‹ Œuvres complètes, précédées d'une étude inéditeChapitre 11 sur 72 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Quelque grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle seule , mais la fortune avec elle qui fait les héros.

Le mépris des richesses était, dans les philosophes, un désir caché de venger leur mérite de l'injustice de la forlune , par le mépris des mêmes biens dont elle les privait : c'était un secret pour se garantir de l'avilissement de la pauvreté; c'était un chemin détourné pour aller à la considération qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses.

La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit par le mépris que l'on témoigne de ceux qui la possèdent; et nous leur refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.

Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce que l'on peut pour y paraître établi.

LA RDGBEFOCCADLD. 3

Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions , elles ne sont pas souvent les effets d'un gi'and dessein , mais des effets du hasard.

Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses , à qui elles doivent une grande partie de la louange et du blâme qu'on leur donne.

Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage , ni de si heureux que les imprudents ne puissent tourner à leur préjudice.

La fortune tourne tout a l'avantage de ceux qu'elle favorise.

Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur humeur que de la fortune.

La sincérité est une ouverture de cœur : on la trouve en fort peu de gens; et celle que l'on voit d'ordinaire, n'est qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres.

L'aversion du mensonge est souvent une iniperceptible ambition de rendre nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles un respect de religion.

La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde , que ses apparences y font de mal.

Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence ; cependant elle ne saurait nous assurer du moindre événement.

Un habile homme doit régler le rang de ses intérêts, et les conduire chacun dans son ordre. Notre avidité se trouble souvent, en nous faisant courir à tant de choses à la fois, que pour désirer trop les moins importantes , on manque les plus considérables.

La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit.

Il est difficile de définir l'amour ; ce qu'on en peut dire est que , dans l'âme , c'est une passion de régner ; dans les esprits, c'est une sympathie; et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime , après beaucoup de mystères.

S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c'est celui qui est caché au fond du cœur, et que nous ignorons nous-mêmes.

Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas *,

1 Numquid potest homo abscondere ignem in sinu suo , ut vestimenta illius non ardeant. (Proverbes^ 6.)

« L'homme peut-il cacher le feu dans son sein sans que ses vêtements soient brûlés? »

II n'y a guère de gens qui ne soient honteux de s'èlre aimés , quand ils ne s'aiment plus.

Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié.

On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais eu qu'une.

Il n'y a qu'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes copies.

L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans mouvement continuel; et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre.

11 en est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde on parle, mais peu de gens en ont vu.

L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui attribue, et où il n'a non plus de part que le doge à ce qui se fait ù Venise.

L'amour de la justice n'est, en la plupart des hommes, que la crainte de souffrir l'injustice.

RÉFLEXIO^'S MORALES. GO

Le silence est le parti le plus sûr pour celui qui se défie

de soi-même*.

Ce qui nous rend si changeants dans nos amitiés , c*est qu'il est difficile de connaître les qualités de rame, et facile de connaître celles de Tesprit.

Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous, et nous ne faisons que suivre notre goût et notre plaisir, quand nous préférons nos amis à nous-mêmes; c'est néanmoins par cette préférence seule que Tamitié peut être vraie et parfaite.

Lxxxn.

La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition meilleure , une lassitude de la guerre , et une crainte de quelque mauvais événement.

Ce que les hommes ont nommé amitié, n'est qu'une société , qu'un ménagement réciproque d'intérêts , et qu'un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un commerce, où l'amour -propre se propose toujours quelque chose à gagner.

II est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé.

1 Stultus quoque, si tacerit, sapiens repulabitur; et si compresserit labia sua, inielligens. {Proverbe, 17.)

«Le sot qui se tait peut passer pour un sage; on le croira même un homme de génie s'il sait retenir sa langue. »

70 UÉFLËXIONS MORALES.

Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que nous, et néanmoins c'est l'intérêt seul qui produit notre amitié; nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.

Notre défiance justiiîe la tromperie d' autrui *.

Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient les dupes les uns des autres.

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