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de tout ce qui nous venait dans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques rondeaux où l'adresse et la délicatesse s'étaient épuisées.
« Mon Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces sortes de beautés! Et ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans un temps où l'on ne se doit pas trop mêler d'écrire? »
Je lui répondis que j'en demeurais d'accord, et que je ne voyais point d'autre raison de celte injustice, si ce n'est (|ue la plupart de ces juges n'ont ni goût ni esprit.
« Ce n'est pas tant cela, ce me semble, reprit-il, que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui fait mal prendre ce <|u'on écrit de meilleur.
» — Ne vous l'imaginez pas, je vous prie, lui repartis-je, et soyez assuré qu'il est impossible de connaître le prix d'une chose excellente sans l'aimer , ni sans être favorable à celui qui l'a faite. Et comment peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et sans goût que d'être insensible aux charmes de l'esprit?
» — J'ai remarqué, reprit-il, les défauts de l'esprit et du cœur de la plupart du monde, et ceux qui ne me connaissent que par là pensent que j'ai tous ces défauts , comme si j'avais fait mon portrait. C'est une chose étrange que mes actions et mon procédé ne les en désabusent pas» !
» — Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable génie ^ qui laissa tant de beaux ouvrages, tant de chefsd'œuvre d'esprit et d'invention , comme une vive lumière dont les uns furent éclairés et la plupart éblouis. Mais, parce qu'il était persuadé qu'on n'est heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur (ce qui me semble, à le bien examiner, plus clair que le jour), on Ta regardé comme l'auteur de la plus infâme et de la plus hon-
' Épicure.
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teusc débauche, si bien que la pureté de ses mœurs ne le put exempter de cette horrible calomnie.
» — Je serais assez de son avis, me dit-il, et je crois qu*on pourrait faire une maxime que la vertu mal entendue n*est guère moins incommode que le vice bien ménagé n*est agréable.
» — Ah! Monsieur, m*écriai-je, il s'en faut bien garder; ces termes sont si scandaleux , qu'ils feraient condamner la chose du monde la plus honnête et la plus sainte.
» — Aussi n'usé-je de ces mots, me dit-il , que pour m'aocommoder au bngage de certaines gens qui donnent souvent le nom de vice à la vertu, et celui de vertu au vice. Et parce que tout le monde veut être heureux, et que c'est le but où tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce qu'ils appellent vice soit ordinairement doux et commode, et que la vertu mal entendue soit âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que ce grand homme ait eu tant d'ennemis ; la véritable vertu se confie en elle-même, elle se montre sans artifice et d'un air simple et naturel, comme celle de Socrate. Mais les faux honnêtes gens, aussi bien que les faux dévots, ne cherchent que l'apparence, et je crois que, dans la morale, Sénèque était un hypocrite, et qu'Ëpicure était un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse du cœur et la hauteur de Tesprit. C'est de là que procède la parfaite honnêteté, que je mets au-dessus de tout, et qui me semble à préférer, pour l'heure de la vie, à la possession d'un royaume. Ainsi , j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vice; mais, selon mon sens,, pour être effectivement vertueux, au moins pour l'être de bonne grâce, il faut savoir pratiquer les bienséances, juger sainement de tout, et donner l'avantage aux excellentes choses par-dessus celles qui ne sont que médiocres. La règle, à mon gré, la plus certaine, pour ne pas douter si une chose est en perfection, c'est d'obsen^er si elle sied bien à toutes sortes d'égards ; et rien ne me paraît de si mauvaise grâce que d'être un sot
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OU une sotte , et de se laisser empiéter aux préventions. Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique CCS coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence : il faut les en payer et se bien garder de les approuver dans son cœur, de peur d'offenser la raison universelle qui les condamne. Et puis , comme une vérité ne va jamais seule , il arrive aussi qu'une eireur en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe qu'on doit souhaiter d'être heureux, les honneurs, la beauté, la valeur, l'esprit, les richesses et la vertu môme, tout cela n'est à désirer que pour se rendre la vie agréable. Il est à remarquer qu'on ne voit rien de pur ni de sincère, qu'il y a du bien et du mal en toutes les choses de la vie, qu'il faut les prendre et les dispenser à notre usage, que le bonheur de l'un serait souvent le malheur de l'autre, et que la vertu fuit l'excès comme le défaut. Peut-être qu'Aristide et Socrate n'étaient que trop vertueux, et qu'Alcibiade et Phédon ne l'étaient pas assez ; mais je ne sais si , pour vivre content et comme un honnête homme du monde, il ne vaudrait pas mieux être Alcibiade et Phédon qu'Aristide ou Socrate. Quantité de choses sont nécessaires pour être heureux, mais une seule suffit pour être à plaindre; et ce sont les plaisirs de l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et plaisante, comme les douleurs de l'un et de l'autre la font trouver dure et fâcheuse. Le plus heureux homme du monde n'a jamais tous ces plaisirs à souhait. Les plus grands de l'esprit, autant que j'en puis juger^ c'est la véritable gloire et les belles connaissances, et je prends garde que ces gens-là ne les ont que bien peu, qui s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps. Je trouve aussi que ces plaisirs sensuels sont grossiers, sujets au dégoût et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. Le plus sensible est celui de l'amour; mais il passe bien vite si l'esprit n'est de la patrie. Et comme les plaisirs de l'esprit surpassent de bien
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loin ceux du corps, il me semble aussi que' les extrêmes douleurs corporclles sont beaucoup plus insupportables que celles de Tesprit. Je vois de plus' que ce qui sert d'un côté nuit d*un autre; que le plaisir fait souvent naître la douleur, comme la douleur cause le plaisir , et que notre félicité dépend assez de la fortune et plus encore de notre conduite. » Je Técoutais doucement quand on nous vint interrompre, et j'étais presque d'accord de tout ce qu'il disait. Si vous me voulez croire, Madame, vous goûterez les raisons d'un si parfaitement honnête homme , et vous ne serez pas la dupe de la fausse honnêteté.
Fait par lui-même'.
Je suis d'une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J'ai le teint brun, mais assez uni; le front élevé et d'une raisonnable grandeur; les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serais fort empêché de dire de quelle sorte j'ai le nez fait, car il n'est ni camus, niaquilin,ni gros, nijwintu, au moins à ce que je crois; tout ce que je sais, c'est qu'il est plutôt grand que petit et qu'il descend un peu trop bas. J'ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d'ordinaire et ni bien ni mal taillées. J'ai les dents blanches et passablement rangées. On m'a dit autrefois que j'avais un peu trop de menton : je viens de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ai ou caiTé ou en ovale : lequel des deux, il me serait fortdifliciledeledire. J'ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête.
J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant,
* Les portraits étaient alors à la mode. La Rochefoucauld écrivit le sien sur les instances de M"' de 3Iontpensier. Il parut en 1659 dans la Galerie des portraits de Madrmoisflîo.
quoique je ne le sois point du tout. J'ai Faction fort aisée, et même un peu trop , et jusqu'à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors, et l'on trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n'est pas fort éloigné de ce qui en est. J'en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait : car je me suis assez étudié pour me bien connaître, et je ne manquerai ni d'assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités , ni de sincc'rité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts.
Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que, depuis trois ou quatre ans, à peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination et m'occupe si fort l'esprit, que la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot, ou je n'ai presque point d'attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connais pas , et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C'est un défaut, je le sais bien , et je ne négligerai rien pour m'en corriger; mais comme un certain air sombre que j'ai dans le visage contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le suis , et qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous défaire d'un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu'après m'être corrigé au dedans , il ne laissei*a pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors.
J'ai de l'esprit, et je ne fais point difficulté de le dire : car à quoi bon façonner là-dessus? Tant biaiser et tant apporter d'adoucissement pour dire les avantages que l'on a , c'est , ce me semble , cacher un peu de vanité sous une modestie apparente, et se servir d'une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l'on n'en
dit. Pour moi, je suis content qu'on ne me croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je le suis. J'ai donc de l'esprit, encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte : car, encore que je possède assez bien ma langue , que j'aie la mémoire heureuse , et que je ne pense pas les choses fort confusément, j'ai pouitant une si forte application à mon chagrin , que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire,
La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J'aime qu'elle soit sérieuse et que la morale en fasse la plus grande partie. Cependant je sais la goûter aussi lorsqu'elle est enjouée; et si je ne dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne connaisse pas ce que valent les bagatelles bien dites , et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner,, où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J'écris bien en prose , je fais bien en vers * ; et si j'étais sensible à la gloire qui vient de ce côté-là , je pense qu'avec peu de travail je pourrais m' acquérir assez de réputation.
J*aime la lecture, en général; celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l'esprit et fortifier l'âme est celle que j'aime le plus. Surtout j'ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d'esprit : car, de cette sorte, on réfléchit à tout moment sur ce qu'on lit; et des réflexions que l'on fait il se forme une conversation la plus agréable du monde et la plus utile.
Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que Ion me montre ; mais j'en dis peut-^tre mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu'il y a encore de mal en moi, c'est que j'ai quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse et une critique trop sévère. Je ne hais pas entendre disputer, et souvent aussi je me mêle assez volontiers dans la dispute;
1 Les vers de la Bochefoiicauld ne nous ont pas été conservés.
mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec trop de chaleur; et lorsqu'on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour la raison, je deviens moi-même fort peu raisonnable.
J'ai les sentiments vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d'être tout à fait honnête homme, que mes amis ne me sauraient faire un plus grand plaisir que de m'avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connaisseut un peu particulièrement, et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus , savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable et toute la soumission d'esprit que l'on saurait désirer.
J'ai toutes les passions assez douces et assez réglées : on ne m'a presque jamais vu en colère, et je n'ai jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger si l'on m'avait offensé, et qu'il y allât de mon honneur à me ressentir de l'injure qu'on m'aurait fait?. Au contraire , je suis assuré que le devoir ferait si bien en moi l'office de la haine , que je poursuivrais ma vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre.
L'ambition ne me travaille point. Je ne crains guère de choses, et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l'y être point du tout. Cependant il n'est rien que je ne fisse pour le soulagement d'une personne affligée ; et je crois effectivement que Ion doit tout faire, jusqu'à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal : car les misérables sont si sots , que cela leur fait le plus grand bien du monde. Mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner, et se garder soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien au dedans d'une âme bien faite , qui ne sert qu'à affaiblir le cœur, et qu'on doit laisser au peuple, qui, n'exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses.
J'aime mes amis , et je les aime d'une façon que je ne ba-
lancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J'ai de la condescendance pour eux; je souffre patiemment leur mauvaise humeur : seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence.
J'ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai moins difficulté que personne à taire ce qu'on m'a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole; je n'y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j'ai promis , et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J'ai une civilité fort exacte parmi les femmes; et je ne crois pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la i)eine. Quand elles ont l'e^ prit bien fait, j'aime mieux leur conversation que celle des hommes ; on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous: et il me semble , outre cela, qu'elles s'expliquent avec plus de nettet'é , et qu'elles donnent un tour plus agréable aux choses qu'elles disent. Pour galant , je l'ai été un peu autrefois ; présentement je ne le suis plus , quelque jeune que je sois. J'ai renoncé aux fleurettes, et je m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui s'occupent à en débiter.
J'approuve extrêmement les belles passions : elles marquent la grandeur de l'âme ; et quoique dans les inquiétudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la plus austère vertu, que je crois qu'on ne les saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de Tamour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur.
LA ROCHF.POC'CVILI).