CCXXXVIII
Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur faire trop de bien.
Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands, parce que nous la regardons comme un effet de notre mérite, sans considérer qu'elle ne vient le plus souvent que de vanité ou d'impuissance de garder le secret.
On peut dire de l'agrément séparé de la beauté , que c'est une symétrie dont on ne sait point les règles , et un rapport secret des traits ensemble et des traits avec les couleurs et avec l'air de la personne.
La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes; mais toutes ne la riiettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par la crainte ou par la raison.
' Non irasci ubi irasccndum sit, nolle cmcndare peccatum est. (Saiul Bernard. )
« Ne pas se fâcher quand il en est besoin , c'est ne pas vouloir réprimer le mal. »
RÉFLEXIONS MORALES. Ii3
On incommode souvent les autres, quand on croit ne les pouvoir jamais incommoder.
Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes, et l'application pour les faire réussir nous manque plus que les moyens.
La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des choses.
C'est une grande habileté que de savoir caclier son habileté.
Ce qui paraît générosité n'est souvent qu'une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts pour aller à de plus grands.
La fidélité qui paraît en la plupart des hommos, n'est qu'une invention de l'amour-propre pour attirer la confiance ; c'est un moyen de nous élever au-dessus des autres , et de nous rendre dépositaires des choses les plus importantes.
CCXLVIIL
La magnanimité méprise tout pour avoir tout.
Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix, dans les yeux et dans l'air de la personne que dans le choix des paroles.
La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu*il faut, et à ne dire que ce qu'il faut.
Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités.
Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est extraordinaire de voir changer les inclinations.
L'intérêt met en œuvre toutes sortes de vertus et de vices.
L'humihté n'est souvent qu'une feinte soumission dont on se sert pour soumettre les autres. C'est un artifice de l'orgueil qui s'abaisse pour s'élever; et, bien (ju'il se transforme en raille raanières, il n'est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper, que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilité.
Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des mines qui leur sont propres ; et ce rapport , bon ou mauvais, agréable ou désagréable, est ce qui fait que les personnes plaisent ou déplaisent.
Dans toutes les professions, chacun affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le croie. Ainsi ou peut dire que le monde n'est composé que de mines.
La gravité est un mystère du corps, inventé pour cacher les défauts de l'esprit.
Le bon goût vient plus du jugement que de l'esprit.
Le plaisir de l'amour est d'aimer , et l'on est plus heureux par la passion que l'on a que par celle que l'on donne.
La civilité est un désir d'en recevoir et d'être estimé poli.
L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens est un second amour-propre qu'on leur inspire.
Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus disposé à sacrifier le repos de ce qu'on aime qu'à perdre le sien.
Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons.
La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui. C'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber. Nous donnons du secours aux autres pour les engager à nous en donner en de
semblables occasions; et ces services que nous leur rendons sont, à proprement parler, des biens que noiis nous faisons a nous-mêmes par avance.
La petitesse de l'esprit fait ropiniâlreté, et nous ne croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons.
C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes passions, comme l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas d'en être souvent la maîtresse; elle usur|>e sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vifs ; elle y détruit et y consume insensiblement les passions et les vertus.
La promptitude à croire le mal sans l'avoir assez examiné, est un effet de l'orgueil et de la paresse. On veut trouver des coupables , et on ne veut pas se donner la peine d'examiner les crimes.
CCLXVIIL
Nous récusons des juges pour les plus petits intérêts, et nous voulons bien que notre réputation et notre gloire dépendent du jugement des hommes , qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur préoccupation, ou par leur peu de lumières , et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur , que nous exposons en tant de manières notre repos et notre vie.
Il n'y a guère d'homme assez habile pour connaître tout le mal qu'il fait.
L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir.
La jeunesse est une ivresse continuelle : c'est la fièvre de la raison.
ccLxxn.
Rien ne devrait plus humilier les hommes qui ont mérité de grandes louanges , que le soin qu'ils prennent encore de se faire valoir par de petites choses.
CCLXXIIL
Il y a des gens qu'on approuve dans le monde , qui n*ont pour tout mérite que les vices qui servent au commerce de la vie.
La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les fruits : elle y donne un lustre qui s'eiface aisément et ne revient jamais.
Le bon naturel, qui se vante d'être si sensible, est sou-, vent étouffé par le moindre intérêt.
L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.
CCLXXVIL
Les femmes croient souvent aimer , encore qu'elles n'aiment pas. L'occupation d'une intrigue, Témotion d'esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être
LA ROCHEFOCCAULD. 7
aimées, et la peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie.
CCLXXVIIL
Ce qui fait que Ton est souvent mécontent de ceux qui négocient, est qu'ils abandonnent presque toujours l'intérêt de leurs amis pour l'intérêt du succès de la négociation , qui devient le leur, par l'honneur d'avoir réussi à ce qu'ils avaient entrepris.
Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous, c'est souvent moins par reconnaissance que par le désir de faire juger de notre mérite.
L'approbation que Ton donne à ceux qui entrent dans le monde, vient souvent de l'envie secrète que l'on porte à ceux qui y sont établis.
L'orgueil, qui nous inspire tant d'envie, nous sert souvent aussi à la modérer.
CCLXXXIL
Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité, que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.
ccLxxxin.
Il n'y a pas quelquefois moins d'habileté à savoir profiter d'un bon conseil qu'à se bien conseiller soi-même.