entourage de la couronne. Il resta seul dans cette lourde disgrâce ; ce n'est pas l'amour tout de passion , de dévouement et de sacrliice que lui portait M"* de Longueville qui pouvait cicatriser la blessure faite à sa vanité.
Mazarin avait bien prévu qu'aucun intérêt politique ne prendrait cause pour son ennemi. Cîondé , qui depuis le traité de pacification s'était rapproché de sa sœur et avait tendu la main à la Rochefoucauld, pouvait donner le branle, mais il ne le voulut pas.
Réduit à son gouvernement du Poitou, après avoir joui à la cour des prérogatives des premières familles, la Rochefoucauld pouvait-il rester inactif? Pour la seconde fois, il se
jeta dans la Fronde. Sa domination sur M*"^ de Longueville devint plus despotique que jamais.
La duchesse eut mission de briser le lien qui attachait Condé à la cour. Quels moyens employa-t-elle ? Personne ne Fa su, si ce n'est la Rochefoucauld, et il ne Ta pas dit.
Condé n'était pas né pour Fintrigue : il avait la franchise du soldat et la loyauté des grands cœurs. Premier prince du sang, il ne pouvait ambitionner d'autre gloire que celle des annes; cette gloire qui l'avait élevé si haut dans l'estime des peuples faisait ombrage au cardinal -ministre, qui la redoutait moins pour la couronne que pour lui-même ; il en eflTraya la reine. Condé connaissait son droit, et ne voulait pas que sa place auprès du trAne lui fût disputée. S'il avait la force des cœurs droits, il en avait aussi les faiblesses; les tracas lui pesaient : il ne savait ni les supporter ni s'en affranchir. Il se laissa entraîner. Un écrivain considérable, qui a porté une vive lumière sur le xvn' siècle*, regrette qu'il n'ait pas su rester dans son rôle de premier prince du sang, en se faisant <c le défenseur inébranlable de la couronne , en même temps que l'interprète loyal delà nation, portant auprès de la reine, sans l'effrayer, et auprès de Mazarin , en le soutenant, les griefs légitimes de la noblesse, du parlement et du peuple. » Il ne pouvait, ce nous semble, jouer ce rôle qu'à la condition d'avoir une ambition politique qui fût bien à lui; et, s'il eût été à la hauteur de cette tâche, Mazarin, qui poussait les défiances à l'extrême, lui aurait-il laissé le mérite de protéger ainsi la couronne en un temps où une usurpation eût été si facile? Condé n'aimait ni les Vendôme, ni les Lorrains, ni la Fronde, ni le parlement; il détestait le caixlinal de Retz et était trop prince du sang pour se ranger du côté du peuple. Aussi n'entra-t-il qu'à demi dans la Fronde; il la divisa en s'y créant un parti, et peut-être sauva-t-il la couronne en se perdant.
' M. Cousin.
Mazarin vit un danger dans la défection de Condé, le fit arrêter, ainsi que le prince de Conti et le duc de Longueville , leur beau-frère. Les dispositions de la ville étaient bien changées, du moins tout portait à le croire. « Le peuple, dit Voltaire, qui avait fait des barricades pour remprisonnement du conseiller Broussel , fit des feux de joie pour celui du grand Condé *. » La reine se croyait maîtresse de la situation ; elle manda d'ordre exprès M™* de Longueville au Palais-Royal. La Rochefoucauld l'empêcha d'obéir, prépara et protégea sa fuite. Du donjon de Vincennes, les princes prisonniers furent conduits dans la citadelle du Havre. Pourquoi cette translation ? C'est que les mêmes Parisiens qui avaient applaudi à l'incarcération du grand Condé , le redemandaient déjà avec toute la France. Le parlement de Paris donnait aussi l'exemple de la versatilité : il prenait parti pour ce prince contre lequel il avait naguère levé des troupes. Pendant que la duchesse de L.ongueville, de Stenay, où elle s'était réfugiée, armait l'Espagne contre la France, la Guienne se soulevait en haine de Mazarin, el l'armée du roi mettait le siège devant Bordeaux. Les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld avaient transporté dans cette ville les mœurs galantes de Paris; on s'était préparé à la défense au milieu des réjouissances, des sérénades, des danses et des parties d'amour.
La résistance fut vigoureuse. La Rochefoucauld donna des marques d'un bouillant courage.
De part et d'autre, on souhaitait la paix. Mazarin en passa par les conditions qui lui furent imposées. La Rochefoucauld rentra en grâce et fut réintégré dans tous ses biens. A Bourg, où s'était fixée la cour durant le siège, il monta dans le carrosse du cardinal , et lui adressa ce mot devenu célèbre : « Tout arrive en France. » Il mit le genou en terre devant le roi. La reine se montra froide, presque glacée,
' Histoite du parlement de Paris,
Il dîna à la table de Mazarin, mais pour recevoir de sa bouche, entre deux sourires, l'invitatioa de se tenir éloigné de Paris.
La Rochefoucauld était las de la guerre. Son courage ne lui avait rien rapporté; il avait inutilement joué sa vie. D inclinait au repos, et, s'il faut tout dire, un revirement d'opinion le portait vers le parti de la cour. M*"® de Longueville, entraînée par lui dans la révolte, .y avait apporté les passions de la femme; à ses yeux, tout accommodement était faiblesse. Pouvait-elle d'ailleurs pardonner à Mazarin Temprisonnement de Condé? Si le duc, son mari, eût été seul en cause , peut-être se fût-elle montrée plus conciliante. Ce fut elle qui retint la Rochefoucauld dans la Fronde ; lui ayant tout sacrifié, elle était bien en droit d'exiger qu'il suivît jusqu'au bout sa fortune. Elle l'aimait de toutes les tendresses de son âme, plus pour lui que pour elle, et, à force de lui avoir obéi par entraînement de cœur, elle s'était figurée que la communion d'amour engageait tout l'être moral. Elle ne lui voulait d'autres desseins que les siens , d'autre conduite que celle où elle se croyait tenue ellemême par lien d'honneur. Entre eux la différence était grande: d'un coté, l'absolutisme de l'amour; de l'autre, l'ambition et ses calculs. Cette fois encore pourtant ils purent s'entendre. La Rochefoucauld quitta Verteuil et se rendit furtivement à Paris pour y suivre les événements : il se tint caclié chez la princesse Palatine. Les frondeurs réclamaient la liberté des princes ; la cour faisait la sourde oreille; l'exaltation était au comble : on parlait de tendre les chaînes et d'élever de nouvelles barricades. Il fit une action hardie, et dont le mobile a reçu des interprétations contradictoires. Après avoir révélé sa présence à Mazarin , il osa se présenter au Palais-Royal sur la foi d'une parole; il lui révéla les dangers de la situation, et sollicita la mise eu liberté des princes dans l'intérêt de la couronne. Cette démarche était-elle concertée avec M"** de Longueville ? Obéis-
sait-il à un nouveau calcul d'intérêt personnel? La question n'a pas été éclaircie. En tout cas, Mazarin ne voulut pas céder. On sait le reste. La tempête éclata; la reine, consternée, éloigna Mazarin; il se rendit au Havre, délivra les princes de ses propres mains, et n'obtint que du mépris pour ses respectueuses avances. Il était défait , non vaincu , et comptait sur un prochain retour de fortune , malgré les foudres du parlement.
Il se retira à l'étranger, et ne cessa pas de gouverner la France.
La Fronde était victorieuse; l'autorité royale avait conservé son prestige; le peuple croyait que tout allait se terminer par une réconciliation générale. Mais trop de petites passions étaient en jeu pour que la paix régnât longtemps entre l'aristocratie et le parlement, entre les princes et le parti du roi. Voici, d'après une appréciation qui voudrait bien passer pour une page d'histoire, quel était le plan des frondeurs : « Le duc d'Orléans à la cour auprès de la reine et du jeune roi ; Condé, Bouillon et Turenne à la tête des armées , Chàteauneuf dans le cabinet , Mole dans le parlement , Bcaufort sur la place publique , et derrière la scène. M™* de Chevreuse, la Palatine et M"^ de Longueville, les dirigeant et les unissant tous , sans parler de Retz qu'on faisait cardinal en attendant le ministère. C'était assurément un plan qui faisait le plus grand honneur aux fermes esprits qui l'avaient conçu. » N'en déplaise à M. Cousin, ce plan ne pouvait conduire à rien de bon.
Quel eût été le rôle de Beaufort sur la place publique? On l'appelait le Roi des halles; ce n'est pas lui qui eût été l'avocat d'un gouvernement dans lequel il n'aurait eu aucune place , lui qui, jusque-là, avait prétendu à la première. Ëtait-
il permis d'espérer que les partis et les ambitions personnelles se fussent paisiblement laissé diriger par le trio féminin caché dans la coulisse? Ce rêve n*est jamais sorti de l'imagination des fermes esprits auxquels M. Cousin l'attribue. Dans son œuvre savante sur le xvu^ siècle , certains arrangements partent du cœur; ce n'est pas avec le cœur qu'on écrit l'histoire.
Ce qui est vrai, c'est que M"**^ de Chevreuse, qui n'avait cessé d'aimer sa souveraine tout en combattant Mazarin, avait conçu un projet de réconciliation. Il tendait à cimenter par un double mariage l'union de toutes les forces de l'aristocratie française sous les auspices de Condé et du duc d'Orléans : Tune des filles du duc d'Orléans était donnée au jeune duc d'Enghien ; le prince de Conti épousait M^* de Chevreuse.
La reine, gouvernée par le cardinal, vit dans ce projet une nouvelle ligue contre l'autorité royale, et M"® de Longueville servit les desseins de la cour en écoutant plus sa coquetterie que les intérêts de la Fronde. Conti , son frère , était entraîné vers elle par une irrésistible passion ; ses hommages lui étaient comme une preuve de sa supériorité sur les autres femmes; dans ce platonique amour, elle ne se connaissait pas de rivale. M"® de Chevreuse, perdue de galanterie, lui était antipathique; il lui répugnait de l'avoir pour belle-sœur, et de lui céder le pas à la cour. Elle appliqua toute sa passion à la rupture de ce mariage. Condé ne put lui résister; en qualité de chef de la maison, il obtint de Conti qu'il retirât sa parole. Ce fut une bombe jetée dans le parti. La division fut immédiate. M*"^ de Chevreuse, blessée dans ses sentiments de mère et dans son orgueil de femme politique, abandonna les princes et revint à la reine. Retz, gagné par la promesse du cardinalat, seconda sous main la politique de Mazarin.
La Fronde était sans force. Condé, rejeté par la cour, abandonné par son propre parti , comptant peu sur le parle-
ment, n'ayant aucune des habiletés du conspirateur et de l'homme d'État, crut sa vie menacée, et ce n'était pas sans raison.
Après avoir ouvertement bravé la cour et le roi lui-même , il se confia à son épée, et prit la résolution extrême d'en finir par la guerre. S'il avait eu plus d'empire sur lui-même, il se fût souvenu qu'étant prince du sang, sa place était sur les marches du trône. Mais, semblable à Achille par son' intrépidité, il l'était encore par sa hauteur inflexible, par les emportements d'un cœur prompt à s'enflammer, par une fierté qui s'indignait des plus légères contradictions; il repoussait souvent les conseils les plus salutaires dans la crainte d'être gouverné. Il fallait bien que le côté faible de cette grande âme se révélât, puisque la perfection n'est pas de ce monde.
La Rochefoucauld ne s'appartenait plus; mais, cette fois, il obéissait moins aux dérèglements de son ambition qu'à l'ascendant de la duchesse de Longueville. Qu'on ne croie pas que l'amour ait été en cette circonstance délicate l'excuse de ses nouveaux écarts : il n'aimait plus, ou plutôt il n'avait jamais véritablement aimé cette femme qui avait eu toute la cour à ses pieds, et qui l'avait choisi entre tous comme le complément de son âme. Il se crut plus engagé avec elle d'honneur que d*amour. Dans le premier instant, comptant que la réconciliation entre la reine et Condé serait durable, il avait tourné, par excès de royalisme, tous ses ressentiments contre le coadjuteur, et peu s'en était fallu qu'il ne l'eût étranglé entre deux portes dans l'une des salles du parlement. Il fit une nouvelle volte-face et s'associa à la fortune de Condé.
Ici se place sa rupture avec M"® de Longueville. Il fut brutalement cruel parce qu'elle fut un instant coquette.
M"* de Longueville alliait à une exquise délicatesse de cœur le sentiment de sa dignité personnelle poussée à l'extrême. Elle avait un penchant à la vie calme, et dans toutes
les situations elle eût pu trouver le bonheur sans rien demander à la galanterie. Sa grande sensibilité laissait ses sens au repos : elle vivait plus de la vie de Tâme que de celle du corps. Ses faiblesses ont leur excuse dans le véritable amour. La Rochefoucauld, comme tant d'autres , n'eût été que son adorateur, s*il ne lui eût inspiré une passion qui devînt pour elle le but et l'aliment de sa vie. Sa coquetterie avec le duc de Nemours n'eut pas les suites qu'une rivalité féminine y a voulu voir, et que la Rochefoucauld, à qui le joug pesait, a de suite acceptées comme une trahison : en tout cas, il devait se taire. Il fit un éclat que les ennemis mêmes de cette princesse ne lui pardonnèrent pas ; il aflicha publiquement ce qu'il appelait le déshonneur de la femme qui s'était perdue pour lui et a cause de lui ; il essaya même de lui aliéner le cœur de Condé. L'opinion publique se déclara pour M"* de Longueville. Il ne se tint pas pour battu , et nous verrons dans un instant comment, de sang-froid, il la traita dans ses Mémoires.
La guerre recommença. Elle fut longue et désastreuse. La Rochefoucauld combattit avec Condé, et déploya ce rîare courage que nous lui connaissons. Avec lui , il traversa les lignes ennemies, et paya de sa personne à ce fameux combat du Bleneau, où Condé et Turenne firent des prodiges, dans lequel il n'y eut ni vaincu ni vainqueur, et qui ne décida rien. Sans doute, il pesa sur les résolutions de Condé et l'entraîna à Paris quand les intérêts de la Fronde exigeaient qu'il restât en face de Turenne. Il suffisait à Condé de vaincre le grand capitaine en qui reposait le dernier espoir de Mazarin, pour se rendre maître de la situation et grouper autour de sa personne toutes les forces de l'État. A Paris, il se noya dans un flot d'intrigues auxquelles il n'entendait rien. S'il avait pour lui Gaston , la duchesse d'Orléans et Mademoiselle; Retz, devenu cardinal, lui tendait des embûches, et le parlement inclinait vers la paix. Le président Bailleul, en pleine assemblée, avait osé lui dire qu'il était
bien triste de voir un prince de la maison royale les mains teintes du sang des sujets du roi. A la cour des aides, le premier président Amelot lui avait reproché amèrement de payer ses recrues avec les fonds de l'Espagne.
Condé, de son plein mouvement, penchait pour un accommodement avec la cour, mais il voulait que l'eul de Mazarin fût maintenu. M*"^ de Longueville, qui n'avait pas encore perdu tout crédit sur l'esprit de son frère , soutenait avec une grande énergie de caractère qu'un traité de paix fondé sur le retour de Ma2arin serait un crime et une faute. Elle représentait, avec raison, que la domination de Condé, nécessaire et légitime, était incompatible [avec l'influence fatale qu'avait prise Mazarin sur l'esprit de la reine. La Rochefoucauld était bien de cette opinion , mais il n'en laissait rien percer. M"* de Châtillon, qu'un calcul d'ambition dirigeait, lui fit entrevoir de grands avantages, s'ils pouvaient tous deux entraîner Condé dans une négociation favorable au cardinal-ministre. Le duc de Nemours, attaché à cette femme par les liens du cœur, lui sacrifiait les intérêts de son parti et revenait à Mazarin en trompant Condé. La Rochefoucauld n'hésita pas à se faire leur complice. M"** de Châtillon se servit de ses charmes dans cette négociation; autrefois Condé l'avait aimée; elle le subjugua. Le duc de Nemours n'entendait pas que la duchesse lui fût infidèle , et l'impérieux Condé voulait un cœur sans partage. A chaque instant, les fils de la conspiration menaçaient de se rompre; mais la Rochefoucauld, ainsi qu'il le raconte lui-même, savait calmer Nemours et maintenir la duchesse dans les voies prudentes. M"*® de Longueville opposait son influence, toujours écoutée, à l'ascendant que voulait prendre M"** de Châtillon sur l'esprit indécis de Condé. Ce fut alors que la Rochefoucauld employa tous les artifices pour détacher violemment Condé de sa sœur, et le garrotter dans les liens de la cabale dont il supputait les profits. Il représenta M"* de Longueville comme un cœur sur lequel la galanterie avait
plus de prise que les intérêts de l'État ; il l'accusa de l'avoir trahi personnellement; de Nemours se serait bien gardé de la défendre, M"** de Châtillon d'ailleurs ne le lui aurait pas permis. 'On exhuma de vieilles histoires qui furent envenimées avec un art ingénieux. Les défiances de Condé furent si bien entretenues, qu'il finit par repousser sa sœur et ses conseils. M'"*' de Châtillon, triomphante, lui arracha des concessions favorables à Mazarin. Il fit son programme , qui fut porté à la cour. La liste de ses demandes était longue, mais ne renfermait rien d'exorbitant. Il stipulait que le gouvernement de l'Auvergne serait donné au duc de Nemours, et que la Rocliefoucauld aurait enfin et définitivement cette fois les honneurs du Louvre , plus 120,000 œus pour traiter du gouvernement de Saintonge et d'Angoumois, ou de tout autre à son firré. Quant à M"® de Châtillon, qui n'avait pas de titre pour figurer officiellement dans le traité, il fut convenu que ses services lui seraient payés par l'État 100,000 écus.
Mazarin jugea dès ce moment sa cause gagnée; aussi laissat-il traîner en longueur la négociation. Pendant ce temps, il achetait la trahison dû duc de Lorraine , qui abandonnait Condé et repassait la frontière; il tirait de l'Allemagne de puissants renforts pour l'armée royale.
Cond(':, cette fois, était vaincu par la diplomatie du cardinal-ministre ; il reconnut, mais trop tard, l'abîme où l'avaient conduit M*"® de Châtillon et la Rochefoucauld. On sait le reste. Le combat du faubourg Saint-Antoine ne pou- \ait lui rien rapporter, même avec la victoire ; l'armée de la Fronde était énervée, les chefs du parti ne s'entendaient plus, le parlement et la bourgeoisie voulaient la paix, et il dépendait du cardinal de Retz que les cris de : Vive le roi I vive Mazarin I retentissent d'un bout de Paris à l'autre. Ce n'était plus à Condé qu'il appartenait de dicter les conditions de la paix ; il aima mieux jouer sa vie plutôt que de subir les volontés de Mazarin , qui déjà avait repris le ton du maître.
Ce fut un combat désespéré. Turenne , comme lui , fit des prodiges, et il avait une bonne et solide armée. La Rochefoucauld se battit en brave, un coup de feu l'atteignit en plein visage, et lui fit momentanément perdre la vue.
Après la mort du duc de Nemours, qui fut tué en duel par le duc de Beaufort, son beau-frère, Condé voulut faire de la Rochefoucauld son premier lieutenant , c'est-à-dire la seconde personne de Tarmée. Il refusa. Revenu de ses erreurs, il songeait sérieusement à faire cette fois sa soumission. M™« de Longueville avait perdu toutes ses illusions de bonheur ; il avait perdu toutes ses illusions politiques. « Il est impossible, disait-il, qu'un homme qui a tâté de la guerre civile, comme moi, veuille jamais s'y remettre. » Il se sépara de Condé, ne réclama point les bénéfices de l'amnistie, et se retira à Damvilliers *. II alla ensuite passer quelques années dans ses terres.
Quand il reparut à Paris, l'autorité de Mazarin était solidement assise. Il alla faire sa cour au cardinal-ministre, se montra spirituellement flatteur et le trouva généreux. Déjà son gouvernement de Poitou lui avait été rendu , il en avait même obtenu la survivance pour son fils Marsillac. Mazarin , qui le savait mal dans ses afiaires, lui imposa une nouvelle dette de reconnaissance en lui allouant une pension de 8,000 li\Tes. C'était noblement se venger.
Pas plus que Condé, la Rochefoucauld n'était un homme politique. Il s'était fait frondeur pour imposer ses prétentions à la cour. Versatile, irrésolu, ne sachant ni prévoir les événements ni diriger son ambition, il est resté en-deçà du but, quand il ne l'a pas dépassé. Homme de cabales, c il ne sentait pas les petits intérêts qui n'ont jamais été son faible, > et il ne connaissait pas les grands < qui, d'un
• Son beau-frère, le marquis de Sillery , était goure^-neur de cette place forte.
autre sens, n'ont pas été son fort^ » Mazarin, qui l'avait jugé, ne le considérait pas comme un ennemi i*edoutable.
La Rochefoucauld avait occupé ses loisirs à écrire ses Mémoires. Il y avait mis de la passion : son ambition déçue, ses ressentiments personnels y occupaient une large place ; il en changea l'ordonnance sans en modifier l'esprit, et les compléta. 11 s'en laissa complaisamment dérober une copie, qui fut imprimée en Hollande avec de simples initiales. Le livre fit plus de bruit qu'il ne l'avait prévu; il lui aurait même attiré de fâcheuses affaires, s'il n'eût déclaré qu'U n'en était "pas l'auteur. Personne ne fut dupe de ce désaveu. Pourquoi dans ce livre a-t-il poursuivi M"' de Longueville de sa haine? Là encore il manqua d'habileté : il voulut être cruel , il fut maladroit. Les passages qui devaient perdre cette femme, plus grande que son malheur, lui attirèrent les plus vives sympathies. Il y a une sorte de pudeur publique, et dans chaque individu en particulier un respect de soi , qui protègent les femmes contre les vengeances de la vanité et de l'amour. Ce qui, en pareille circonstance, s'appelait vengeance au xvn« siècle, recevrait de nos jours une qualification plus sévère. Pour sa dignité, pour son honneur même, la Rochefoucauld se crut dans l'obligation de déférer l'affaire au parlement, qui ordonna la saisie du livre. Son succès n'en fut que plus considérable : il se débita sous le manteau, et fut bientôt dans toutes les mains'.
' De ReU.
' Il est à peu près démontré aujourd'hui que la partie des Mémoires qui traite de la guerre de Paris ^ a été écrite par Vincuil , secrétaire du duc , et sur les notes de ce dernier. La Rochefoucauld a révisé le travail, y a mis la dernière main et en a accepté la responsabilité devant rhistotre»
Les Mémoires de la Rochefoucauld ont été mis au-dessus des Commentaires de César par Bayle, dans son Dictionnaire critique; cette exagération a été relevée par Suard, qui leur a appliqué, avec raison, ce qu'en a dit Voltaire dans le Siècle de Louis XIV : « Les Mémoires de la Rochefoucauld sont lus, on sait par cœur ses pensées.»
Le style en est plein, élégant et rapide; mais on sent que Fauteur y a tout disposé en l'honneur de son propre personnage. Pour se bien convaincre de cette vérité , il faut les lire avec l'esprit du siècle dans lequel ils ont été écrits. Le cardinal de Retz a tout dit dans les siens; il n'a visé qu*à l'habileté politique, et n'a rien caché de ses faiblesses. Sa fougueuse imagination est tout entière dans son style, qui frappe, saisit et entraîne. Si le caractère de la Rochefoucauld se dessine dans ses Mémoires, rien n'y fait pressentir le futur auteur des Maximes ; dans son Apologie y au contraire, pièce qui le peint encore davantage, et que nous avons rapidement appréciée plus haut, il découvre sa force d'intelligence, et signale sa valeur d'écrivain.
Dans cette nouvelle phase de son existence , s'il se montra courtisan, ce fut pour son lils Marsillac, qu'il réussit à mettre sur un bon pied à la cour; il n'avait pour son compte aucune ambition politicjue. Il se retira peu à peu du bruit , des cabales, des intrigues, et se lit rechercher des cercles à la mode et des meilleures compagnies, pour Taménité de son caractère et la solidité de son esprit. Sa raison s'était formée au contact des hommes, et épurée au feu de ses propres passions. Sa liaison avec la marquise de Sablé devint le grand charme de sa vie. Le salon de cette femme supérieure réunissait tout ce que la cour comptait d'esprits lins et délicats. Avant la Fronde, il avait donné de l'inquiétude à Mazarin. D'Andilly, le futur solitaire de Port-Royal, la belle princesse de Guyménée, la comtesse de Maure, le duc d'Enghien, Anne de Bourbon, sa sœur, Nemours, et tous les personnages remuants de la cour s'y donnaient rendoz-
LA ROCHEFOl'CACLD. 3
3i ÉTUDE SLR LA ROCHEFOUCAULD.
VOUS. Pendant la Fronde, M™® de Sablé tint bon pour la cour, sans pour cela rompre avec ses amis. Après le départ de Condé pour la Flandre et le triomphe définitif de Mazarin, ce salon fut un terrain neutre ouvert à une réconciliation générale. La Rochefoucauld y monta rapidement jusqu'au fauteuil d'honneur : c'était une souveraineté qui valait bien les distinctions honorifiques qu'avait naguère recherchées sa vanité. On s'y piquait d'esprit autant et plus qu'à la cour de Mademoiselle. Tandis qu'au Luxembourg on rédigeait des portraits alors en grande vogue, chez M™* de Sablé on composait des maximes. La Rochefoucauld fit quelques portraits, le sien entre autres, mais les maximes étaient mieux sur la pente de son génie.
D'un jeu d'esprit est sortie toute une école littéraire dont la Rochefoucauld s'est fait le chef. Il colorait lentement sa pensée , il la distillait pour ainsi dire , et la ramenait à ses purs éléments; aussi la forme en est-elle simple et saisissante. Il n'a ni la fougue lumineuse de Pascal, ni ses éblouissants éclairs; il n'imagine rien, mais aussi rien ne lui échapi>e, et, en peignant l'homme intérieur, il ne lui fait aucune grûce. Il promène la loupe sur le cœur humain et met sur le papier tout ce qu'il voit. La vérité lui suflit, il ne veut pas aller au delà; mais- il a son système, et ne prend que ce qui s'y rapporte : voilà le danger de son Hvre.
L'égoïsme est et devait être la passion la plus développée chez l'homme. Quels que soient ses écarts, ne la flétrissons pas trop, car sans elle connaîtrait -il sa valeur, sa force, sa dignité? Si tout ce qu'il y a de blâmable en nous découle de cette passion, détournons les yeux, et reportons-les sur tout ce qui ennoblit l'homme, sur ses vertus, sur ses travaux, sur ce qui fait sa force et sa gloire; examinons, creusons, analysons, et nous serons tout surpris de trouver le moi personnel dans tout ce qui émane de son initiative, dans ses sentiments les plus nobles , dans ses vertus les moins théâtrales, dans son humilité la plus sincère. En philosophie mo-
raie, il est dangereux de dépasser le but. La Rochefoucauld a vu juste, mais il n'a voulu voir qu'un des côtés de Tégoïsme : le côté que combat la raison, que repousse le cœur. En s'étudiant lui-même par excès de prudence , il a tout poussé au pire, et après avoir développé son système, qui est la négation de la vertu , il a jugé indispensable de le résumer lui-même et de l'adoucir par une réserve. Telle est la portée de rînscription qu'il a placée après coup au frontispice : « Nos vertus ne sont, le plus souvent , que des vices déguisés. »
Sous cette forme, l'accusation portée contre le genre humain est encore bien excessive.
S'il est vrai que la Rochefoucauld ait voulu prémunir les hommes contre les dangers d'une confiance trop absolue, et leur éclairer la voie, c'est un dévouement doit il doit lui être tenu compte. N'était-ce pas plutôt une gageure avec luimême? Nous inclinerions volontiers vers cette dernière opinion. Dans la société élégante qu'il avait sous les yeux, tout le ramenait à ce qu'il y a de spontané, de délicat, d'exquis dans la nature humaine ; il s'est attaché au revers de la médaille pour se singulariser, et il est surprenant qu'il ait si bien approfondi le côté égoïste des passions, lui qui n'avait aucune connaissance des travaux psychologiques de l'antiquité. 11 lui en coûtait moins de découvrir une vérité, que de la couler dans un beau moule. Il s'est fait grand écrivain, la nature l'avait fait grand anatomiste.
En lisant ]es Maximes avec attention, on découvre maints endroits où il sort de sa rigidité, emporté par la force même de son cœur. II a dit : « La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. » Le voilà croyant à la vertu pour la vertu, et non à la vertu d'apparat; car, dans ce cas, elle serait un vice. Il a dit encore : « On ne doit pas juger du mérite d'un homme par ses grandes qualités, mais par l'usage qu'il en fait. » Après avoir abaissé l'homme, il le relève non {mis à la manière de Pascal , qui poussait l'hu-
manité à Tabnégation , à Toubli de soi par k force même des extrêmes; mais en lui reconnaissaot de grandes qualités pour l'accuser de n'en pas faire toujours un bon usage. S'il en était autrement, où serait le mérite de l'homme vertueux? Sa vertu existerait-elle donc sans son extrême? Tout est double dans la nature, et la loi des contrastes régit l'univers : le jour, la nuit; la lune, le soleil; l'homme, la femme; etc.; le bien, le mal; la vertu, le vice; la santé, la maladie; la vie, la mort. Qu'estrce que la force, si ce n'est l'opposé de la faiblesse? Conquête, soumission; victoire, défaite; travail, paresse; beauté, laideur, sont encore des extrêmes contraires. Dans la vie physique et morale, celte terrible dualité se retrouve en tout. Les moralistes ne feront jamais disparaître ce principe que Dieu a pris pour base de son œuvre. En améliorant les hommes, ils les ix>rtent du meilleur côté, mais en laissant intacte la force intégrante des extrêmes.
En un temps où le scepticisme de Montaigne était de mode , où Pascal procédait du doute absolu pour arriver à la foi, la Rochefoucauld, sans trop choquer les idées courantes, pouvait affirmer que l'homme est radicalement mauvais* mais s'il l'eût osé, le démenti lui serait venu de lui-même. Telle n'était pas sa croyance. 11 était religieux sans afféterie ni calcul ; il ne pouvait donc accuser Dieu d'avoir fait l'homme pour le mal : il pousse si loin les scrupules en matière si délicate, qu'il rattache au péché originel le résultat de ses investigations dans l'âme humaine. Le voilà bien d'accord avec le christianisme et d'une orthodoxie pure. Il glisse sur ce point ; mais il en dit assez pour se concilier les suffrages des solitaires de Port-Royal, qui n'ont pas remarqué ou ont voulu ne pas voir que la morale évangélique défend de substituer la défiance à la charité, le détachement de ses semblables à la tendresse.
Avant la publication du petit livre des Maximes , la Rodiefoucauld, inquiet de son œuvre, voulut connaître
l'impression qu'il produirait sur les esprits qui faisaient autorité dans le monde. La marquise de Sablé communiqua le manuscrit à quelques-uns de ses amis de la célèbre abbaye, et aux femmes les plus distinguées de son cercle. La plupart des pièces relatives à cette investigation nous ont été conservées.
Un courtisan janséniste, qui n'a pas signé son examen, commence par affirmer que l'écrit lui a semblé « la production d'un esprit satirique, ennemi déclaré du bien, sous quelque visage qu'il paraisse, partisan très-passionné du mal auquel il attribue tout, qui querelle toutes les vertus, et qui doit enfin passer pour le destructeur de la morale , etc. » C'était adroit : il se ménageait l'occasion de faire un retour sur lui-même, et d'attribuer à une étude plus approfondie l'avis contradictoire qu'il allait émettre. Il convient qu'il s'est trompé à la première lecture, et s'écrie : « C'est la découverte du faible de la sagesse humaine et de ce qu'on appelle force d'esprit. C'est une satire très-ingénieuse de la corruption de la nature par le péché originel, de l'amour-propre et de l'orgueil, et de la malignité de l'esprit humain qui corrompt tout quand il agit de soi-même sans l'esprit de Dieu. C'est une agréable description de ce qui se fait par les plus honnêtes gens quand ils n'ont point d'autre conduite que celle de la lumière naturelle et de la raison sans la grâce... Enfin, pour dire nettement mon opinion, quoi qu'il y ait partout des paradoxes, ces paradoxes sont pourtant très-véritables, pourvu qu'on demeure toujours dans les termes de la vertu morale et de la raison naturelle sans la grâce... )>
Dans cette pièce, l'amitié adoucit la raison. La sévérité du juge fait une concession aux sentiments de la femme aimable qui le consulte. Port-Royal, au besoin, savait être galant.
Un autre ami de la marquise, janséniste sans miséricorde, professe la plus grande admiration pour ce livre; son raisonnement mérite qu'on s'y arrête : « Ce livre, dit-il, nous
fait connaître, mais c'est pour nous mépriser et pour nous humilier; c'est pour nous donner de la méfiance et nous mettre sur nos gardes contre nous-mêmes et contre toutes les choses qui nous touchent et nous environnent ; c'est pour nous donner du dégoût de toutes les choses du monde, et, en nous en détachant , nous tourner du côté du bien , qui seul est immuable et digne d'être aimé, honoré et servi. On pourrait dire que les chrétiens commencent au notre philosophie finit, et l'on ne pourrait faire une instruction plus propre à un catéchumène pour convertir à Dieu son esprit et sa volont<^... Quand il n'y aurait que cet écrit au monde et l'Évangile, je voudrais être chrétien. L'un m'apprendrait à connaître mes misères, l'autre à implorer mon libérateur. »
Ce profond détachement de la terre convenait aux ascètes de Port-Royal, mais il s'accommoderait mal avec l'œuvre de la vie sociale. La philosophie qui finit où le chrétien commence , et ne conduit l'homme à Dieu qu'en haine des choses de la terre et de son semblable, mènerait fatalement les sociétés humaines à leur ruine. Est-ce bien là ce que Dieu a voulu ? Le divin Sauveur n'a-t-il pas dit aux hommes : t Aimez-vous les uns les autres ; » ne leur a-t-il donc pas appris une religion de charité et d'amour?
Les femmes se révoltèrent contre le livre des Maximes ^ non pas seulement pour tout le mal qu'il contient sur leur sexe, mais encore pour le fond même du système. Aucune d'elles ne voulut admettre que le cœur fût l'esclave absolu du moi personnel. Toutes eurent une meilleure opinion de soi et des autres. Le soin de leur propre dignité les retint dans un sentiment de justice réciproque. La comtesse de Maure, la princesse de Guy menée, Jeanne de Schomberg, Marie Hautefort, Éléonore de Rohan, M™* de la Fayette elle-même, firent le procès de la Rochefoucauld sans pour cela lui retirer leur amitié.
La comtesse de Maure trouvait injuste et de mauvais goût d'avoir fait à l'homme une âme a trop laide. >
M"* de la Fayette entretenait avec la Rochefoucauld des rapports d'étroite intimité; elle croyait exercer sur lui un grand empire , et disait volontiers : « M. de la Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur. » C'était par dévouement commettre deux erreurs. M"*« de la Fayette avait reçu du ciel un esprit des plus délicats qui se suffisait avec sa sensibilité et sa noblesse natives. Si elle avait pu refaire le cœur de la Rochefoucauld , il n'aurait pas écrit • ses Maximes, ou du moins dans les éditions successives qu'il en a données, loin de renforcer son système en le complétant, il y eût introduit de plus amples réserves.