‹ Œuvres complètes, précédées d'une étude inéditeChapitre 18 sur 72 · CCXXXIII · texte numérisé non relu

CCXXXIII

Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans l'une , sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère , nous nous pleurons nous-mêmes ; nous regrettons la bonne opinion qu'elle avait de nous ; nous pleurons la diminution de notie bien , de notre plaisir, de notre

' a Sois plutôt fou avec tous que sage tout seul , a dit un écrivain espagnol cité par Amelot de la Houssaye : si tous sont fous, tu n'y perdras rien; mais si toi seul es sage, ta sagesse sera considérée comme folie. »

« Antes loco contodos que cuerdo a solos. Si lodos lo son , con ninguno perderas ; y si es solo , tu cordura sera tenida por locura. »

considération. Ainsi les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je dis que c'est une es|)èce d'hypocrisie, à cause que, dans ces sortes d'afflictions, on se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie qui n'est pas si innocente , parce qu'elle impose à tout le monde : c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps, qui consume tout, a fait cesser celle qu'elles avaient en effet, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs ; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur ferme tous les chemins qui mènent à la gloire , elles s'efforcent de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction. Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites sources qui coulent et se tarissent facilement. On pleure pour avoir la réputation d'être tendre; on pleure pour être plaint; on pleure pour être pleuré; enfin on pleure pour éviter la honte de ne pleurer pas.

C'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières, qu'on s'oppose avec tant d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies : on trouve les premières places prises dans le bon parti , et on ne veut point des dernières.

Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis , lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux.

n semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté , et qu'il s'oublie lui-môme lorsque nous travaillons pour l'avan-

tagc des autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour arriver à ses fins ; c'est prôter à usure, sous prétexte de donner : c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat.

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