VUI
Plus nous descendons dans ce livre des Maximes y moins nous voulons admettre que la Rochefoucauld ait été sincère avec lui-même. S'il ne connaissait pas Sénèque , il avait lu Montaigne; il lui a pris le fond du système sur lequel il a étayé sa propre gloire d'écrivain, nous ne dirons pas de philosophe. Montaigne, en effet, s'est proposé pour but de confondre l'orgueil humain. N'est-ce pas lui qui a dit : « Quelle imperceptible différence entre la folie et les gaillardes élévations d'un esprit libre ! » Il s'est fait une arme du doute ; la Rochefoucauld a été plus avant : l'affirmation à la bouche, il prouve patiemment à l'homme qu^il doit douter de lui-même, parce qu'il est méprisable. Mais il n'avait pas la foi de ce qu'il écrivait ; il se croyait engagé d'honneur envers les beaux esprits qui avaient mis les Maximes à la mode et envers lui-même. Il s'éprenait de ses paradoxes qui avaient le mérite de l'audace, et se réjouissait du bruit et même du scandale qu'ils allaient causer. Il s'ingéniait à ne penser comme personne, et à oser ce que personne ne se serait permis : il cherchait et mettait à nu ce
40 ÉTl'DE SUR LA ROCHEFOUCAULD.
que M"** de Hautefort, avec ce sens exquis qui la caractérisait, appelait « les parties honteuses de la vie civile et de la société humaine. » S'il est vrai, comme on Ta tant de fois répété, qu'il ait jugé des hommes d'après lui-même, ajoutons bien vite à sa décharge qu'il ne s'est examiné que dans la moitié de son âme. Il s'est trop bien vu sur le tliéâtre même de la Fronde, où il a joué un triste rôle. S'il parle de Faniour, il se souvient de son attachement pour M"® de Longueville, qui n'a été qu'une intrigue de politique et d'ambition; et pas assez de sa jeunesse chevaleresque et de son premier amour. Les calculs lui avaient porté à la tête, et, dans le repos de sa vie, il n'a pas assez dégagé sa conscience de ses habitudes et de sa passion dominatrice, en admettant même qu'il ait voulu , en ce temps de maximes , ne ressembler à personne dans les siennes, et être profondément ori-
Mais s'il s'est échappé dans son livre, quelles n'ont pas été les attaques de sa courageuse conscience contre le système dont il se déclarait l'audacieux champion ! Les suffrages venant de Port-Royal l'ont peut-être soutenu sans l'éblouir. Ne le supposons pas capable d'avoir cru un seul instant que son livre, qui faisait prendre l'humanité en dégoût, pût être un utile auxiliaire de l'Évangile.
Ne discutons pas plus longtemps le fond du système : il est vrai, mais injustement vrai, parce qu'il ne nous montre, on ne saurait trop le répéter, qu'une moitié de l'homme ; mais admirons la forme du livre : c'est là qu'est le chefd'œuvre.
La Rochefoucauld fonda sur ses Maximes sa réputation d'écrivain, et il ne voulut pas se laisser battre sur le terrain des letti*es. Dans le champ de bataille de l'opinion il ne se sentait pas le même courage que dans les luttes à main armée. Bien que , par l'entremise de M"' de Sablé , il eût consulté sur son œuvre tout ce qui comptait à la cour et dans le monde, il pria cette femme aimable d'en annoncer
elle-même la publication dans le Journal des saluants. L'article lui fut soumis avant d'être imprimé; il renfermait une réserve sur le système : la Rochefoucauld ne s'en accommoda pas et refondit le travail *.
Dès que le livre parut, il fut goûté pour sa hardiesse et proclamé un chef-d'œuvre d'élégance , de force et de concision. On fit à l'auteur gentilhomme une réputation non de bel esprit, mais de grand esprit. Son système, apprécié des théologiens, souleva des critiques mondaines; mais aussi il donna aux femmes l'occasion de protester contre ce qu'elles appelaient les humeurs noires du duc. Elles le forçaient de convenir qu'elles étaient supérieures à la réputation qu'il avait voulu leur faire. Il reconnaissait galamment avoir pris l'exception pour la règle. Les censeurs les plus rigides lui eussent moins pardonné une allusion personnelle qu'une accusation générale portée contre le genre humain. En attaquant l'homme dans son essence, il ne blessait directement aucune vanité. On l'appelait pessimiste volontaire, et non de conviction, et on l'opposait sans cesse à lui-même. Les femmes les plus aimables et qui lui étaient sévères fermaient son livre et recherchaient son amitié. 11 avait osé donner de l'amitié une définition qui en est logiquement la négation ; était-il permis de le croire sur parole quand on le voyait, ami constant, se livrer tout entier et sans réserve. Ses relations avec la marquise de Sablé , son tendre attachement pour M"® de la Fayette, avaient une éloquence autrement persuasive que sa froide théorie, et toujours elles lui mériteront un bill d'acquittement.
Bien que se tenant à l'écart des débats politiques , il parlait franc sur toute chose , et s'il ne suivait pas assidûment la cour, il y paraissait assez pour n'être pas oublié. Il put un instant se flatter de l'espérance d'être nommé précepteur
' Le lecteur trouvera les deux articles dans Tappendlce de ce livre.
du Dauphin : ce fut le duc de Montausier qui remporta. Il se consola de cet échec; n'était-il pas devenu philosophe?
Le salon de la Rochefoucauld était devenu un des sanctuaires du goût. Dans les dernières années de sa vie, il voyait toutes les illustrations de Paris et de la cour. M"* de Coulanges et de Thianges ne pouvaient se passer de lui. Il présidait aux grandes réunions et aux petits comités de M"' de la Fayette; il était l'hôte le plus écouté des salons de Mademoiselle. Chez M™'* de Lavardin, on faisait cercle pour Tentendre, M"® de Sévigné était au nombre des femmes qui avaient une plus large part de son amitié : il faut dire qu'elle ne lui était pas ingrate. Elle le visitait fréquemment quand ses affaires l'appelaient à Paris, et emportait de lui aux Rochers le plus aimable souvenir. Elle parle souvent de lui en écrivant à ses amis et à sa fille. Dans une letttre du 23 mars 1671, elle mande ceci à M"® de Grignan : « Je fus hier chez M. de la Rochefoucauld, je le trouvai jetant les hauts cris : ses douleurs étaient à un tel point, que toute sa contenance était vaincue, sans qu'il en restât un seul brin; l'excès de ses douleurs l'agitait de telle sorte, qu'il était en l'air dans sa chaise avec une fièvre violente. Il me fit une pitié extrême, je ne l'avais jamais vu dans cet état; il me pria de vous le mander, et de vous assurer que les damnés ne souffrent pas en un siècle ce qu'il souffre dans la moitié de sa vie, et qu'enfin il souhaite la mort comme le coup de grâce. » Il avait la goutte , et dans le temps de ses crises son salon ne désemplissait pas.
Tout ce que les lettres comptaient de cœurs vaillants, d'esprits éminents, et même de beaux esprits : Scarron et Corneille, Segrais et Molière, Benserade et Téirêque d'Avran-
ches, s'y rencontraient avec les plus grandes illustrations nobiliaires. Le vieux Corneille y lisait sa Pulchérie , Molière y faisait applaudir les Femmes savantes; la Fontaine n'y cherchait qu*un suffrage, celui du duc, et lui dédiait deux de ses meilleures fables.
Les souffrances de la Rochefoucauld l'empêchaient de jouir complètement de la vie; quelle n'eût pas été l'étendue de son malheur, s'il avait tiré sa philosophie et sa règle de conduite de son livre des Maximes !
De rudes épreuves l'attendaient. Deux de ses fils, le prince de Marsillac et le chevalier de la Rochefoucauld, ce dernier enseigne au régiment du roi, venaient de traverser triomphalement la Lorraine, et marchaient avec Louis XIV sur le Rhin. Le jeune duc de Longueville était aussi de la campagne, et Ton n'oserait dire que celui-ci, qui était bien aussi de son sang, bien qu'appartenant à une autre maison que ïa sienne 9 ne lui était pas plus cher que les deux autres. Toutes les villes qui bordent le fleuve s'étaient rendues. C'était une promenade victorieuse plutôt qu'un combat. Le passage, dont on a fait tant de bruit, devait s'accomplir comme par enchantement, et peut-être n'y aurait-il eu que quelques noyés par imprudence, sans un coup de tête du bouillant duc de Longueville. Il fut atteint le premier, et mortt»llement. A ses côtés tombèrent le prince de Marsillac et le chevalier de la Rochefoucauld, celui-ci frappé à mort. G)ndé faillit y perdre la vie. Les pertes furent considérables dans les rangs de la noblesse.
La Rochefoucauld recevait de toutes parts des nouvelles de la guerre; M"® de Sévigné, dont le lils était aussi au régiment du roi , le visitait chaque jour : a Ils se consolaient et s'affligeaient ensemble. » Les tristes messages arrivèrent. On était au cercle de M*"® de la Fayette, a Cette grêle est tombée sur lui en ma présence..., écrivait à sa lille M"* de Sévigné; ses larmes ont coulé du fond du cœur, et sa fermeté l'a empêché d'éclater... » Dans une autre lettre, elle
écrivait encore : « J*ai vu son cœur à découvert dans cette cruelle aventure ; il est au premier rang de tout ce que j*ai vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison ^ » N'est-ce pas elle qui disait i « Je Tai vu pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer. » Qui oserait reprocher à la Rochefoucauld d*avoir été un homme insensible faute de cœur!
On sait qu'il collabora à ce charmant roman de son amie M"* de la Fayette, qui s'appelle la Princesse de Clêves. Dans ce livre, qui n'était pas seulement une nouveauté, mais une révolution, puisque, la première, cette femme supérieure mettait son propre cœur en scène, et substituait ainsi les sentiments vrais aux fades théories que W^ de Scudéry avaient popularisées, aux exagérations de la fable, aux mensonges des passions; dans ce livre, où la fiction prête tant de charme à la vérité , les esprits érudits reconnaîtront toujours M"* de la Fayette dans l'héroïne de ses propres récits , et la Rochefoucauld sous les traits de M. de Nemours. L'anachronisme ne trompera personne. Si la Rochefoucauld eût été cet homme sec et dur qu'on a représenté détaché de la vie et méprisant les hommes, aurait-il été de quelque secours à JST de la Fayette écrivant la Princesse de Clèves ?
Encore aujourd'hui , ou, pour être plus vrai , aujoui'd'hui plus que de son temps, en parlant d'un égoïste, on dit volontiers : égoïste comme le duc de la Rochefoucauld. On le juge d'après son livre des Maximes ^ et il n'y a pas de cicérone qui sache mieux tromper. Segrais, son secrétaire, le confident de toutes ses pensées , et qui le connaissait jus-
* Le 24 juin , cette femme aimable s'exprimait ainsi avec sa fille : c N'oubliez pas d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mori de M. le chevalier et la blessure de M. de Marsillac; n'allez pas vous fourvoyer; voilà ce qui l'afiligc: hélas! je mens. Entre nous, ma fille, il n'a pas senti la perte du chevalier, il est inconsolable de la perte de celui que tout le monde regrette, s Allusion touchante à la mort du duc de LongueviUe.
qu'au fond de Fâme, a dit de lui : « Il est outré sur le fait de Tamour-propre , quand il prétend qu'on fait tout par rapport à soi-même, et rien par rapport aux autres. }> Et, songeant à la charge qu'avait occupée M. de Montausier à la cour, et qui un instant avait été destinée à la Rochefoucauld, il a ajouté : « M. de la Rochefoucauld aurait bien mieux réussi que M. de Montausier. Monseigneur aurait appris tout ce qu'un prince comme lui devait apprendre , seulement en le regardant: il était doux, complaisant, agréable, insinuant, et il n'avait pas cet air de décision et d'autorité qu'avait M. de Montausier... » Si la Rochefoucauld avait été l'homme de ses Maximes, Segrais aurait-il regretté qu'on ne lui eût pas confié l'éducation du Dauphin?
M»°« de Longueville avait refusé de donner son bpinion sur le livre des Maximes. Si elle eût moins aimé la Rochefoucauld, même après l'outrage qu'elle en avait reçu , elle aurait dit : « 11 a voulu se venger de lui-même et de moi : voilà son Uvre! » A l'âge de trente-quatre ans, dans toute la fleur de sa beauté, dans tout le développement de son être, ne trouvant plus rien qui l'attachât à la terre, elle s'était jetée dans les bras de Dieu.
Le 17 mars 1680, il y eut chez la Rochefoucauld aggravation de son mal. Depuis un instant, la crise lui avait donné quelque répit, et ses amis le croyaient sauvé : « Dans cet état, écrit M™« de Sévigné, hier, à six heures, il tourna à la mort. Tout d'un coup, les redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries; en un mot, la goutte l'étrangla traîtreusement. 9 II expira entre les bras de Bossuet, son ami et son consolateur spirituel.
M"»** de la Fayette fut inconsolable; M"»* de Sévigné laissa déborder son cœur à l'occasion de cette perte que rien ne
pouvait réparer. Elle nous apprend que le duc de Bourbon pleura la Rochefoucauld. Ce fut un deuil général.
Depuis un peu plus d*un an la duchesse de Longueville s'était éteinte aux Carmélites ; et il nous répugnerait de penser qu'il ne lui ait pas donné une larme.
« Il y avait bien à rêver sur ces deux noms, » a dit avec tristesse M"* de Sévigné.
La Rochefoucauld avait les vices et les vertus de son temps.
Dans la dernière phase de son existence, alors que revenu de ses fautes et tout aux jouissances de l'esprit et du cœur, il faisait, par une singulière bizarrerie, le procès de l'humanité, il était l'un des hommes le moins en butte aux attaques et aux malignités de l'opinion ; il était le représentant le plus considérable de cette société brillante et polie qui tenait de l'hôtel de Rambouillet , de Port-Royal et des Carmélites.
Son livre des Maximes était un chef-d'œuvre, il le savait et s'en montrait fier; mais son cœur se portait tout entier du côté de la forme, et faisait volontiers l'abandon du système. Nous l'avons prouvé , ou du moins nous avons tenté quelques efforts pour faire agi'éer notre opinion : ce n'est pas dans ce livre immortel qu'il faut chercher sa philosophie.
Alexis DOINET.
!•' octobre 1865.
KIN DE L*éTUDB SUR àA ROCHEFOUCAULD.