PREMIÈRE PARTIE
D'apiès le plan primitif de l'auteur.
J'ai passé les dernières années du ministère du cardinal Mazarin dans l'oisiveté que laisse d'ordinaire la disgrâce. Pendant ces temps, j'ai écrit ce que j'ai vu des troubles de la régence. Bien que ma fortune soit changée, je ne jouis
' La première pensée de la Rochefoucauld en composant ses Mémoires a été évidemment de les consacrer à sa propre individualité, et d'en faire des pages intimes où il se fût expliqué sur ses actes après s'être jugé lui-même devant la postérité; ainsi une première partie a été retrouvée qui fait double emploi avec celle qui ouvre les Mémoires dans ledition d'Amsterdam. Elle commence à une époque antérieure et se termine, de même que celle-ci , à l'année 1649. M. Renouard , qui l'a découverte le premier, l'a publiée en 1804, et M. de Barthélémy l'a retrouvée dans les archives du château de la Roche-Guyon. La Rochefoucauld changea de résolution , renonça à écrire ses propres Mémoires , et se borna à retracer les événements de la Fronde. Aussi reprit-il cette première partie, commençant sa narration à la mort de Richelieu. Ce second travail , moins développé que le premier , est plus nerveux et fait mieux connaître les intrigues de la cour.
Désormais les deux versions trouveront place dans les Œuvres de la Rochefoucauld. La première est plus personnelle; la seconde fait mieux ressortir la gravité de l'histoire, et la suite des Mémoires est conçue sur ce dernier plan.
pas d'un moindre loisir. J'ai voulu l'employer à écrire des événements plus éloignés, où le hasard m'a souvent donné quelque part.
[1630.] J'entrai dans le monde quelque temps avant la disgrâce de la reine mère Marie de Médicis. Le roi Louis XIll, son fils, avait une santé faible, que les fatigues de lâchasse avaient usée avant l'âge.
Ses incommodités augmentaient aussi ses chagrins et les défauts de son humeur : il était sévère, défiant, haïssant le monde; il voulait être gouverné, et portait quelquefois impatiemment de l'être. Il avait un esprit de détail appliqué uniquement à de petites choses; et ce qu'il savait de la guerre convenait plus à un simple oflicier qu'à un roi.
Le cardinal de Richelieu gouvernait l'État, et il devait toute son élévation à la reine mère. Il avait l'esprit vaste et pénétrant, l'humeur âpre et difficile; il était libéral, hardi dans ses projets, et timide pour sa personne. Il voulut établir l'autorité du roi et la sienne propre par la ruine des huguenots et des grandes maisons du royaume, pour attaquer ensuite la maison d'Autriche, et abaisser une puissance si redoutable à la France. Tout ce qui n'était pas dévoué à ses volontés était exposé à sa haine, et il ne gaitlait point de bornes pour élever ses créatures ni pour perdre ses ennemis. La passion qu'il avait eue longtemps pour la reine s'était convertie en dépit : elle avait de l'aversion pour lui, et il croyait que d'autres attachements ne lui étaient pas désagréables. Le roi était naturellement jaloux; et sa jalousie, fomentée par celle du cardinal de Richelieu, aurait suffi pour l'aigrir contre la reine, quand même la stérilité de leur mariage et l'incompatibilité de leurs humeurs n'y auraient pas contribué. La reine était aimable de sa personne : elle avait de la douceur, de la bonté et de la politesse; elle n'avait rien de faux dans l'humeur ni dans l'esprit; et avec beaucoup de vertu, elle ne s'offensait pas d'être aimée. M"**' de Chevreuse était attachée à elle depuis longtemps par tout
menls. Cette liaison a produit tant de choses extraordinaires , qu'il me paraît nécessaire de rapporter ici quelques-unes de celles qui s'étaient passées devant le temps dont je dois parler.
M™*' de Chevreuse avait beaucoup d'esprit, d'ambition et de beauté; elle était galante, vive, hardie, entreprenante. Elle se servait de tous ses charmes pour réussir dans ses desseins, et elle a presque toujours porté malheur aux personnes qu'elle y a engagées. Elle avait été aimée du duc de Lorraine; et personne n'ignorait qu'elle n'eût été la première cause des malheurs que ce prince et ses États ont éprouvés si longtemps. Mais si l'amitié de M"® de Chevreuse a été dangereuse ù M. de Lorraine , elle ne le fut pas moins à la reine dans la suite. La cour était à Nantes , et on était sur le point de conclure le mariage de Monsieur avec M"® de Montpensier. Ce temps, qui semblait être destiné à la joie, fut troublé par l'affaire de Chalais. Il avait été nourri auprès du roi , et était maître de la garderobe ; sa personne et son esprit étaient agréables , et il avait un attachement extraordinaire pour M"^ de Chevreuse. Il fut accusé d'avoir eu dessein contre la vie du roi, et d'avoir proposé a Monsieur de rompre son mariage, dans la vue d'épouser la reine aussitôt qu'il serait parvenu à la couronne. Bien que ce crime ne fût pas entièrement prouvé, Chalais eut la tète tranchée^; et le cardinal, qui voulait intimider la reine, et lui faire sentir le besoin qu'elle avait de ménager sa passion, n'eut pas de peine à persuader au roi qu'elle et madame de Chevreuse n'avaient pas ignoré le dessein de Chalais; et il est certain que le roi en est demeuré persuadé toute sa vie.
D'autres sujets animèrent encore le roi et le cardinal contre la reine et contre M"*® de Chevreuse : le comte de
* Cette exécution eut lieu en 1626.
i82 MÉMOIRES
HoUand vint en France, ambassadeur extraordinaire d'Angleterre, pour traiter le mariage du roi son maître avec Madame, sœur du roi. II était jeune et bien fait, et il plut à M"'® de Chevrense. Pour honorer leur passion, ils firent dessein de former une liaison d'intérêts et même de galanterie entre la reine et le duc de Buckingliam , bien qu'ils ne se fussent jamais vus. Les difficultés d'une telle entreprise n'étonnèrent point ceux qui y avaient le principal intérêt : la reine était telle que je l'ai dépeinte et le duc de Buckingliam était favori du roi d'Angleterre, jeune, libéral, audacieux, et l'homme du monde le mieux fait. M™* de Chevreuse et le comte de Holland trouvèrent toutes les facilités qu'ils désiraient auprès de la reine et auprès du duc de Buckingliam. Il se lit choisir pour venir en France épouser Madame au nom du roi son maître, et il y arriva avec plus d'éclat, de grandeur et de magnificence que s'il eût été roi. La reine lui parut encore plus aimable que son imagination ne lui avait pu représenter; et il parut à la reine l'homme du monde le plus digne de l'aimer. Ils employèrent la première audience de cérémonie à parler d'affaires qui les touchaient plus vivement que celles des deux couronnes, et ils ne furent occupés que des intérêts de leur passion. Ces heureux commencements furent bientôt troublés : le duc de Montmorency et le duc de Bellegarde, qui étaient soufl'erts de la reine, en furent méprisés; et quelque brillante que lut la cour de France, elle fut effacée en un moment par l'éclat du duc de Buckingham. L'orgueil et la jalousie du cardinal de Richelieu furent également blessés de celte conduite de la reine; et il donna au roi toutes les impressions qu'il était capable de recevoir contre elle. On ne songea plus qu'à conclure promptenient le mariage , et à faire partir le duc de Buckingliam. Lui, de son cxjté, retardait le plus qu'il lui était possible, et se servait de tous les avantages de sa qualité d'ambassadeur pour voir la reine, sans ménager les chagrins du roi ; et même un soir que la cour était à
Amiens,, et que la reine se promenait assez seule dans un jardin, il y entra avec le comte de Holland, dans le temps que la reine se reposait dans un cabinet. Ils se trouvèrent seuls* : le duc de Buckingham était hardi et entreprenant; l'occasion était favorable, et il essaya d'en profiter avec si peu de respect, que la reine fut contrainte d'appeler ses femmes, et de leur laisser voir une partie du trouble et du désordre où elle était. Le duc de Buckingham partit bientôt après, passionnément amoureux de la reine, et tendi'cment aimé d'elle. Il la laissa exposée à la haine du roi et aux fureurs du cardinal de Richelieu, et il prévoyait que leur séparation devait être éternelle; il partit enfin sans avoir eu le temps de parler en particulier à la reine ; mais , par un emportement que l'amour seul peut rendre excusable, il revint à Amiens le lendemain de son départ, sans prétexte, et avec une diligence extrême. La reine était au lit : il entra dans sa chambre, et se jetant à genoux devant elle et fondant en larmes, il lui tenait les mains. La reine n'était pas moins touchée, lorsque la comtesse de Lannoy, sa dame d'honneur, s'approcha du duc de Buckingham et lui fit apporter un siège, en lui disant qu'on ne parlait point à genoux à la reine. Elle fut témoin du reste de la conversation, qui fut courte. Le duc de Buckingham, remonta à cheval en sortant de chez la reine et reprit le chemin d'Angleten'e.
On peut croire aisément ce qu'une conduite si extraordinaire fit dans la cour, et quels prétextes elle fournit au cardinal pour aigrir encore le roi contre la reine.
Les choses étaient en ces termes , quand la reine d'Angleterre partit pour aller trouver le roi son mari. Elle fut
* Cette entrevue, qui fie tant de tort à la reine, ne se passa pas tout à fait ainsi que le raconte la Roctiefoueauld. La princesse s'y rendit avec une suite assez nombreuse ; elle ne fut seule avec Buckingham qu'un instant; et ce dernier n'eut pas le temps de manquer à ce point au respect qu'il lui devait. (Voyez les Mémoires de A/'»* de AJolteville).
menée par le duc et la duchesse de Clievreuse. Lç duc de Buckingham eut dans cette réception toute l'occasion qu'il désirait de faire paraître sa magnificence, et celle d'un royaume dont il était le maître ; et il reçut M*"® de Chevreuse avec tous les honneurs qu'il aurait pu rendre à la reine quil aimait. Elle quitta bientôt la cour d'Angleterre, et revint en France avec le duc son mari. Elle fut reçue du cardinal comme une personne dévouée à la reine et au duc de Buckingham; il essaya néanmoins de la gagner à le servir auprès de la reine, il crut même quelque temps qu'acné lui était favorable; mais il ne se fiait pas assez à ses promesses pour ne se pas assurer par d'autres précautions. Il voulut en prendre même du côté du duc de Buckingham ; et sachant qu'il avait eu en Angleterre un long attachement pour la comtesse de Carlisle, le cardinal sut ménager si adroitement l'esprit fier et jaloux de cette femme, par la conformité de leurs sentiments et de leurs intérêts, qu'elle devint le plus dangereux espion du duc de Buckingham. LVnvie de se venger de son infidélité, et de se rendre nécessaire au cardinal, la portèrent à tenter toutes sortes de voies pour lui donner des preuves certaines de ce qu'il soupçonnait de la reine.
Le duc de Buckingham était, comme je l'ai dit, galant et magnifique : il prenait beaucoup de soin de se parer aux assemblées. La comtesse de Carlisle , qui avait tant d'intérêt de l'observer, s'aperçut bientôt qu'il affectait de porter des ferrets de diamants qu'elle ne lui connaissait pas : elle ne douta point que la reine de France ne les lui eût donnés: mais, pour en être encore plus assurée, elle prit le temps à un bal d'entretenir en particulier le duc de Buckingham, et de lui couper les ferrets dans le dessein de les envoyer au cardinal. Le duc de Buckingham s'aperçut le soir de ce qu'il avait perdu; et jugeant d'abord que la comtesse de Carlisle avait pris les ferrets, il appréhenda les effets de sa jalousie, et (|u'ellc ne fût capable de les remettre entre les mains du
Goo
cardinal pour perdre la reine. Dans cette extrémité, il dépêcha à l'instant même un ordre de fermer les ports d'Angleterre , et défendit que personne n'en sortît , sous quelque prétexte que ce pût être, devant un temps qu'il marqua. Cependant il tit refaire en diligence des ferrets semblables à ceux qu'on lui avait pris, et les envoya à la reine, en lui rendant compte de ce qui était arrivé. Cette précaution de fermer les ports retint la comtesse de Carlisle, et elle vit bien que le duc de Buckingham avait eu tout le temps dont il avait besoin pour prévenir sa méchanceté. La reine évita de cette sorte la vengeance de cette femme irritée, et le cardinal perdit un moyen assuré de convaincre la reine et d'éclaircir le roi de tous ses doutes, puisque les fen'cts venaient de lui , et qu'il les avait donnés à la reine.
Le cardinal formait alors le dessein de détruire le parti des huguenots et de faire le siège de la Rochelle. Cette guerre a été si amplement décrite, qu'il serait inutile d'en dire ici les particularités. On sait assez que le duc de Buckingham vint avec une puissante flotte pour secourir la Rochelle, qu'il attaqua l'île de Ré sans la prendre, et qu'il se retira après un succès malheureux; mais tout le monde ne sait pas que le cardinal accusa la reine d'avoir concerté cette entreprise avec le duc de Buckingham pour faire la paix des huguenots, et pour lui donner un prétexte de revenir à la cour, et de revoir la reine. Ces projets du duc de Buckingham furent inutiles : la Rochelle fut prise * , et il fut assassiné peu de temps après son retour en Angleterre. Le cardinal triompha inhumainement de cette mort, dit des choses piquantes de la douleur de la reine, et recommença d'espérer.
Après la prise de la Rochelle et la ruine des huguenots , le roi alla à Lyon pour donner ordre aux affaires d'Italie, et
' Le 28 octobre 1628. Buckingham avait été assassine à Porlsmouth le 2 se; tembre précédent.
pour secourir Casai. J'entrai dans le monde dans ce tempslà, comme j'ai dit; je revins à la cour, de Tarmée d'Italie, où j'étais mestre de camp du régiment d'Auvergne , et je commençai à remarquer avec quelque attention ce que je voyais : la mésintelligence de la reine mère et du cardinal de Richelieu paraissait déjà, et l'on prévoyait qu'elle devait avoir de grandes suites; mais il était malaisé d'en prévoir l'événement. La reine mère avertit le roi que le cardinal était amoureux de la reine sa femme. Cet avis fit son effet, et le roi en fut vivement touché; il parut même être disposé à chasser le cardinal, et demanda à la reine mère qui on pourrait mettre à sa place dans le ministère : elle hésita, et ne lui osa nommer personne, soit qu'elle appréhendât que ses créatures ne lui fussent pas agréables , ou qu'elle n'eût pas pris ses mesures avec celui qu'elle y voulait établir. Cette faute de la reine mère causa sa perte, et sauva le cardinal. Le roi, paresseux et timide, craignit le poids des affaires, et de manquer d'un homme capable de l'en soulager; et le cardinal eut tout le temps et tous les moyens nécessaires pour dissiper la jalousie du roi , et pour se garantir des mauvais offices de la reine mère. Cependant il n'oublia rien poui' la fléchir, ne se voyant pas encore en état de la détruire. Elle, de son côté, fit semblant de se réconcilier sincèrement avec lui, mais la haine dura toujours entre eux.
Le roi tomba alors dans une dangereuse maladie , où tout le monde désespéra de sa santé. La reine mère , le voyant dans cette extrémité, songea à prévenir le cardinal : elle résolut de le faire arrêter prisonnier au moment de la mort du roi, et de le mettre à Pierre-Encise , sous la garde de M. d'Ahncourt, gouverneur de Lyon. On a dit que le cardinal avait su depuis, par le duc de Montmorency, le nom et les divers avis de tous ceux qui avaient assisté au conseil que la reine avait tenu contre lui , et que dans la suite il les avait punis des mêmes peines qu'ils lui voulaient faire souffrir.
GoQgk
roi; et la reine mère, présumant trop de son pouvoir, éclata de nouveau contre le cardinal , à la journée des Dupes. Cette journée fut nommée ainsi par les révolutions qu'elle produisit dans le temps que Tautorité de la reine paraissait le plus établie , et que le roi , pour être plus près d'elle et pour lui rendre plus de soins, s'était logé à l'hôtel des Ambassadeurs extraordinaires, auprès du Luxembourg. Un jour qu'il était enfermé seul avec la reine, elle renouvela ses plaintes contre le cardinal , et déclara qu'elle ne pouvait plus le souffrir dans les affaires. Pendant que la conversation s'échauffait , le cardinal entra. La reine en le voyant ne put retenir sa colère : elle lui reprocha son ingratitude et les trahisons qu'il lui avait faites, et lui défendit de se présenter devant elle. 11 se jeta à ses pieds, et essaya de la fléchir par ses soumissions et par ses larmes; mais tout fut inutile, et elle demeura ferme dans sa résolution.
Le bruit de cette disgrâce du cardinal se répandit aussitôt; personne presque ne douta qu'il ne fût entièrement perdu , et toute la cour en foule vint trouver la reine mère pour prendre part à son triomphe imaginaire. On se repentit bientôt de cette déclaration, quand on sut que le roi était allé le môme jour à Versailles, et que le cardinal l'y avait suivi. Il avait balancé s'il y devait aller; mais le cardinal de la Valette le détermina à ne pas perdre le roi de vue, et à tout hasarder pour se maintenir. On conseilla à la reine d'y accompagner le roi , et de ne le laisser pas exposé , dans une telle conjoncture , à ses propres incertitudes et aux artiflces du cardinal; mais la crainte de s'ennuyer à Versailles et d'y être mal logée, lui parut une raison insurmontable, et lui fit rejeter un avis si salutaire. Le cardinal sut profiter habilement de cette occasion , et il s'empara de telle sorte de l'esprit du roi , qu'il le fit consentir à la chute de la reine sa mère. Elle fut arrêtée, prisonnière bientôt après , et sc»s malheurs ont duré autant que sa vie [1631]. On les
i88 MÉMOIRES
sait assez, et qu'elle enveloppa dans sa perte un grand nombre de personnes de qualité. Le grand prieur de Vendôme et le maréchal d'Ornano étaient morts en prison quelque temps auparavant; le duc de Vendôme y était encore; la princesse de Conti et le duc de Guise, son frère, furent chassés, le maréchal de Bassompierre fut mis à la Bastille, le maréchal de Marillac eut la tète tranchée; on ôta les sceaux à son frère pour les donner à M. de Châteauneuf, qui avait été nourri page du connétable de Montmorency. La révolte de Monsieur lit périr le duc de Montmorency sur un échafaud, et Châteauneuf fut contraint d'êti-e son juge [1632]. Il fut arrêté prisonnier lui-même bientôt après, et M"* de Chevreuse fut reléguée à Tours, n'ayant de crime l'un et l'autre que d'être attachés à la reine, et d'avoir fait avec elle des railleries piquantes du cardinal. Le duc de Bellcgarde, grand écuyer, avait suivi Monsieur. Mon père se trouva exposé, comme la plus gi'ande partie de la cour, aux persécutions du cardinal; il fut soupçonné d'être dans les intérêts de Monsieur, et il eut orJre d'aller dans une maison qu'il avait auprès de Blois. Tant de sang répandu et de fortunes renversées avaient rendu odieux le ministère du cardinal de Richelieu ; la douceur de la régence de Marie de Médicis était encoi-e présente, et tous les grands du royaume, qui se voyaient abattus , croyaient avoir passé de la liberté à la servitude. J'avais été nourri dans ces sentiments , et je m'y confirmai encore par ce que je viens de dire : la domination du cardinal de Richelieu me parut injuste , et je crus que le parti de la reine était le seul qu'il fût honnête de suivre. Elle était malheureuse et persécutée, et le cardinal était plutôt son tyran que son amant; elle me traitait avec beaucoup de bonté , et de marques d'estime et de confiance ; j'étais dans une grande liaison d'amitié avec M"** d'Hautefort, qui était fort jeune et d'une beauté surprenante : elle avait beaucoup de vertu et de fidélité pour ses amis; elle
DE LA ROCHEFOUCAULD. i89
était particulièrement attachée à la reine, et ennemie du cardinal. Le roi avait paru amoureux d'elle presque aussitôt qu'elle était sortie de Venfance , mais comme cet amour ne ressemblait pas à celui des autres hommes, la vertu de cette jeune personne ne tut jamais attaquée : elle acquit plus de réputation que de bien dans le cours de cette galanterie, et le roi lui témoignait plus dé passion par de longues et pénibles assiduités et par sa jalousie, que par les grâces qu il lui faisait. Elle me parlait de tous ses intérêts et de tous ses sentiments avec une confiance entière : bien que je fusse fort jeune, elle obligea la reine à me dire toutes choses sans réser\'e. W^^ de Ghemerault, lille de la reine, était fort jeune, et d'une beauté admirable; les agréments de son esprit ne plaisaient pas moins que sa beauté : elle était gaie, vive, moqueuse; mais sa raillerie était toujours line et délicate. La reine l'aimait; elle était amie particulière de W^ d'Hautefort et la mienne, et elle contribuait encore à notre liaison. De moindres raisons auraient suffi pour éblouir un homme qui n'avait jamais rien vu, et pour l'entraîner dans un. chemin si opposé à sa fortune. Cette conduite m'attira bientôt l'aversion du roi et du cardinal , et commença une longue suite de disgrâces dont ma vie a été agitée, et qui m'ont donné souvent plus de part qu'un particulier n'en devait avoir à des événements considérables. Mais comfne je ne prétends pas écrire l'histoire , ni parler de moi que dans ce qui a du rapport aux personnes avec qui j'ai été lié d'intérêt et d'amitié , je ne toucherai que les choses auxquelles j'ai été mêlé, puisque le reste est assez connu.
[163S.] La guerre fut déclarée au roi d'Espagne en l'année 163S, et les maréchaux de Châtillon et de Brézé entrèrent en Flandre avec une armée de vingt mille hommes pour se joindre au prince d'Orange , qui commandait celle de Hollande. Il était généralissime, et ces deux corps assemblés faisaient plus de quarante mille hommes. Devant celte jonc-
défait les troupes d'Espagne, commandées par le prince Thomas : plusieurs jeunes gens de qualité étaient volontaires en cette occasion; j'étais du nombre. Due si heureuse victoire donna de la jalousie au prince d'Orange , et mit la division entre lui et les maréchaux de Châtillon et de Brézé : au lieu de tirer avantage d'un tel succès et de maintenir sa réputation, il fit piller et brûler Tirlemont pour décrier les armes du roi, et les charger d'une violence si peu nécessaire; il assiégea Louvain, sans avoir dessein de le prendre, et affaiblit tellement l'aimée de France par les fatigues continuelles et par le manquement de toutes choses , qu'à la fin de la campagne elle ne fut plus en état de retourner seule par le chemin qu'elle avait tenu, et elle fut contrainte de revenir par mer. Je revins avec ce qu'il y avait de volontaires, et je leur portai malheur ; car nous fûmes tous chassés, sous prétexte qu'on parlait trop librement de ce qui s'était passé dans cette campagne ; mais la principale raison fut le plaisir que sentit le roi de faire dépit à la reine et à M"* d'Hautefort en m'éloignant de la cour.
[1636.] La seconde année de cette guerre donna beaucoup de prétextes aux ennemis du cardinal de Richelieu de condamner sa conduite. On avait considéré la déclaration de la guerre, et le dessein qu'un si grand ministre avait fonné depuis si longtemps d'abattre la maison d'Autriche, comme une entreprise hardie et douteuse; mais alors elle parut folle et téméraire : on voyait que les Espagnols avaient pris sans résistance la Gapelle , le GasLelet et Gorbie ; que les autres places frontières n'étaient ni mieux munies, ni mieux fortifiées , que les troupes étaient faibles et mal disciplinées , qu'on manquait de poudre et d'artillerie ; que les ennemis étaient entrés en Picardie et pouvaient marcher à Paris. On s'étonnait encore que le cardinal eût exposé si légèrement la
' Cette victoire fut remportée le 20 mai.
mallieurs, et qu'il n'eût d'autre ressource, dans la seconde année de la guerre, que de faire convoquer Tarrière-ban. Ces bruits , répandus dans tout le royaume , réveillèrent les cabales, et donnèrent lieu aux ennemis du cardinal de former des desseins contre son autorité et même contre sa vie. Cependant le roi marcha à Amiens avec ce qu'il put rassembler de troupes ; Monsieur était auprès de lui. Il donna le commandement de son armée au comte de Soissons, jeune prince bien fait de sa personne, d'un esprit médiocre et défiant, fier, sérieux, et ennemi du cardinal de Richelieu. Il avait méprisé son alliance et refusé d'épouser M™® de Combalet, sa nièce. Ce refus, plus que toutes les bonnes qualités du comte de Soissons, lui attirait l'estime et l'amitié de tout ce qui n'était point dépendant du cardinal. Saint-Ibal, Varicarville, Campion et Bardouville, gens difficiles et factieux, aifectant une vertu austère et peu sociable , s'étaient rendus maîtres de ce prince. Ils avaient fait une liaison étroite de ' Monsieur et de lui contre le cardinal par l'entremise du comte de Montrésor, qui suivait en tout, par une imitation affectée , les manières et les sentiments de Saint-Ibal et de Varicarville. Quelque considérable que fût cette union de Monsieur et de M. le comte , elle était néanmoins trop faible l)our ébranler la fortune du cardinal par des intrigues : on eut recours à d'autres voies; et ils résolurent de le tuer quand ils pourraient le faire sûrement. L'occasion s'en présenta bientôt après. Un jour que le roi tint conseil dans un petit château, à une heue d'Amiens, où M. le comte et le cardinal se trouvèrent, le roi sortit le premier pour retourner à Amiens ; et quelques affaires ayant retenu plus d'une demi-heure le cardinal avec ces deux princes, ils furent pressés par Saint-Ibal, par Montrésor et Varicarville d'exécuter leur entreprise; mais la timidité de Monsieur et la faiblesse de M. le comte la rendirent vaine : le cardinal connut le péril où il était ; le trouble parut sur son visage ;
il laissa Monsieur et M. le comte ensemble, et partit avec précipitation. Je m*étonnai que le cardinal, prévoyant et timide comme il était, se fût exposé à la merci de ses ennemis; et qu'eux aussi, qui avaient tant dlntérêt à sa perte, eussent laissé échapper une occasion si sûre et si difficile à retrouver.
Les progrès des Espagnols furent bientôt arrêtés : le roi reprit Corbie , et la campagne linit plus heureusement qu elle n'avait connnencé. Il ne me fut pas permis de passer Tliiver à la cour; et je fus obligé d'aller trouver mon père, qui était dans ses maisons , et dont la disgrâce particulière n'était pas finie.
[1637.] M"® de Ghevreuse était alors reléguée à Tours, comme j'ai dit. La reine lui avait donné bonne opinion de moi ; elle souhaita de me voir, et nous fûmes bientôt dans une très-grande liaison d'amitié. Cette liaison ne fut pas plus heureuse pour moi qu'elle l'avait été pour tous ceux qui eu avaient eu avec elle ; et je me trouvai entre la reine et M'"* de Ghevreuse. On me permit d'aller à l'armée sans nie permettre de demeurer à la cour; et en allant ou en revenant, j'étais souvent chargé, par l'une ou par l'autre, de commissions périlleuses.
La disgrâce de mon père cessa enfin , et je revins avec lui auprès du roi , dans le temps que l'on accusait la reine d'avoir une intelligence avec le marquis de Mirabel, ministre d'Espagne. On en fit un crime d'Ëtat à la reine, et elle se vit exposée à une sorte de persécution qu'elle n'avait pas encore éprouvée : plusieurs de ses domestiques furent arrêtés, ses cassettes furent prises. M. le chancelier l'interrogea comme une criminelle ; on proposa de la renfermer au Havre , de rompre son mariage et de la répudier. Dans cette extrémité, abandonnée de tout le monde, manquant de toutes sortes de secours, et n'osant se confier qu'à M"'' d'Hautefort et à moi, elle me proposa de les enlever toutes deux et de les emmener â Bruxelles. Quelque difficulté et quelque
péril qui me parussent dans un tel projet, je puis dire qu'il me donna .plus de joie que je n'en avais eu de ma vie. rétais dans un âge où l'on aime à faire des choses extraordinaires et éclatantes , et je ne trouvais pas que rien le fût davantage que d'enlever en même temps la reine au roi son mari» et au cardinal de Richelieu, qui en était jaloux, et d'ôter M"® d'Hautefort au roi, qui en était amoureux.
Heureusement les choses changèrent: la reine ne se trouva pas coupable; l'interrogation du chancelier la justifia, et M"® d'Aiguillon adoucit le cardinal de Richelieu; mais il était nécessaire de faire savoir promptement toutes ces choses à M"* de Chevreuse pour l'empêcher de prendre l'alarme , et l'avertir de chercher à se mettre en sûreté. On avait fait jurer à la reine de n'avoir aucun commerce avec elle ; et il n'y avait que moi qui la pût informer de tout ce qui s'était passé. La reine me laissa ce soin ; je pris prétexte de retourner chez mon père, où ma femme était malade, et je promis à la reine de rassurer M*"* de Chevreuse , et de lui faire savoir ce dont elle me chargeait. Dans le temps que je lui parlais , et qu'elle n'avait pas achevé tout ce qu'elle avait à me dire, M"** de Senecey, qui était sa dame d'honneur, ma parente et de mes amies, était seule à la porte du cabinet pour nous empêcher d'être surpris. M. des Noyers entra , avec un papier qu'il devait faire signer à la reine, où les règles de sa conduite avec le roi étaient amplement déduites. Je n'eus que le temps, voyant M. des Noyers, de prendre congé de la reine. J'allai ensuite le prendre du roi.
La cour était alors à Chantilly, et le cardinal à Royaumont. Mon père était auprès du roi; il pressait mon départ, par la crainte qu'il avait que l'attachement que j'avais pour la reine ne nous attirât de nouveaux embarras. Lui et M. de Chavigny me menèrent à Royaumont : ils n'oublièrent rien l'un et l'autre pour me représenter les périls où ma conduite , qui était depuis longtemps désagréable au roi et suspecte au cardinal, pouvait jeter ma maison; et ils me dirent
LA BOCHEFOUCACLD. U
positivement que je ne reviendrais jamais à la cour si je passais par Tours, où était M"*® de Chevreuse, et si je ne rompais commerce avec elle. Cet ordre si précis me mit dans une peine extrême. Ils m'avertirent que j'étais observé, et qu'on serait exactement averti de tout ce que je ferais. J'étais néanmoins chargé si expressément de la reine de faire savoir à M™® de Chevreuse ce qui s'était passé dans la déposition du chancelier, que je ne pouvais me dispenser de lui en donner avis. Je promis à mon père et à M, de Chavigny que je ne verrais point M°® de Chevreuse. Je ne la vis pas, en effet; mais je priai Craf, gentilhomme anglais, de ses amis et des miens, de l'avertir de ma part qu'on m'avait défendu de la voir, et qu'il était nécessaire qu'elle envoyât un homme sûr, par qui je lui pusse mander ce que je n'osais lui aller dire à Toure. Elle fit ce que je désirais ; et elle fut informée de tout ce que la reine avait dit au chancelier, et de la parole qu'il avait donnée à la reine, qu'elle et M"* de Chevreuse seraient désormais en repos, à condition de n'avoir plus aucun commerce ensemble.
Cette tranquillité ne dura pas longtemps, par une méprise bizarre qui replongea M"*® de Chevreuse dans des disgrâces qui l'ont accompagnée pendant dix ou douze ans, et qui ont causé les miennes particulières par un enchaînement d'accidents que je n'ai pu éviter. Pendant que le chancelier interrogeait la reine à Chantilly, et qu'elle craignait le plus le succès de cette affaire, elle craignait aussi que M"" de Chevreuse ne s'y trouvât embarrassée ; et JP* d'Hautefort était convenue avec elle que, quand elle lui enverrait des Heures reliées de vert , ce serait une marque que les affaires de la reine prendraient des voies de douceur et d'accommodement, mais que si elle lui envoyait des Heures reliées de rouge, ce serait avertir M™** de Chevreuse de pourvoir à sa sûreté, et de sortir du royaume avec le plus de diligence qu'elle pourrait. Je ne sais laquelle des deux se méprit, mais au lieu d'envoyer à M'"*^ de Chevreuse des Heures qui devaient la
elle étaient perdues; ae sorte que, sans consulter davantage, et sans se souvenir de ce que je lui avais mandé, elle résolut de se sauver en Espagne. Elle confia ce secret à Tarchevôque de Tours, qui était un vieillard de quatre-vingts ans, plus zélé pour elle qu'il ne convenait à un homme de son âge et de sa profession. Il était de Béarn et avait des parents sur la frontière d'Espagne : il donna à M™® de Ghevreuse une route et des lettres de créance qu'il crut lui être nécessaires. Elle se déguisa en homme , et partit à cheval , sans femme , et accompagnée de deux hommes seulement. La précipitation de son départ lui fit oublier, en changeant d'habits, d'emporter avec elle les lettres de créance et la route que l'archevêque de Tours lui avait données, et elle ne s'en aperçut qu'après avoir fait cinq ou six lieues. Cet accident lui fit changer de dessein, et ne sachant quel parti prendre, elle vint en un jour, sur les mêmes chevaux, à une lieue de Verteuil, où j'étais. Elle envoya un de ses gens me dire son dessein d'aller en Espagne, qu'elle avait perdu sa route, qu'elle me priait instamment de ne la point voir, de peur de la faire connaître , et de lui donner des gens fidèles et des chevaux. Je fis à l'instant même ce qu'elle désirait, et j'allai seul la trouver sur son chemin, pour savoir plus précisément d'elle les raisons d'un départ si opposé à tout ce que je lui avais fait savoir. Mais comme on avait vu un homme parler à moi en particulier, sans avoir voulu dire son nom, on crut aussitôt que j'avais querelle, et il me fut impossible de me débarrasser de beaucoup de gentilshommes qui me voulaient suivre, et qui Tauraient peut-être reconnue. De sorte que je ne la vis point , et elle fut conduite sûrement en Espagne, après avoir évité mille périls, et après avoir fait paraître plus de pudeur et plus de cruauté à line dame chez qui elle logea en passant, que les hommes faits comme elle semblait l'être n'ont accoutumé d'en avoir. Elle me renvoya de la frontière d'Espagne, par un de mes gens.
LrvrvA* VLKyvt^K v^ymjw ■■«imax^ ^^v«jau \ji\y kja\j*. ^ \jk xx^kt j i.a.a.x^ |^A A«iAav \a\> aV/O tv —
cevoir en don si elle mourait , ou de les lui rendre si elle me les envoyait demander.
Le lendemain que M°® de Chevreuse fut partie « un courrier de M. son mari arriva à Tours pour lui confirmer ce que je lui avais mandé de raccommodement de la reine; il était même chargé pour elle de quelques compliments de la part du cardinal. Cet homme, étonné de ne la point trouver, s'adressa à Tarchevêque de Tours, et lui dit qu'on se prendrait à lui de cette fuite. Ce bonhomme, épouvanté de ces menaces, et affligé de l'absence de M"® de Chevreuse, dit tout ce qu'il savait au courrier, et l'informa du chemin qu'elle devait tenir; il dépêcha encore d'autres gens après elle, et lui écrivit tout ce qu'il crut capable de la faire revenir : mais ce voyage, qui avait été entrepris par une fausse alarme, fut continué par la perte de cette route dont j'ai parlé. Son malheur et le mien lui firent quitter le chemin où on l'aurait sans doute retrouvée, et lui fit prendre celui de Verteuil , pour me charger si à contre-temps de son passage en Espagne. Cette affaire, si surprenante dans un temps où les affaires de la reine s'étaient terminées avec beaucoup de douceur, renouvela les soupçons du roi et du cardinal , et ils crurent avec apparence que M""® de Chevreuse n'aurait pas pris un parti si extraordinaire , si la reine ne l'avait jugé nécessaire pour leur commune sûreté. Elle , de son côté, ne pouvait deviner la cause de cette retraite; et plus on la pressait d'en dire les raisons, et plus elle craignait que le raccommodement ne fût pas sincère , et qu'on n'eût voulu s'assurer de M°'® de Chevreuse poiu* découvrir par sa déposition ce qu'on n'avait pu apprendre par la sienne. Cependant on dépêcha le président Vignier pour informer de la fuite de M"® de Chevreuse. Il alla à Tours, et suivit la route qu'elle avait tenue, et vint à Verteuil, où j'étais, interroger mes domestiques et moi sur ce qu'on prétendait que j'avais enlevé M™® de Chevreuse, et que je
DE LA ROCHEFOUCAULD. i97
l'avais fait conduire dans un royaume ennemi. Je répondis conformément à la vérité, que je n'avais point vu W^ de Chevreuse; que je n'élais point responsable d'un dessein qu'elle avait pris sans ma participation, et que je n'avais pas dû refuser à une personne de cette qualité des gens et des chevaux qu'elle m'avait envoyé demander. Mais toutes mes raisons n'empêchèrent pas qu'on ne m'envoyât un ordre d'aller à Paris pour rendre compte de mes actions. J'y obéis aussitôt, pour porter moi seul la peine de ce que j'avais fait, et pour n'exposer pas mon père à la partager avec moi si je n'obéissais pas.
Le maréchal de la Meilleraye et M. de Chavigny, qui étaient de mes amis, avaient un peu adouci le cardinal : ils m'avaient représenté , bien qu'il ne fût pas vrai , comme un jeune homme lié à M"® de Chevreuse par un attachement plus fort et plus indispensable encore que celui de l'amitié , et donnèrent envie au cardinal de me parler luimême , pour essayer de tirer de moi tout ce que je savais sur cette affaire. Je le vis , et il me parla avec beaucoup de civilité, en exagérant néanmoins la grandeur de ma faute, et quelles en pouvaient être les suites si je ne la réparais par l'aveu de tout ce que je savais. Je lui répondis dans le même sens de ma déposition; et comme je lui parus plus réservé et plus sec qu'on n'avait accoutumé de l'être avec lui, il s'aigrit, et me dit assez brusquement que je n'avais donc qu'à aller à la Bastille. J'y fus mené le lendemain par le maréchal de la Meilleraye , qui me servit avec beaucoup de chaleur dans tout le cours de cette affaire, et qui tira parole du cardinal que je n'y serais que Imit jours.
Ce peu de temps que j'y demeurai me représenta , plus vivement que tout ce que j'avais vu jusqu'alore , l'image do la vengeance.
J'y vis le maréchal de Bassompierre, dont le mérite et les agréables qualités étaient si connus; j'y vis le maréchal de
Vitry, le comte de Cremail, le commandeur de Jars, Lcfargîs, le Coudray-Montpensier, Vautier, et un nombre infini de gens de toutes conditions et de tous sexes, mallieureux et persécutés par une longue et cruelle prison. La vue de tant d objets pitoyables augmenta encore la haine naturelle que j'avais pour Tadministration du cardinal de Richelieu. Le maréchal de la Meilleraye me vint tirer de la Bastille huit jours après m'y avoir mené , et j'allai avec lui à Rueil remercier le cardinal de la liberté qui m'était rendue. Je le trouvai froid et sérieux, et je n'entrai point en justification sur ma conduite. Il me parut qu'il en était pique, et je me trouvai bien heureux d'être sorti de prison dans un temps oui personne n'en sortait; et je retournai à Verteuil sans qu'on eût été averti que j'étais chargé des pierreries de M"® de Chevreuse.
La reine me fit paraître avec tant de bonté qu'elle ressentait vivement tout ce qui m'arrivait pour son service, et W^^ d'Hautefort me donna tant de marques d'estime et d'amitié, que je trouvai mes disgrâces trop bien payées. M™® de Chevreuse, de son côté, ne me témoignait pas une moindre reconnaissance; et elle avait tellement exagéré ce que j'avais fait pour elle, que le roi d'Espagne l'alla voir sur la nouvelle de ma prison, et lui fit encore une seconde visite quand on apprit ma liberté. Les marques d'estime que je recevais des personnes à qui j'étais le plus attaché, et une certaine approbation que le monde donne assez facilement aux malheureux quand leur conduite n'est pas honteuse, me firent supporter avec quelque douceur un exil de deux ou trois années. J'étais jeune; la santé du roi et celle du cardinal s'affaiblissaient, et je devais tout attendre d'un changement. J'étais heureux dans ma famille, j'avais à souhait tous les plaisii-s de la campagne; les provinces voisines étaient remplies d'exilés , et le rapport de nos fortunes et de nos espérances rendait notre commerce agréable [1639]. On me permit enfin d'aller à l'armée après la prise de
renlèvement de deux mille cravates auprès de Saint- Venant , où vingt-cinq ou trente volontaires de qualité soutinrent seuls sur une digue tous les efforts des ennemis, et les repoussèrent quatre ou cinq fois à coups d'épée jusque dans les barrières de leur camp. Sur la fin de cette campagne, où Ton avait dit du bien de moi au cardinal, sa haine commençait à se ralentir; il voulut même m'attacher dans ses Intérêts. Le maréchal de la Meilleraye m'offrit de sa part de me faire servir de maréchal de camp, et me fit voir de grandes espérances ; mais la reine m*empêcha d'accepter cet avantage , et elle désira instamment que je ne reçusse point de grâce du cardinal qui me put ôter la liberté d'être contre lui quand elle se trouverait en état de paraître ouvertement son ennemie. Cette marque de la confiance de la reine me fit renoncer avec plaisir à tout ce que la fortune me présentait. Je remerciai le maréchal de la Meilleraye avec tout le ressentiment que je devais à ses bons offices , et je retournai à Verteuil sans voir la cour; j'y demeurai un temps considérable dans une sorte de vie inutile, et que j'aurais trouvée trop languissante, si la reine, de qui je dépendais, n'eût réglé elle-même cette conduite, et m'eût ordonné de la continuer, dans l'espérance d'un changement qu'elle prévoyait.
[1642.] Ce changement toutefois ne devait être prévu que par la mauvaise santé du cardinal, puisque d'ailleurs son autorité dans le royaume, et son pouvoir sur l'esprit du roi, augmentaient tous les jours; et même dans le temps que le roi partit pour aller faire le siège de Perpignan '^ , il fut sur le point d'ôter ses enfants à la reine , pour les faire élever
' Cette ville se rendit le 30 juin l(-39.
' Celte ville fut prise le 6 septembre 1642, par les maréchaux «le Schomberg et de la Meilleraye.
dans le voyage, qu'on les remît entre les mains du cardinal.
Les malheurs de M. le Grand' fournirent alors une nouvelle scène. Sa faveur était devenue suspecte au cardinal de Richelieu, qui Tavait commencée. Il connut bientôt la faute qu'il avait faite de faire chasser BT^® d'Hautefort et W^ de Chemerault, qui ne lui pouvaient nuire auprès du roi, et d'y établir un jeune homme ambitieux, fier par sa fortune, plus fier encore par son élévation naturelle et par son esprit , mais peu capable d'être retenu par la reconnaissance des avantages que le maréchal d'Effiat, son père, et lui,, avaient reçus du cardinal de Richelieu. M. le Grand était extrêmement bien fait ; il était étroitement engagé avec M™® la princesse Marie, depuis reine de Pologne , qui était une des plus aimables personnes du monde. Dans le temps que sa vanité devait être le plus flattée de plaire à cette princesse, elle, de son côté, souhaitait ardemment de l'épouser; et dans ce temps, dis-je, où l'un et l'autre paraissaient entraînés par la violence de leur passion , le caprice, qui dispose presque toujours de la fidélité des amants, retenait depuis longtemps la princesse Marie dans «n attadiement pour ***, et M. le Grand aimait éperdument M"® de Chemerault. 11 lui persuadait même qu'il avait dessein de l'épouser, et il lui en donnait des assurances par des lettres qui ont causé de grandes aigreurs après sa mort entre M™» la princesse Marie et elle, dont j'ai été témoin.
Cependant l'éclat du crédit de M. le Grand réveilla les espérances des mécontents : la reine et Monsieur s'unirent à lui; le duc de Bouillon et plusieurs personnes de qualité firent la même chose. Tant de prospérités pouvaient facilement éblouir un homme de vingt-deux ans; mais on ne
* Cinq-Mars, grand écuyer de Louis XIH.
aoii pas paraonner a ta reine, a jnonsieur, ni au auc ae Bouillon y d'en avoir été assez éblouis eux-mêmes pour se laisser entraîner par M. le Grand à ce funeste traité d'Espagne dont on a tant parlé. La manière qui le fit déœuvrir est encore douteuse; et, sans m'arrêter aux divers soupçons qu'on a eus de la fidélité ou du secret de ceux qui le savaient , il vaut mieux s'attacher à une opinion innocente , et croire que ce traité fut trouvé dans la malle du courrier d'Espagne, que l'on trouve presque toujours en passant à Paris. M. de Thou n'en avait encore aucune connaissance lorsqu'il vint me trouver de la part de la reine pour m'apprendre sa liaison avec M. le Grand, et qu'elle lui avait promis que je serais de ses amis. M. de Thou me fit aussi beaucoup d'avances de M. le Grand , et je me trouvais dans ses intérêts sans l'avoir presque jamais vu. Je ne dirai point ici la suite malheureuse de leurs projets : on le sait assez. La mort de M. le Grand et de M. de Thou ^ ne ralentit pas les poursuites du cardinal contre tous ceux qui avaient eu part au traité d'Espagne : le comte de Montrésor avait été accusé par Monsieur de l'avoir su, et il se vit contraint de sortir du royaume. Il en chercha longtemps inutilement les moyens, et plusieurs de ses amis lui refusèrent les secours qu'il leur avait demandés en cette rencontre. Nous étions dans une liaison d'amitié; mais comme j'avais été déjà mis en prison pour avoir fait passer M™® de Chevreuse en Espagne, il était périlleux vers le cardinal de retomber dans une semblable faute , et même pour sauver un homme qui était déclaré criminel : je m'exposais par là, tout de nouveau , à de plus grands embarras encore que ceux dont je venais de sortir. Ces raisons néanmoins cédèrent à l'amitié que j'avais pour le comte de Montrésor, et je lui donnai une barque et des gens qui le menèrent sûrement en Angleterre. J'avais préparé une pareille assistance au
* Ils périrent à Lyon, sur Téchafaud, le 12 septembre 1642.
202 MÉMOIAES
comte de Béthune, qui n'était pas seulement mêlé, comme le comte de Montrésor , dans TatTaire de M. le Grand , mais qui était même assez malheureux pour être accusé, bien que ce fût injustement, d'avoir révélé le traité d'Espagne. Il était prêt de suivre le comte de Montrésor en Angleterre, et j^ m'attendais à ressentir les effets de la haine du cardinal de Richelieu, que je ne m'attirais cependant par tant de rechutes que par la nécessité indispensable de faire mon devoir.
La conquête du Roussillon , la chute de M. le Grand et de tout son parti, la suite de tant d'heureux succès, tant d'autorité et tant de vengeance, avaient rendu le cardinal de Richelieu également redoutable à la France et à l'Espagne. Il revenait à Paris comme en triomphe ; la reine craignait les effets de son ressentiment; le roi même ne s'était pas assez réservé le pouvoir de protéger ses propres créatures : il ne lui restait presque plus que Tréville et Tilladet en qui il eût confiance , et il fut contraint de les chasser pour satisfaire le cardinal. La santé du roi s'affaiblissait tous les jours; mais celle du cardinal était déplorée, et il mourut le 4 décembre 1642.
Quelque joie que dussent recevoir ses ennemis de se voir *à couvert de tant de persécutions, la suite a fait connaître que cette perte fut très-préjudiciable à l'État, et que, comme il en avait osé changer la forme en tant de manières, lui seul la pouvait maintenir utilement, si son administration et sa vie eussent été de plus longue durée. Nul que lui n'avait bien connu jusqu'alors toute la puissance du royaume, et ne l'avait su remettre entière entre les mains du souverain. La sévérité de son ministère avait répandu beaucoup de sang; les grands du royaume avaient été abaissés, les peuples avaient été chargés d'impositions, mais la prise de la Rochelle, la ruine du parti huguenot, l'abaissement de la maison d'Autriche , tant de grandeur dans ses desseins , tant de hardiesse à les exécuter , doivent étouffer les ressen-
qu'elle a justement méritées.
J'arrivai à Paris aussitôt après la mort du cardinal de Richelieu. La mauvaise santé du roi , et le peu de dispositions où il était de confier ses enfants et le gouvernement du royaume à la reine, me firent espérer de trouver bientôt des occasions de la servir. Je trouvai la cour pleine d'agitations , étonnée de la mort du cardinal de Richelieu, et respectant encore son autorité. Ses parents et ses créatures y avaient les mêmes avantages qu'il leur avait procurés, et le roi, qui le haïssait, n'osait cesser de suivre ses volontés. Il consentit que ce ministre disposât par son testament des principales charges et des plus importantes places du royaume , et qu'il établît le cardinal Mazarin chef du conseil et premier ministre.
[1643.] Cependant la santé du roi diminuait tous les jours. On prévoyait de grandes persécutions contre les parents et les créatures du cardinal de Richelieu, soit que la reine eût seule la régence , ou que Monsieur la partageât avec elle. Le cardinal Mazarin , M. de Chavigny et M. des Noyers avaient alors toute la part aux affaires, et se trouvaient par cette raison exposés dans un changement. M. des Noyers avait pensé le premier à se garantir, et il avait donné des espérances à la reine de disposer le roi , par le moyen de son confesseur, à l'établir régente. Le cardinal Mazarin et M. de Chavigny, qui avaient pris d'autres mesures pour plaire au roi, et dans la vue qu'il pourrait guérir, lui avaient proposé de donner une déclaration qui établit un conseil nécessaire à la reine pour borner l'autorité de sa régence, et pour exclure des affaires toutes les personnes suspectas. Rien que cette proposition parût contraire' aux intérêts de la reine , et qu'elle fût faite sans sa participation , néanmoins le roi ne pouvait y consentir ; il ne pouvait se résoudre à la déclarer régente, et moins encore à partager l'autorité entre elle et Monsieur. Il l'avait toujours
soupçonnée d avoir une liaison secrète avec les Espagnols, et il ne doutait pas qu'elle ne fût encore fomentée par M"** de Chevreuse , qui était passée alors d'Angleterre à Bruxelles. D'un autre côté , le pardon qu'il venait d'accorder à Monsieur pour le traité d'Espagne, et l'aversion naturelle qu'il avait toujours eue pour ce prince, le tenaient dans une irrésolution qu'il n'aurait peut-être pas surmontée , si les conditions que le cardinal Mazarin et M. de Chavigny lui proposèrent ne lui eussent fourni l'expédient qu'il désirait pour restreindre la puissance de la reine, et la rendre dépendante d'un conseil nécessaire.
Ce conseil devait être composé de Monsieur, de M. le ï^rince , du cardinal Mazarin , du chancelier , de M. des Noyers et de M. de Chavigny; et la déclaration portait que la reine ne pourrait rien résoudre sans leurs avis. Cependant le cardinal Mazarin et M. de Chavigny cachaient soigneusement ce projet à la reine; mais l'ayant communiqué à M. des Noyers , il s'y opposa , et leur fit trop connaître qu'il ne pouvait jamais y consentir. Cette sincérité causa sa perte bientôt après : ils ne doutèrent iK)int qu'il ne voulût s'établir à leurs dépens auprès de la reine, et qu'il ne lui rendît compte de ce qu'ils avaient proposé. Ils résolurent de l'éloigner des affaires, de peur qu'il ne se mît en état de les en éloigner eux-mêmes, quand la reine serait régente. M. des Noyers apprit à la reine, comme ils l'avaient prévu, le dessein de la déclaration, et ce qui se faisait contre son service. Elle en fut vivement touchée : elle s'fen plaignit à ses serviteurs particuliers, comme d'un outrage qu'elle ne pourrait jamais pardonner , et ce fut lui faire sa cour que de n'aller plus chez le cardinal Mazarin et chez M. de Chavigny.
Les choses étaient en ces termes, lorsque M. des Noyci-s, qui croyait les avoir ruinés auprès de la reine, se trouva ruiné lui-même auprès du roi. Ces deux ministres lui persuadèrent que M. des Noyers prenait des mesures avec la
miUKy ei qu II u ciciib cuiiu'din; a. ici ueciarauuii i^uts puur su
rendre maître de son esprit , quand toute Tautorité serait entre ses mains. Ils lui firent remarquer que son confesseur ^ , créature de M. des Noyers , agissait en toutes choses ■ de concert avec lui, et appuyait les intérêts de la reine.
Ces apparences tirent toute l'impression qu'ils désiraient sur Tesprit du roi, naturellement soupçonneux, et affaibli encore par la longueur et l'extrémité de sa maladie. Le confesseur fut chassé, et M. des Noyers, qui vit le changement du roi , demanda à se retirer , et il eut ordre de traiter de sa charge de secrétaire d'Etat. M, le Tellier en fut pourvu. Le cardinal Mazarin, qui l'avait connu en Piémont, où il senait d'intendant, le proposa au roi. Il a l'esprit net, facile, et capable d'affaires; personne n'a su avec plus d'adresse se maintenir dans les diverses agitations de la cour : sous des* apparences de modération, il n'a jamais prétendu à la première place dans le ministère, pour occuper plus sûrement la seconde.
U me parut que ce changement de M. des Noyers n'avait rien diminué des espérances de la reine, et qu'elle était moins aigrie contre les deux ministres qui restaient. Le cardinal Mazarin avait eu le temps de se justifier auprès d'elle par ses amis qui le servaient utilement, et par des conversations secrètes qu'il avait avec elle, dont elle ne donnait point de part à ses anciens serviteurs. Il justifia même en quelque sorte cette déclaration injurieuse dont je viens de parler; il la fit passer comme un service important qu'il rendait à la reine, et comme le seul moyen qui pouvait faire consentir le roi à lui donner la régence. Il lui fit voir qu'il lui importait peu à quelles conditions elle la reçût, pom-vu que ce fût du consentement du roi , et qu'elle ne manquerait pas de moyens dans la suite pour affu*mer son pouvoir et pour gouverner seule. Ces raisons , appuyées de
^ Le père Sirmond , jésuite.
quelques apparences et de toute Tindustrie du cardinal, étaient reçues de la reine avec d'autant plus de facilité que celui qui les disait commençait à ne lui être pas désagréable , et M. de Chavigny lui parut même alors moins coupable, parce que le cardinal avait part à sa faute. La reine cacliait néanmoins ce sentiment avec beaucoup de soin.
La maladie du roi augmenta cependant à un point qu'il ne lui resta plus d'apparence de guérison; et le cardinal, rassuré par ces nouvelles espérances, proposa plus hardiment au roi de donner cette déclaration dans les termes qui pourraient le plus assurer le repos de l'État. Le roi s'y résolut enfin , et y fit ajouter un article particulier contre le retour de M"*® de Chevreuse.
La reine et Monsieur , après avoir eu tant de marques de l'aversion du roi, cherchaient, chacun de leur côté, toutes sortes de voies pour effacer les impressions qu'il avait de leur conduite. J'ai su de M. de Chavigny même qu'étant allé trouver le roi de la part de la reine pour lui demander pardon de tout ce qui avait pu lui déplaire , elle le chargea particulièrement de le supplier de ne point croire qu'elle fût entrée dans l'affaire de Chalais ni qu'elle eût jamais trempé dans le dessein d'épouser Monsieur, après que Chalais aurait exécuté la conjuration qu'il avait faite contre la personne du roi. Il répondit à M. de Chavigny, sans s'émouvoir : <( En l'état où je suis je dois lui pardonner, mais je ne suis pas obligé de la croire. « La reine et Monsieur croyaient séparément avoir droit à la régence, à l'exclusion l'un de l'autre. Monsieur ne demeura pas longtemps dans cette pensée , mais il crut devoir au moins être déclaré régent avec la reine.
Tous ceux qui avaient souffert sous le cardinal de Richelieu attendaient avec impatience un changement dont chaque particulier espérait de profiter. Les intérêts différents des principaux du royaume et des plus considérables du parlement les obligèrent bientôt à prendre parti entre la reine et
Monsieur; et si les brigues qu'on faisait n'éclataient pas da* vantage, c'est que la santé du roi, qui semblait quelquefois se rétablir, leur faisait craindre qu'il ne fût averti de leurs pratiques, et qu'il ne fit passer pour un crime toutes les, mesures que l'on prenait sur sa mort.
Ce fut dans cette conjoncture que je crus qu'il était trèsimportant à la reine d'être assurée de M. le duc d'Enghien; elle me pressa avec instance d'en chercher les moyens. J'étais particulièrement ami de Coligny, en qui le duc d'En^'hien avait une entière confiance. Je lui représentai les avantages que M. le duc pourrait trouver dans cette union , et qu'outre l'intérêt que la maison de Condé avait de s'opposer à l'autorité de Monsieur, celui de l'État l'y obligeait encore. Cette proposition fut reçue de M. le duc d'Enghien comme je le désirais : il me témoigna une extrême reconnaissance de l'avoir imaginée, et me laissa le soin de la faire réussir. Mais comme le commerce que j'avais avec lui eût pu aisément devenir suspect au roi , dans le temps qu'il venait de lui donner le commandement de l'armée de Flandre , il désira que ce fût à Coligny seul à qui je rendisse les réponses de la reine, et que lui et moi fussions uniquement témoins de leur intelligence ; il n'y eut aucune condition par écrit : nous fûmes dépositaires , Coligny et moi , de la parole que la reine donna au duc d'Enghien , de le préférer à Monsieur , non-seulement par des mai*ques d'estime et de confiance, mais aussi par tous les emplois dont elle pourrait exclure Monsieur sans le porter à une rupture ouverte. Le duc d'Enghien promettait de son côté d'être inséparablement attaché aux intérêts de la reine et de ne prétendre que par elle à toutes les grâces qu'il désirerait de la cour. Il partit peu de temps après pour aller commander l'armée de Flandre, et donner commencement aux grandes choses qu'il a depuis si glorieusement exécutées.
Le roi voulut donner dans la fin de sa vie quelques marques de clémence, par un sentiment de piété, ou pour
témoigner que le cardinal de Richelieu avait eu plus de part que lui aux violences qui s'étaient faites depuis l'éloignement de la reine mère, et consentit de faire revenir à la cour le duc de Vendôme , ses deux fils , les ducs d'Elbeuf et de Bellegarde. Le maréchal de Bassompierre et le comte de Cremail, M. de Châteauneuf, le commandeur de Jars, Vautier, et plusieurs autres furent mis en liberté. Les ministres voulurent se donner part à cette grâce pour se faire un mérite vers tant de personnes de qualité , et pour en être appuyés dans les changements qu'on prévoyait. La cour fut bientôt remplie de tout ce qui avait souffert sous le cai-dinal de Richelieu. La plupart avaient pris des liaisons avec la reine en diverses rencontres, selon leur fortune; et chacun croyait qu'elle conserverait dans sa prospérité les mêmes sentiments qu'elle leur avait témoignés dans ses malheurs.
Le duc de Beaufort était celui qui avait conçu les plus grandes espérances : il avait été depuis longtemps particu- Uèrement attaché à la reine. Elle venait de lui donner une marque publique de son estime en lui confiant M. le Dauphin et M. le duc d'Anjou , un jour que le roi avait reçu l'extrême-onction. Le duc de Beaufort, de son côté, se servait utilement de cette distinction et de ses autres avantages pour rétablir sa faveur par l'opinion qu'il affectait de donner qu'elle était déjà tout établie. 11 a eu part à tant de choses, et la fortune l'a montré par des côtés si différents , que je ne puis m'empêcher de dire ici ce que j'ai connu de ses qualités, ayant été témoin des plus considérables actions de sa vie, souvent comme son ami, et souvent aussi comme son ennemi. Le duc de Beaufort était bien fait de sa personne, grand, adroit aux exercices et infatigable; il avait de l'audace et de l'élévation, mais il était artificieux en tout, et peu véritable; son esprit était pesant et malpoli; il allait néanmoins assez habilement à ses fins par des. manières grossières; il avait beaucoup d'envie et de malignité; sa valeur était grande, mais inégale; il était toujours brave
en public, et souvent il se ménageait trop dans les occasions particulières. Nul que lui , avec si peu de qualités aimables, n'a jamais été si généralement aimé qu'il le fut dans le commencement de la régence, et depuis dans la première guerre de Paris. Il se lia particulièrement avec Tévêque de Beauvais*, qui était le seul des sei*viteurs de la reine qu'il n'avait pas jugé digne d'en être éloigné. Sa longue assiduité auprès d'elle lui avait acquis beaucoup de crédit, et lui avait fait trouver des occasions de détruire presque tous ceux qu'elle avait considérés. Il ne s'opposa point à la faveur du duc de Beaufort, dans la vue de ruiner de concert le cardinal Mazarin, qui faisait beaucoup de progrès dans l'esprit de cette princesse. L'évoque de Beauvais crut réussir sans peine dans son dessein : il savait avec quelle facilité il avait fait changer de sentiment à la reine pour ceux à qui il avait voulu nuire; il voyait encore qu'elle avait condamné trop publiquement la conduite du cardinal de Richelieu , pour conserver dans les affaires un homme qui y était mis de sa main et qu'elle accusait d'avoir porté le roi à la déclaration dont j'ai parlé.
Cette confiance fit négliger au duc de Beaufort et à l'évêque de Beauvais beaucoup de précautions durant la vie du roi qui leur eussent été utiles après sa mort; et s'ils eussent fait alors tout ce qu'ils pouvaient faire contre le cardinal Mazarin , la reine avait été encore assez irrésolue pour recevoir les impressions qu'on eût pu lui donner. Elle me cachait moins qu'aux autres l'état de son esprit, parce que n'ayant eu d'autres intérêts que les siens, elle ne doutait pas que je suivisse ses sentiments ; elle souhaita même que je fusse l'ami du duc de Beaufort , et que je me déclarasse pour lui contre le maréchal de la Meilleraye, bien qu'il fût des amis de mon père et le mien ; elle voulut aussi que je visse le cardinal Mazarin , ce que j'avais évité de faire depuis la
1 Augustin Potier.
2i0 MÉMOIRES
déclaration. Elle ne m'en pressait d'abord que sous le prétexte de me faire faire ma cour auprès du roi, et pour Fempêcher de remarquer qu'elle défendait à ses serviteurs de voir son premier ministre. Je devais soupçonner qu'elle ne me disait pas les plus véritables raisons; mais peut-être aussi qu'elle ne les connaissait pas assez elle-même pour me les pouvoir dire.
Cependant le cardinal Mazarin s'établissait tous les jours ^ auprès de la reine par sa propre industrie et par celle de ses amis. Ses bonnes et ses mauvaises qualités ont été assez connues et assez publiées pendant qu'il a vécu et après sa mort, pour me dispenser de les écrire. Je ne parlerai que de celles que j'ai remarquées dans les occasions où j'ai eu quelque chose à traiter avec lui.
Son esprit était grand, laborieux, insinuant et plein d'ar^ iifice; son humeur était souple (on peut dire même qu'il n'en avait point, et que, selon son utilité, il savait feindre toutes sortes de personnages); il savait éluder les prétentionsde ceux qui lui demandaient des grâces en leur en faisant espérer de plus grandes , et il leur accordait souvent par faiblesse ce qu'il n'avait jamais eu intention de leur donner. Il avait de petites vues, même dans ses plus grands projets, et au contraire du cardinal de Richelieu, qui avait l'esprit hardi et le cœur timide, le cardinal de Mazarin avait plus de hardiesse dans le cœur que dans l'esprit : il cachait son ambition et son avarisme sous une modération affectée; il déclarait qu'il ne voulait rien pour lui , et que toute sa famille était en Italie ; il voulait adopter pour ses parents tous les serviteurs de la reine, et chercher également sa sûreté et sa grandeur à les combler de biens.
Je voyais diminuer la confiance que la reine avait eue pour le duc de Beauiort et pour l'évêque de Beauvais. Elle commençait à craindre l'humeur rude et altière du duc de Beaufort; il ne se contentait pas d'appuyer les prétentions du duc de Vendôme contre le maréchal de la Meilleraye, pour le
BExLA ROCHEFOUCAULD. 211
gouvernement de Bretagne, il soutenait encore les espérances, quelque mal fondées qu'elles pussent être, de tous ceux qui s'attachaient à lui, et il se vantait même de son crédit aux dépens de la réputation de la reine. Elle savait cette conduite , et elle en était vivement aigrie ; mais elle ménageait encore le duc de Beaufort, et ne pouvait se résoudre à l'abandonner si peu de temps après lui avoir confié ses enfants. Le cardinal Hazarin profitait habilement des fautes de ses eimemis. La reine balançait néanmoins et ne pouvait se déterminer encore à déclarer ses sentiments.
Le roi vécut trois semaines après avoir reçu l'extrême-onction. Cette longue extrémité augmenta les cabales : sa mort les fit bientôt paraître. Elle arriva le 14 mai 1643, à pareil jour que, trente-trois ans auparavant, il était parvenu à la couronne. La reine amena le lendemain le roi son fils à Paris. Deux jours après elle fut déclarée régente au parlement, du consentement de Monsieur et de M. le Prince, et la déclaration du feu roi y fut cassée. Le soir même, elle établit le cardinal Mazarin chef du conseil , et le parti qui lui était opposé apprit cette nouvelle avec la surprise et l'étonnement qu'on peut aisément s'imaginer. Le premier soin du cardinal fut de sacrifier M. de Chavigny à la reine, et de se décharger sur lui du crime de la déclaration , malgré leur ancienne liaison et l'amitié qu'ils s'étaient nouvellement jurée. On lui ordonna de se défaire de sa charge de secrétaire d'État entre les mains de M. de Brienne, et on ôta les finances à M. Bouthillier. Comme je ne prétends pas particulièrement écrire tout ce qui s'est passé dans ce temps si agité, je me contenterai seulement de rapporter ce qui me regarde , ou du moins ce dont j'ai été témoin.
La première grâce que je demandai à la reine, et que j'obtins d'elle, après la mort du roi , ce fut le retour du comte de Miossens et son abolition pour s'être battu en duel et avoir tué Villandry. La reine me donnait beaucoup de marques d'amitié et de confiance, elle m'assura même plu-
2l2 MÉMOIRES
sieurs fois qu'il y allait de son honneur que je fusse content d'elle, et qu'il n'y avait rien d'assez grand dans le royaume pour me récompenser de ce que j'avais fait pour son service. Le duc de Beaufort se soutenait par de vaines espérances de crédit, et plus encore par cette opinion générale et mal fondée de son mérite et de sa vertu. La plupart de ceux qui avaient été attachés à la reine s'étaient joints à lui. J'étais de ses amis, mais je le connaissais trop pour l'être particulièrement. La cour était partagée , comme je viens de le dire, entre lui et le cardinal, et on attendait que le retour de M"**^ de Chevreuse fît pencher la balance, par l'amitié que la reine avait toujours eue pour elle. Mais je ne jugeai pas de son crédit aussi favorablement que les autres: la reine m'en parlait avec froideur , et je voyais bien qu'elle eût voulu que son retour en France eût été retardé. Elle me fit même beaucoup de diflicultés de la laisser revenir à la cour, après l'expresse défense que le roi lui en avait faite en mourant. Elle me dit qu'elle l'aimait toujours , mais que , n'ayant plus de goût pour les amusements qui avaient fait leur liaison dans leur jeunesse, elle craignait de lui paraître changée; qu'elle savait par sa propre expérience combien M"« de Chevreuse était capable de troubler le repos de sa régence. La reine ajouta encore qu'elle revenait avec un esprit aigri de la confiance qu'elle prenait au cardinal, et dans le dessein de lui nuire. Je lui parlai peut-être avec plus de liberté que je ne devais : je lui représentai quel trouble et quelle surprise un changement si imprévu allait causer au pubUc et à ses anciens serviteurs, quand on verrait tomber les premières marques de son pouvoir et de sa sévérité sur M"**' de Chevreuse. Je lui remis devant les yeux la fidélité de son attachement pour elle, ses longs services et la dureté des malheurs qu'elle lui avait attirés. Je la suppliai de considérer de quelle légèreté on la croirait capable, et quelle interprétation on donnerait à cette légèreté, si elle préférait le cardinal Mazarin à M"® de Chevreuse. Cette conver-
sation fut longue et agitée : je vis bien que je l'aigrissais quelquefois, mais comme il me restait encore beaucoup de pouvoir sur son esprit, j'obtins ce que je désirais. Elle me chargea même d'aller au-devant de M"*^ de Chevreuse, qui revenait de Flandre, pour lui faire prendre une conduite qui lui fût agréable.
On gardait encore alors quelque sorte de hauteur avec le cardinal; il se forma une cabale, de ceux qui avaient été attachés à la reine pendant la vie du feu roi, qui fut nommée des importants. Bien qu'elle fût composée de personnes différentes d'intérêts, de qualités et de professions, tous convenaient d'être ennemis du cardinal de Mazarin, de publier les vertus imaginaires du duc de Beaufort, et d'affecter un faux honneur dont Saint-Ibal, Montrésor, le comte de Bétliune et quelques autres s'étaient érigés en dispensateurs; pour mon malheur, j'étais de leurs amis, sans approuver leur conduite. C'était un crime de voir le cardinal. Cependant, comme je dépendais entièrement de la reine , elle m'avait déjà ordonné une fois de le voir, elle voulut que je le visse encore; mais comme je voulais éviter la critique des importants , je la suppliai d'approuver que les civilités qu'elle m'ordonnait de lui rendre fussent réglées , et que je pusse lui déclarer que je serais son serviteur et son ami tant qu'il serait véritablement attaché au bien de l'État et au service de la reine, mais que je cesserais de l'être s'il contrevenait à ce que l'on doit attendre d'un homme de Lien , et digne de l'emploi qu'elle lui avait confié. Elle loua avec exagération ce que je lui disais; je le répétai mot à mot au cardinal, qui apparemment n'en fut pas si content qu'elle, et qui lui fit trouver mauvais ensuite que j'eusse mis tant de conditions à l'amitié que je lui promettais. La reine ne m'en fit pourtant rien paraître alors, et elle me témoigna d'approuver ce que j'avais fait.
J'allai au-devant de M™* de Chevreuse, et je la trouvai à Roye; Montaigu, Anglais, y était arrivé devant moi : il était
chargé, de la part du cardinal la pouvaient engager dans son Elle me pria de ne lui point Tinformai le plus précisément des choses; je lui dis la disp le cardinal Mazarin et pour e) de la cour par ses propres < surprise d*y trouver beaucou seillai de suivre les goûts de elle ne les ferait pas change dinal n'était accusé d'aucun part aux violences du ca presque le seul qui eût cor qu'il n'avait point de parei courtisan pour ne pas fair devait, mais qu'en les fi recevoir pour le souteni rempêcher de manquer avait peu de sujets dor assez connues pour les Jfe l'exhortai sur toutes ^ reine qu'elle revînt dar c'était le prétexte dont lui nuire ; qu'elle dev£ dans son esprit et dar essayé de lui ôter, c de détruire le cardî ruine seraient utile!
moigna qu'elle vou arriva à la cour d reçue de la reine n'eus pas grande [ que la reine avait trefois de m'en pas néanmoins C(
détruirait en un moment ce que ses ennemis avaient fait contre elle. Le duc de Beaufort et les importants la fortifièrent encore dans cette pensée, et ils crurent qu'étant unis, ils détruiraient facilement} le cardinal Mazarin avant qu'il fût entièrement affermi. Cette liaison et quelques marques de tendresse et de confiance que M"® de Chevreuse reçut de la reine, lui fit regarder toutes les avances que lui faisait artificieusement le cardinal comme des preuves de sa faiblesse. Elle crut que c'était assez y répondre que de Me SB déclarer pas ouvertement contre lui, et qu'il suffisait, pour le ruiner insensiblement, de faire revenir M. de Châteauneuf; son bon sens et sa longue expérience dans les affaires étaient connus de la reine : il avait souffert une rigoureuse prison pour avoir été dans ses intérêts; il était ferme, décisif, il aimait l'État, et il était plus capable que nul autre de rétablir l'ancienne forme du gouvernement que le cardinal de Richelieu avait commencé de détruire; il était, de plus, intimement attaché à M"® de Chevreuse, et elle savait assez les voies les plus certaines pour le gouverner. Elle pressa donc son retour avec beaucoup d'instance; elle en fit aussi pour rétablir le duc de Vendôme dans son gouvernement de .Bretagne, ou pour l'en faire récompenser par l'amirauté. En ce même temps, pour s'acquitter envers moi de ce qu'elle croyait me devoir, et pour donner dans le monde une opinion avantageuse de sa reconnaissance et de son crédit , elle proposa avec empressement à la reine d'ôter le Havre des mains du duc de Richelieu pour me le donner, et la reine y avait consenti. C'était en même temps me faire du bien par un établissement qui était utile à la reine, et c'était aussi entamer la fortune des parents du cardinal de Richeheu. La reine néanmoins n'était plus en état d'entreprendre une affaire de cette importance sans en parler au cardinal Mazarin. Il eut dessein de me nuire, et il le fit adroitement, en disant à la reine qu'd suivrait toujours ses volontés avec soumission, mais qu'il ne pouvait s'empêcher
21 G HÉMOIRES
de plaindre les parents du cardinal de Richelieu , et de sentir leur abaissement avec une extrême douleur; que la reine me devait trop de reconnaissance pour ne pas faire des choses extraordinaires pour moi, et qu'il n'y avait personne de qui il souhaitât plus véritablement les avantages, tant que je n'en dépouillerais point la maison de Richelieu.
De moindres raisons eussent suffi pour arrêter la reine. Cette affaire l'embarrassait néanmoins : elle n'osait faire voir à M"*^ de Chevreuse qu'elle lui manquait de parole, mais elle pouvait encore moins se résoudre à ne suivre pas les volontés du cardinal Mazarin. M"* d'Aiguillon , soutenue du cardinal, n'oublia rien de son côté pour se garantir. Elle me fit offrir la charge de général des galères par HP* de Rambouillet. Le cardinal, par un artifice qu'il a depuis mis en usage en tant d'occasions, voulut me donner d'autres vues en la place de celles que j'avais, et me faire abandonner le Havre , qu'on m'avait promis , pour des espérances éloignées dont il aurait pu aisément empêcher le succès. Il .savait que j'avais répondu, sur les propositions de M"'^ d'Aiguillon , que je ne demandais ni le Havre ni le généralat des galères ; que je croyais seulement que la reine me destinerait à ce qui serait le plus utile à son service, et que c'était ce que j'accepterais par préférence. La reine témoigna ensuite de vouloir récompenser le maréchal de Gramont de la charge de mestre de camp des gardes, pour me la donner. On proposa encore de faire rentrer le duc de Bellegarde dans sa charge de grand écuyer par des droits qu'il y avait conservés , et de m'en faire avoir la survivance. Tant de diverses espérances qui m'étaient données presque en même temps, et qui étaient sitôt changées, m'attiraient beaucoup d'envie sans me procurer aucun établissement, et je vis bien que la reine entrait dans l'esprit du cai*dinal pour m'amuser. Elle ne me parlait plus d'affaires , mais eUe s'efforçait néanmoins de me donner toujours des assurances de son amitié. Elle me dit même une fois que si je ne lui
donnais des avis pour m'épargner la peine de lui demander, elle me donnerait par avance tous ceux, qui me pourraient être utiles. Je ne profitai point de cette bonté, car il ne se présenta rien dont je pusse faire usage pendant deux mois que cette bonne volonté lui dura. Dans ce temps , Gassion , qui depuis a été maréchal de France , fut dangereusement blessé. Aussitôt la reine me destina la charge de mestre de camp de la cavalerie légère, en disant qu'elle ne me la donnait pas comme une récompense, mais seulement pour me faire attendre plus agréablement ce qu'elle voulait faire pour moi. Je sus que M'"*' d'Hautefort prétendait cette charge pour Tun de ses frères. Je suppliai la reine de la lui donner, et de ne m'établir que dans ce qui serait utile à son service particulier.
Cependant M™® de Chevreuse commençait à s'impatienter : on ne faisait rien pour elle ni pour ses amis; le pouvoir du cardinal augmentait tous les jours; il l'amusait par des paroles soumises et galantes, et il essayait même quelquefois de lui faire croire qu'elle lui donnait de l'amour. 11 lui parut d'abord moins difficile sur le retour de M. de Châteauneuf, qu'elle désirait ardemment. Cette facilité venait sans doute de ce qu'il le croyait ruiné dans l'esprit de la reine, et que M"»* la Princesse et la maison de Condé ne pourraient consentir à l'établissement d'un homme qu'ils accusaient de la mort du duc de Montmorency. 11 croyait encore qu'il suffisait de laisser agir M. le chanceher, qui était assez obligé, pour sa propre conservation, d'exclure M. de Châteauneuf, puisqu'il ne pouvait revenir à la cour sans lui ôter les sceaux. Le chancelier avait pris toutes sortes de précautions auprès de la reine pour éviter ce déplaisir, et il s'était servi utilement de l'amitié et de la confiance particulière qu'elle avait pour une de ses sœurs, religieuse à Pontoise, et pour Montaigu , dont j'ai déjà parlé.
Cependant M"® de Chevreuse considérait tous ces retardements comme autant d'artifices du cardinal Mazarin, qui
accoutumait insensiblement la reine à ne lui pas accorder d'abord ce qu'elle désirait, et qui diminuait par cette conduite l'opinion qu'elle voulait donner dans le monde de son crédit. Elle témoignait souvent sa mauvaise satisfaction à la reine, et, dans ses plaintes, elle mêlait toujours quelque chose de piquant et de moqueur contre les défauts personnels du cardinal. Elle ne pouvait souffrir d'être obligée d'avoir recours à ce ministre pour obtenir ce qu'elle désirait de la reine, et elle aimait mieux n'en recevoir point de grâces que de les devoir au cardinal. Lui, au contraire, se ser\-ait habilement de cette conduite de M*"® de Chevreuse pour persuader de plus en plus à la reine qu'elle la voulait gouverner; il lui disait que M™® de Chevreuse étant soutenue du duc de Beaufort et de la cabale des important y dont l'ambition et le dérèglement étaient si connus, toute l'autorité de la régence passerait en leurs mains, et que la reine se verrait plus soumise et plus éloignée des affaires que du vivant du. feu roi. 11 supposa en même temps des lettres et des avis des alliés, qui demandaient à qui il fallait s'adresser désormais pour savoir les intentions de la reine, et qui menaçaient de se détacher des intérêts de l'Etat si le duc de Beaufort et les importants en étaient les maîtres.
Monsieur entrait dans le sentiment du cardinal pour faire sa cour à la reine. Il était faible, timide, léger, et tout ensemble familier et glorieux. Le caixlinal fournissait abondamment aux pertes excessives que ce prince faisait dans le jeu. Il le tenait encore par l'intérêt de l'abbé de la Bivière, son favori, en lui faisant espérer qu'il aurait la nomination de France pour le chapeau de cardinal. Le prince de Condé, grand politique et bon courtisan , mais plus appliqué à ses affaires domestiques qu'à celles de l'Etat, bornait toutes ses prétentions à s'enrichir. Le duc d'Enghien, son fils, jeune, bien fait, d'un esprit grand, clair, pénétrant et capable, brillait de toute la gloire que le gain de la bataille de Bocroy et la prise de Thionville pouvaient donner à un prince
de vingt ans. Il revenait avec tout Téclat que méritaient de si grands commencements , et il était avec la reine dans la même liaison dont j'ai parlé , et que j'avais concertée. M'"® la Princesse, sa mère, suivait ses engagements : elle était attachée par elle-même à la reine, qui lui avait rendu Chantilly et tout ce que le feu roi avait retenu de la confiscation du duc de Montmorency. M"® la duchesse de Longueville, sa fille, suivait les intérêts de sa maison. Elle était trop occupée des charmes de sa beauté et de l'impression que les grâces de son esprit faisaient sur tous ceux qui la voyaient, pour connaître encore l'ambition ; et elle était bien éloignée de prévoir quelle part elle aurait à tout ce qui a troublé la lin de la régence et les premières années de la majorité du roi. Les choses étaient en ces termes, et le cardinal Mazarin, d'une part, et M"® de Ghevreuse et le duc de Beaufort, de l'autre, songeaient avez beaucoup d'application à se détruire; la bonne fortune du cardinal et l'imprudence du duc de Beaufort et de M"® de Montbazon, dont il était amoureux, fournirent bientôt une occasion dont le cardinal sut profiter pour venir à bout de son dessein. Un jour que M"® de Montbazon gardait la chambre, et que beaucoup de personnes de qualité l'allèrent voir, dont Coligny était du nombre, quelqu'un, sans y penser, laissa tomber deux lettres bien écrites, passionnées et d'un beau caractère de femme. M°*® de Montbazon, qui haïssait M'"^ de Longueville, se servit de cette occasion pour lui faire une méchanceté. Elle crut que le style et l'écriture pouvaient convenir à M"® de Longueville, bien qu'il y eût peu de rapport, et qu'elle n'y eût aucune part. Elle prévint le duc de Beaufort pour le faire entrer dans ses sentiments, et tous deux, de concert, firent dessein de répandre dans le monde que Coligny avait perdu des lettres de M"® de Longueville qui prouvaient leur intelligence. M"® de Montbazon me conta cette histoire avant que le bruit en fût répandu. J'en vis d'abord toutes les conséquences , et quel usage le cardinal Mazarin en pourrait faire
contre le duc de Beaufort et contre tous ses amis. J'avais peu d'habitude alors avec M'"*' de Longueville , mais j'étais particulièrement serviteur de M. le duc d'Enghien, et ami de Coligny. Je connaissais la malignité du duc de Beaufort et de M™® de Montbazon, et je ne doutais point que ce ne fût une méchanceté qu'ils voulaient faire à M"® de Longueville. Je fis tous mes efforts pour engager M"« de Montbazon , par la crainte des suites, à brûler ces lettres devant moi, et à n'en parler jamais. Elle me l'avait promis, mais le duc de Beaufort la fit changer. Elle se repentit bientôt de n'avoir pas suivi mon conseil. Cette affaire devint publique , et toute la maison de Condé s'y intéressa comme elle le devait. Cependant celui qui avait véritablement perdu les lettres était de mes amis, et il aimait la personne qui les avait écrites. Il voyait que ces lettres seraient indubitablement reconnues, puisque M. le Prince, M"® la Princesse et M"^ de Longueville voulaient les montrer publiquement, pour convaincre M"^ de Montbazon d'une noire supposition , par la différence de l'écriture. Dans cet embarras, celui qui avait perdu les lettres souffrit tout ce qu'un honnête homme doit soufifrir dans une telle rencontre. Il me parla de sa douleur, et me pria de tenter toutes choses pour le tirer de l'extrémité où il se trouvait. Je le servis heureusement ; je portai les lettres à la reine, à M. le Prince et à M"*® la Princesse ; je les fis voir à M"* de Rambouillet, à M"** de Sablé, et à quelques amies particulières de M'"® de Longueville, et, aussitôt que la vérité fut pleinement connue, je les brûlai devant la reine, et déli\Tai par là d'une mortelle inquiétude les deux personnes intéressées.
Bien que M™® de Longueville fût entièrement justifiée dans le monde. M"® de Montbazon ne lui avait point encore fait les réparations publicjues qu'elle lui devait. Les conditions en furent longtemps disputées, et tous ces retaixiements augmentèrent l'aigreur.
Le duc d'Enghien venait de prendre Thionville ; il était
prêt de finir la campagne, et il revenait outré de colère et d'indignation de Tinjure que madame sa sœur avait reçue. La crainte de son ressentiment, plus que toute autre raison, fit soumettre M"® de Montbazon à tout ce qu'on voulut lui proposer. Elle alla, à une heure marquée, à Thôtel de Condé. trouver M™° la Princesse, qui n'avait pas voulu que M™® de Longueville y fût présente. Toutes les personnes de la plus grande qualité s'y étaient rendues pour être témoins du discours qu'on avait prescrit à M*"® de Montbazon, et qu'elle fit pour excuser sa faute et pour en demander pardon. Cette satisfaction publique ne finit pas entièrement cette affaire : un jour, que la reine donnait la collation à M™® la Princesse chez Renard, M™® de Montbazon y vint sans avoir préparé M™® la Princesse à trouver bon qu'elle se présentât devant elle. Ce manque de précaution irrita M"*® la Princesse. Elle voulut que M"*® de Montbazon sortît, et, sur le refus qu'elle en fit, la reine lui ordonna de le faire , et lui envoya en môme temps un ordre de sortir de la cour. M™^ de Chevreuse, le duc de Beaufort et les importants crurent devoir partager cett« disgrâce, et que c'était une affaire de parti. Le cardinal Mazarin savait trop bien mettre en usage de telles conjonctures pour ne pas se servir de celle-ci dans ses desseins. Il vit qu'il était temps de les faire éclater, et que la reine était capable de recevoir les impressions qu'il lui voudrait donner contre le duc de Beaufort. Il fut arrêté* prisonnier, et mené au bois de Vincennes. Je ne puis dire si le sujet de cette prison fut supposé ou véritable , mais le cardinal Mazarin répandit dans le monde qu'il avait découvert une entreprise du duc de Beaufort contre sa personne 2, et qu'on l'avait attendu en divers lieux où il devait passer pour le
» Le 27 septembre 1643.
^ Beaufort avait en effet tramé un complot contre la vie du minisire. Voyez les détails donnés par Compion dans ses Mémoires, sur cette affaire.