‹ Œuvres complètes, précédées d'une étude inéditeChapitre 13 sur 72 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

On aime mieux dire du ma) de soi-même que de n'en point parler.

Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui paraissent raisonnables et agréables dans la conversation , c est qu*il n*y a presque personne qui ne pense plutôt à ce quil veut dire, qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans leurs yeux et leur esprit un égarement pour ce qu'on leur dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire ; au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux autres, ou de les persuader, que de chercher si tort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.

Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie des sots.

Nous nous vantons souvent de ne nous point ennuyer; et nous sommes si glorieux, que nous ne voulons pas nous trouver de mauvaise compagnie.

Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits, au contraire, ont le don de beaucoup parler, et de ne rien dire.

C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres, que par

78 RÉFLEXIONS UORALES.

Testime de leur mérite; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu'il semble que nous leur en donnons.

On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée et délicate, qui satisfait différemment celui qui la donne et celui qui la reçoit : l'un la prend comme une récompense de son mérite ; l'autre la donne pour faire remarquer son équité et son discernement.

Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées, qui font voir par contre-coup, en ceux que nous louons, des défauts que nous n'osons découvrir d'une autre sorte.

On ne loue d'ordinaire que pour être loué.

Peu de gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est utile à la louange qui les trahit.

Il y a des reproclies qui louent , et des louanges qui médisent.

Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois.

Le désir de mériter les louanges qu'on nous donne fortifie notre vertu ; et celles que l'on donne à l'esprit, à la valeur et ù la beauté, contribuent à les augmenter.

Il est plus difficile de s'empêcher d'être gouverné que de gouverner les autres*.

Si nous ne nous flattions pas nous-mêmes, la flatterie des autres ne nous pourrait nuire.

La nature lait le mérite, et la fortune le met en œuvre.

La fortune nous corrige de plusieurs défauts que la raison ne saurait corriger.

Il y a des gens dégoûtants avec du mérite , et d'autres qui plaisent avec des défauts.

Il y a des gens dont tout le mérite consiste à dire et à faire des sottises utilement, çt qui gâteraient tout s'ils changeaient de conduite.

La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour l'acquérir.

La flatterie est une fausse monnaie qui n'a de cours que par notre vanité.

* A se satisque orsus, primum domum suam cocrcuit, quod plerîsque haud minus arduum est quamprovinciamregere. (Tacite, Vie d^Agricola.)

« Son premier soin fut de se rendre maître de lui-même et de son entourage ; ce qui pour la plupart des hommes n'est pas moins difficile que de i^ouvemer une proyince. »

KO RÉFLEliONS MORALES.

Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut avoir l'économie.

Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer pour grande, lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein.

Il doit y avoir une certaine proportion entre les actions et les desseins, si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire.

L'art de savoir bien mettre en œuvre de médiocres qualités, dérobe l'estime, et donne souvent plus de réputation que le véritable mérite.

11 y a une infinité de conduites qui paraissent ridicules, et dont les raisons cachées sont très-sages et très-solides.

Il est plus facile de paraître digne des emplois qu'on n*a pas, que de ceux que l'on exerce.

Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre étoile celle du public.

Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le mérite même.

L'avarice est plus opposée à Téconomic que la libéralité.

L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable.

Pendant que la paresse et la timidité nous retiennent dans notre devoir, noti'e vertu en a souvent tout Tbonneur.

Il e5t difficile de juger si un procédé net, sincère et honnête, est un effet de probité ou d'habileté.

Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer.

Si on examine bien les divers effets de l'ennui , on trouvera qu'il fait manquer à plus de devoirs que l'intérêt,

Il y a diverses sortes de curiosité : l'une d'intérêt, qui nous porte à désirer d'apprendre ce qui nous peut être utile; et l'autre d'orgueil , qui vient du désir de savoir ce que les autres ignorent.

Il vaut mieux employer notre esprit à supporter les infortunes qui nous arrivent, qu'à prévoir celles qui nous peuvent arriver.

LA ROCURFOrCAILD. fî

La constance en amour est une inconstance perpétuelle qui fait que notre cœur s'attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons , donnant tantôt la préférence à Tune, tantôt à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet.

Il y a deux sortes de constance en amour : Tune vient de ce que l'on trouve sans cesse , dans la personne que l'on aime, de nouveaux sujets d'aimer; et l'autre vient de ce que l'on se fait un honneur d'être constant.

La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments, qu'on ne s'ôte et qu'on ne se donne point.

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