SENTENCES ET MAXIMES MORALES
Nos vertus ne sont , le plus souvent , que des vices déguisés i.
Ce que nous prenons pour des vertus, n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune et notre industrie savent arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes.
L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.
* Celte pensée figure sous la forme que voici dans le corps du volume de la première édition : « Ce que le monde nomme vertu , n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé par nos passions, À qui on donne un nom honnête» pour faire impunément ce qu'on veut, i» (N** 179.)
Elle disparut dans les éditions de 1666 et de 1761 , fut ramenée k l'état d'énergique concision que nous lui connaissons, et placée comme épigraphe en tète des éditions de 1675 et de 1678.
ni.
Quelque découverte que Ton ait faite dans le pays de Tamour-propre , il y reste encore bien des terres inconnues.
L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.
La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre vie.
La passion fait souvent un fou du plus habile homme, et rend souvent les plus sots habiles.
Ces grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont représentées par les politiques comme les effets des grands desseins, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de rhumeur et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du monde, n'était peut-être qu'un effet de jalousie.
Vin.
Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et l'homme le plus simple, qui a de la passion, persuade mieux que le plus éloquent qui n'en a
point.
Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait qu'il est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit déGer, lors même qu'elles paraissent les plus raisonnables.
Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions, en sorte que la ruine de Tune est presque toujours rétablissement d'une autre.
Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires : Tavarice produit quelquefois la prodigalité, et la prodigalité l'avarice; on est souvent ferme par faiblesse, et audacieux par timidité.
Quelque soin que Ton prenne de couvrir ses passions par des apparences de piété et d'honneur, elles paraissent toujours au travers de ces voiles.
Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de nos goûts que de nos opinions.
Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des injures; ils haïssent même ceux qui les ont obligés , et cessent de haïr ceux qui leur ont fait' des outrages. L'application à récompenser le bien et à se venger du mal, leur paraît une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre.
La clémence des princes n'est souvent qu'une politique pour gagner l'affection des peuples *.
* Novum imperium inchoantibus utilis clementiee fama. {Tacite, Annales, IV.)
c Au commencement d*un règne , il y a tout à gagner à se faire une réputation de clémence. 9
Cette clémence, dont on fait une vertu, se pratique tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque toujours par tous les trois ensemble.
La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur humeur.
La modération est une crainte de tomber dans l'envie et dans le mépris que méritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation de la force de notre esprit; et enfin, la modération des hommes dans leur plus haute élévation est un désir de paraître plus grands que leur fortune.
Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.
La ox)nstance des sages n'est que Tart de renfermer leur agitation dans leur cœur.
Ceux qu'on condamne au supplice affectent quelquefois une constance et un mépris de la mort qui n'est en effet que la crainte de l'envisager; de sorte qu'on peut dire que cette constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le bandeau est à leurs yeux.
La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir; mais les maux présents triomphent d'elle.
RÉFLEXIONS MORALES. (Si
Peu de gens connaissent la mort; on ne la souffre pas ordinairement par résolution , mais par stupidité et par coutume; et la plupart des hommes meurent parce qu'on ne peut s'empêcher de mourir.
Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de leurs infortunes, ils font voir qu'ils ne les soutenaient que par la force de leur ambition , et non par celle de leur âme; et qu'à une grande vanité près, les héros sont faits comme les autres hommes.
Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise ^
Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.
On fait souvent vanité des passions, même les plus criminelles ; mais l'envie est une passion timide et honteuse que l'on n'ose jamais avouer.
xxvin.
La jalousie est, en quelque manière, juste et raisonnable, puisqu'elle ne tend qu'à conser\'er un bien qui nous appartient, ou que nous croyons nous appartenir: au lieu que l'envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.
< Secundae res acrioribus stimulis animes explorant, quia miseriœ tôlerantur, felicitate comimpimur. (Tacite, Histoire ^ i.)
c La prospérité est la pierre de touche des grandes âmes; T homme supporte Tadversité , et se laisse corrompre par la fortune.
Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités.
Nous avons plus de force que de volonté ; et c'est souvent pour nous excuser à nous-mêmes, que nous nous imaginons que les choses 8>ont impossibles *.
Si nous n'avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres.
La jalousie se nourrit dans les doutes; et elle devient fureur, ou elle finit, sitôt qu'on passe du doute à la certitude.
XXXIH.
L'orgueil se dédommage toujours et ne perd rien, lors même qu'il renonce à la vanité.
Si nous n'avions point d'orgueil , nous ne nous plaindrions point de celui des autres.
L'orgueil est égal dans tous les hommes , et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour.
> Multa experiendo confîeri quae scgnibus ardua videantur. (Tacite, Annales, xv.)
« L'homme de résolution vient à bout de ce que le lâche juge impossible. >
Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux, nous ait aussi donné Torgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections.
L'oi^ueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous ne les reprenons pas tant pour les en corriger, que pour leur persuader que nous en sommes exempts.
Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes * .
L'intérêt parle toutes sortes de langues , et joue toutes sortes de pci'sonnages, même celui de désintéressé.
L'intérêt,* qui aveugle les uns, fait la lumière des autres.
Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes.
Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.
' Largus promissis, et, quœ nalura trepicTantium est, immodicus. [IxciTE, Annales f xi.) « L'bomme qui a peur se montre libéral et prodigue en promessei. »
6i RÉFLEXIONS MORALES.
L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit ; et pendant que, par son esprit, il tend à un but, son cœur l'entratne insensiblement à un autre.
La force et la faiblesse de lesprit sont mal nommées; elles ne sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps.
Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune.
L'attacliement ou rindifférence que les philosophes avaient pour la vie, n'était qu'un goût de leur amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que du goût de la langue ou du choix des couleurs.
Notre humeur met le prix à tout ce qui nous. vient de la fortune.
XLVIH.
La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses; et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux , et non par avoir ce que les autres trouvent aimable.
On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine.
Ceux qui croient avoir du mérite se font un honneur
d'être malheureux, pour persuader aux autres et à euxmêmes qu'ils sont dignes d'être en butte à la fortune.
Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes , que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que nous approuvions dans un autre.
Quelque différence qui paraisse entre les fortunes , il y a néanmoins une certaine compensation de biens et de maux qui les rend égales.