‹ Œuvres complètes, précédées d'une étude inéditeChapitre 49 sur 72 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Cependant tout contribuait à augmenter les défiances et les soupçons de M. le Prince : il voyait que la majorité du roi allait rendre son autorité absolue; il connaissait l'aigreur de la reine contre lui, et voyait bien que, le considérant comme le seul obstacle au retour du cardinal, elle n'oublierait rien pour le perdre ou pour l'éloigner. L'amitié de M. le duc d'Orléans lui paraissait un appui bien faible et bien douteux pour le soutenir dans des temps si difficiles.

et il ne .pouvait croire qu'elle fût longtemps sincère, puisque le coadjuteur avait toujours beaucoup de crédit auprès de lui. Tant de sujets de craindre pouvaient avec raison augmenter les défiances de M. le Prince , et Tempècher de se trouver au parlement le jour que le roi devait y être déclaré majeur. Mais tout cela n'aurait pas été capable de le porter encore à rompre avec la cour, et à se retirer dans ses gouvernements , si on eût laissé les choses dans les termes où elles étaient, et si on eût continué à l'amuser par l'espérance de quelque négociation.

M. le duc d'Orléans voulait empêcher une rupture ouverte, croyant se rendre nécessaire aux deux partis, et voulant presque également éviter de se brouiller avec l'un ou avec l'autre ; mais la reine était d'un sentiment bien contraire : nul retardement ne pouvait satisfaire son esprit irrité, et elle recevait toutes les propositions d'un traité comme autant d'artifices pour faire durer l'éloignement du cardinal. Dans cette vue , elle proposa de rétablir M. de Châteauneuf dans les afiaires , de redonner les sceaux au premier président Mole, et les finances à M. de la Vie ville. Elle crut avec raison que le choix de ces trois ministres, ennemis particuliers de M. le Prince, achèverait de lui ôter toute espérance d'accommodement , et ce dessein eut bientôt le succès qu'elle désirait. Il fit connaître à M. le Prince qu'il n'avait plus rien à ménager avec la cour, et lui fit prendre en un moment toutes les résolutions qu'il n'avait pu prendre de lui-même.

11 s'en alla à Trie, chez le duc de Longueville, après avoir écrit au roi les raisons qui l'empêchaient de se trouver auprès de sa personne le jour de sa majorité, et lui fit donner sa lettre par M. le prince de Conti, qu'il laissa à Paris pour assister à la cérémonie. Le duc de la Rochefoucauld y demeura aussi sous le même prétexte ; mais c'était en elfel pour essayer de conclure avec le duc de Bouillon sur de nouvelles propositions qu'il lui fit, par lesquelles il oflDrait de se déclarer pour M. le Prince , et de joindre à ses întérêU

Force, aussitôt que M. le Prince aurait été reçu dans Bordeaux, et que le parlement se serait déclaré pour lui en donnant un arrêt d'union. Le duc de la Rochefoucauld lui promit pour M. le Prince les conditions qui suivent :

De lui donner la place de Stenay avec son domaine , pour en jouir aux mêmes droits que M. le Prince , jusqu'à ce qu'il lui eût fait rendre Sedan, ou qu'il l'eût mis en possession de la récompense que la cour lui avait promise pour l'c^ change de cette place ; De lui céder ses prétentions sur le duché d'Albret ; De le faire recevoir dans Bellegarde avec le commande;;ment de la place ;

De lui fournir une somme d'argent dont ils conviendraient, pour lever des troupes et pour faire la guerre ,

Et de ne point faire de traité sans y comprendre l'article du rang de sa maison.

Le duc de la Rochefoucauld lui proposait encore d'envoyer M. de Turenne à Stenay, Glermont et Damvilliers, pour y commander les vieilles troupes de M. le Prince, qui s'y devaient retirer, lesquelles, jointes à celles que les Espagnols y devaient envoyer de Flandre, feraient occuper le même poste à M. de Turenne que M™« de Longueville et lui y avaient tenu durant la prison des princes.

Il eut charge de M. le Prince de lui dire ensuite que son dessein était de laisser M. le prince de Conti, M"*® de Longueville et M. de Nemours , à Bourges et à Montrond , pour y faire des levées et se rendre maîtres du Berri, du Bour* bonnais et d'une partie de l'Auvergne, pendant que M. le Prince irait à Bordeaux , où il était appelé par le parlement et par le peuple, et où les Espagnols lui fourniraient des troupes, de l'argent et des vaisseaux, suivant le traité du marquis de Sillery avec le comte de Fuensaldagne, pour faciliter la levée des troupes qu'il devait aussi faire en Guienne ; que le comte de Doignon entrait dans son parti avec les

places de Brouage, de Ré, d'Oléron et de la Rochelle; que le duc de Richelieu ferait la même chose, et ferait ses levées en Saintonge et au pays d'Aunis; que le maréchal de la Force ferait les siennes en Guienne; le duc de la Rochefoucauld en Poitou et en Angoumois; le marquis de Montespan en Gascogne; M. d*Arpajon en Rouergue; et que M. de Marchin, qui commandait Tarmée de Catalogne, ne manquerait pas de reconnaissance.

Tant de belles apparences fortifièrent le duc de Bouillon dans le dessein de s'engager avec M. le Prince, et il en donna encore sa parole au duc de la Rochefoucauld au^ conditions que j'ai dites. Cependant M. le Prince ne put engager si avant le duc de Longueville, ni en tirer aucune parole positive, quelque instance qu'il lui en pût faire, soit par irrésolution, soit parce qu'il ne voulait pas appuyer un parti que madame sa femme avait formé , ou soit qu'il crût qu'étant engagé avec H. le Prince, il serait entraîné plus loin qu'il n'avait accoutumé d'aller.

M. le Prince, ne pouvant rien obtenir de lui, se rendit à Chantilly , où il apprit que de tous c6tés on prenait des mesures contre lui, et que, malgré les instances de M. le duc d'Orléans, la reine n'avait pas voulu retarder de vingtquatre heures la nomination des trois ministres. Voyant donc les choses en ces termes, il crut ne devoir pas balancer à se retirer dans ses gouvernements. Il en donna avis dès l'heure même à M. le duc d'Orléans , et manda à M. le prince de Conti et ause ducs de Nemours et de la Rochefoucauld , de se rendre le lendemain à Essonne , pour prendre ensemble le chemin de Montrond. Ce départ, que tout le monde prévoyait depuis si longtemps, que M. le Prince jugeait nécessaire à sa sûreté, et que la reine avait même toujours souhaité comme un acheminement au retour du cardinal, ne laissa pas d'étonner les uns et les autres. Chacun se repentit d'avoir porté les choses au point où elles étaient , et la guerre civile leur parut alors avec tout ce que ses événements ont

d'incertain et d'horrible. Il fut même au pouvoir de M. le duc d'Orléans de se servir utilement de cette conjoncture, et M. le Prince demeura un jour entier à Angerville, chez le président Perraut , pour y attendre ce que Son Altesse royale lui enverrait proposer. Mais comme les moindres circonstances, ont d'ordinaire trop de part aux plus importantes affaires, il arriva en celle-ci que M. le duc d'Orléans, ayant disposé la reine à donner satisfaction à M. le Prince sur l'établissement des ti'ois ministres, il ne voulut pas prendre la peine de lui écrire de sa main à l'heure même , et différa d'un jour de lui en donner avis. Ainsi, au lieu que Croissy, qui lui devait porter cette dépêche, l'eût pu joindre à Anger\ille, encore incertain du parti qu'il devait prendre, et en état d'entendre un accommodement, il le trouva arrivé à Bourges , où les applaudissements des peuples et de la noblesse avaient tellement augmenté ses espérances , qu'il crut que tout le royaume allait imiter cet exemple et se déclarer pour lui.

Le voyage de Croissy étant donc devenu inutile, M. le Prince continua le sien , et arriva à Montrond , où M"* la Princesse et H™* de Longueville l'attendaient. Il y demeura un jour pour voir la place, qu'il trouva très-belle et au meilleur état du monde. Ainsi, toutes choses étant disposées à fortifier ses espérances et à flatter son nouveau dessein, il ne balança plus à faire la guerre; et ce jour-là même il dressa une ample instruction pour traiter avec le roi d'Espagne, où furent ('X>mpris ses plus particuliers et ses plus considérables amis. M. Lenet fut choisi pour cette négociation : ensuite M. le Prince donna de l'argent à monsieur son frère et à M. de Nemours pour faire leurs levées dans les provinces voisines; et, les ayant laissés à Montrond avec M*"® de Longueville, il y laissa M. de Vineuil, intendant de la justice, pour commencer de lever la taille sur le Berri et le Bourbonnais , et lui recommanda particulièrement de ménager la ville de Bourges, afin de la maintenir dans la disposition où

lendemain de Montrond avec le duc de la Rochefoucauld, chez qui il passa , et où il trouva beaucoup de noblesse dont il fut suivi, et se rendit avec assez de diligence à Bordeaux, où M"® la Princesse et M. le duc d'Enghien arrivèrent bientôt après.

Il y fut reçu de tous les corps de la ville avec beaucoup de joie ; et il est malaisé de dire si ces peuples bouillants et accoutumés à la révolte furent plus touchés de Téclat de sa naissance et de sa réputation, que de ce qu'ils le considéraient comme le plus puissant ennemi du duc d*Ëpernon. 11 trouva dans la même disposition le parlement, qui donna en sa faveur tous les arrêts qu'il put désirer.

Des commencements si favorables firent croire à M. le Prince que rien ne le pressait tant ni ne lui était si important que de prendre tous les revenus du roi à Bordeaux, et de se servir de cet argent pour faire promptement ses levées, jugeant bien que la cour marcherait à lui en diligence avec ce qu'elle aurait de troupes, pour ne lui donner pas le temps de mettre les siennes sur pied. Dans cette vue, il distribua son argent à tous ceux qui étaient engagés avec lui, et les pressa tellement d'avancer leurs levées , que cette précipitation leur fournit le prétexte d'en faire de mauvaises.

Peu de jours après son arrivée à Bordeaux, le comte de Doignon le vint trouver, et se déclara ouvertement pour son parti. Le duc de Richelieu et le maréchal de la Force firent la même chose, et le prince de Tarente, qui s'était rendu à Taillebourg, lui manda qu'il entrait aussi dans ses intérêts. M. d'Arpajon fut plus difficile : il tint encore en cette occasion la même conduite dont il avait déjà reçu des récompenses durant la prison des princes; car il demanda des conditions qu'on ne lui put accorder, et traita avec la cour quand il vit tomber les affaires de M. le Prince.

Cependant le duc de la Rochefoucauld donna avis au duc de Bouillon de ce qui s'était passé au pai'lement de Bor-

deaux , et lui manda que les conditions qu'il avait désirées étant accomplies , on attendait qu'il effecluerait ce qu'il avait promis. Le duc de Bouillon évita assez longtemps de répondre nettement, voulant tout ensemble se ménager avec la cour, qui lui faisait de grandes avances, et ne point rompre avec M. le Prince, dont il pouvait avoir besoin. Il voyait aussi que M. de Turenne, qu'il croyait inséparable de ses intérêts, lui refusait de se joindre à ceux de M. le Prince; que le prince de Tarente y était entré sans lui, et que le marquis de la Force demeurait uni avec M. de Turenne. Il jugeait encore que, n'étant pas suivi de son frère et des autres que j'ai nommés, dont il avait répondu au duc de la Rochefoucauld, sa condition et sa sûreté seraient moindres dans le parti qu'il allait prendre, et que M. le Prince n'aurait pas plus de reconnaissance pour ce que M. de Turenne et lui pourraient faire dans l'avenir, qu'il n'en avait témoigné de ce qu'ils avaient fait par le passé. Il voyait de plus qu'il faudrait faire un nouveau traité avec M. le Prince, moins avantageux que celui dont ils étaient déjà convenus. Et enfin, toutes ces raisons, jointes aux promesses de la cour, et appuyées par tout le crédit et par toute l'industrie de M"® de Bouillon, qui avait beaucoup de pouvoir sur son mari, l'empêchèrent de suivre son premier dessein, et de se déclarer pour M. le Prince. Mais, pour sortir de cet embarras, il voulut se rendre médiateur de raccommodement de M. le Prince avec la cour; et, après avoir eu sur ce sujet des conférences particulières avec la reine , il renvoya Gourville , qui lui avait été dépêché par le duc- de la Rochefoucauld, offrir à M. le Prince tout ce qu'il avait demandé pour lui et pour ses amis , avec la disposition du gouvernement de Blaye, sans exiger de lui d'autres conditions que celles que MM. Servien et de Lyonne lui avaient demandées dans le premier projet du traité qui se fit à Paris à la sortie de sa prison , et dont j'ai déjà parlé. D'ailleurs M. de Chftteauneuf faisait faire d'autres propo-

comme elles allaient à empêcher le retour du cardinal, il ne pouvait pas balancer par ses offres celles que la reine lui avait fait faire par le duc de Bouillon. Il s'engageait seulement à demeurer inséparablement uni à M. le Prince après la chute du cardinal , et à lui donner dans les affaires toute la part qu'il pouvait désirer. On lui ofirit encore, de la part de la cour, de consentir à une entrevue de lui et de H. le duc d'Orléans à Richelieu, pour y examiner ensemble les conditions d'une paix sincère, dans laquelle il semblait que la cour voulait agir de bonne foi. Mais, pour le malheur de la France et pour celui de M. le Prince , il ferma l'oreille à tant de partis avantageux, et, quelque grandes et considérables que fussent les offres de la reine , elles irritèrent M. le Prince , pai*ce qu'elles étaient faites par Fentremise du duc de Bouillon. Il s'était attendu que lui et H. de Turenne seraient d'un grand poids dans son parti, et que personne ne pouvait soutenir comme eux les posters de Bellegarde et de Stenay, outre que ces vieilles troupes, qu'il y avait laissées pour être commandées par M. de Turenne, devenaient par là inutiles , et couraient fortune de se dissiper ou d'être défaites. Il voyait encore que les mesures qu'il avait prises avec les Espagnols du côté de ses places de Champagne n'auraient aucun effet, et que ses troupes et les Espagnols mêmes n'auraient pour aucun autre chef qui pût remplir ce poste, la même confiance et la même estime qu'ils avaient pour M. de Turenne.

Toutes ces raisons touchaient sensiblemenl IL le Prince, bien qu'il essayât d'être mattre de son ressentiment. Néanmoins il répondit assez sèchement à M. de Bouillon. Il lui Uganda qu'il n'était pas temps d'écouter des propositions qu'on ne voulait pas effectuer ; qu'il se déclarât comme il l'avait promis : que M. de Turenne se rendit à la tête de ses troupes, qui avaient marché à Stenay, et qu'alors il serait en état d'entendre les offres de la cour, et de faire un

traité sûr et glorieux. II chargea Gourville de cette réponse , et de rendre compte à M. le duc d'Orléans des raisons qui lui faisaient refuser l'entrevue de Richelieu. Les principales étaient que le but de cette conférence n'était pas de faire la paix 9 mais seulement de l'empêcher de soutenir la guerre ; que dans un temps où tous les corps de l'État étaient sur le point de se déclarer contre la cour, et que les Espagnols préparaient des secours considérables d'hommes, d'argent et de vaisseaux , on le voulait engager à une négociation publique, dont le seul bruit empêcherait ses levées, et ferait changer de sentiment à tout ce qui était prêt à se joindre à son parti.

Outre ces raisons générales , il y en avait encore de particulières qui ne permettaient pas à M. le Prince de confier ses intérêts à M. le duc d'Orléans. C'était sa liaison étroite avec le coadjuteur de Paris, ennemi déclaré de M. le Prince et de son parti , et lié tout de nouveau avec la cour par l'assurance du chapeau de cardinal. Cette dernière considération faisait une peine extrême à M. le Prince, et elle fut cause aussi que les commissions dont il chargea Gourville ne se bornèrent pas seulement à ce que je viens de dire, mais qu'il lui en donna une autre plus difficile et plus périlleuse; car , voyant que le coadjuteur continuait à ne garder aucune mesure vers lui, et que par intérêt et par vanité il affectait de le traverser sans cesse en tout, il résolut de le faire enlever dans Paris, et de le faire conduire dans l'une de ses places. Quelque impossibilité qui parût en ce dessein , Gourville s'en chargea après en avoir reçu un ordre écrit , signé de M, le Prince, et il l'aurait sans doute exécuté si le coadjuteur, un soir qu'il alla à l'hdtel de Chevreuse, en fût sorti dans le même carrosse qui l'y avait mené; mais, l'ayant renvoyé avec ses gens , il ne fut plus possible de savoir certainement dans quel autre il pouvait être sorti. Ainsi l'entreprise fut retardée de quelques jours, et découverte ensuite, parce qu'il est presque impossible que ceux dont on

est obligé de se servir en de telles occasions aient assez de discrétion pour se contenter de la connaissance qu*on leur veut donner, ou assez de fidélité et de secret pour Texécuter sûrement.

Tout se disposait ainsi de tous côtés à commencer la guerre. M. de Chàteauneuf , qui était alors chef du conseil , avait fait marcher la cour à Bourges , et la présence du roi avait d'abord remis cette ville dans son obéissance. Au bruit de ces heureux commencements, M. le prince de Conti, M™* de Longueville et M. de Nemours furent obligés de partir de Montrond avec leurs troupes, pour se retirer en Guienne. Ils laissèrent le chevalier de la Rochefoucauld • à l'extrémité, et il mourut le même jour qu'ils partirent de Montrond. Il fut regretté, avec quelque justice, de ceux qui le connaissaient; car, outre qu'il avait toutes les qualités nécessaires à un homme de sa condition, il se trouvera peu de personnes de son âge qui aient donné autant de preuves que lui de conduite , de fidélité et de désintéressement dans des rencontres aussi importantes et aussi hasardeuses que celles où il s'est trouvé. Le marquis de Persan demeura pour commander dans la place. Elle était bloquée par un petit corps d'armée logé à Saint-Amand , dont Palluau était lieutenant général. La cour s'était ensuite avancée à Poitiers, et M. de Châteauneuf insistait pour la faire marcher à Angouléme. Il jugeait que la guerre civile n'ayant d'auti^e prétexte que le retour du cardinal, il fallait profiter de son absence, et qu'il suffisait, pour les intérêts de l'Etat et encore plus pour les siens particuliers, de faire durer son éloignement. Il représentait aussi avec raison que , dans la naissance des désordres, la présence du roi est un puissant moyen pour retenir les peuples; que la Guienne et le parlement de Bordeaux étaient encore mal assurés à M. le

' Charles-HHaire de la Rochefoucauld, chevalier de Malte, né le 14 juin 1628. C'était le frère de l'auteur des Mémoires.

ment ses desseins, qui ^ au contraure, s anermiraient par réloignement de la cour. Mais les conseils de M. de Ch&teauneuf étaient trop suspects au cardinal pour être suivis à Poitiers sans avoir été examinés à Cologne; et comme il fallait attendre ses ordres, leur retardement et leur diversité causèrent des irrésolutions continuelles, et tinrent la cour incertaine à Poitiers jusqu'à son retour, qui arriva bientôt après.

D'autre part, le baron de Bateville était arrivé dans la rivière de Bordeaux avec la flotte d'Espagne, composée de huit vaisseaux de guerre et de quelques brûlots. Il fortifiait Talmont, où il y avait un corps d'infanterie de quinze cents hommes. La ville de Saintes s'était rendue sans résistance. Taillebourg , qui a un pont sur la Charente , était assez bien fortifié, et, excepté Cognac, M. le Prince était maître de la rivière jusqu'à Angoulôme. Le comte de Jonzac, lieutenant du roi en Saintonge, et gouverneur particulier de Cognac, s'y était retiré, afin que cette place lui aidât à rendre sa condition meilleure dans le parti où il entrerait, ne sachant encore auquel il se devait joindre. Dans cette incertitude , il entra en commerce de lettres avec M. le Prince, et lui écrivit d'une manière qui lui donnait lieu de croire qu'il ne demandait qu'à sauver les apparences, et qu'il remettrait bientôt la ville entre ses mains, si on faisait mine de l'assiéger. Cette espérance, plutôt que l'état des forces de M. le Prince, qui étaient alors très-petites, lui fit prendre le dessein de marcher à Cognac. Il voyait de quelle importance il lui était de donner réputation à ses armes; mais il savait bien aussi que, manquant de troupes et de tout ce qui est nécessaire pour faire un siège, il n'y avait que celui-là seul où il pût prétendre de réussir : de sorte que, fondant toutes ses espérances sur le gouverneur, il fit partir le duc de la Rochefoucauld de Bordeaux, pour assembler ce qui se trouverait sur pied , qui n'était en tout que trois régiments d'in-

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fanterie et trois cents chevaux, et lui donna ordre d'aller investir Cognac, où le prince de Tarentc se devait rendre avec ce qu'il avait de troupes.

Le bruit de leur marche s*étant répandu dans le pays, on retira en diligence à Cognac tout ce qui y put être transporté de la campagne. Beaucoup de noblesse s*y retira aussi pour témoigner son zèle au service du roi , et plus apparemment encore pour garder eux-mêmes ce qu'ils y avaient fait porter. Ce nombre considérable de gentilshommes retint aisément les bourgeois, et les fit résoudre à fermer les portes de la ville, dans l'espérance d'être bientôt secourus par le comte d'Harcourt, général des troupes du roi, qui s'avançait vers eux. Mais comme ils avaient peu de confiance au comte de Jonzac, et qu'ils le soupçonnaient presque également d'être faible et d'être gagné par M. le Prince, ils l'observèrent, et lui firent connaître de telle sorte qu'il fallait nécessairement servir le roi, qu'on peut dire qu'il se résolut enfin de défendre la place, parce qu'il n'eut pas le pouvoir de la rendre. Ce fut en cela seul que la noblesse témoigna quelque vigueur : car, pour le reste , durant huit jours que ce peu de troupes de M. le Prince, sans armes, sans munitions, sans officiers, et avec encore moins de discipline, demeura devant Cognac, et quoiqu'ils fussent fatigués par des pluies continuelles qui emportèrent le pont de bateaux qu'on avait fait sur la Charente pour la communication des quartiers, jamais ceux de dedans ne se prévalurent de ces désordres, mais demeurèrent renfermés avec les bourgeois, se contentant de faire tirer de derrière les murailles. H. le Prince, étant averti que la ville était néanmoins sur le point de se rendre , partit de Bordeaux, et se rendit au camp avec le duc de Nemours. Le lendemain de son arrivée, le comte d'Harcourt, averti que le pont de bateaux était rompu, et que Nort, maréchal de camp, était retranché dans un faubourg de l'autre côté de la rivière, avec cinq cents hommes, sans qu'il pût être secouru , il marcha à lui avec deux mille

L^V \A.K^ JU llVf-

blesse. Il força Nort dans son quartier sans presque trouver de résistance, et secourut ainsi Cognac à la vue de M. le Prince , qui était logé au-dcçà de la rivière. Le comte d*Harcourt se contenta d'avoir sauvé cette place et laissa retirer M. le Prince sans le suivre.

Bien que ce succès fût de soi peu considérable , il augmenta néanmoins . les espérances du comte d'Harcourt , et donna de la réputation à ses armes. Il se crut même en état de pouvoir faire des progrès; et, sachant que le marquis d*Estissac avait remis la Rochelle à Tobéissance du ro; , excepté les tours qui ferment le port, il fit dessein d'y aller avec ses troupes, s'assurant de la bonne volonté des habitants, qui pouvaient être bien disposés, non-seulement par leur devoir , mais encore plus par la haine qu'ils portaient au comte de Doignon, leur gouverneur. Il avait fait fortifier les tours , et y tenait une garnison suisse , se défiant de tout le monde, et croyant trouver plus de fidélité parmi cette nation que dans la sienne propre. Mais l'événement lui fit bientôt voir que ses mesures étaient fausses , car la peur et l'intérêt fournirent des prétextes aux Suisses de faire encore plus que ce qu'il avait appréhendé des Français. Il est certain que l'on peut dire que cette défiance et ces soupçons du comte de Doignon furent la ruine du parti de M. le Prince , puisque sans cela il aurait marché d'abord à la Rochelle avec toutes ses troupes, pour en rétablir les anciennes fortifications, et y faire le siège de la guerre avec tous les avantages et toute la commodité qu'une telle situation lui pouvait apporter : au lieu que, pour ménager l'esprit jaloux et incertain de cet homme, il fut contraint de demeurer inutile à Tonnay-Charente , et de voir prendre la Rochelle sans oser même proposer de la secourir. Il est vrai aussi que le peu de résistance de la garnison des tours ne lui donna pas grand loisir d'en former le dessein ; car le comte

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d'Harcourt étant arrivé avec ses troupes à la Rochelle, assisté du marquis d'Estissac, pourvu nouvellement par le roi des gouvernements du comte de Doignon, trouva les habitants disposés à lui donner toute l'assistance qu'il en pouvait attendre. Cependant les tours étaient en état de l'arrêter quelque temps, si les Suisses eussent été aussi braves et aussi fidèles que le comte de Doignon l'avait cru. Mais, au lieu de répondre à ce qu'il en attendait, et après avoir seulement résisté trois jours, le comte d'Harcourt leur ayant mandé qu'il ne leur ferait point de quartier s'ils ne poignardaient le commandant nommé Besse, un tel ordre ne leur donna point d'horreur ; ils commencèrent à l'exécuter. Mais lui, croyant trouver plus de compassion près du comte d'Harcourt que parmi ses propres soldats, se jeta, tout blessé qu'il était, du haut destours dans le port, demandant la vie sans pouvoir l'obtenir; car le comte d'Harcourt fit achever de le tuer en sa présence , sans pouvoir être fléchi ni par les prières de ses officiers qui demandaient sa grâce, ni par un spectacle si pitoyable. La perte de cette place, qu'on n'avait pas seulement essayé de secourir, nuisit à la réputation des armes de M. le Prince; et on attribua au peu de confiance qu'il avait en ses troupes ce qui n'était qu'un fâcheux égard qu'il avait fallu avoir aux soupçons du comte de Doignon. n fut vivement touché de cette nouvelle; et le comte de Doignon, s'imaginaut que toutes ses autres places suivraient cet exemple , se retira à Brouage , et n'en sortit plus qu'après avoir fait son traité avec la cour, dont apparemment il a eu sujet de se repentir.

Le comte d'Harcourt , encouragé par ces bons succès , et fortifié par des troupes qui avaient joint son armée, se résolut démarcher à M. le Prince, qui était à Tonnay-Charente; mais lui , jugeant bien par le nombre et pur le peu de discipline de ses troupes , qu'il était de beaucoup inférieur à l'armée royale, il ne crut pas le devoir attendre dans ce poste, et passant la rivière la nuit sur un pont de bateaux.

Tonnay-Charente. Les troupes du roi se contentèrent d'avoir poussé et défait deux escadrons le jour précédent , et lui donnèrent tout le temps nécessaire pour faire sauter la tour de Tonnay-Charente, et se retirer de là à la Bergerie sans être poussé. Le comte d'Harcourt perdit alors une belle occasion de le combattre dans sa retraite et à demi passé; il en eut encore ce jour même une plus avantageuse dont il ne sut pas se prévaloir; car il arriva que M. le Prince se reposa entièrement sur le soin d'un maréchal de camp, à qui il avait ordonné de brûler ou de rompre le pont de bateaux, en sorte qu'il ne pût être rétabli; et sur cette assurance, il mit ses troupes dans des quartier séparés, dont quelques-uns étaient éloignés du sien d'une lieue et demie, sans craindre qu'on pût aller à lui , la rivière étant entre deux. Mais l'officier , au lieu de suivre exactement son ordre, se contenta de détacher les bateaux, et les laisser aller au cours de l'eau; de sorte que les gens du comte d'Harcourt, les ayant repris, refirent le pont dans une heure, et à l'instant même il fit passer trois cents chevaux et quelque infanterie pour garder la tête du pont. Cette nouvelle fut portée à M. le Prince à la Bergerie ; et il crut d'autant plus que le comte d'Harcourt marcherait au milieu de ses quartiers pour les tailler en pièces l'un après l'autre, qu'il jugeait que c'était le parti qu'il avait à prendre. Cela l'obligea de mander à ses troupes de quitter leurs quartiers pour revenir en diligence à la Bergerie; et à l'instant même il marcha vers Tonnay-Charente avec les ducs de Nemours et de la Rochefoucauld, ses gardes, les leurs, et ce qui se trouva d'officiers et de volontaires près de lui, pour voir le dessein des ennemis , et essayer de les amuser pour donner temps à ce qui était le plus éloigné de le venir joindre. Il trouva que l'avis qu'on lui avait donné était véritable, et que ces trois cents chevaux étaient en bataille dans la prairie qui borde la rivière; mais il vit bien que les ennemis n'avaient pas eu

le temps de l'exécuter , puisque, n'étant pas passés lorsqu'ils le pouvaient sans empêchement, il n'y avait pas d'apparence qu'ils le fissent en sa présence, et ses troupes commençant déjà de le joindre. On escarmoucha quelque temps sans perte considérable de part ni d'autre ; et l'infanterie de M. le Prince étant arrivée, il fit faire un long retranchement vis-à-vis du pont de bateaux, laissant la prairie et la rivière entre le comte d'Harcourt et lui. Les deux armées demeurèrent plus de trois semaines dans les mêmes logements sans rien entreprendre, et se contentèrent l'une et l'autre de vivre dans un pays fertile, et où toutes choses étaient en abondance. Cependant les longueurs et la conduite du duc de Bouillon firent assez juger à M. le Prince qu'il n'avait plus rien à ménager avec lui, et qu'il essayait de traiter avec la cour, pour lui et pour M. de Turenne : de sorte que, perdant également l'espérance d'engager l'un et l'autre dans son parti , il s'emporta contre eux avec une pareille aigreur, quoique leurs engagements eussent été différents; car il est vrai que le duc de Bouillon était convenu avec le duc de la Rochefoucauld, et ensuite avec M. Lenet, de toutes les conditions que j'ai dites, et qu'il crut s'en pouvoir dégager par les raisons dont j'ai parlé. M. de Turenne, au contraire, qui s'était entièrement séparé des intérêts de M. le Prince, dès qu'il fut sorti de prison, ignorait même, à ce qu'il a dit depuis , les traités et les engagements du duc de Bouillon, son frère.

[16S2.] M. le Prince, se voyant donc dans la nécessité d'envoyer promptement un chef pour soutenir le poste qu'il avait destiné à M. de Turenne, jeta les yeux sur le duc de Nemours, dont la naissance et les agréables qualités de la personne, jointes à une extrême valeur , pouvaient suppléer en quelque sorte à la capacité de M. de Turenne. M. de Nemours partit avec toute la diligence possible pour aller en Flandre par mer ; mais , n'ayant pu en supporter les incommodités , il fut

à cause des troupes qui ramenaient le cardinal en France. M. le Prince renvoya aussi le duc de la Kochefoucauld à Bordeaux pour disposer M. de Conti à s'en aller à Agen affermir les esprits des peuples, qui commençaient à changer de sentiment sur les nouveaux progrès des armes du roi. 11 le chargea aussi de proposer au parlement de Bordeaux de consentir que le baron de Bateville et les Espagnols fussent mis en possession de la ville et du château de Bourg, qu'ils offraient de fortifier.

Durant ces choses, Fontrailles vint trouver M. le Prince de la part de M. le duc d'Orléans, pour voir l'état de ses aliaires, et pour l'informer aussi que le parlement de Paris était sur le point de se joindre à. M. le duc d'Orléans pour chercher toutes sortes de voies afin d'empéclier le retour du cardinal Mazarin , et que M. le duc d'Orléans se disposait à agir de concert avec M. le Prince dans ce même dessein. Fontrailles lui proposa aussi une réconciliation avec le coadjuteur, et lui témoigna que M. le duc d'Orléans la désirait ardemment. M. le Prince ne répondit rien de positif à cet article, soit qu'il ne crût pas pouvoir prendre des mesures certaines avec le coadjutcur, ou soit qu'il crût que celles qu'il prendrait ne seraient pas approuvées de M™* de Longueville et du duc de la Rochefoucauld , à qui il était engagé de ne se réconcilier point avec le coadjutcur sans leur participation et leur consentement. Il promit néanmoins à Fontrailles de suivre le sentiment de M. le duc d'Orléans, quand les choses seraient plus avancées, et lorsque cette réconciliation pourrait être utile au bien commun du parti.

En ce même temps, le comte de Marchin joignit M. le Prince à la Bergerie, et lui amena mille hommes de pied et trois cents chevaux des meilleures troupes de l'armée de Catalogne qu'il commandait. Beaucoup de gens ont blâmé cette action, comme si c'eût été une trahison; jx^ur moi, je n'entreprendrai point ni de la condamner ni de la défendre.

Je dirai seulement, pour la vérité » que M. de Marchin s*étaiit attaché depuis longtemps à M. le Prince, il avait reçu de lui le gouvernement de Bellegarde, qui était une de ses places, et qu'ensuite , non-seulement il avait été maintenu dans le service, mais qu'il avait même, par son crédit, eu la charge de vice-roi de Catalogne et le gouvernement de Tortose, où il servit le roi avec beaucoup de fidélité et de bonheur. Cependant M. le Prince ayant été arrêté prisonnier, on fit arrêter aussi M. de Marchin, sans qu'il fût chargé d'autre crime que d'être sa créature. On donna même son gouvernement de Tortose à Launay-Gringuenière, qui le laissa perdre bientôt après. La prison de M. de Marchin dura autant que celle de M. le Prince, et, lorsqu'il en fut sorti, il demeura sans charge et sans emplpi. Depuis, les afiaires de Catalogne dépérissant, et la cour étant incertaine du choix qu'elle ferait ^ d'un homme capable de les soutenir j le comte de Marchin fut proposé une seconde fois par M. le Prince ; et le duc de la Rochefoucauld en fit l'ouverture, de sa part, à M. le Tellîer, sans que Marchin lit aucune diligence de son chef. Il ne lui fut pas possible de retarder son voyage de .Catalogne ni d'attendre Tévéneinent des choses douteuses qui se passaient alors à la cour, et qui devaient plus probablement se terminer par un accommodement que par une guerre civile ; de sorte qu'il partit pour son nouvel emploi, le devant tout entier à M. le Prince, et étant encore plus étroitement lié à ses intérêts par le gouvernement de Stenay, qu'il lui avait donné nouvellement après la mort de la Moussaie. Ainsi l'on peut dire que l'action du comte de Marchin peut avoir deux faces bien différentes. Ceux qui le regarderont comme abandonnant et exposant une province que le roi lui avait confiée, le trouveront infidèle ; ceux qui le considéreront comme courant à ses pressantes et presque indispensables obligations, le trouveront un honnête homme. Peu de gens de bon sens oseront dire qu'il est coupable, peu de gens de bon sens oseront le déclarer innocent; et eniin ceux qui lui sont con-

plaindre , les uns d*une faute qu'il a faite par une inévitable nécessité , les autres de ce qu'il a dégagé ses devoirs par une faute.

La cour, comme je l'ai dit, était alors à Poitiers, et M. de Châteauneuf occupait, en apparence, la première place dans les affaires, bien que le cardinal en fût en effet toujours le maître.

Néanmoins la manière d'agir de ce ministre, ferme, décisive, familière, et directement opposée à celle du cardinal , commençait à faire approuver son ministère , et gagner même quelque créance dans l'esprit de la reine. Le cardinal était trop bien averti pour lui laisser prendre de profondes racines; et il y a grande apparence qu'il jugea que son retour était le seul remède au mal qu'il appréhendait pour son particulier, puisque dans tout le reste il s'accordait mal aux intérêts de l'Ëtat , et qu'en effet il acheva de fournir de prétexte à M. le duc d'Orléans et au parlement de Paris de se déclarer contre la cour.

Le maréchal d'Hocquincourt eut ordre d'aller recevoir le cardinal Mazarin sur la frontière du Luxembourg avec deux mille chevaux, et de l'escorter jusqu'où serait le roi. Il traversa le royaume sans trouver d'empêchement, et arriva à Poitiers aussi maître de la cour qu'il l'avait jamais été. On aflecta de donner peu de part de ce retour à M. de Châteauneuf , sans toutefois rien changer aux apparences dans tout le reste, ni lui donner de marque particulière de défaveur : le cardinal même lui fit quelques avances. Mais lui, craignant de se commettre, et jugeant bien qu'il ne pouvait être ni sûr ni honnête, à un homme de son âge et de son expérience, de demeurer dans les affaires sous son ennemi, et qu'il serait sans cesse exposé à tout ce qu'il lui voudrait faire souffrir de dégoût et de disgrâce , il prit prétexte de se retirer sur ce que la résolution ayant été prise par son avis de faire marcher le roi à Angoulême , on avait changé ce

dessein sans le lui communiquer, et résolu en même temps d'aller faire le siège d'Angers, bien qu'il fût d'un sentiment contraire. Ainsi , ayant pris congé du roi , il se retira à Tours.

La cour partit bientôt après pour aller à Angers, où le duc de Rohan avait fait soulever le peuple; et cette ville et la province s'étaient déclarées pour M. le Prince, dans le même temps que M. le duc d'Orléans et le parlement de Paris se joignirent à lui contre les intérêts de la cour. Il semblait que toute la France était en suspens pour attendre l'événement de ce siège, qui pouvait avoir de grandes suites, si sa défense eût été assez vigoureuse ou assez longue pour arrêter le roi. Car, outre que M. le Prince eût pu s'assurer des meilleures places des provinces voisines , il est certain que l'exemple de M. le duc d'Orléans et du parlement aurait été suivi par les plus considérables corps du royaume; et si la cour eût été contrainte de lever ce siège, on peut dire qu'elle se serait trouvée dans de grandes extrémités, et que la personne du roi eût été bien exposée, si ce mauvais succès fût arrivé dans le temps que le duc de Nemours entra en France avec l'armée de Flandre et les vieilles troupes de M. le Prince sans trouver de résistance.

Cette armée passa la Seine à Mantes; le duc de Beaufort, avec les troupes de M. le duc d'Orléans , se joignit au duc de Nemours, et tous deux ensemble marchèrent, avec un corps de sept mille hommes de pied et trois mille chevaux, vers la rivière de Loire, où ils étaient assurés des villes de Blois et d'Orléans ; mais, soit que, par la division des bourgeois, Angers ne fût pas en état de se défendre, ou que le duc de Rohan ne voulût pas hasarder sa vie et sa fortune sur la foi chancelante d'un peuple étonné, il remit la place entre les mains du roi sans beaucoup de résistance, et eut permission de se retirer à Paris auprès de M. le duc d'Orléans.

Lçs choses étaient en ces termes, lorsque M. le Prince

demeuré plus de trois semaines sans que le comte d'Harcourt, qui était de l'autre côté de la rivière à Tonnay-Charente, et maître du pont de bateaux , entreprît rien contre lui. Néanmoins, comme il était de beaucoup inférieur à l'armée du roi, en nombre et en bonté de troupes, il voulut éviter les occasions d*être contraint de venir à un combat si inégal. De sorte qu'il alla à Romette, éloigné de trois lieues des troupes du roi, afin d'avoir plus de temps pour prendre son parti , si elles marchaient à lui : il y demeura quelque temps, et dans des quartiers près de là, sans qu*il se passât rien de considérable. Mais, voyant que, bien loin de faire des progrès dans le pays où il était, il ne se trouvait pas seulement en état d'y demeurer en présence du comte d'Harcourt, il tourna ses pensées à conserver la Guienne et à fortifier les villes qui tenaient son parti. Il résolut donc d'y marcher avec son armée, et crut pouvoir maintenir quelque temps la Saintonge, en laissant, d'un côté, le comte de Doignon dans ses places , les Espagnols à Talmont et le prince de Tarente dans Saintes et Taillebourg, pour les pourvoir et pour en hâter les fortifications. Ayant ainsi donné ses ordres, il fit marcher son infanterie et ses bagages à Talmont, pour aller par mer à Bordeaux; et, après avoir fait la première journée une fort grande traite avec toute sa cavalerie, il s'arrêta la seconde à Saint-Andras, â cinq lieues de Bordeaux, croyant être hors de la portée des ennemis. Mais le comte d'Harcourt, qui l'avait suivi avec une diligence extrême, arriva à la vue de son quartier lorsqu'il y songeait le moins, et l'aurait forcé sans doute si les premières troupes eussent entré dedans sans marchander; mais elles se mirent en bataille vis-à-vis de Saint- Andras, pendant que d'autres attaquèrent le quartier de Baithazar, qui les repoussa avec vigueur, et vint joindre M. le Prince, qui était monté à cheval au premier bruit. Ils furent quelque temps en présence; mais la nuit étant ôb-

scure, il n'y eut point de combat^ et M. le Prince se retira sans rien perdre, étant plus redevable de son salut à la trop grande précaution de ses ennemis qu*à la sienne propre.

Le comte d'Harcourt ne le suivit pas plus avant , et H. le Prince, continuant le dessein qu'il avait d'aller à Bergerac et de le faire fortifier, passa à Liboume, dont le comte de More était gouverneur. Il lui laissa ses ordres pour y continuer quelques dehors. Le maréchal de la Force arriva en même temps que lui à Bergerac, avec le marquis de Castelnau, son fils, qui commandait dans la place ; et le duc de la Rochefoucauld, qui était venu de la haute Guienne avec M. le prince de Conti, s'y rendit aussi.

Ce fut en ce même temps que commencèrent à paraître à Bordeaux les factions et les partialités qui ont ruiné le parti de H. le Prince en Guienne, divisé sa maison, séparé de ses intérêts ses plus proches, et l'ont enfin réduit à, chercher parmi les Espagnols une retraite dont il les paie tous les jours par tant de grandes actions qui leur ont plus d'une fois sauvé la Flandre ^ Je me réserve de dire, en son lieu, le plus brièvement que je pourrai , les causes d'un si grand changement lorsque j'en rapporterai les effets, et je passerai maintenant au récit de ce que M. le Prince fit durant cet intervalle.

Son principal soin était de réparer promptement les places de Guienne, mais il s'attachait particulièrement à mettre Bergerac en état de se défendre. Il y employa quelques jours avec beaucoup d'application, pendant lesquels il apprit que ses affaires dépérissaient en Saintonge; que le comte de Doignon était renfermé dans ses places, n'osant en sortir par ses défiances ordinaires ; que le prince de Tarente avait reçu quelque désavantage dans un combat qui s'était donné auprès

' L'auteur écrivait évidemment cette partie de ses Mémoires au temps où le prince de Condé commandait les années espagnoles , de 1653 à 1659.

grand siège par les travaux qu on y avait faits et par une garnison de ses meilleures troupes , s'était rendue sans faire de résistance considérable, et que Taillebourg, qui était assiégé, était près de suivre l'exemple de Saintes. M. le Prince fut encore informé que le marquis de Saint-Luc assemblait un corps pour s'opposer à celui de M. le prince de Conti, qui avait pris Caudecoste et quelque autre petite ville peu importante. Cette dernière nouvelle était la seule où il pouvait apporter quelque remède; mais comme il savait que le marquis de Saint-Luc était encore éloigné de M. le prince de Conti, il crut ne devoir pas passer dans la haute Guienne sans être informé plus particulièrement de Tétat des affaires de Bordeaux; et, pour cet effet, il manda à M"* la Princesse et à M"® de Longueville de se rendre à Liboume, où il arriva en même temps qu'elles. Il y demeura un jour seulement, et y donna les ordres qui dépendaient de lui pour empêcher le progrès du mal que la division commençait de faire naître dans son parti et dans sa famille.

Il partit ensuite avec le duc de la Rochefoucauld pour aller joindre le prince de Conti, qui était avec ses troupes en un lieu nommé Staffort, à quatre lieues au-dessus d'Agen. Mais ayant appris, près de Liboume, par un courrier, que le marquis de Saint-Luc marchait vers Staffort, il crut que sa présence serait d'un grand secours, et fit toute la diligence possible pour joindre M. le prince de Conti , avant que l'un ou l'autre eût rien entrepris. En effet , étant arrivé à Staffort, il trouva que M. le prince de Conti rassemblait ses quartiers, dans la créance que le marquis de Saint-Luc le devait combattre. Il sut de plus qu'il était à Miradoux avec les régiments de Champagne et de Lorraine, et que sa cavalerie était logée séparément dans des fermes et dans des villages proches. Alors, prenant son parti avec sa diligence accoutumée, il résolut de marcher toute la nuit pour enlever

execuier ce aessem, ii prit ceue qui se trouva a dUttort, où il laissa monsieur son frère, avec ordre de le suivre dès que le reste de ses troupes serait arrivé. Il partit à l'heure même avec le duc de la Rochefoucauld; et, bien que le chemin fût long et mauvais , il arriva devant le jour à un pont où les ennemis avaient un corps de garde de douze ou quinze maîtres. 11 les fit pousser d'abord; ceux qui se sauvèrent donnèrent Talarme à toutes leurs troupes et les firent monter à cheval. Quelques escadrons iirent ferme près de Miradoux; mais il les chargea et les rompit sans beaucoup de peine. Il y eut six régiments de défaits. On prit beaucoup d'équipages et de prisonniers, et le reste se retira à Miradoux. Cette petite ville est située sur la hauteur d'une montagne dont elle n'occupe que la moitié; elle n'a pour toutes fortifications qu'un méchant fossé et une simple muraille, où les maisons sont attachées. Dès que le jour fut venu, le marquis de Saint-Luc mit toutes ses troupes en bataille dans l'esplanade qui est devant la porte de la ville ; M. le Prince attendit, au bas de la montagne, celles que M. le prince de Conti lui amenait : elles arrivèrent' bientôt après; mais, comme la montée est assez droite et fort longue, et que les terres y sont grasses en hiver, et divisées par des fossés et par des haies, M. le Prince vit bien qu'il ne pouvait aller en bataille aux ennemis sans se mettre en désordre , et sans se rompre lui-même avant que d'être arrivé à eux. Ainsi il se contenta de faire avancer son infanterie, et de chasser avec beaucoup de feu les ennemis de quelques postes qu'ils avaient occupés. Il y eut aussi deux ou trois escadrons qui combattirent, et toute la journée se passa en de continuelles escarmouches, sans que le marquis de Saint-Luc quittât la hauteur, et sans que M. le Prince entreprît de l'aller attaquer en un lieu si avantageux, n'ayant point de canon et n'en pouvant avoir que le lendemain. Il donna ses ordres pour en faire venir deux pièces ; et cependant , jugeant bien

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1 avantage qu ii avait remporte sur eux, ii aonna la iioerte a quelques prisonniers , pour en porter la nouvelle au marquis de Saint-Luc. Elle fit l'effet qu'il avait désiré; car les soldats eu prirent répouvante , et elle mit une si grande consternation parmi les officiers , qu'à peine attendirent-ils la nuit pour cacher leur retraite et se sauver à Leitoure. M. le Prince, qui l'avait prévu, mit des corps de garde si près des ennemis, qu'il fut averti dans le moment qu'ils marchèrent; et on peut dire que son extrême diligence l'empêcha de les défaire entièrement; car, sans attendre que l'infanterie fût engagée dans le chemin, où rien n'aurait pu l'empêcher d'être taillée en pièces, il la chargea sur le bord du fossé de Miradoux, et, entrant l'épée à la main dans les bataillons de Champagne et de Lorraine, il les renversa dans le fossé, demandant quartier et jetant leurs armes ; mais, comme on ne pouvait aller à cheval à eux, ils eurent la facilité de rentrer dans Miradoux, moins pour défendre la place que pour sauver leur vie. M. le prince de Conti combattit toujours auprès de monsieur son fi*ère, qui suivit le marquis de Saint-Luc et le reste des fuyards jusqu'auprès de Leitoure, et revint investir Miradoux, où Morins, maréchal de camp, et Couvonges, mestre-de-camp de Lorraine, étaient entrés avec plusieurs officiers. M. le Prince les fit sommer, croyant que des gens battus, qui étaient sans munitions de guerre et sans vivres, n'entreprendraient pas de défendre une si méchante place. En effet, ils offrirent de la rendre et d'aller joindre le marquis de Saint-Luc. Mais M. le Prince, qui ne voulait pas laisser sauver de si bonne infanterie, et qui comptait pour rien d'être maître d'un lieu de nulle considération, s'attacha à les vouloir prendre prisonniers de guerre, ou ù les obliger de ne servir de six mois. Ces conditions leur parurent si rudes, qu'ils aimèrent mieux se défendre, et réparer en quelque sorte la honte du jour précédent, que de l'augmenter par ime telle capitulation. Ils

trouvèrent que les habitants avaient des vivres, et, jugeant bien que H. le Prince n'était pas en état de faire des lignes, ils crurent qu'on pourrait aisément leur faire porter de la poudre, de la mèche et du plomb. En effet, le mai*quis de Saint-Luc y en lit entrer la nuit suivante , et continua toujours de les rafraîchir des choses les plus nécessaires, tant que le siège dura, quelque soin qu'on pût prendre pour l'empêcher. Cependant M. le Priiice renvoya monsieur son frère à Bordeaux , et connut bientôt qu'il eût mieux fait de recevoir Miradoux aux conditions qu'on lui avait offertes , que de s'engager à un siège, manquant, comme il faisait, de toutes choses, et n'étant pas même assuré d'avoir du canon. Néanmoins, comme on est souvent obligé à continuer de sang-froid ce qu'on a commencé en colère, il voulut soutenir son dessein jusqu'au bout, croyant étonner ses ennemis, et qu'il en ferait un exemple. 11 tira donc d'Agen deux pièces, l'une de dix-huit livres, et l'autre de douze, avec un très-petit nombre de boulets de calibre; mais il crut qu'il y en aurait assez pour faire brèche et les emporter d'assaut avant que le comte d'Harcourt, qui marchait à lui, pût être arrivé.

En effet, on prit des maisons assez près de la porte, où on mit les deux pièces en batterie. Elles firent d'abord beaucoup d'effet dans la muraille, mais les boulets manquèrent aussi bientôt; de sorte qu'on était contraint de donner de l'argent à des soldats pour aller chercher dans le fossé les boulets qu'on avait tirés. Les assiégés se défendaient assez bien pour le peu de munitions qu'ils avaient, et ils firent deux sorties avec beaucoup de vigueur. Enfin, la brèche commençait de paraître raisonnable, et la muraille étant tombée avec des maisons qui y tenaient avait fait une fort grande ouverture.

Mais tout ce débris servit d'un nouveau retranchement aux assiégés, car le toit de la maison où se fit la brèche étant tombé dans la cave, ils y mirent le feu et se rotran-

devint un fossé qui ne se pouvait passer. Cet obstacle retint M. le Prince ;. il ne voulut pas hasarder une attaque qui aurait sans doute rebuté ses troupes et augmenté le courage des ennemis. Il résolut de faire battre un autre endroit où les maisons n'avaient point de caves ; et il y avait un jour que Ton commençait d'y tirer, lorsqu'il reçut avis que le comte d'Harcourt marchait à lui et qu'il arriverait le lendemain à Miradoux. Leurs forces étaient trop inégales pour hasarder un combat. Ainsi il résolut de lever le siège et de se retirer à Staflfort , où il arriva sans avoir été suivi de ses ennemis.

Cette ville n'est ni plus grande ni meilleure que Miradoux ; mais comme le comte d'Harcourt était au-delà de la Garonne , et qu'il ne la pouvait passer qu'à un lieu nommé Auvillars, M. le Prince, ayant l'autre côté du pays libre, sépara ses quartiers, dans la créance d'en mettre quelques-uns près d'Auvillars , et de commander qu'on détachât continuellement des partis de ce côté-là pour être averti de tout ce que les ennemis voudraient entreprendre; mais il ne prévit pas que de nouvelles troupes et de méchants officiers exécutent d'ordinaire ce qui leur est commandé d'une manière bien différente de ce qu'ont accoutumé de faire des gens éprouvés et aguerris ; et cet ordre , qui aurait suffi pour mettre un camp en sûreté , pensa exposer M. le Prince à la honte d'être surpris et défait. Car , de tous les partis commandés , pas un ne suivit son ordre; et au lieu d'apprendre des nouvelles du comte d'Harcourt, ils allèrent piller les villages voisins. Ainsi il passa la rivière, marcha en bataille au milieu des quartiers de M. le Prince , et anûva à un quart de lieue de lui, sans que personne en prit l'alarme ni lui en vînt donner avis. Enfin , des gens poussés lui ayant apporté cette nouvelle avec le trouble ordinaire en semblables occasions, il monta à cheval suivi du duc de la Rochefoucauld , du comte de Marchin et du marquis de Montespan, pour voir le des-

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sein des ennemis; mais il n'eut pas fait cinq cents pas qu*il vit leurs escadrons qui se détachaient pour aller attaquer ses quartiers, et même des gens s'ébranlèrent pour le pousser. Dans cette extrémité , il n'eut point d'autre parti à prendre que d'envoyer faire monter à cheval ses quartiers les plus éloignés, et de revenir joindre ce qu'il avait d'infanterie sous Staifort, qu'il fit marcher à Boûé pour y passer la Garonne en bateau et se retirer à Agen. Il envoya tous les bagages au port Sainte-Harie , et laissa un capitaine à Staffort, et soixante mousquetaires avec une pièce de douze livres qu'il ne put emmener. Le comte d'Harcourt ne se servit pas mieux de cet avantage qu'il avait fait de ceux qu'il pouvait avoir à Tonnay-Charente et à Saint-Andras; car, au lieu de suivi'e M. le Prince et de le charger dans le désordre d'une retraite sans cavalerie , et contraint de passer la Garonne pour se mettre à couvert, il s'arrêta pour investir le quartier le plus proche de Staffort, nommé le Pergan, où étaient logés trois ou quatre cents chevaux des gardes de M. le Prince et des généraux. Ainsi , il lui donna douze ou treize heures, dont il passa la plus grande partie à Boûé, à faire passer la rivière à ses troupes, avec un désordre et des difficultés incroyables, et toujours en état d'être taillées en pièces, si on l'eût attaqué.

Quelque temps après que H. le Prince fut arrivé à Agen avec toute son infanterie , on vit paraître quelques escadrons de l'autre côté de la rivière, qui s'étaient avancés pour preudi*e des bagages qui étaient près de passer l'eau. Mais ils furent repoussés avec vigueur par soixante maîtres du régiment de Montespan , qui donnèrent tout le temps nécessaire à des bateaux chargés de mousquetaires d'arriver et de faire retirer les ennemis. Ce jour même , M. le Prince sut que sa cavalerie était arrivée à Sainte-Marie sans avoir combattu ni rien perdu de son équipage , et que ses gardes se défendaient encore dans le Pergan, sans qu'il y eût toutefois apparence de les pouvoir secourir. En effet, ils se rendirent

prisonniers de guerre le lendemain , et ce fut tout l'avantage que tira le comte d'Harcourt d'une occasion où sa fortune et la négligence des troupes de M. le Prince lui avaient offert une entière victoire. Ces mauvais succès furent bientôt suivis de la sédition d'Âgen, et obligèrent M. le Prince de tourner ses principales espérances du côté de Paris , et d'y porter la guerre , comme on le verra dans la suite.

M. le Prince ayant donc été contraint de se retirer à Agen , il trouva que les cabales et les divisions de la ville lui faisaient assez connaître qu'elle ne demeurerait dans son parti qu'autant qu'elle y serait retenue par sa présence ou par une forte garnison ; ce fut pour s'en assurer par ce dernier moyen qu'il se résolut d'y faire entrer le régiment d'infanterie de Conti, et de le rendre maître d'une porte de la ville, pour ôter au peuple la liberté de refuser la garnison. Mais comme ce dessein ne fut pas secret, il fut bientôt répandu dans la ville. Â l'heure même les bourgeois prirent les armes et firent des barricades. M. le Prince en étant averti , monta à cheval pour empêcher la sédition par sa présence, et pour demeurer maître de la porte de Grave jusqu'à ce q/âe le régiment de Conti s'en fût emparé; mais l'arrivée des troupes augmenta le désordre au lieu de l'apaiser. Elles entrèrent, et firent halte dans la première rue; et bien que M. le Prince et M. le prince de Conti , et tous les officiers généraux dé l'armée, voulussent apaiser le désordre, ils ne purent empêcher que toutes les rues ne fussent barricadées en un instant. Le peuple néanmoins conserva toujours du respect pour M. le Prince et pour les officiers généraux; mais la rumeur augmentait dans tous les lieux où ils n'étaient point : les choses ne pouvaient plus demeurer en cet état. Les troupes, comme je l'ai dit, tenaient la porte de Grave et la moitié de la rue qui y aboutit. Le peuple était sous les armes, toutes les rues barricadées et des corps de garde partout. La nuit approchait, qui eût augmenté le désordre, et H. le Prince se voyait réduit à

sortir honteusement de la ville, ou à la faire piller ou brûler : lun ou l'autre de ces partis ruinait également le sien; car s'il quittait Âgcn, les troupes du roi y allaient être reçues, et s'il le brûlait, ce traitement soulevait contre lui toute la province, dont les plus considérables villes tenaient encore son parti. Ces raisons le portèrent à désirer de trouver quelque accommodement qui sauvât son autorité en apparence, et qui lui servît de prétexte de pardonner au peuple. Le duc de la Rochefoucauld parla aux principaux bourgeois , et les disposa d'aller à l'hôtel de ville pour députer quelqu'un d'entre eux vers M. le Prince pour lui demander pardon , et le supplier de venir à l'assemblée leur prescrire les moyens de lui conserver Agen dans la soumission et la fidélité qu'ils lui avaient jurées. M. le Prince y alla , et leur dit que son intention avait toujours été de leur laisser la liberté tout entière, et que les troupes n'étaient entrées que pour soulager les bourgeois dans la ville; mais que puisqu'ils ne le désiraient pas, il consentait de les faire sortir , pourvu que la ville fit un régiment d'infanterie à ses dépens, dont il nommerait les officiers. On accepta facilement ces conditions : on défit les barricades, les troupes sortirent, et la ville fut tranquille et soumise en apparence comme avant la sédition. Quoique M. le Prince ne pût se fier à une obéissance si suspecte, il fit néanmoins quelque séjour à Âgen pour remettre la ville en son état ordinaire. En ce même temps, il reçut des nouvelles que l'armée de Flandre i commandée par le duc de Nemours , et les troupes de M. le duc d'Orléans, commandées par le duc de Beaufort, s'étaient jointes et marchaient vers la rivière de Loire, n eut la joie de voir, au milieu de la France, une armée d'Espagne qu'il avait si longtemps attendue, et qui pouvait secourir Montrond, ou venir le joindre en Guienne. Hais cette joie fut mêlée d'incpiiétude; il sut que la division et l'aigreur des ducs de Nemours et de Beaufort étaient venues à une extrémité très-dangereuse. Ils ne pouvaient compatir

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ensemble, et leurs forces séparées n'étaient pas suffisantes pour tenir la campagne devant l'armée du roi , commandée par M. de Turenne et le maréchal d'Hocquincourt, fortifiée des troupes que le cardinal avait amenées d'Allemagne, et encore du voisinage de la cour.

Les ordres que M. le Prince avait donnés au duc de Nemours, étaient de passer la rivière de Loire pour secourir Montrond, et de marcher aussitôt vers la Guienne; et le duc de Beaufort en recevait de tout contraires de M. le duc d'Orléans, qui ne pouvait consentir que l'armée s'éloignât de Paris, et appréhendait que les peuples ou le parlement ne changeassent de sentiment lorsqu'ils verraient l'armée de M. le duc de Nemours passer en Guienne et celle du roi demeurer dans leur voisinage. Le coadjuteur de Paris, qui avait alors plus de part que nul autre à la confiance de M. le duc d'Orléans , appuyait ce conseil et augmentait encore ses craintes et ses irrésolutions. Cet avis de retenir l'armée au-deçà de la rivière de Loire, la rendait non-seument inutile à M. le Prince, de qui le coadjuteur était ennemi déclaré , mais le rendait lui-même plus considérable à la cour , en y faisant voir qu'étant maître de la conduite de Monsieur, il pouvait avancer ou retarder le progrès de l'armée, et il avançait, par ce moyen, son dessein d'obtenir le chapeau de cardinal.

D'autre côté, M. de Chavigny écrivit plusieurs fois à M. le Prince pour le presser de quitter la Guienne. 11 lui représentait le besoin que l'armée avait de sa présence; que se détruisant, toutes ses ressources étaient perdues, et que, faisant des progrès dans le royaume à la vue du roi , il rétablirait en un moment, non-seulement la Guienne, mais tout le reste de son parti.

Ce n'étaient pas là les seules raisons de M. de Chavigny; il avait des desseins bien plus relevés : il prétendait gouverner Monsieur en lui faisant connaître qu'il gouvernait H. le Prince, et s'assurait aussi de se rendre maître de la

conduite de M. le Prince , en lui faisant voir qu'il Tétait de celle de Monsieur. Ses projets ne s'arrêtaient pas encore là- Dès le commencement de la guerre , il avait pris des mesures pour être négociateur de la paix des princes, et s'était uni avec le duc de Rohan , croyant qu'il lui pouvait être également utile vers Monsieur et vers M. le Prince. Il croyait aussi avoir pris toutes les précautions nécessaires vers le cardinal, par le moyen de M. de Fabert, gouverneur de Sedan; et comme il ne mettait point de bornes à son ambition et à ses espérances, il ne douta point qu'en faisant la paix particulière , il ne fût choisi pour aller avec le cardinal conclure la paix générale. Il crut aussi qu'en se servant de la considération que M. le Prince lui pouvait donner parmi les Espagnols, il aurait tout le mérite des bons succès , et que le cardinal , au contraire , serait chargé de la honte et du blâme des mauvais événements; et qu'ainsi il rentrerait dans les affaires, ou avec la gloire d'avoir fait la paix , ou avec l'avantage d'avoir fait connaître que le cardinal l'aurait rompue.

M. le Prince se laissa persuader facilement à ce voyage par les raisons que lui avait écrites M. de Chavigny; mais le principal motif qui Ty porta fut l'impatience de quitter la Guienne dans un temps où le petit nombre et la faiblesse de ses troupes l'obligeaient sans cesse à lâcher le pied devant le comte d'Harcourt. En effet, la guerre se soutenait alors dans la Guienne par la seule vigilance et la réputation de M. le Prince; et le comte d'Harcourt avait déjà rétabli, par sa conduite et par sa fortune, tout le désavantage que la défaite du marquis de Saint-Luc à Miradoux avait apporté aux armes du roi. Le siège de Miradoux était levé; les gardes de M. le Prince et trois ou quatre cents chevaux avaient été pris dans leurs quartiers au Pergan; et M. le Prince lui-même, avec le reste de ses troupes, avait été contraint de quitter Staffort, de repasser la Garcmne à Boûé, ^t de se retirer à Âgen, conoune j'ai dit. Ce fut en ce lieu-

là qu'il communiqua le dessein du voyage de Paris au duc de la Rochefoucauld et au comte de Marchin. L'un et l'autre lui représentèrent également ce qu'il y avait sujet d'en craindre et d'en espérer : pas un ne lui voulut donner de conseil, mais tous deux lui demandèrent instamment de le suivre. Il choisit le duc de la Rochefoucauld pour l'accompagner, et laissa le comte de Marchin auprès du prince de CoDti, se reposant entièrement sur lui du soin de maintenir son parti en Guienne, et de conserver Bordeaux parmi les divisions qu'on avait fomentées dans tous les ordres de la ville, où les affaires étaient en l'état que je vais dire.

Le peuple y était divisé en deux cabales. Les riches bourgeois en composaient une dont les sentiments étaient de maintenir l'autorité de leurs magistrats, de se rendre si puissants et si nécessaires que M. le Prince les considérât comme ceux qui pouvaient le plus contribuer à sa conservation. L'autre cabale était formée par les moins riches et les plus séditieux, qui, s'étant assemblés plusieurs fois par hasard en un lieu proche le château du Ha , nommé VOrmée^ en retinrent depuis ce nom.

Le parlement, de son côté, n'était pas moins partagé que le peuple. Ceux de ce corps qui étaient contre la cour, s'étaient aussi divisés en deux factions : l'une s'appelait la grande Fronde, et l'autre la petite Fronde; et bien que toutes deux s'accordassent à favoriser les intérêts de M. le Prince, chacune cherchait avec ardeur de s'établir près de lui à l'exclusion de Tautre. Au commencement, l'Ormée avait été unie avec l'une et l'autre Fronde, et s'en était plusieurs fois séparée , selon les divers intérêts qui ont accoutumé de faire agir les gens de cette sorte, lorsque H. le prince de Conti et M"*« de Longueville, s'étant mallieureusement divisés, augmentèrent à un tel point le crédit et l'insolence de cette faction pour se l'attacher, qu'ils avancèrent la perte de leur parti eu désespérant le parlement et la meilleure partie du peuple , et en donnant lieu à plusieurs conjura-

enfin soustrait Bordeaux au parti de M. le Prince.

Je ne parlerai qu*en passant des sujets qui ont causé tant de désordres, et dirai seulement, sans entrer dans le particulier de beaucoup de choses qui ne se peuvent écrire , que M. le prince de Conti s'étant laissé persuader par ses gens, gagnés par le cardinal Mazarin, à rompre avec éclat avec M™*' de Longueville sur des prétextes que la bienséance et l'intérêt du sang lui devaient faire cacher, ils fomentèrent en haine Tun de l'autre la fureur de TOrmée, et sacrifièrent en tant de rencontres les plus grands avantages du parti à leurs passions et à leur aigreur particulière , qu*au lieu d'établir leur autorité, et de se rendre par là nécessaires à M. le Prince , comme chacun d'eux en avait le dessein , ils donnèrent cours aux désordres et aux séditions du peuple qui furent si près de les envelopper, et qui les réduisirent enfin à la nécessité d'abandonner M. le Prince et de recevoir toutes les conditions que le cardinal voulut leur imposer.

Le duc de la Rochefoucauld , qui était persuadé par plusieurs expériences que leur commune grandeur dépendait de leur union , s'était trouvé plus en état que personne de la maintenir entre eux depuis la guerre de Paris; mais alors M™* de Longueville crut mieux trouver ses avantages en changeant ce plan, et il arriva néanmoins que les moyens dont elle se servit pour en venir à bout, la brouillèrent avec messieurs ses frères.

M. le prince de Conti était porté à la paix, par l'ennui et par la lassitude qu'il avait d'une guerre où il ne s'était engagé que pour plaire à madame sa sœur, et dont il se repentit du moment qu'il fut mal avec elle. Il allégua depuis, pour se justifier, que monsieur son frère, api'ès lui avoir donné un écrit par lequel il promettait de ne point traiter sans lui faire avoir le gouvernement de Provence, s'était entièrement relâché sur ses intérêts; mais la véritable cause

sœur dont je viens de parler, et qui le jetait dans un emportement de colère et do jalousie contre elle, qui eût été plus supportable à un amant qu'à un frère.

D'autre côté, M. le Prince, encore qu'il parlât moins que lui des sentiments de M"* de Longueville et de sa conduite dans le parti, n'en était pas dans son cœur plus avantageusement persuadé. 11 savait son engagement avec le duc de Nemours , et ce qu'il avait pensé produire contre ses vrais intérêts, et il craignait qu'elle ne fût capable de prendre de nouvelles liaisons qui pourraient peut-être causer encore de plus grands embarras.

Ce qui augmentait celui où se trouvait alors M"** de Longueville, c'est qu'elle se croyait irréconciliable avec son mari, par les mauvais offices qu'on lui avait rendus auprès de lui, et par l'impression qu'il avait qu'elle n'eût trop de part à cette guerre. Elle avait aussi tenté inutilement de se raccommoder à la cour par la princesse Palatine. Ainsi, se voyant également ruinée de tous les cotés, elle avait été contrainte de chercher, pour dernière ressource, l'appui de la faction de l'Ormée, et de s'efforcer de la rendre si puissante qu'elle pût la rétablir, et lui donner une nouvelle considération envers M. le Prince ou envers la cour.

Au contraire, M. le prince de Conti, pour satisfaire sa vengeance, ne songeait qu'à ruiner le crédit de madame sa sœur parmi les plus considérables de cette même faction pour se les acquérir, en leur permettant toutes sortes d'excès, plutôt que de les laisser regagner par une personne contre laquelle il était si fort aigri : de sorte que M. le Prince, prévoyant ce qu'une si grande opposition de sentiments allait produire dans son parti, et jugeant bien que l'aigreur et la division augmenteraient encore par son éloignement, laissa le comte de Marchin, comme nous venons de voir, pour remédier, autant qu'il pourrait, à de si grands désordres, et, en tout événement, empêcher que

M. le prince de Conti et M"** de Longueville n'entreprissent rien qui lui pût préjudicier durant son éloignement. Après donc avoir réglé, avec le comte de Marchin et avec M. Lenet, ce qui regardait l'armée de Guienne, les cabales de Bordeaux et celles de sa famille, il manda M. le prince de Conti à Agen, et, en lui laissant le titre du commandement, le pria de suivre les avis du comte de Marchin et de M. Lenet 11 témoigna aussi, en apparence, beaucoup de confiance au président Viole; mais en eifet il ne croyait laisser personne à Bordeaux qui fût véritablement dans ses intérêts, que les deux que je viens de nommer.

Les choses étant en cet état, il se prépara à partir d'Agen pour aller joindre l'armée de M. de Nemours. Ce voyage était fort long et plein de tant de difficultés, qu'on ne pouvait vraisemblablement se promettre de les surmonter. Le comte d'Harcourt était près d'Agen. Il y avait dans la ville trop de gens gagnés de la cour pour ne pas donner avis du départ de M. le Prince : ceux mêmes de son parti avaient soupçonné son voyage, et le bruit en avait couru avant qu'il fût résolu. Le chemin -était de près de six-vingts lieues, qu'il fallait faire sur les mêmes chevaux. Le comte d'Harcourt pouvait non-seulement le faire suivre par des partis, mais encore donner en poste avis à la cour de sa marche, el mander aux villes et aux garnisons de s'opposer à son passage. De plus, il ne pouvait confier cette affaire à beaucoup de gens, et un petit nombre n'était pas capable de raccompagner avec sûreté. Il fallait encore persuader à tout le monde qu'il allait à Bordeaux, et empêcher les officiers de le suivre, sous des prétextes qui ne leur fissent rien imaginer de son dessein. Pour cet effet, il laissa M. le prince de Conti à Agen, et, feignant de vouloir aller à Bordeaux pour deux ou trois jours seulement, il donna ordre à tous les officiers et à tous les volontaires de demeurer à Agen auprès de monsieur son frère.

M. le Prince partit d'Agen le jour des Rameaux, à midi.

fils» Chavaignac, le comte de Guitaut, Gourville et un valet de chambre. Le marquis de Levy Tattendait avec des chevaux à Languais, maison du duc de Bouillon, où était Bercelety capitaine des gardes du duc de la Rochefoucauld, qui fut aussi du voyage; et comme le marquis de Levy avait un passeport du comte d'Harcourt pour se retirer chez lui, en Auvergne, avec son train, M. le Prince et ceux qui l'accompagnaient passèrent à la suite du marquis de Levy pour les mêmes domestiques dont les noms étaient écrits dans son passeport. Ce qu'il y eut de plus rude dans ce voyage, fut l'extraordinaire diligence avec laquelle on marcha jour et nuit, presque toujours sur les mêmes chevaux, et sans demeurer jamais deux heures en même lieu. On logea chez deux ou trois gentilshommes, amis du marquis de Levy, pour se reposer quelques heures et pour acheter des chevaux; mais ces hôtes soupçonnaient si peu M. le Prince d'être ce qu'il était, que, dans un des repas, où l'on dit d'ordinaire ses sentiments avec plus de sincérité qu'ailleurs, il put apprendre des nouvelles de ses proches S qu'il avait peut-être ignorées jusqu'alors. Enfin, après avoir pris son chemin par la vicomte de Turenne et par Charlus en Auvergne, il arriva le samedi au soir au Bec-d' Allier, à deux lieues de la Charité, où il passa la rivière de Loire sans aucun empêchement, bien qu'il y eût deux compagnies de cavalerie dans la Charité commandées par Bussy Rabutin.

Il dépêcha de la Charité Gourville à Paris, pour avertir M. le duc d'Orléans et M. de Chavigny de sa marche. Il passa le jour de Pâques dans Cosne, où l'on faisait garde ; et comme la cour était alors à Gien, il dit partout qu'il allait avec ses compagnons servir son quartier auprès du

* C'était chez un gentilhomme périgourdin nommé Bassinière. Il parla fort indiscrètement de la liaison de M"* de Longueville avec le duc de la Rochefoucauld.

il 2 mé&ioihes

roi. Néanmoins, jugeant bien qu'il ne pouvait suivre longtemps le grand chemin de la cour sans être connu, il résolut de le quitter pour prendre celui de Châtillon-suivLoing. Il pensa même avoir sujet de se repentir de ne Tavoir pas fait plus tôt, parce qu'ayant rencontré deux courriers qui venaient de la cour, il y en eut un qui reconnut le comte de Guitaut; et, bien qu'il ne s'arrêtât pas pour lui parler, il parut assez d'émotion en son visage pour faire juger qu'il soupçonnait que M. le Prince était dans la troupe. Il s'en éclaircit bientôt après, car, ayant rencontré le valet de chambre de M. le Prince, qui était demeuré mille pas derrière, il l'arrêta, et, faisant semblant de le vouloir tuer, il apprit que son soupçon était bien fondé. Cet accident fit résoudre H. le Prince, non-seulement de quitter le grand chemin à l'heure même, mais encore de laisser Bercelet dans des masures proche d'un pont, sur le chemin que devait tenir ce courrier pour retourner à la cour, alin de le tuer s'il y allait; mais la fortune de cet homme lui fit prendre un autre chemin pour aller porter en diligence, à Gien, la nouvelle de ce qu'il avait vu.

On dépêcha à l'heure même Sainte-Haure avec vingt maîtres choisis, pour aller attendre M. le Prince sur le chemin qui conduisait de Châtillon à l'armée de M. de Nemours, avec ordre de le prendre mort ou vif. Mais comme il jugeait bien que la rencontre que je viens de dire ferait indubitablement découvrir son passage, il marcha en diligence vers Châtillon; et, parce qu'il lui fallait faire ce jour-là trente-cinq lieues sur les mêmes chevaux, la nécessité de repaître le fit retarder quelques heures, et eût donné à Sainte-Maure le temps dont il avait besoin pour le joindre, s'il ne l'eût évité heureusement. Un autre accident pensa encore faire prendre M. le Prince; car, étant arrivé au canal de Briare, il rencontra les maréchaux des logis de deux ou trois régiments de cavalerie qui venaient au logement en ce lieu-là; et comme les corps y arrivaient par différents côtés, il était encore plus

difficile de prendre un chemin assuré. Chavaignac, qui connaissait près de là un gentilhomme nommé la Brûlerie, le voulut aller chercher avec le comte de Guitaut pour prendre dans sa maison quelque chose à manger, et le porter à M. le Prince, qui cependant n'avait pu demeurer au lieu où il Tavait laissé, à cause de l'arrivée des troupes*. Il avait déjà envoyé son valet de chambre à Châtillon pour avertir le concierge de tenir la porte du parc ouverte; et ainsi il n'avait avec lui que le duc de la Rochefoucauld et le prince de Marsillac : ils prirent tous trois le chemin de Châtillon. Le prince de Marsillac marchait cent pas devant M. le Prince, et le duc de la Rochefoucauld allait après lui à même distance, afin qu'étant averti par l'un des deux, il pût avoir quelque avantage pour se sauver. Us n'eurent pas fait grand chemin en cet état, qu'ils entendirent des coups de pistolet du côté où était allé le valet de chambre vers Châtillon, et en même temps ils virent paraître quatre cavaliers sur leur main gauche qui marchaient au trot vers eux. Ils ne doutèrent point alors qu'ils ne fussent suivis; et, prenant le parti de les chaîner, ils tournèrent à eux dans le dessein de se faire luer plutôt que d'être pris. Mais ils reconnurent que c'étaient le comte de Guitaut et Chavaignac qui les dierchaient, avec deux autres gentilshommes*.

1 Paragraphe des éditions de 1689 et 1723 :

c Mais comme cette journée-là était destinée aux aventures, dans rtnstant que Chavaignac sortait de cette maison, pour aller chercher le maître, et pour dire à Guitaut d'y entrer, un officier du régiment que j*ai dit, y arriva, et tout ce que put faire la maîtresse de la maison, dans la crainte de voir arriver du désordre chez elle, par la rencontre de gens de différents partis, fut d'envoyer sa fllle au-devant de Guitaut, pour FaverUr qu'il était entré chez elle un officier des troupes du roi. »

' Les éditions de 16S9 et de 1723 donnent les développements que voici : .

«... Avec deux autres gentilshommes; et tous ensemble arrivèrent à Châtillon sans aucun danger. Le prince de Condé y apprit des nouvelles de l'armée, qu'il voulait jomdre, et sut qu'elle était vers Lorris, pris dt la ferét d'Orléans, à huit lieues de Châtillon; il sut encore

Ce voyage de M. le Prince était plein sans doute d'aventures si périlleuses, que les moindres l'exposèrent à être pris par les troupes du roi, ou à être tué ; et ainsi il alla presque toujours de dangers en dangers jusqu'à Châtillon, où U apprit des nouvelles de l'armée qu'il voulait joindre, et sut qu'elle était à huit lieues de là vers Lorris, près de la foret d'Orléans. Ayant marché avec toute la diligence possible pour la joindre, il rencontra l'avant-garde de son armée*, dont quelques cavaliers vinrent au qui-vive avec M. le Prince; mais, l'ayant reconnu, ce fut une surprise et une joie pour toute l'armée qui ne se peut exprimer. Jamais elle n'avait eu tant de besoin de sa présence, et jamais elle ne l'avait moins attendue. L'aigreur augmentait tous les jours entre les ducs de Nemours et de Beaufort, et l'on voyait périr avec certitude la seule ressource du parti par la division des chefs, lorsque la présence du roi et celle de son armée les devait le plus obliger à préférer l'intérêt public à leurs querelles particulières. Il était trop important à M. le Prince de les terminer, pour n'y travailler pas avec tout l'empressement imaginable; et il lui fut d'autant plus facile d'en venir à bout, que son arrivée leur ôtant le commandement, leur ôtait atissi la principale cause de leur jalousie et de leur haine. M. le

qu'il y avait dix ou douze chevau-légers de la garde du roi , et quelques officiers logés dans la ville de Châtillon , et cela Tobligea d*en partir en diligence sur le minuit avec un guide pour Lorris. Ce guide pensa être cause de sa perte; car, après avoir longtemps marché, il reconnut qii^il n*était qu'à une petite lieue de Gien; de sorte que, voulant quiUer ce chemin-là pour prendre celui de Lorris, M. le Prince passa à trente pas du lieu où Sainte-Maure l'attendait; et soit que celui-ci ne le conçût pas, soit qu'il n'osât le charger, rien ne s'opposa à son passage, et il arriva à Lorris, où il apprit des nouvelles certaines de son année, qui n'étoit qu'à deux lieues de lui. Bien qu'il se cachât avec les mêmes précautions qu'il avait fait ailleurs, il Ait reconnu, et le duc de la Rochefoucauld aussi, par plusieurs habitants du lieu, desquels il y en avait beaucoup qui étaient domestiques du roi et de Monsieur; mais cela lui servit au lieu de lui nuire, car il y en eut quelques-uns qui montèrent à cheval avec lui , et raccompagnèrent jusqu'à l'armée. » • !•» avril 1652.

Prince fit marcher Tarmée à Lorris, où elle se reposa un jour, il s'en passa encore trois ou quatre, durant lesquels on alla à Montargis, qui se rendit sans résistance. On le quitta de bonne heure parce qu'il était rempli de blé et de vin, dont on se pouvait servir au besoin, et aussi pour donner un exemple de douceur qui pût produire quelque effet avantageux pour le parti dans les autres villes. L'armée partant de Montai^is alla à Château-Renard.

Gourville y arriva en même temps de Paris pour rapporter à M. le Prince les sentiments de ses amis sur sa conduite envers Monsieur et envers le parlement. Ces avis étaient bien différents : car les uns lui conseillaient de demeurer à l'armée, parce que les résolutions de Monsieur et du parlement dépendraient toujours des événements de cette guerre, et que tant qu'il serait à la tête d'une armée victorieuse, la puissance du parti résiderait en ses mains; au lieu qu*allant à Paris, il ôtait à ses troupes la réputation que sa présence leur avait donnée, et qu'il n'en pouvait laisser le commandement qu'aux mêmes personnes dont la division et la jalousie avaient été sur le point de produire tant de désordres.

H. de Chavigny, au contraire, mandait positivement à M. le Prince que sa présence était nécessaire à Paris; que les cabales de la cour et du nouveau cardinal de Retz, auparavant coadjuteur de Paris, augmentaient tous les jours dans le parlement, et qu'enfin elles entraîneraient sans doute M. le duc d'Orléans, si M. le Prince ne venait le retirer lui-même de la dépendance où il était et mettre M. de Rohan et M. de Chavigny en la place du cardinal de Retz. La conclusion des avis des uns et des autres était qu'il fallait nécessairement entreprendre quelque chose de considérable sur l'armée du roi, et qu'un événement heureux déciderait tout.

En ce même temps, M. le Prince apprit que le corps d'armée commandé par le maréchal d'Hocquincourt était encore dans des quartiers séparés assez proches de Chftteau-

Renard, et que le lendemain il se devait joindre aux troupes de M. de Turenne. Cet avis le fît résoudre à marcher dès le soir même avec toute son armée droit aux troupes du maréchal d'Hocquincourt, pour ne point lui laisser le temps de les rassembler et de se retirer vers M. de Turenne, Le succès répondit à son attente : il entra d'abord dans deux quartiers qui donnèrent Talarme aux autres; mais cela n'empêcha pas qu'on n'en enlevât <;inq tout de suite. Les quatre premiei*s ne firent presque point de résistance. Le maréchal d'Hocquincourt, s'étant mis en bataille avec huit cents chevaux sur le bord d'un ruisseau qu'on ne pouvait passer qu'un à un sur une digue fort étroite et fort rompue, tit mine de vouloir disputer ce passage, au-delà duquel était le cinquième quartier qu'on allait attaquer. Hais lorsque le duc de Nemours et trois ou quatre autres eurent passé le défilé, le maréchal, qui jugea bien que toute l'armée devait être là, se retira derrière le quartier et laissa piller, se contentant de se mettre en bataille pour essayer de prendre son temps de charger pendant le pillage. Ce quartier ne fit pas plus de résistance que les autres; mais comme les maisons étaient couvertes de chaume, et qu'on y mit le feu, il fut aisé au maréchal d'Hocquincourt de discerner à la clarté le nombre des troupes qui étaient passées, et voyant qu'il n'y avait pas plus de cent chevaux, il marcha pour les charger avec plus de huit cents. M. le Prince, voyant fondre sur lui cette cavalerie, fit promptement un escadron de ce qu'il avait avec lui, et marcha aux ennemis avec un nombre si inégal. Il semblait que la fortune avait fait trouver en ce lieu tout ce qu'il y avait d'officiers généraux dans son armée pour lui faire voir ce qu'un mauvais événement était capable de lui faire perdre d'un seul coup. 11 avait composé le premier rang, où il s'était mis, des ducs de Nemours, de Beaufort et de la Rochefoucauld, du prince de Harsillac, du marquis de Olinchant, qui commandait les troupes d'Espagne, du comte de Tavanes, Ueutenant général, du comte de Guitaut, de

DE LA ROCHEFOrCAULD. 417

Gaucourt, et de quelques autres officiers. Les deux escadrons firent leur décharge d'assez près^ sans que pas un pliât; mais deux autres du maréchal ayant chargé aussitôt après celui de M. le Prince, le duc de Nemours eut un coup de pistolet au travers du corps, et son cheval fut tué. L'escadron de M. le Prince, ne pouvant soutenir deux charges si près à près, se rompit et se retira cent pas en désordre vers le quartier qui était en feu. Mais M. le Pi'incc et les officiers généraux qui étaient avec lui, ayant pris la tète de l'escadron, l'arrêtèrent; les ennemis se contentèrent de l'avoir fait pUer sans l'enfoncer, de crainte qu'il ne fût soutenu par l'infanterie dont ils entendaient les tambours.

11 y eut seulement quelques officiers et cavaliers qui avancèrent, et le prince de Marsillac, qui se trouva douze ou quinze pas derrière l'escadron qui pliait, tourna à un officier et le tua d'un coup d'épée entre les deux escadrons. M. le Prince, comme j'ai dit, arrêta le sien, et lui fit tourner tête aux ennemis. Cependant un autre escadron de trente maîtres passa le défilé. 11 se mît aussitôt à sa tête avec le duc de la Rochefoucauld, et, attaquant le maréchal d'Hocquincourt par le flanc, le fit charger en tête par le premier escadron où il avait laissé le duc de Beaufort : cela acheva de renverser les ennemis. Une partie se jeta dans Bléneau et on poussa le reste trois ou quatre lieues vers Auxerre, sans qu'ils essayassent de se rallier. Ils perdirent tout leur bagage et on prit trois mille chevaux*.

Cette déroute eût été plus grande, si l'on n*eût donné avis à M. le Prince que l'armée de M. de Turenne paraissait. Cette nouvelle le fit retourner à son infanterie, qui s'était débandée pour piller; et, après avoir rallié ses troupes, il marcha vers M. de Turenne, qui mit son armée en bataille dans de fort grandes plaines, et plus près que de la portée

' Cette affaire, qui fut appelée combat du Bléneau, commença dans la. nuit du 7 ttu 8 avril.

LA aocnroucAcu».

du mousquet d'un bois de très*grande étendue, par le milieu duquel l'armée de M. le Prince devait passer pour aller à lui. Ce passage était de soi assez large pour y pouvoir faire marcher deux escadrons de front; mais comme il était fort marécageux, et qu on y avait fait plusieurs fossés pour le dessécher, on ne pouvait arriver à la plaine qu*en défilant. M. le Prince, la voyant occupée par les ennemis, jeta son intanterie à droite et à gauche dans le bois qui la bordait, pour les en éloigner. Cela fit l'effet qu'il avait désiré; car M. de Turenne, craignant d'être incommodé par la mousqueterie, quitta son poste pour en aller prendre un qui était un peu plus éloigné et plus élevé que celui de M. le Prince. Ce mouvement fit croire à M. le Prince qu'il se retirait vers Gien, et qu'on le déferait aisément dans le désordre de sa retraite avant qu'il pût y arriver. Pour cet effet, il fit avancer sa cavalerie, et se hâta de faire passer le défilé à six escadrons pour entrer dans la plaine; mais H. de Turenne, jugeant bien le désavantage que ce lui serait de combattre dans la plaine M. le Prince, dont les troupes étaient victorieuses et plus fortes que les siennes, prit le parti de retourner, l'épée a la main, sur les six escadrons pour défaire ce qui serait passé, et pour arrêter le reste des troupes au-delà du défilé. M. le Prince, qui jugea de son intention, fit repasser sa cavalerie, et ainsi, le défilé les empêchant de pouvoir aller l'un à l'autre sans un très-grand désavantage, on se contenta de faire avancer l'artillerie des deux côtés» et de se canonner longtemps; mais le succès ne fut pas égal : car, outre que H. de Turenne en avait plus que M. le Prince, et qu'elle était mieux servie, elle avait encore l'avantage de la hauteur sur les troupes de H. le Prince, beaucoup trop serrées dans le passage qui séparait le bois, et elle ne tirait presque point de coup inutile. Ainsi M. le Prince y perdit plus de six-vingts cavaliers et plusieurs officiers, entre lesquels fut Haré, frère du maréchal de Grancei. On passa en cet état le reste du jour, et, au coucher du soleil, M. de Tu-

renne se retira vers Gien. Le maréchal d'Hocquincourt» qui l'avait joint depuis sa défaite, demeura à l'arrière-garde; et, étant allé avec quelques officiers pour retirer l'escadron le plus près du défilé, il fut reconnu de M. le Prince, qui lui envoya dire qu'il serait bien aise de le voir, et qu'il pouvait avancer sur sa parole. Il le fit, et s'avançant avec quelques officiers, il trouva M. le Prince avec les ducs de Beaufort et de la Rochefoucauld, et deux ou trois autres. La conversation se passa en civilités et en railleries du côté de H. le Prince, et en justifications de celui du maréchal d'Hocquincourt sur ce qui lui venait d'arriver, se plaignant de M. de Turenne, bien qu'on puisse dire avec vérité qu'il fit ce jourlà deux actions belles et hardies, dont le succès fut cause du salut de son armée et de celui de la cour; car, dès qu'il sut que les troupes du maréchal d'Hocquincourt, qui le devaient venir joindre le lendemain, étaient attaquées, il marcha avec très-peu de gens dans le lieu où on le trouva en bataille, et y attendit tout le jour le reste de ses troupes, s'exposant par là à être inévitablement défait, si M. le Prince eût été droit à lui au lieu de suivre deux ou trois lieues, comme il fit, les troupes du maréchal d'Hocquincourt qu'il avait défaites la nuit; et il sauva encore ce même jour les restes de l'armée du roi avec beaucoup de valeur et de conduite, lorsqu'il retourna sur les six escadrons de M. le Prince qui avaient passé le défilé, et arrêta par cette action une armée qui, sans doute, l'aurait taillé en pièces si elle avait pu se mettre en bataille dans la plaine où il était.

L'armée du roi s'étant retirée, H. le Prince fit prendre à la sienne le chemin de Châtillon, et alla cette nuit loger dans des quartiers sur le canal de Briare, près de la Brûle^ rie. Il se rendit le lendemain à Châtillon avec toutes ses troupes, dont il laissa deux jours après le commandement à Clinchant et au comte de Tavanes, pour aller à Paris avec les ducs de Beaufort et de la Rochefoucauld.

Ce voyage méritait d'être plus considéré qu'il ne le fut.

rai que méritait le succès d'un si périlleux voyage et de cette victoire , fit vraisemblablement approuver à M. le Prince les raisons de M. de Chavigny, qui étaient toujours les mêmes , c'est-à-dire pour être appuyé de sa présence et de son autorité , afin d'occuper la place que le cardinal de Retz tenait auprès de M. le duc d'Orléans, et pour profiter de la bonne disposition du parlement , qui avait donné un arrêt qui mettait à prix la tête du cardinal Mazarin. Outre cela, M. de Cbavigny espérait de se rendre également considérable à ces deux princes , en persuadant à l'un et à l'autre qu'il était le véritable moyen de leur union. Il se flattait aussi de l'espérance de réussir dans le projet qu'il avait fait avec Fabert. Mais, quelque jugement que M. le Prince fit de Tavis qu'il lui avait donné, il ne laissa pas de le suivre, et il lut reçu à Paris avec tant de démonstrations d'une joie publique qu'il ne crut pas avoir sujet de se repentir de son voyage.

Les affaires demeurèrent quelque temps en ces termes; mais comme l'armée manquait de fourrage vers Châdllon et Montargis, et qu'on n'osait ni l'éloigner ni l'approcher de Paris, on la fit marcher à Étampes, où l'on crut qu'elle pourrait séjourner un temps considérable avec sûreté et abondance de toutes choses. Le duc de Nemours n'était pas encore guéri de sa blessure, lorsqu'on vint donner avis à M. le Prince que quelques troupes du roi, commandées par M. le comte de Miossens et le marquis de Saint-Mesgrin, lieute* nants généraux, marchaient de Saint-Germain à Saint-Cloud avec du canon, à dessein de chasser cent hommes du régiment de Condé qui s'étaient retranchés sur le pont et qui en avaient rompu une arche.

Cette nouvelle fit aussitôt monter à cheval M. le Prince avec ce qu'il rencontra auprès de lui. Mais le bruit s'en étant répandu par la ville, tout ce qu'il y avait de personnes de qualité le vinrent trouver au bois de Boulogne, et fuient

roi se contentèrent de tirer quelques coups de canon , et se retirèrent sans avoir tenté de se rendre maîtres du pont. Hais M. le Prince , pour profiter de la bonne disposition des bourgeois , leur donna des officiers , et les fit marcher vers SaintrDenis, où il avait appris qu'il y avait une garnison de deux cents Suisses. Ses troupes y arrivèrent à Fentrée de la nuit, et ceux de dedans en ayant pris Talarme, on peut dire aussi qu'ils la donnèrent bien chaude aux assiégeants; car H. le Prince , étant au milieu de trois cents chevaux » composés de tout ce qu'il y avait de personnes de qualité dans le parti, s'en vit abandonné dès qu'on eut tiré trois mousquetades ; et il demeura , lui septième , le reste s'étant renversé en désordre sur l'infanterie des bourgeois qui s'ébranla, et qui eût sans doute suivi cet exemple, si M. le Prince et ce qui était demeuré auprès de lui ne les eussent arrêtés, et fait entrer dans Saint-Denis par de vieilles brèches qui n'étaient point défendues. Alors tout ce qui l'avait abandonné le vint retrouver, chacun alléguant une raison particulière pour s'excuser, bien que la honte dût leur êti*e commune. Les Suisses voulurent défendre quelques barricades dans la ville; mais, étant pressés, ils se retirèrent dans l'Abbaye, où deux heures après ils se rendirent prisonniers de guerre. On ne fit aucun désordre aux habitants ni au couvent, et M. le Prince se retira à Paris, laissant Deslandes, capitaine de Condé, avec deux cents hommes dans Saint-Denis. La ville fut reprise dès le soir même par les troupes du roi ; mais Deslandes se retira dans l'église, où il tint trois jours. Quoique cette action ne fût considérable par aucune circonstance , elle ne laissa pas de disposer les bourgeois en faveur de M. le Prince, et ils lui donnaient d'autant plus volontiers des louanges, que chacun le prenait pour témoin de son courage et du péril que personne n'avait couru dans cette occasion.

Cependant le duc de Rohan et M. de Chavigny voulurent

suivre leur premier dessein, et profiter d'une conjoncture si favorable pour faire des propositions d'accommodement. Ils croyaient que la cour accomplirait de bonne foi tout ce dont M. de Fabert ne leur avait peut-être fait des ouvertures que pour les engager avec le cardinal, qui se voulait servir d'eux pour entraîner M. le duc d'Orléans et M. le Prince dans cet abtme de négociations dont on n'a jamais vu le fond , et qui a toujours été son salut et la perte de ses ennemis. En effet, dès que les premiers jours de l'arrivée de M. le Prince furent passés , les intrigues et les cabales se renouvelèrent de tous côtés; et, soit qu'il fût las de soutenir une guerre si pénible , ou que le séjour de Paris lui donnât l'envie et l'espérance de la paix, il quitta enfin pour un temps toute autre pensée pour chercher les moyens de la faire aussi avantageuse qu'il l'avait projetée. M. de Rohan et M. de Cha\'igny lui en donnèrent de grandes espérances, pour l'obliger à se reposer sur eux du soin de cette négociation , et à les laisser aller seuls avec Goulas, secrétaire des commandements de H^' le duc d'Orléans, à SainlrGermain , chargés des intérêts de ces deux prince».

On proposa aussi d'y envoyer le duc de la Rochefoucauld, et M. le Prince le souhaitait pour beaucoup de raisons; mais il s'en excusa ; croyant de deux choses l'une : ou que la paix était déjà conclue entre Monsieur et la cour par l'entremise secrète de H. de Chavigny , sans la participation de M. le Prince; ou, si cela n'était pas, qu'elle ne se conclurait point alors, non-seulement parce que les prétentions de M. le Prince étaient trop grandes , mais encore parce que M. de Rohan et H. de Chavigny voulaient préférablement à tout assurer les leurs propres. Ainsi ces messieurs allèrent avec Goulas à Saint-Germain , avec charge expresse , en apparence, de ne point voir le cardinal Mazarin, et de ne rien traiter avec lui. Les demandes de Monsieur consistaient principalement en l'éloignement du cardinal ; mais celles de M. le Prince étaient plus étendues , parce qu'ayant engagé

grand nombre de personnes de qualité, il avait fait des traités particuliers avec chacun d'eux , où il s'engageait de n*en point faire avec la cour sans les y comprendre en la manière que je dirai ci-après. Peu de gens doutaient du succès du voyage de ces messieurs, parce qu'il n'y avait point d'apparence qu'un homme habile comme M. de Giavigny, et qui connaissait la cour et le cardinal Mazarin par tant d'expériences, se fût engagé à une négociation d'un tel poids, après l'avoir ménagée trois mois, sans être assuré de l'événement. Cette opinion ne dura pas longtemps : on apprit par le retour de ces députés que non-seulement ils avaient traité avec le cardinal contre les ordres publics qu'ils en avaient; mais même qu'au lieu de demander pour M. le Prince ce qui était porté dans leur instruction, ils n'avaient insisté principalement que sur l'établissement d'un conseil nécessaire, presque en la même forme de celui que le feu roi avait ordonné en mourant; moyennant quoi ils devaient porter M. le Prince à consentir que le cardinal Mazarin, suivi de M. de Chavigny, allât traiter de la paix générale au lieu de M. le Prince, et qu'il pût revenir en France après sa conclusion. Comme ces propositions étaient fort éloignées des intérêts et des sentiments de M. le Prince, il les reçut avec aigreur contre M. de Chavigny , et se résolut de ne lui donner plus aucune connaissance de ce qu'il traiterait secrètement avec la cour.

Pour cet effet, M. le Prince chargea Gourville, qui était au duc de la Rochefoucauld , d'une instruction dressée en présence de M"** la duchesse de Châtillon et des ducs de Nemours et de la Rochefoucauld, dont voici la copie :

1® Qu'on ne veut plus de négociations passé aujourd'hui, et qu'on veut une réponse positive de oui ou de non sur tous les points, n'étant pas possible de se relâcher sur aucun : on veut agir sincèrement ; et comme cela , on ne veut

assuré des choses promises.

S® On souhaite que M* le cardinal Mazarin soi*te présentement du royaume, et qu*il aille à Bouillon.

3® Qu'on donne pouvoir à Monsieur et à M. le Prince de faire la paix générale, et qu'ils y puissent travailler présentement.

4° Qu'à cet effet on tombe d'accord des conditions justes et raisonnables de la paix, et que M. le Prince puisse envoyer en Espagne pour les ajuster, et arrêter le lieu de la conférence.

5** Qu'on fasse un conseil composé de personnes qui ne seront pas suspectes, et dont on conviendra.

6** Qu'on ôte le surintendant et qu'on règle semblablement les finances par un bon conseil.

7° Que tous ceux qui ont servi Monsieur ou MM. les princes soient rétablis dans leurs biens et dans leurs charges et gouvernements, pensions et assignations, et qu'ils soient réassignés sur de bons fonds et MM. les princes aussi.

8** Que Monsieur soit satisfait sur les choses qu'il peut désirer pour lui et pour ses amis et serviteurs.

9° Que les troupes et les oflîciers qui ont suivi MM. les princes seront traités comme ils l'étaient auparavant, et auront le même rang qu'ils avaient.

lO** Qu'on accorde à messieurs de Bordeaux les choses qu'ils demandaient avant cette guerre, et pour lesquelles ils avaient des députés a la cour.

11® Qu'on accorde quelques décharges des tailles dans la Guienne, selon qu'on conviendra de bonne foi-

12" Qu'on accorde à M. le prince de Conti la permission de traiter du gouvernement de Pmvence avec M. d'Angouléme, et de lui donner la Champagne en échange, ou de vendre ce gouvernement-là à qui il voudra pour en donner l'argent à M. d'Angoulôme, et le surplus lui sera baillé par le roi.

vergne.

14** Qu'on donne à M. le président Viole la permission de traiter d'une charge de président à mortier ou de secrétaire d'Etat, et parole que ce sera la première, et une somme d'argent dès cette heure pour lui en faciliter la récompense.

iSP Qu'on accorde à M. de la Rochefoucauld et le brevet qu'il demande pareil à celui de MM. 4^ Bouillon et de Guémené pour le rang de leurs maisons, et six-vingt mille écus pour traiter du gouvernement de Saintonge et d'Angoumois si on le veut vendre , ou de tel autre qu'il voudra.

1&» Qu'on donne à M. le prince de Tarente un brevet pour son rang pareil à celui de M. de Bouillon, duquel on le mettra en possession , et une somme de deniers pour le dédommagement des pertes qu'il a souffertes à la prise et rasement de Taillebourg, suivant le mémoire qu'il en donnera.

17** Qu'on fasse MM. de Marchin et du Doignon maréchaux de France.

18** Qu'on donne des lettres de duc à M. de Montespan.

19** Qu'on rétablisse M. de Rohan dans son gouvernement d'Angers , et qu'on lui donne le pont de Ce et le ressort de Saumur.

20** Qu'on donne à M. de la Force le gouvernement de Bergerac et Sainte-Foi, et la survivance à M. de Castelnau, son lils.

21** Qu'on assure M. le marquis de Sillery de le faire chevalier de l'ordre à la première promotion , dont il lui sera donné un brevet.

Moyennant tout ce que dessus, on promet de poser les armes, et consentir de bonne foi à tous les avantages de M. le cardinal Mazarin, à tout ce qu'il pourra faire pour sa justification, et à son retour même dans trois mois, ou dans le temps que M. le Prince, après avoir ajusté les points de

42tf MÉMOiaBS

la paix générale avec les Espagnols, sera arrivé au lieu de la conférence avec les ministres d'Espagne, et qu'il aura mandé que la paix sera près d'être signée « laquelle néanmoins il ne signera qu'après le retour de M. le cardinal Mazarin. Cependant que l'argent mentionné par le traité sera donné auparavant son retour.

Le cardinal écouta les propositions de Gourville , et y parut très-facile, soit qu'il eût véritablement l'intention de les accorder, ou qu'il voulût découvrir les sentiments du duc de Bouillon sur ce qu'on lui proposait, particulièrement sur Tarticle de sa sortie hors du royaume, et juger par là si le duc de Bouillon essayerait de se prévaloir de son absence, ou s'il demeurerait ferme dans ses intérêts. Mais le duc de Bouillon, qui pénétra son intention, et qui craignait de plus que la paix se fit 'sans qu'il eût pour lui le duché d'Albret qu'on devait retirer de M. le Prince pour faire une partie de la récompense de Sedan, dit au cardinal que, puisqu'il trouvait juste de faire des grâces à tous les amis de M. le Prince, qui étaient ses ennemis déclarés, il croyait qu'il était encore plus raisonnable de faire juctice à ses amis qui l'avaient assisté et maintenu contre M. le Prince; qu'il ne trouvait rien à dire à ce qu'on voulait faire pour les ducs de Nemours et de la Rochefoucauld, Marchin et les autres; mais qu'il pensait aussi qu'ayant un intérêt aussi considérable que le duché d'Albret, on ne devait rien conclure sans obliger M. le Prince à le satisfaire là-dessus.

De quelque esprit que partissent les raisons du duc de Bouillon, elles empêchèrent le cardinal de passer outre, et il renvoya Gourville vers M. le Prince pour lever cette difficulté. Mais comme dans toutes les grandes affaires les retardements sont d'ordinaire très-considérables, ils le devaient être particulièrement dans celle-ci , qui était composée , nonseulement de tant d'intérêts difféi*ents, et regardée par tant de cabales opposées qui la voulaient rompre, mais encore qui était conduite par M. le Prince d'une part, et parle

qualités directement opposées, ne laissaient pas, dans la conjoncture présente, de convenir en la manière de traiter cette affaire l'un et l'autre sans y avoir de prétc^ntion limitée ; ce qui fait que lorsqu'on leur a accordé ce qu'ils demandent, ils croient toujours en pouvoir obtenir davantage, et se persuadent tellement que tout est dû à leur bonne fortune, que la balance ne peut jamais être assez égale, ni demeurer assez longtemps en cet état pour leur donner loisir de résoudre un traité et de le conclure.

D'autres obstacles se joignirent encore à ceux-ci. L'intérêt du cardinal de Retz était d'empêcher la paix , parce qu'étant faite sans sa participation, et M. le duc d'Orléans et M. le Prince étant unis avec la cour, il demeurait exposé et sans protection. D'ailleurs, M. de Chavigny, ensuite du mauvais succès de sa négociation, et piqué contre la cour et contre H. le Prince, aimait mieux que la paix se rompit que de la voir faire par d'autres voies que la sienne. Je ne puis dire si cette conformité d'intérêts qui se rencontra alors entre le cardinal de Retz et M. de Chavigny , les fit agir de concert pour empêcher le traité de M. le Prince, ou si l'un des deux fit agir M. le duc d'Orléans; mais j'ai su depuis, par une personne que je dois croire, que, dans le temps que Gourville était à Saint-Germain , Monsieur manda au cardinal Mazarin par le duc d'Anville qu'il ne conclût rien avec H. le Prince ; que Monsieur voulait avoir, vers la cour, le mérite de la paix, et qu'il était prêt à aller trouver le roi, et à donner par là un exemple qui serait suivi du peuple et du parlement de Paris. Il y avait apparence qu'une proposition comme celle-là serait écoutée préférablement à toutes les autres; et en effet, soit par cette raison, soil par celles que j'ai dites de la disposition où étaient M. le Prince et H. le cardinal Mazarin, ou soit, comme j'ai toujours cru, que le cardinal n'ait jamais voulu cette paix, et qu'il s'est seulement servi des négociations comme d'un piège pour

iiS . MÉMOIRES

surprendre ses ennemis, enfin les choses furent si brouillées el si éloignées en peu de temps , que le duc de la Roi^befoucauld ne voulut plus que ses gens eussent part à des négociations qui ruinaient son partie et ordonna à Gourville de tirer une réponse positive du cardinal, la seconde fois qu'il alla à Saint-Germain, sans y plus retourner.

Cependant, outre que l'esprit de M. le Prince n*était pas toujours constamment arrêté à vouloir la paix , il était combattu sans cesse par les divers intérêts de ceux qui l'en voulaient détourner. Les ennemis du cardinal Mazarin ne se croyaient pas vengés s'il demeurait en France, et le cardinal de Retz jugeait bien que l'accommodement de M. le Prince lui ôtait toute sa considération, et l'exposait à ses ennemis; au lieu que la guerre ne pouvait durer sans perdre ou sans éloigner M. le Prince, et qu'ainsi demeurant seul auprès de M. le duc d'Orléans, il pourrait se rendre considérable à la cour pour en tirer ses avantages. D'autre part, les Espagnols ottraient à M. le Prince tout ce qui était le plus capable de le tenter, et mettaient tout en usage pour faire durer la guerre civile. Ses plus proches parents, ses amis et ses domestiques même appuyaient ce sentiment pour leur intérêt particulier. Enfin , tout était partagé en cabales pour faire la paix ou pour continuer la guerre ; et tout ce qu'il y a de plus raffiné dans la politique était exposé aux yeux de M. le Prince pour l'obUger à prendre l'un de ces deux partis, lorsque M"* de Châtillon lui fit naître le désir de la paix par des moyens plus agréables. Elle crut qu'un si grand bien devait être l'ouvrage de sa beauté; et, mêlant de l'ambition avec le dessein de faire une nouvelle conquête , elle voulut en même temps triompher du cœur de M. le Prince, et tirer de la cour des avantages de la négociation. Ces raisons ne furent pas les seules qui lui donnèrent ces pensées. Un intérêt de vanité et de vengeance y eut autant de part que le reste. L'émulation que la beauté et la galanterie produisent souvent parmi les dames, avait causé une aigreur extrême entre

temps caché leurs sentiments , mais enfin ils parurent avec éclat de part et d'autre, et M"® de Châtillon ne borna pas seulement sa victoire à obliger M. de Nemours de rompre la liaison qu'il avait avec M"** de Longueville; elle voulut ôter aussi à M"® de Longueville la connaissance des affaires, et disposer seule de la conduite et des intérêts de M. le Prince. Le duc de Nemours, qui avait l)eaucoup d'engagement avec elle, approuva ce dessein. Il crut que, pouvant régler la conduite de M"® de Châtillon envers M. le Prince, elle lui inspirerait les sentiments qu'il voudrait, et qu'ainsi il disposerait de l'esprit de M. le Prince par le pouvoir qu'il avait sur celui de M™® de Châtillon. Le duc de la RocJiefoucauld , de son côté, avait alors plus de part que nul autre à la confiance de M. le Prince, et se trouvait en niême temps dans une liaison étroite avec le duc de Nemours et M"» de Châtillon. Il connaissait l'irrésolution de M. le Prince pour la paix; et, craignant, ce qui arriva depuis, que la cabale des Espagnols et celle de M*"® de Longueville ne se joignissent ensemble pour éloigner M. le Prince de Paris , où il pouvait traiter tous les jours sans leur participation, il crut que l'entremise de M"® de Châtillon pouvait lever tous les obstacles de la paix. Dans cette pensée , il porta M. le Prince à s'engager avec elle, et à lui donner la terre de Merlou en propre. Il disposa aussi M"* de Châtillon à ménager M. le Prince et M. de Nemours , en sorte qu'elle les conservât tous deux, et il fit approuver à M. de Nemours cette liaison qui ne lui devait pas être suspecte , puisqu'on lui en voulait rendre compte , et ne s'en servir que pour lui donner la principale part aux affaires. ,

Cette machine , étant conduite et réglée par le duc de la Rochefoucauld, lui donna la disposition presque entière de tout ce qui la composait; et ainsi ces quatre personnes y troiivànt également leurs avantages, elle eût eu sans doute à K fin le succès qu'il s'était proposé , si la fortune ne s'y

fût opposée par divers accidents qu'il fut impossible d'éviter. Cependant M"*® de Châtillon voulut paraître à la cour avec l'éclat que son nouveau crédit lui devait donner. Elle y alla avec un pouvoir si général de disposer des intérêts de M. le Prince, qu'on le prit plutôt pour un effet de sa complaisance envers elle, et une envie de flatter sa vanité , que pour une intention véritable de faire un accommodement. Elle reviut à Paris avec de grandes espérances. Mais le cardinal tira des avantages solides de cette négociation. Il gagnait du temps, il augmentait le soupçon des cabales opposées, et il amusait M. le Prince à Paris, sous l'espérance d'un traité, pendant qu'on lui ôtait la Guienne, qu'on prenait ses places, que l'armée du roi, commandée par MM. de Turenne et d*Hocquinœurt, tenait la campagne , lorsque la sienne était retirée dans Etampes. Elle ne put même y demeurer longtemps sans recevoir une perte considérable ; car M. de Turenne ayant avis que Mademoiselle, revenant d'Orléans, et passant par «Etampes, avait voulu voir l'armée en bataille, il Gt marcher ses troupes et arriva au faubourg d'Etampes avant que celles de l'armée des princes, qui y avaient leur quartier, y fussent rentrées et en état de le défendre. Il fut forcé et pillé ; et M. de Turenne et le maréchal d'Hocquincourt se retirèrent en leur quartier après avoir lue mille ou douze cents hommes des meilleures troupes de M. le Prince, et emmené plusieurs prisonniers.

Ce succès augmenta les espérances de la cour, et fit naître le dessein d'assiéger dans Etampes toute l'armée des princes qui y était renfermée. Quelque difficile que parût cette entreprise,. elle fut néanmoins résolue, sur l'espérance de trouver des troupes étonnées, des chefs divisés, une place ouverte en plusieurs endroits, fort mal munie, et hors d'état d'être secourue que par M. de Lorraine, avec lequel la cour croyait avoir traité. Il semble aussi que l'on considéra moins l'événement du siège que la réputation qu'un si grand dessein devait donner 9ux armes du roi. En effets quoiqu'on

continuât avec empressement de négocier, et que H. le Prince eût alors un extrême désir de la paix , on ne la pouvait raisonnablement attendre , jusqu'à ce que le succès d'Étampes en eût réglé les conditions. Les partisans de la cour se servaient de cette conjoncture pour gagner le peuple, et pour faire des cabales dans le parlement; et bien que M. d'Orléans parût très-uni avec H. le Prince , il avait tous les jours des conférences particulières avec le cardinal de Retz, qui s'attachait principalement à détruire toutes les résolutions que M. le Prince lui faisait prendre.

Le siège d'Etampes continuait toujours, et quoique ies progrès de l'armée du roi ne fussent pas considérables, les bruits qui se répandaient dans le royaume lui étaient avantageux, et Paris attendait le secours de M. de Lon*aine comme le salut du parti. Il arriva enfin ensuite de plusieurs remises : et, après avoir donné beaucoup de soupçons de son accommodement avec le roi, sa présence dissipa pour un temps cette opinion, et on le reçut avec une extrême joie. Ses troupes campèrent près de Paris, et on en souffrit les désordres sans s'en plaindre. Il y eut d'abord quelque froideur entre M. le Prince et lui pour le rang; mais, voyant que M. le Prince tenait ferme , il relâcha de ses prétentions d'autant plus facilement, qu'il n'avait fait ces difficultés que pour gagner le temps de faire un traité secret avec la cour pour la levée du siège d'Eta^pes sans hasarder un combat. Néanmoins, comme on n'est jamais si facile à être surpris que quand on songe trop à tromper les autres, H. de Lorraine, qui croyait rencontrer tous ses avantages et toutes ses sûretés dans les négociations continuelles qu'il ménageait avec la cour avec beaucoup de mauvaise foi pour elle et pour le parti des princes, vit tout d'un coup marcher H. de Turenne à lui avec toute l'armée, et il fut surpris, lorsqu'il lui manda qu'il le chargerait à l'heure même, s'il ne décampait et ne se retirait en Flandre. Les troupes de M. de Lorraine n'étaient pas inférieures à celles du roi » et un homme

qui n'eût eu soin que de sa réputation, eût pu raisonnablement hasarder un combat; mais, quelles que fussent les raisons de M. de Lorraine, elles lui firent préférer le parti de se retirer avec honte, et de subir ainsi le joug que M. de Turenne lui voulut imposer. Il ne donna aucun avis de ce qui se passait à M. le duc d'Orléans ni à M. le Prince , et les premières nouvelles qu'ils en eurent, leur apprirent confusément que leurs troupes étaient sorties d'Etarapes, que l'armée du roi s'en était éloignée , et que Bf. de Lorraine s'en retournait en Flandre, prétendant avoir pleinement satisfait aux ordres des Espagnols et à la parole qu'il ai-ait donnée à M. le duc d'Orléans de faire lever le siège d'Etampes. Cette nouvelle surprit tout le monde, et fit résoudre M. le Prince d'aller joindre tes troupes, craignant que celles du roi ne les chargeassent en chemin. Il sortit de Paris avec dix ou quinze chevaux, et, s'exposant ainsi à être rencontré par les partis des ennemis, il joignit son armée à Linas , et l'amena loger vers Villejuif. Elle passa ensuite à Saint-Cloud , où elle fit un long séjour, pendant lequel nonseulement la moisson fut toute perdue, mais presque toutes les maisons do la campagne furent brûlées ou pillées, ce qui commença d'aigrir les Parisiens , et M. le Prince fut près d'en recevoir de funestes marquas en la journée de Saint-Antoine, dont nous allons parler.

Cependant Gaucourt avait des conférences secrètes avec le cardinal, qui lui témoignait toujours une grande ardeur pour la paix. Il était convenu des principales conditions; mais plus il insistait sur les moindres, et plus on devait croire qu'il ne voulait pas traiter. Ces irrésolutions donnaient de nouvelles forces à toutes les cabales et de la vraisemblance à tous les divers bruits qu'on voulait semer. Jamais Paris n'a été plus agité, et jamais l'esprit de M. le Prince n'a été plus partagé pour se résoudre à la paix ou à la guerre. Les Espagnols le voulaient éloigner de Paris pour empêcher la paix t et les amis de M°*^ de Longueville contribuaient à ce

dessein pour l'éloigner de M"* de Châtillon. D'ailleurs Mademoiselle avait tout ensemble le même dessein qu'avaient les Espagnols et celui qu'avait M"® de Longueville; car, d'un côté, elle voulait la guerre comme les Espagnols, afin de se venger de la reine et du cardinal, qui ne voulaient pas qu'elle épousât le roi, et, de l'autre, elle désirait, comme M"® de Longueville, rompre la liaison de M. le Prince avec M"« de Châtillon, et avoir plus de part qu'elle à sa confiance et à son estime. Pour y paiTcnir par ce qui était le plus sensible à M. le Prince, elle leva des troupes en son nom, et lui promit de fournir de l'argent pour en lever d'autres. Ces promesses , jointes à celles des Espagnols et aux artifices des amis de M*"® de Longueville, firent perdre à M. le Prince les pensées qu'il avait pour la paix. Ce qui l'en éloigna encore davantage , fut non-seulement le peu de confiance qu'il crut pouvoir prendre en la cour, mais il se persuada encore que, puisque M. de Lorraine, dépouillé de ses États, et avec des qualités beaucoup au-dessous des siennes « s'était rendu si considérable par son armée et par son argent, il ferait aussi des progrès à proportion plus avantageux, et serait cependant entièrement maître de sa conduite. C'est ce qu'on a cru être le véritable motif qui a entraîné M. le Prince avec les Espagnols, et pour lequel il a bien voulu exposer tout ce que sa naissance et ses services lui avaient acquis dans le royaume.

Il cacha ce sentiment autant qu'il lui fut possible, et fit paraître le même désir de la paix, qu'on traitait toujours inutilement. La cour était alors à Saint-Denis, et le maréchal de la Ferté avait joint l'armée du roi avec des troupes qu'il avait amenées de Lorraine. Celles de M. le Prince étaient plus faibles que le moindre de ces deux corps qui lui étaient opposés, et elles avaient tenu jusque-là le poste de Saint- Cloud, afin de se servir du pont pour éviter un combat inégal; mais l'arrivée du maréchal de la Ferté, donnant moyen aux troupes du roi de se séparer et d'attaquer Saint-

LA ROCHEFOUCAULD. Si

Cloud par les deux côtés en faisant un pont de bateaux vers Saint-Denis, fit résoudre M. le Prince à partir de Saint- Cloud dans le dessein de gagner Charenton, et de se poster dans cette langue de terre où se fait la jonction de la rivière de Marne avec la Seine. 11 eût pris sans doute un autre parti s'il eût eu la liberté de choisir; et il lui eût été bien plus sûr et plus facile de laisser la rivière de Seine à sa main gauche, et d'aller par Meudon et par Vaugirard se i>oster sous le faubourg Saint-Germain, où on ne l'eût peut-être pas attaqué, de peur d'engager par là les Parisiens à le défendre ; mais M. le duc d'Orléans ne voulut point y consentir, par la crainte qu'on lui donna de l'événement d'un combat qu'il pouvait voir des fenêtres du Luxembourg, et parce qu'on lui fit croire que l'artillerie du roi ferait de continuelles décharges pour l'en chasser. Ainsi, par l'opinion d'un péril imaginaire , M. le duc d'Orléans exposa la vie et la fortune de M. le Prince à l'un des plus grands dangers qu'il courut jamais.

Il fit donc marcher ses troupes à l'entrée de la nuit, le 1®' de juillet 1652, pour arriver à Charenton auparavant que celles du roi le pussent joindre. Elles passèrent par le Cours de la Reine, et par le dehors de Paris, depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à celle de Saint-Antoine, pour prendre de là le chemin de Charenton. Il voulut éviter de demander passage dans la ville, craignant de ne le pas obtenir, et qu'un refus dans une telle conjoncture ne fit pai*aitre le mauvais état de ses affaires. Il craignait aussi que, s'il l'obtenait , ses troupes ne se dissipassent dans la ville , et qu'il ne pût les en faire sortir s'il en était besoin.

La cour fut aussitôt avertie de la marche de M. le Prince, et M. de Turenne partit à l'heure même avec ce qu'il avait de troupes, pour le suivre et l'arrêter jusqu'à ce que le maréchal de la Ferté, qui avait eu ordre de repasser le pont et de marcher avec les siennes, eût le temps de le joindre.

comme ae aessus un ineaire, une aciion qui, selon les apparences, devait être la perte inévitable de M. le Prince, et la fin de la guerre civile, et qui fut en effet Tune des plus hardies et des plus périlleuses occasions de toute cette guerre, et celle où les grandes et extraordinaires qualités de M. le Prince parurent avec le plus d'éclat. La fortune sembla môme se réconcilier avec lui en cette rencontre, pour avoir part à un succès dont Tun et Tautre parti ont donné la gloire II sa valeur et à sa conduite; car il fut attaqué dans le faubourg Saint- Antoine, où il eut moyen de se servir des retranchements que les bourgeois y avaient faits quelques jours auparavant pour se garantir d*être pillés des troupes de M. de Lorraine, et il n'y avait que ce seul lieu dans toute la marche qu'il voulait faire qui fût retranché, et où il pût éviter d'être entièrement défait. Quelques escadrons de son arrière-garde furent chargés dans le faubourg Saint- Martin par des gens que M. de Turenne avait détachés pour l'amuser , et se retirèrent en désordre dans le retranchement du faubourg Saint-Antoine, où il s'était mis en bataille. Il n'eut que le temps qui lui était nécessaire pour cela, et pour garnir d'infanterie et de cavalerie tous les postes par lesquels il pouvait être attaqué. Il fut contraint de mettre le bagage de son armée sur le bord du fossé de Saint-Antoine, parce qu'on avait refusé de le laisser entrer dans Paris. On avait même pillé quelques chariots, et les partisans de la cour avaient ménagé qu'on y verrait de là comme d'un lieu neutre l'événement de cette affaire.

M. le Prince retint auprès de lui ce qui s'y trouva de ses domestiques, ou de personnes de qualité qui n'avaient point de commandement, et qui étaient au nombre de trente ou quarante.

M. de Turenne disposa de ses attaques avec une extrême diligence et toute la confiance que peut avoir un homme qui se croit assuré de la victoire. Mais lorsque ses gens dé-

tachés furent à trente pas du retranchement, M. le Prince sortit avec l'escadron que j'ai dit, et, se mêlant l'épée à la main, défit entièrement le bataillon qui était commandé, prit des officiers prisonniers, emporta les drapeaux et se retira dans son retranchement.. D'un autre côté, le marquis de Saint-Mesgrin attaqua le poste qui était défendu par le comte de Tavanes, lieutenant général, et par l'Ënques, maréchal de camp. La résistance y fut si grande, que le marquis de Saint-Mesgrin, voyant que toute son infanterie mollissait, emporté de chaleur et de colère, avança avec la compagnie de chevau-légeiTS du roi j dans une rue étroite, fermée d'une barricade, oix il fut tué avec le marquis de Nantouillet, le Fouilloux, et quelques autres. Mancini, neveu du cardinal Mazarin, y fut blessé, et mourut peu de jours après.

On continuait de toutes parts les attaques avec une extrême vigueur , et M. le Prince chai'gea une seconde fois avec même succès qu'à la première. Il se trouvait partout, et, dans le milieu du feu et du combat, il donnait les ordres avec une netteté d'esprit qui est si rare et si nécessaire en ces rencontres. Enfin, les troupes du roi avaient forcé la dernière barricade de la rue qui va de celle du Cours à Charenton, et qui était quarante pas au-delà d'une fort grande place qui aboutit à cette même rue. Le marquis de Navailles s'en était rendu maître, et avait, pour la mieux garder , fait percer les maisons proches , et mis des mous^ quetaires partout. M. le Prince avait dessein de les déloger avec de l'infanterie, et de faire percer d'autres maisons pour les chajsser par un plus grand feu , comme c'était en effet le parti qu'on devait prendre. Mais le duc de Beaufort, qui ne s'était pas rencontré auprès de M. le Prince au commencement de l'attaque, et qui sentait quelque dépit de ce que le duc de Nemours y avait toujours été , pressa M. le Prince de faire attaquer la barricade par l'infanterie, et comme cette infanterie était déjà lassée et rebutée, au lieu d'aller aux ennemis, elle se mit en haie le long des maisons sans

D£ LA HOCHEFOUCAULD. 437

vouloir avancer. Dans ce temps ^ un escadron des troupes de Flandre, posté dans une i*ue qui aboutissait au coin de cette place du côté des troupes du roi , ne pouvant y demeurer davantage de peur d'être coupé , quand on aurait gagné les maisons voisines, revint dans la place. Le duc de Beaufort, croyant que c* étaient les ennemis, proposa aux ducs de Nemours et de la Rochefoucauld, qui arrivaient en ce lieulà, de les charger. Ainsi étant suivis de ce qu*il y avait de gens de qualité et de volontaires, on poussa à eux, et on s'exposa inutilement à tout le feu de la barricade et des maisons de la place, s*étant trouvé, en abordant cet escadron , qu'il était de môme parti. Mais , voyant en même temps quelque étonnement parmi ceux qui gardaient la barricade, les ducs de Nemours, de Beaufort, de la Rochefoucauld et le prince de Marsillac y poussèrent et la firent quitter aux troupes du roi. Ils mirent ensuite pied à terre, et la gardèrent eux seuls, sans que l'infanterie qui était commandée voulût les soutenir. M. le Prince fit ferme dans la rue avec ce qui s'était rallié auprès de lui de ceux qui les avaient suivis. Cependant les ennemis qui tenaient toutes les maisons de la rue , voyant la barricade gardée seulement par quatre hommes, l'eussent sans doute reprise, si l'escadron de M. le Prince ne les eût arrêtés; mais, n'y ayant point d'infanterie qui les empêchât de tii-er par les fenêtres, ils recommencèrent à faire feu de tous côtés, et voyaient en revers depuis les pieds jusqu'à la tête de ceux qui tenaient la barricade. Le duc de Nemours reçut treize coups sur lui ou dans ses armes, et le duc de la Rochefoucauld une mousquetade qui, lui perçant le visage audessous des yeux, lui fit à l'instant perdre la vue^; ce qui

' À roccasion de cette blessure, il fit graver un portrait de M"* de Longuerille avec ces deux vers au bas :

Faisant la guerre aux rois , J*al perdu les deux yeux ; Hais pour un tel objet, Je l'eusse faite aux dieux.

obligea le duc de Beaufort et le prince de Marsillac à se retirer pour emmener les de\i\ blessés. Les ennemis avancèrent pour les prendre, mais M. le Prince s'avança aussi pour les dégager , et leur donna le temps de monter à cheval ; ainsi ils laissèrent aux ennemis le poste qu'ils venaient de leur faire quitter , et presque tout ce qui avait été avec eux dans la place fut tué ou blessé. M. le Prince perdit en cette journée les marquis de Flammareins et de la Rochegiffart, le comte de Castres , le comte de Bossu , Desfourneaux , la Martinière, la Motheguyonnet, Bercenet, capitaine des gardes du duc de la Rochefoucauld, de THuilière, qui était aussi à lui, et beaucoup d'autres, dont on ne peut mettre ici les noms. Enfin , le nombre des ofiiciers morts ou blessés fut si grand de part et d'autre, qu'il semblait que chaque parti songeAt plus à réparer ses pertes qu'à attaquer ses ennemis.

Cette espèce de trêve était avantageuse aux troupes du roi, rebutées de tant d'attaques où elles avaient été repoussées. Durant ce temps , le maréchal de la Ferté avait marché en diligence, et il se préparait à faire un nouvel effort avec scn armée fraîche et entière, lorsque les Parisiens, qui jusque-là avaient seulement été spectateurs d'une si gi*ande action , se déclarèrent en faveur de M. le Prince. lis avaient été si prévenus des artifices de la cour et du cardinal de Retz, et on leur avait tellement persuadé que la paix particulière de M. le Prince était faite sans y comprendre leurs ntérêts, qu'ils avaient considéré le commencement de ce

D*autres disent :

Pour ce cœur inconstant qu'enfin je connais mieux, J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux.

C'était la parodie de ces deux vers de du Ryer, qu*à une autre époque avait adressés à M"« de Longueville :

Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux.

combat comme une comédie qui se jouait de concert avec le cardinal Mazarin. M. le duc d*Orléans même les confirma dans cette pensée , en ne donnant aucun ordre dans la ville pour secourir M. le Prince; et le cardinal de Retz, qui était auprès de lui , augmentait encore l'irrésolution et le trouble dé son esprit, en formant des difficultés sur tout ce qu'il proposait. D*autre part, la porte Saint-Antoine était gardée par une colonnelle de bourgeois, dont les officiers, qui étaient gagnés de la cour , empêchaient presque également de sortir de la ville et d'y entrer : enfin tout y était mal disposé pour y recevoir M. le Prince et ses troupes, lorsque Mademoiselle , faisant un effort sur l'esprit de monsieur son père , le tira de la léthargie où le tenait le cardinal de Retz. Elle alla porter ses ordres à la maison de ville pour faire prendre les armes aux bourgeois. En môme temps, elle commanda au gouverneur de la Bastille de faire tirer le canon sur les troupes du roi, et, revenant à la porte Saint-Antoine, elle disposa tous les bourgeois, non-seulement à recevoir M. le Prince et son armée , mais même à sortir et à escarmoucher pendant que ses troupes rentreraient. Ce qui acheva encore d'émouvoir le peuple en faveur de M. le Prince, fut de voir remporter tant de gens de qualité morts ou blessés. Le duc de la Rochefoucauld voulut profiter de cette conjoncture pour son parti , et , quoique sa blessure lui fît presque sortir les deux yeux hors de la tête , il alla à cheval du lieu où il fut blessé jusqu'à l'hôtel de Liancourt, au faubourg Saint- Germain, exhortant le peuple à secourir M. le Prince, et à mieux connaître à l'avenir l'intention de ceux qui l'avaient accusé d'avoir traité avec la cour. Cela fit, pour un temps » l'efiFet qu'on désirait , et jamais Paris n'a été mieux intentionné pour M. le Prince qu'il le fut alors. Cependant le bruit du canon de la Bastille produisit deux sentiments bien différents dans l'esprit du cardinal Mazarin : car d'abord il crut que Paris se déclarait contre M. le [Prince , et qu'il allait triompher de cette ville et de son ennemi: mais,

voyant qu'au contraire on tirait sur les troupes du roi, il envoya des ordres aux maréchaux de France pour retirer Tannée et retourner à Saint-Denis. Cette journée peut passer pour Tune des plus glorieuses de la vie de M. le Prince. Jamais sa valeur et sa conduite n'ont eu plus de part à la victoire, et Ton peut dire aussi que jamais tant de gens de qualité n'ont fait combattre un plus petit nombre de troupes. On fit porter les drapeaux des régiments des gardes , de la marine et de Turenne, à Notre-Dame, et on laissa aller sur leur parole tous les officiers prisonniers.

Néanmoins, on continua les négociations. Chaque cabale voulait faire la paix ou empêcher que les autres ne la fissent, et M. le Prince et le cardinal étaient également résolus de ne la pas faire. M. de Chavigny s'était bien remis en apparence avec M. le Prince, et il serait malaisé de dire dans quels sentiments il avait été jusqu'alors, parce que sa légèreté naturelle lui en inspirait sans cesse d'entièrement opposés. Il conseillait de pousser les choses à l'extrémité toutes les fois qu'il espérait de détruire le cardinal et de rentrer dans le ministère, et il voulait qu'on demandât la paix à genoux toutes les fois qu'il s'imaginait qu'on pillerait ses terres et qu'on raserait ses maisons. Néanmoins, dans cette rencontre, il fut d'avis, comme tous les autres, de profiter de la bonne disposition du peuple, et de proposer une assemblée à l'hôtel de ville pour résoudre que Monsieur serait reconnu lieutenant général de l'Etat et couronne de France; qu'on s'unirait inséparablement pour procurer l'éloignement du cardinal; qu'on pourvoirait le duc de Beaufort du gouvernement de Paris en la place du maréchal de l'Hôpital , et qu'on établirait Broussel en la charge de prévôt des mardiands , au lieu de le Febure. Mais cette assemblée , où l'on croyait trouver la sûreté du parti, fut une des principales causes de sa ruine, par une violence qui pensa faire périr tout ce qui se rencontra à l'hôtel de ville, et fit perdre à M. le Prince tous les avantages que la journée de Saint-

Antoine lui avait donnés ^ Je ne puis dire qui fut l'auteur d'un si pernicieux dessein, car tous Tont également désavoué; mais enfin, lorsque l'assemblée se tenait, on suscita des gens armés qui vinrent crier à la porte de la maison de ville qu'il fallait non-seulement que tout s'y passât selon l'intention de Monsieur et de M. le Prince, mais qu'on livrât dès l'heure même tout ce qui était attaché au cardinal Mazarin. On crut d'abord que ce bruit n'était qu'un effet ordinaire de l'impatience du menu peuple; mais, voyant que la foule et le tumulte augmentaient, que les soldats et même les officiers avaient part à la sédition , et qu'en même temps on mit le feu aux portes et l'on tira aux fenêtres, alors tout ce qui était dans l'assemblée se crut perdu. Plusieurs, pour éviter le feu, s'exposèrent à la fureur du peuple. Il y eut beaucoup de gens tués de toutes conditions et de tous les partis; et on crut ti'ès-injustement que M. le Prince avait sacrifié ses amis, afin de n'être pas soupçonné d'avoir fait périr ses ennemis. On n'attribua rien de cette action à M. le duc d'Orléans : toute la haine en fut rejetée sur M. le Prince. Pour moi , je pense que l'un et l'autre s'étaient servi de M. de Beaufort pour faire peur à ceux de l'assemblée qui n'étaient pas dans leurs intérêts, mais qu'en effet pas un d'eux n'eut dessein de faire mal à personne. Ils apaisèrent promptemenl le désordre; mais ils n'effacèrent pas l'impression qu'il avait faite dans tous les esprits. On proposa ensuite de créer un conseil , composé de Monsieur , de M. le Prince, du chancelier de France, de princes, ducs et pairs, maréchaux de France et officiers généraux du parti qui se trouvaient à Paris ; deux présidents à mortier devaient aussi y assister de la part du parlement, et le prévôt des marchands de la part de la ville ^ pour juger définitivement de tout ce qui concernait la guerre et la police. Ce conseil augmenta le désordre au lieu de le diminuer ,

* CAlte assemblée eut lieu le 4 juillel.

eut, comme avait eu l'assemblée de Fhôtel de ville, des suites funestes; car les ducs de Nemours et de Beaufort, aigris par leurs différends passés et par l'intérêt de quelques dames, se querellèrent pour la préséance au conseil et se battirent ensuite à coups de pistolet , et le duc de Nemours fut tué dans ce combat par le duc de Beaufort, son beaufrère. Cette mort donna de la compassion et de la douleur à tous ceux qui connaissaient ce prince. Le public même eut sujet de le regretter; car, outre ses belles et agréables qualités, il contribuait à la paix de tout son pouvoir, et lui et le duc de la Rochefoucauld avaient, pour apporter plus de facilité à la conclure, renoncé aux avantages que M. le Prince leur devait faire obtenir par son traité. Mais la mort de l'un et la blessure de l'autre laissèrent aux Espagnols et aux amis de M*"* de Longueville toute la liberté qu'ils désiraient pour entraîner M. le Prince. Ils n'appréhendèrent plus que les propositions de l'emmener en Flandre fussent contestées. Ils lui promirent tout ce qu'il désirait, et il sembla que M"*® de Châtillon même lui parut moins aimable depuis qu'il n'eut plus à combattre un rival digne de lui. Cependant il ne rejeta pas d'abord les propositions de paL\; mais, voulant prendre aussi ses mesures pour faire la guerre, il offrit au duc de la Rochefoucauld le même emploi qu'avait le duc de Nemours , et, comme il ne le put accepter à cause de sa blessure , il le donna ensuite au prince de Tarente.

Paris était alors plus divisé que jamais : la cour gagnait tous les jours quelqu'un dans le parlement et parmi le peuple ; le massacre de l'hôtel de ville avait donné de l'horreur à tout le monde ; l'armée des princes n'osait tenir la campagne : son séjour à Paris augmentait l'aigreur contre M. le Prince, et ses affaires étaient réduites en de plus mauvais termes qu'elles n'avaient encore été, lorsque les Espacrnols, qui voulaient également empêcher la ruine et

firent marcher une seconde fois- M. de Lorraine à Paris, avec un corps assez considérable pour arrêter Farmée du roi. Il la tint même investie à Villeneuve-Saint-Georges , et manda à Paris qu'il la contraindrait de donner bataille ou de mourir de faim dans son camp. Cette espérance flatta même M. le Prince , et il crut tirer de grands avantages de l'événement de cette action, bien qu'il soit vrai que M. de Turenne ne manqua jamais de vivres, et qu'il eut toujours la liberté de se retirer à Mel'un sansJ)asarder un combat, comme il s'y retira enfin sans y rencontrer d'obstacle , pendant que M. de Lorraine était venu à Paris, et que M. le Prince était malade d'une fièvre continue.

Le corps que commandait le comte de Palluau joignit ensuite l'armée du roi , après avoir pris Montrond. Il y avait bloqué, avec assez peu de troupes, le marquis de Persan dès le commencement de la guerre; mais lorsque la garnison fut affaiblie par la faim et par les maladies, on l'attaqua de force , et on le prit avec moins de résistance qu'on n'en devait attendre de si braves gens dans une des meilleures places du monde, si on n'y eût manqué de rien. Cette perte dut être d'autant plus sensible à M. le Prince, qu'elle était arrivée en partie pour n'y avoir pas apporté les remèdes qui étaient en son pouvoir, puisque, dans le temps que l'armée du roi était vers Compiègne , il lui fut souvent assez facile de secourir Montrond, au lieu que ses troupes , en ruinant les environs de Paris , augmentèrent la haine qu'on lui portait.

Il ne fut pas plus heureux ni mieux servi en Guienne. La division de M. le prince de Conti et de M"® de Longue ville, en faisant accroître les partialités dans Bordeaux, servit de prétexte à tout ce qui voulut quitter son parti. Plusieurs villes, à l'exemple d'Agen, avaient ouvert les portes aux troupes du roi, et le peuple de Périgueux avait poignardé Chanlost , son gouverneur, et chassé la garnison. Villeneuve

d'Agénois, où le marquis de Téobon s'était jeté, fut la seule qui résolut de se défendre , et elle le lit avec tant de vigueur , que le comte d'Harcourt fut contraint d'en lever le siège. 11 séjourna peu en Guienne, après cette petite disgrâce; et, soit qu'il eût de véritables défiances de la cour, ou qu'il crût que, se rendant maître de Brissac, de Philisbourg et de l'Alsace, il pourrait y jeter les fondements d'un établissement assuré et indépendant, il partit de son armée comme mi homme qui craignait d'y être arrêté prisonnier, et se rendit à Philisi)ourg avec toute la diligence possible.

Cependant la maladie de M. le Prince augmentait, et bien qu'elle fût très- violente, elle ne lui fut pas si funeste qu'à M. de Chavigny; car, dans un éclaircissement fort aigre qu'il eut avec M. le Prince, il en sortit avec la fièvre qu'il prit de lui , et mourut peu de jours après. Son malheur ne finit pas avec sa vie, et la mort, qui doit terminer toutes les haines, sembla avoir réveillé celle de ses ennemis. Ou lui imputa presque toutes sortes de crimes, et M. le Prince, pour se justifier des soupçons que les Espagnols et les frondeurs conçurent d'un traité secret avec la cour par l'entremise de l'abbé Fouquet, accusa M. de Chavigny d'avoir écouté des propositions sans sa participation, et d'avoir promis de le faire relâcher sur des articles dont il ne se pouvait départir. Il le crut ainsi peut-être , sur ce qu'on ûl courir des copies d'une lettre interceptée de l'abbé Fouquet, dont j'ai vu l'original , par laquelle il mandait à la cour que Coulas porterait M. le duc d'Orléans à se détacher de M. le Prince, s'il n'acceptait les conditions de paix qu'on lui offrait. Mais, dans les copies qu'on en vit, on avait mis le nom de M. de Chavigny en la place de celui de Coulas, et ainsi on l'accusait de trahir en même temps M. le Prince, tant à l'égard de la cour qu'à l'égard de M. le duc d'Orléans, quoiqu'il soit véritable que M. le Prince traitait luimême avec l'abbé Fouquet, et qu'il en rendait compte à H. de Chavigny : ce qui fait que je ne puis attribuer la

iiers que m. le rriiice avaii ae jm. ae unavigny, ei a i envie qu'il avait alors de faire la guerre, qui, étant combattue par ses amis, lui fit changer de conduite avec eux et avec M. de Chavigny, et donner toute sa confiance aux Espagnols, auxquels il lui importait de cacher ses conférences avec Fabbé Fouquet. Dans le même temps que M. de Chavigny mourut à Paris, M. le duc de Bouillon mourut à Pontoise. On peut dire que ce fut pour le malheur de la France, parce qu'apparemment il eût fait la paix; car M. le Prince l'avait demandé pour garant des conditions du traité que Langlade négociait, et il n'y avait que lui qui pût le i*assurer contre la défiance qu'il avait du cardinal. Cette mort du duc de Bouillon devrait seule guérir les hommes de l'ambition , et les dégoûter de tant de plans qu'ils font pour réussir dans leurs grands desseins, car l'ambition du duc de Bouillon était soutenue par toutes les qualités qui pouvaient la rendre heureuse : il était vaillant et savait parfaitement tous les ordres de la guerre; il avait une éloquence facile, naturelle et insinuante; son esprit était net, fertile en expédients et capable de démêler les affaires les plus difficiles; Son sens était droit, son discernement admirable, et il écoutait les conseils qu'on lui donnait avec douceur, avec attention et avec un certain égard obligeant, dont il faisait valoir les raisons des autres et semblait en tirer ses résolutions. Mais de si grands avantages lui furent presque inutiles par l'opiniâtreté de sa fortune, qui s'opposa toujours à sa prudence , et il mourut dans le temps que son mérite , et le besoin que la cour avait de lui, auraient apparemment surmonté son malheur.

Les Espagnols se vengeaient par une longue et rude prison de l'entreprise que le duc de Guise avait faite sur le royaume de Naples, et se montraient depuis longtemps inexorables à toutes les instances qu'on leur faisait pour sa liberté. Us l'accordèrent néanmoins à la première instance que leur en

fit M, le Prince, et renoncèrent en cette rencontre à Tune de leurs principales maximes, pour le lier encore plus étroitement à leur parti par une déférence qui leur est si peu ordinaire. Le duc de Guise se vit donc en liberté, lorsqu'il Tespérait le moins, et il sortit de prison, engagé par sa parole et par un bienfait si extraordinaire dans les intérêts de M. le Prince. Il le vint trouver à Paris, et,. croyant peutêtre s'êti*e acquitté par quelques compliments et quelques visites de ce qu*il lui devait, il s'en alla bientôt après audevant de la cour, pour offrir au roi ce qu'une si grande obligation lui faisait devoir à M. le Prince.

Cependant M. le Prince commença dès lors à prendre toutes ses mesures pour partir avec M. de Lorraine, et il est vrai que l'état de ses affaires avait rendu ce conseil si nécessaire, qu'il ne lui restait plus de parti à prendre que celui-là ; car la paix était trop généralement désirée à Paris pour y pouvoir demeurer en sûreté avec dessein de l'empêcher, et M. le duc d'Orléans, qui l'avait toujours désirée et qui craignait le mal que la présence de M. le Prince lui pouvait attirçr, contribua d'autant plus volontiers à son éloignement, qu'il se voyait par là en liberté de faire son traité particulier. Mais encore que les choses fussent en ces termes, la négociation ne laissait pas de continuer; car, dans le temps que le cardinal Mazarin sortit pour la seconde fois du royaume, afin de faire cesser le prétexte de la guerre civile, et faire connaître que M. le Prince avait d'autres intérêts que son éloignement, il envoya Langlade, secrétaire du cabinet, vers le duc de la Rochefoucauld, soit qu'il eût véritablement dessein de traiter pour faciliter son retour, ou qu'il prétendît tirer quelque avantage , en faisant paraître qu'il désirait la paix. Les conditions qu'apporta Langlade étaient beaucoup plus amples que toutes celles que Ton avait proposées jusqu'alors, et conformes à ce que M. le Prince avait demandé. Mais elles ne laissèrent pas d'être refusées, et sa destinée, qui l'entraînait en Flandre , ne lui a permis

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raine * , après avoir pris de vaines mesures avec M. le duc d'Orléans pour empêcher que le roi ne fût reçu à Paris; mais le crédit de Son Altesse Royale n'était pas alors capable de balancer celui de la cour: il eut ordre lui-même de sortir de Paris le jour que le roi y devait arriver*, et il obéit aussitôt pour n'être pas témoin de la joie publique et du triomphe de ses ennemis.

' Le 3 octobre 1652.

' Le 21 du même mois la cour rentra à Paris.

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