TROISIÈME PARTIE
Le 1*01 avait accordé la paix au parlement de Paris et à tous ceux qui avaient pris son parti en l'année 1649 , et la plus grande partie des peuples l'avait reçue avec trop de joie pour donner sujet d'appréhender qu'on les pût porter une seconde fois à la révolte ^ Le cardinal Mazarin, raffermi par la protection de M. le duc d'Orléans et de M. le Prince, commençait à ne plus craindre les eifets de la haine publique, et ces deux' princes espéraient qu'il aurait une reconnaissance proportionnée à ses promesses et à ses obligations. H. le duc d'Orléans en attendait les eifets sans inquiétude, et il était content de la part qu'il avait aux affaires, et de l'espérance qu'on donnait à l'abbé de la Rivière, son principal ministre , de le faire cardinal ; mais M. le Prince n'était pas si aisé à satisfaire : ses services passés, et ceux qu'il venait de rendre à la vue du roi, au siège de Paris , portaient bien loin ses prétentions, et elles commençaient à embarrasser le cardinal.
La cour était à Compiègne, et, quelques raisons qu'il y eût pour la ramener à Paris, le cardinal ne pouvait se résoudre d'y retourner et d'exposer sa personne à ce qui pou-
' Telle n'était pas l'opinion générale. La paix , d'après Talon et Monglat, en paraissant mettre un peu de calme dans les mouvements des deux partis, n'en avait mis aucun dans les esprits. Les frondeurs, toujours flers , hardis , séditieux , appuyés des suffrages du peuple , bravaient ceux de la cour, insultaient à la majesté royale, se cantonnaient dans les appartements de l'archevêché ou chez le président de Bellièvre , dédaignaient d'aller faire leur cour, ne voyaient ni le roi ni la reine, donnaient ainsi l'exemple d'un mécontentement ou plutôt d'une révolte d'autant plus dangereuse qu'elle était moins bruyante et plus réfléchie.
vait rester d*animosité contre lui en un peuple qui venait d'en témoigner une si extraordinaire. Il fallait néanmoins se déterminer; et s'il lui paraissait dangereux de se fier à ses ennemis, il ne Tétait pas moins de témoigner de les craindre.
Dans cette irrésolution où personne n'osait lui donner de conseil , et où il n'en pouvait prendre de lui-même , M. le Prince crut que pour achever son ouvrage il devait aller à Paris, afin que, selon la disposition où il trouverait les esprits, il eût l'avantage d'y ramener la cour, ou de la porter à prendre d'autres mesures. 11 y fut reçu comme il avait accoutumé de l'être au retour de ses plus glorieuses campagnes. Ce succès rassura le cardinal , et on ne balança plus pour retourner à Paris. M. le Piûnce y accompagna le roi, et en arrivant au Palais-Royal, la reine lui dit publiquement qu'on ne pouvait assez reconnaître ses services, et qu'il s'était glorieusement acquitté de la parole qu'il lui avait donnée de rétablir l'autorité du roi et de maintenir H. le cardinal ; mais la fortune changea bientôt ses paroles en des effets tout contraires.
Cependant M. le Prince était dans une liaison particulière avec M. le duc d'Orléans. Il avait travaillé à l'établir par les extrêmes déférences qu'il avait affecté de lui rendre durant la guerre, et il les continuait avec soin. Il ne garda pas longtemps les mêmes mesures avec le cardinal Mazarin; et, bien qu'il n'eût pas encore résolu de rompre ouvertement avec lui , il témoigna par des railleries piquantes , et par une opposition continuelle à ses avis , qu'il le croyait peu digne de la place qu'il occupait, et qu'il se repentait même de la lui avoir conservée.
On attribue cette conduite à des motifs bien différents; mais il est certain que le premier sujet de leur mésintelligence avait commencé, durant la guerre de Paris , sur ce que M. le Prince se persuada que le cardinal voulait adroitement rejeter sur lui la haine des peuples en le faisant passer pour
1 aultïur uc lAJUo lua mauA i|u lis avaient auuiiurid. ii.iiisi ,
M. le Prince crut en devoir user de la sorte envers le cardinal , pour regagner dans l'opinion du monde ce qu'il avait perdu par la protection qu'il avait donnée à un homme si généralement haï, en l'empêchant de sortir du royaume, et de céder à sa mauvaise fortune; outre que, se souvenant des craintes et de l'abattement que le cardinal avait témoignés pendant les derniers désordres, il était persuadé qu'il suffisait de lui faire peur et de le mépriser pour lui attirer de nouveaux embarras, et l'obliger de recourir à lui avec la même dépendance qu'il avait eue dans l'extrémité où il s'était vu. Il s'imagina peut-être aussi , par les choses obligeantes que la reine lui avait dites à Saint-Gennain , et par la bonne chère qu'elle lui avait faite , qu'il ne lui serait pas impossible de lui faire remarquer les défauts du cardinal , et de s'établir auprès d'elle après qu'il l'aurait détruit. Enfin , quelles que fussent les véritables causes de ce changement , on ne s'aperçut que trop tôt de sa désunion avec le cardinal.
Dans ce desseiïi , M. le Prince résolut de se réconcilier avec les frondeurs, croyant ne pouvoir mieux détruire les mauvaises impressions qu'on avait de lui qu'en se liant avec des gens dont les peuples et la plus grande partie du parlement épousaient aveuglément les affections et les sentiments. Le nom de frondeur avait été donné , dès le commencement des désordres, à ceux du parlement qui étaient opposés aux sentiments de la cour. Depuis, le duc de Beaufort, le coadjuteur de Paris, le marquis de Noirmoustiers et Laigues s'étant joints à cette cabale, s'en rendirent les 'chefs. M"*« de Ghevreuse, M. de Châteauneuf et leurs amis s'y joignirent Ils demeurèrent tous unis sous le nom de frondeurs, et eurent une part très-considérable à toutes les affaires qui suivirent.
Mais, quelques avances que M. le Prince fit vers eux, on a cru qu'il n'avait jamais eu intention de se mettre à leur
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tête , et qu'il voulait seulement , comme je l'ai dit , regagner l'esprit des peuples , se rendre par là redoutable au cardinal , et faire sa condition plus avantageuse.
Il avait paru jusque-là irréconciliable avec M. le prince de Conti, son frère, et M"* de Longueville, leur sœur; et même dans le traité de la paix de Paris, il s'emporta contre eux avec toute l'aigreur imaginable , soit pour faire sa cour, ou par un sentiment de vengeance , à cause qu'ils s'étaient séparés de lui. Cela alla même si avant , qu'il fut directement contraire au rétablissement de M. le prince de Conti et du duc de Longueville dans leurs gouvernements , et que, par une fausse politique , il s'opposa à l'intention qu'on eut à la cour de donner le Mont-Olympe et Charleville à M. son frère, et le restreignit à accepter Damvilliers. M. le prince de Conti et M"® de Longueville trouvèrent ce procédé de M. le Prince aussi surprenant et aussi rude qu'il l'était en effet; et, dans cet embarras, ils chargèrent le prince de Marsillac, fils aine du duc de la Rochefoucauld, qui avait alors toute leur confiance , d'écouter les propositions que l'abbé de la Rivière leur faisait faire par le marquis de Flanimareins. Elles étaient que M. le duc d'Orléans entrerait dans leure intérêts contre M. le Prince, que M. le prince de Conti aurait l'entrée au conseil ; qu'on lui donnerait Damvilliers pour place de sûreté, et que lui et le duc de Longueville seraient rétablis dans les fonctions de leurs charges, pourvu que M. le prince de Conti renonçât en faveur de l'abbé de la Rivière , au chapeau de cardinal , et qu'il l'écrivît à Rome. Cette affaire fut conclue à l'heure même par le prince de Marsillac, et il la trouva d'autant plus avantageuse à M. le prince de Conti , que ce prince étant déjà résolu de changer de condition, on ne lui faisait rien perdre en lui conseillant de renoncer au cardinalat. On obtenait aussi par cette voie tout ce que la cour refusait à M. le prince de Ck)nti et au duc de Longueville, et, ce qui était encore plus considérable, c'est qu'en s'attachant l'abbé de la Rivière
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à soutenir en toutes rencontres M. le prince de Conti et M"'* de Longueville.
Ce traité fut ainsi conclu, sans que M. le prince y eût d'autre part que celle que Tabbé de la Rivière lui en voulut donner. Et d'autant qu*il avait senti le mal que sa division avec sa famille lui avait causé, il souhaita de se réconcilier avec monsieur son frère, avec madame sa sœur, et avec M. le prince de Marsillac.
Aussitôt après , M. le Prince , pour témoigner qu'il entrait sincèrement dans les intérêts de ses proches, prit un prétexte d'éclater contre le cardinal, sur ce qu'au préjudice de la parole qu'on en avait donnée , on refusait au duc de Longueville le gouvernement du Pont-de-l' Arche. Les frondeurs eh eurent une grande joie. Mais, soit que M. le Prince ne pût se fier à eux , ou qu'il ne voulût pas demeurer longtemps mal à la cour , il crut bientôt en avoir assez fait pour le monde, et se raccommoda huit jours après avec le cardinal. Ainsi il perdit de nouveau les frondeurs. Ils s'emportèrent contre lui , sans aucun égard de ce qu'ils devaient à son mérite et à sa qualité. Ils dirent hautement que ce qu'il venait de faire était une suite des artifices dont il s'était servi pour les surprendre. Ils renouvelaient l'affaire de Noisy près de Saint-Germain, où M"** de Longueville avait passé quelque temps, et où M. le prince de Conti et le duc de Longueville l'étant allé voir, le duc de Retz et le coadjuteur de Paris son JÈrère s'y rendirent, sous prétexte de visiter aussi cette princesse, mais en effet pour les porter, comme ils firent, à se lier avec les fi-ondeurs. Ils soutenaient que M. le Prince avait su tout ce traité , qu'il aVait pris avec eux les mêmes engagements que ses proches, et ils ajoutaient que la suite avait assez fait voir que M. le Prince, bien loin de tenir cette parole , ne l'avait donnée que pour les sacrifier plus aisément aux intérêts et à la haine du cardinal.
Ces bruits, semés dans le monde, y faisaient quelque im-
pression, et le peuple recevait sans les examiner toutes celles qui lui venaient des frondeurs; de sorte que M. le Prince se vit abandonné en un instant de tout ce qui s'était joint à lui contre le cardinal, excepté de sa famille, qui ne lui fut pas inutile par la considération où M"* de Longueville se trouvait alors, à cause de l'impression qu'elle avait donnée de son ambition, de sa fermeté, et plus encore de sa haine déclarée contre le cardinal, qui par ces considérations, gardait plus de mesures envers elle qu'envers messieurs ses frères.
Il arriva en même temps une querelle particulière qui fut sur le point de renouveler la générale*. M. de Beaufort croyant que le marquis de Jarzay et d'autres dépendant du cardinal, avaient affecté de le morguer aux Tuileries pour persuader que son crédit dans le peuple était fini avec la guerre, il se résolut de leur faire un affront public. Un soir qu'ils soupaient ensemble dans le jardin de Renard, près des Tuileries, il y alla avec beaucoup de gens, chassa les violons , renversa la table ; et la confusion et le désordre furent si grands , que le duc de Caudale , Bouteville , Saint-Maigrin , et plusieurs autres qui étaient du souper, coururent fortune d'être tués, et que le marquis de Jarzay y fut blessé par des domestiques du duc de Beaufort. Cette affaire n'eut pas néanmoins les suites que vraisemblablement on devait en atr tendre. Plusieurs de ceux qui avaient part à cette offense firent appeler le duc de Beaufort , mais il ne crut pas les devoir satisfaire dans cette conjoncture. M. le Prince y prit les intérêts de la cour et ceux du cardinal avec la même chaleur qu'il avait eue dans les autres temps.
Cependant le cardinal , peixiant aisément le souvenir des obligations qu'il avait à M. le Prince , conservait celui des mécontentements qu'il en avait eus, et, sous prétexte d'un raccommodement sincère, il ne perdit point d'occasion de se
^ Cette dispute eut lieu avant la rentrée de la cour dans Paris.
ayant pénétré que les desseins de M. le Prince ne tendaient . qu'à lui faire peur, il crut le devoir entretenir dans cette pensée , en affectant de témoigner de le craindre, non-seulement pour Tempôcher par ce moyen d'en prendre de plus violentes contre lui , mais pour venir plus sûrement à bout, et avec moins de soupçon, du projet qu'il faisait contre sa liberté. Dans cette vue, tous ses discours et toutes ses actions faisaient paraître de l'abattement et de la crainte : il ne parlait que d'abandonner les affaires et de sortir du royaume; il faisait faire tous les jours quelque nouvelle proposition aux amis de M. le Prince pour lui offrir la carte blanche : et les choses passèrent si avant , qu'il convint que désormais on ne donnerait plus de gouvernement de provinces, de places considérables, de charges dans la maison du roi ni d'offices de la couronne, sans l'approbation de M. le Prince, de M. le prince de Conti et de M. et de M™** de Longueville, et qu'on leur rendrait compte de l'administration des finances. Ces promesses si étendues, et données en termes généraux, faisaient tout l'effet que le cardinal pouvait désirer : elles éblouissaient et rassuraient M. le Prince et tous ses amis; elles confirmaient le monde dans l'opinion qu'onr avait conçue de l'étonnement du cardinal , et elles faisaient jneme désirer sa conservation à ses ennemis, dans la créance de trouver plus aisément leurs avantages dans la faiblesse de son ministère que dans un gouvernement plus autorisé et plus ferme. Enfin, il gagnait avec beaucoup d'adresse le temps qui lui était nécessaire pour les desseins qu'il formait contre M. le Prince.
Les choses demeurèrent en cet état durant un temps assez considérable , et cependant le cardinal donnait toutes les démonstrations publiques de vouloir non-seulement entrer dans les sentiments de H. le Prince , mais encof e dans tous les intérêts de ses amis, bien qu'en effet il y fût directement contraire, comme il le fit voir dans une rencontre qui se
la Rochefoucauld les mêmes avantages de rang qui avaient été accordés à celles deRohan, de Foix et de Luxembourg, le cardinal fit demander par M. le duc d'Orléans une pareille grâce* pour celle d'Albret, et suscita en même temps une assemblée de noblesse pour s'y opposer*. Ainsi, soit qu'il en craignît véritablement les suites, ou qu'il feignît de les craindre , il aima mieux faire révoquer ce qu'on avait déjà fait en faveur des autres maisons que de maintenir ce que M. le Prince avait obtenu pour celle du prince de Marsillac.
Toutes ces choses aigrissaient M. le Prince; mais elles ne lui faisaient rien soupçonner de ce qui était près d'éclater contre lui, et, bien qu'il fût mal satisfait du cardinal, il ne prenait aucune mesure pour le perdre, ni pour s'empêcher qu'il ne le perdît; et il est certain que, jusqu'à sa prison, jamais sujet ne fut plus soumis à l'autorité du roi ni plus dévoué aux intérêts de l'État. Mais son malheur et celui de la France le contraignirent bientôt à changer de sentiment.
Le traité de mariage du duc de Mercœur, fils aine du duc de Vendôme, avec une des nièces du cardinal Mazarin^, en fut une des principales causes, et renouvela toute l'aigreur qui semblait être assoupie entre ce ministre et M. le Prince. Il y avait donné les mains avant la guerre de Paris , soit qu'il n'en eût pas prévu les suites, ou que, par une trop grande déférence pour la cour, il n'eût osé témoigner à la reine qu'il les prévoyait. Mais enfin M"*® de Longueville, ennemie de la maison de Vendôme, et craignant que les prétentions de rang du duc de Longueville ne fussent troublées par l'élévation du duc de Mercœur, se servit des pre-
« C'est-à-dire un tabouret pour M-^ de Pons, de la maison d'A.lbret.
2 Cette assemblée se tint chez le maréchal de TUôpital, et (ùt suivie de la révocaUon des tabourets accordés depuis la régence.
3 Laure- Victoire Mancini, morte en 1657, à VAge de vingt et un ans.
3l0 MÉMOIRES
miers moments de sa réconciliation avec M. le Prince pour lui faire connaître que ce mariage se faisait directement contre leurs communs intérêts; et que le cardinal, lassé de porter le joug qu'il venait de s'imposer, voulait prendre de nouveaux appuis pour ne dépendre plus de lui , et pouvoir manquer impunément à ses engagements et à la reconnaissance qu'il lui devait. M. le Prince fut facile à persuader, et encore plus à promettre à M. le prince de Conti et à M"® de Longueville de se joindre à eux pour empêcher ce mariage, bien qu'il eût, comme je l'ai dit, donné parole à la reine d'y consentir. Il balança néanmoins quelque temps à se déclarer. Je ne sais si ce fut parce qu'il voulait que les premières difficultés vinssent de son frère, ou pour retarder de quelques moments la peine qu'il avait de s'opposer ouvertement aux sentiments de la reine; mais enfin on sut bientôt qu'il ne pouvait approuver cette alliance; et le cardinal résolut dès lors de se venger de lui et d'avancer le dessein de l'arrêter.
Il s'y rencontrait de grands obstacles qu'il fallait nécessairement surmonter. La liaison particulière de M. le duc d'Orléans et de M. le Prince , fomentée par tous les soins et par tous les intérêts de l'abbé de la Rivière, était un empêchement bien considérable : on ne pouvait diviser ces deux princes, si on ne ruinait l'abbé de la Rivière auprès de M. le duc d'Orléans, et si on ne lui persuadait en même temps que M. le Prince avait manqué envers lui en quelque chose d'assez important pour lui faire naître le désir de le perdre, et ce crime imaginaire n'était pas facile à supposer. Il fallait encore se réconcilier avec les frondeurs, et que ce fut par un traité si secret, que M. le Prince n'en pût avoir de soupçon. Le peuple et le parlement devaient également l'ignorer aussi, parce qu'autrement les frondeurs se seraient rendus inutiles à la cour, en perdant dans l'esprit du parlement et du peuple leur crédit , qui n'était fondé que sur la créance qu'ils étaient irréconciliables avec le cardinal. Je ne
moyens qu'on employa contre la liberté de M. le Prince; mais au moins puis-je assurer qu'il se servit adroitement de ceux que la fortune lui présenta pour vaincre les difficultés qui s'opposaient à un dessein si périlleux. Enfin, un nommé Joly, créature du coadjuteur de Paris, fournit des matières au désordre,' et des moyens au cardinal pour prendre des liaisons avec les frondeurs, comme on le verra dans la suite.
Entre les plaintes générales qui se faisaient publiquement contre le gouvernement, le corps des rentiers de Thôtel de ville de Paris, à qui on avait retranché beaucoup de leurs rentes , paraissait le plus animé. On voyait tous les jours un nombre considérable de bonnes familles réduites à la dernière extrémité, suivre le roi et la reine dans les rues et dans les églises, pour leur demander justice, avec des cris et des larmes , contre la dureté des surintendants qui prenaient ainsi leur bien. Quelques-uns s'en plaignirent au parlement, et ce Joly, entre autres, y parla avec beaucoup de chaleur contre la mauvaise administration des finances. Le lendemain, lorsqu'il allait au palais, afin d'être à l'entrée des juges pour cette même affaire , on tira quelques coups de pistolet dans le carrosse où il était, sans que néanmoins il en fût blessé. On ne put découvrir l'auteur de cette action; et il est difficile de juger, par les suites qu'elle a eues, si la cour la fit faire pour punir Joly , ou si les frondeurs la firent de sa participation pour avoir un sujet d'émouvoir le peuple et d'exciter une sédition * . D'autres ont cru que ce fut quelque ennemi particulier de Joly qui avait voulu lui faire plus de peur que de mal; mais, quelque dessein qu'on ait eu dans cette rencontre, le bruit en fut aussitôt répandu
* Joly avoue dans ses Mémoires qu'il ût lui-même tirer ce coup de pistolet sur sa voiture, de concert avec les frondeurs , dans le but de causer une sédition.
3i2 MÉMOIRES
dans Paris comme un effet de la cruauté du cardinal ; et U Boulaye, qui était attaché au duc de Beaufort, parut en même temps au Palais, demandant justice au parlement el au peuple de cet attentat contre la liberté publique. Peu de gens furent pei*suadés que son zèle fût aussi désintéressé qu'il voulait le faire croire , et peu aussi se disposèrent à le suivre. Ainsi le tumulte ne fut pas violent, et ne dura guère. La présence de la Boulaye fit croire avec quelque vraisemblance que ce qui s'était passé était un artifice des frondeurs pour intimider la cour et s'y rendre nécessaire; mais j'ai su depuis par un homme digne de foi, à qui la Boulaye Ta dit, que les raisonnements que Ton faisait sur son sujet étaient bien éloignés de la vérité, et que dans le moment qu'on vit quelque apparence de sédition dans l'affaire de Joly, le cardinal donna à la Boulaye un ordre d'aller au Palais, d'y paraître emporté contre la cour, d'entrer dans les sentiments du peuple , de se joindre à tout ce qu'il voudrait entreprendre, et, ce qui est horrible seulement à penser, de tuer M. le Prince s'il paraissait pour apaiser l'émotion ; mais le désordre finit trop tôt pour donner lieu à la Boulaye d'exécuter un si inCàme dessein, si ce qu'il a dit est véritable.
Cependant les esprits factieux d'entre le peuple ne furent pas entièrement apaisés; la crainte du châtiment les fit rassembler le soir pour chercher les moyens de s'en garantir. Dans la vue qu'avait le cardinal d'arrêter M. le Prince, il voulut auparavant le rendre irréconciliable avec les frondeurs, et, pour y réussir plus facilement, il crut se devoir hâter de les faire paraître coupables du crime dont je viens de parler. U fit écrire à M. le Prince, le soir même que le conseil particulier se tenait au Palais-Royal, un billet par M. Servien, dans lequel il lui donnait avis que la sédition du matin avait été suscitée par les frondeurs pour attenter à sa personne; qu'il y avait encore une assemblée dans l'île du Palais, vis-à-vis du cheval de bronze , pour le même des-
rait exposé à un très-grand péril. M. le Prince lit voir cet avis à la reine, à M. le duc d'Orléans et à M, le cardinal» qui en parut encore plus surpris que les autres ; et , après qu on eut balancé sur le doute que Tavis fut faux ou véritable, et sur ce qu'on devait faire pour s'en éclaircir, il fut résolu que , sans exposer la personne de M. le Prince , on renverrait ses gens et son carrosse de la même sorte que s'il eût été dedans, et que comme leur chemin était de passer devant cette troupe assemblée, on verrait quelle serait leur intention, et quel fondement on devrait faire sur l'avis de M. Servien.
La chose fut exécutée comme on l'avait arrêtée , et des gens inconnus , qui s'avancèrent vers le carrosse auprès du cheval <ie bronze, y tirèrent quelques coups de mousqueton dont un laquais du comte de Duras , qui était au derrière du carrosse , fut blessé. Cette nouvelle fut aussitôt portée au Palais- Royal , et M. le Prince demanda justice au roi et à la reine du dessein que les frondeurs avaient eu de l'assassiner. Le cardinal se surpassa lui-même en cette occasion : il n'y agit pas seulement comme un ministre qui considérait l'intérêt de l'État dans la conservation d'un prince qui lui était si nécessaire, mais son soin et son zèle semblèrent aller encore plus loin que ceux des plus proches parents et des plus passionnés amis de M. le Prince ; et celui-ci crut d'autant plus aisément que le cardinal prenait ses intérêts avec chaleur, qu'il lui semblait être de sa prudence de ne pas perdre une occasion si favorable de s'acquitter, aux dépens de ses anciens ennemis, de ce qu'il devait à la protection qu'il venait de recevoir de lui contre tout le royaume. Ainsi M, le Prince, aidant lui-même à se tromper, recevait l'empressement du cardinal comme une marque de son amitié et de sa reconnaissance, bien que ce ne fût qu'un effet de s^ haine secrète et du désir d'exécuter plus sûrement son entreprise.
Les frondeurs , voyant s'élever contre eux une si prompte et si dangereuse accusation, crurent d'abord que c'était un concert de M. le Prince et du cardinal pour les perdre. Us témoignèrent de la fermeté dans cette rencontre, et, bien que Ton fît courir le bruit que M. le Prince se porterait contre eux à toutes sortes de violences, le duc de Beaufort, sans s'en étonner, ne laissa pas d'aller chez le maréchal de Gramont, où M. le Prince soupait; et, quelque surprise qu'on eût de son arrivée, il y passa le reste du soir, et parut le moins embarrassé de la compagnie. Le coadjuteur et lui employèrent toutes sortes de moyens vers M. le Prince et vers M™* de Longueville pour les adoucir et leur prouver leur innocence, et le marquis de Noirmoustiers proposa même de leur part au prince de Marsillac de se lier de nouveau à toute la maison de Condé contre le cardinal. Mais M. le Prince , qui n'était pas moins aigri par le peu de respect qu'ils lui avaient gardé dans ce qu'ils avaient publié à son désavantage de l'affaire de Noisy, que par ce qu'ils avaient eu dessein d'entreprendre contre sa personne , ferma l'oreille à leurs justifications, et M"® de Longueville fit la même chose, animée par l'intérêt de sa maison, et plus encore par son ressentiment contre le coadjuteur, des a\is et des conseils qu'il avait donnés au duc de Longueville contre son repos et sa sûreté.
Les choses ne pouvaient plus demeurer en ces termes. Il fallait que M. le Prince se fît justice lui-môme, du consentement de la cour, ou qu'il la demandât au parlement. Le premier parti était trop violent, et ne convenait pas au dessein caché du cardinal , et l'événement de l'autre était long et douteux. Néanmoins comme l'intention du cabinet était de mettre cette aff*aire entre les mains du parlement pour endormir et pour mortifier M. le Prince par les retardements, et par le déplaisir de se voir, de même que ses ennemis, aux pieds des juges dans la condition de suppliant, le cardinal ne manqua pas d'employer des prétextes appa-
temps dont il avait besoin pour exécuter son dessein. Il lui représenta que ce serait renouveler la guerre civile que d'attaquer les frondeurs par d'autres voies que celles de la justice, qui devait être ouverte aux plus criminels; que l'affaire dont il s'agissait était d'un trop grand poids pour être décidée ailleurs qu'au parlement, et que la conscience et la dignité du roi ne lui permettaient pas d'employer d'autres moyens; que l'attentat était trop visible pour n'être pas facile à vérifier; qu'un tel crime méritait un grand exemple, mais que , pour le donner sûrement , il fallait garder les apparetices , et se servir des formes ordinaires de la justice. M. le Prince se disposa sans peine à suivre cet avis, tant parce qu'il le croyait le meilleur , qu'à cause que son inclination est assez éloignée de se poiler à d'aussi grandes extrémités que celles où il prévoyait que cette affaire Fallait jeter. M. le duc d'Orléans le fortifiait encore dans cette pensée par l'intérêt des prétentions du chapeau de l'abbé de la Rivière. De sorte que , se confiant en la justice de sa cause , et plus encore en son crédit, il crut qu'en tout événement il se servirait du dernier, si le succès de l'autre ne répondait pas à son attente. Ainsi il consentit de faire sa plainte au parlement selon les formes ordinaires , et dans tout le cours de cette affaire le cardinal eut le plaisir malicieux de le conduire lui-même dans tous les pièges qu'il lui tendait.
Cependant le duc de Beaufort et le coadjuteur demandèrent d'être reçus à se justifier : ce qui leur ayant été accordé, les deux partis quittèrent pour un temps les autres voies pour se servir seulement de celles du Palais. Mais M. le Prince connut bientôt, par la manière dont les frondeurs soutenaient leur affaire^ que leur crédit y pouvait balancer le sien. Il ne pénétrait rien néanmoins dans la dissimulation du cardinal, et, quoi que madame sa sœur et quelques-uns de ses amis lui pussent dire, il croyait toujours que ce ministre agissait de bonne foi.
316 MÉHOIUES
Quelques jours se passèrent de la sorte, et Taigreur augmentait de tous les côtés. Les amis de M. le Prince et ceux des frondeurs les accompagnaient au Palais, et les choses se maintenaient avec plus d'égalité qu'on n'en devait attendre entre deux partis dont les chefs étaient si inégaux. Mais enfin le cardinal, espérant de recouvrer sa liberté en l'ôtant à M. le Prince, jugea qu'il, était temps de s'accommoder avec les frondeurs, et que, sans craindre de leur donner un moyen de se réconcilier avec M. le Prince, il pouvait en sûreté leur offrir la protection de la cour, et prendre ensemble des mesures contre lui. M. le Prince en fournit même un prétexte assez plausible : car, ayant su que depuis quelque temps M"* de Longueville ménageait secrètement, sans la participation de la cour, le mariage du duc de Richelieu et de M"® de Pons , il les mena à Trie , voulut autoriser cette cérémonie par sa présence, et prit si hautement la protection des nouveaux mariés contre tous leurs proches \ qui en paraissaient également irrités, et même contre la cour, qui en était offensée, que le cardinal n*eut pas peine de donner un sens criminel à cette conduite, et de persuader que les soins que M. le Prince et M™* de Longueville avaient pris pour ce mariage, regardaient moins l'établissement de M"»* de Pons que le désir de s'assurer du Havre, dont son mari était gouverneur sous l'administration de la duchesse d'Aiguillon, sa tante. Le cardinal tourna encore la chose en sorte dans l'esprit de M. le duc d'Orléans , qu'il lui persuada aisément d'avoir quelque sujet de se plaindre de M. le Prince du secret qu'il lui avait fait de ce mariage. Ainsi le cardinal, voyant l'affaire assez acheminée pour pouvoir former lé dessein de l'arrêter, il résolut
> M-« d* Aiguillon voulant marier le duc de Richelieu, son neveu, avec une des nièces de Mazarin, prétendait faire casser le mariage de M"« de Pons , quoiqu'elle fût de condition égale à celle du jeune duc , et veuve de l'aîné de la maison d'Albret.
servant habilement de Toccasion, entra encore plus avant avec lui , et lui proposa d'abord contre la liberté de M. le Prince tout ce dont il n'osait se découvrir le premier à elle. Ils en convinrent donc en général ; mais les particularités de ce traité furent ménagées par Laigues, que M. le Prince avait désobligé sans sujet quelque temps auparavant, et qui en avait toujours conservé un très-grand ressentiment. Ainsi il ne manqua pas de se servir d'une occasion si favorable de le faire paraître ; et il eut l'avantage de régler les conditions de la prison de M. le Prince, et de faire connaître combien il importe aux personnes de cette qualité de ne réduire jamais des gens de cœur qui sont au-dessous d'eux à la nécessité de se venger.
Tout se disposait ainsi selon l'intention du cardinal ; mais il restait enœre un obstacle qui lui paraissait le plus difficile à surmonter : c'était de faire entrer M. le duc d'Orléans dans son dessein , et de le faire passer de l'amitié qu'il avait pour M. le Prince au désir de contribuer à le perdre , et de détruire en un moment la confiance aveugle qu'il avait depuis vingt ans aux conseils de l'abbé de la Rivière, qui avait tant d'intérêt à la conservation de M. le Prince. M"*® de Chevreuse se chargea de cette dernière difficulté, et, pour en venir à bout, elle se plaignit à M. le duc d'Orléans du peu de sûreté qu'il y avait désormais à prendre des mesures avec lui; que toutes ses paroles et ses sentiments étaient rapportés par l'abbé de la Rivière à M. le Prince et à M"* de Longueyille, et que, s'étant livré à eux de crainte d'être troublé à Rome dans sa prétention du chapeau , il les avait rendus arbitres du secret et de la conduite de son maître. Elle lui persuada même qu'il était entré avec eux dans la négociation du mariage de M°*® de Pons , et qu'ils agissaient tellement de concert, que M™« la Princesse la mère n'avait assisté M"^ de Saugeon avec tant de chaleur dans le dessein d'être carmélite, que pour l'éloigner de la présence et de la
lui tit remarquer la conduite de Tabbé de la Rivière, et sa dépendance aveugle de la maison de Condé. Ëniuiy M*"^ de Chevreuse sut si bien aigrir M. le duc d'Orléans contre son ministre, qu'elle le rendit dès lors capable de toutes les impressions et de tous les sentiments quon lui en voulut donner.
[1630.] Le cardinal, de son côté, renouvela artificieusement au duc de Rohan la proposition qu'il lui avait faite autrefois d'engager M. le Prince à prétendre d être connétable, à quoi il n'avait jamais voulu entrer pour éviter de donner jalousie à M. le duc d'Orléans; et, en effet, bien que M. le Prince la rejetât encore cette seconde fois par la même considération, le cardinal sut tellement se. prévaloir des conférences particulières qu'il eut sur ce sujet avec le duc de Rohan, qu'il leur donna toutes les apparences d'une négociation secrète que M. le Prince ménageait avec lui sans la participation de M. le duc d'Orléans S et, en quelque façon, contre ses intérêts. De sorte que ce dernier ayant reçu ces impressions, et ce procédé de M. le Prince lui paraissant tout ensemble peu sincère et peu respectueux , il se crut dégagé de tout ce qu'il lui avait promis , et consentit sans balancer au dessein de le faire arrêter prisonnier.
* M. le Prince disait dans ses manifestes :
c Le cardinal, qui prévoyait bien que M. le duc d'Orléans était pour demander Tépée du connétable , afln de se conserver dans la majorité du roi la principale fonction de sa lieutenance générale, employa ses artifices ordinaires pour m'engager à la poursuivre , partie pour nous commettre tous deux dans la demande de cette charge, partie pour en tirer de moi quelque récompense. Encore me la fit-il offrir par le duc de Rohan , à condition que je cédasse à son neveu Mancini tout ce que je prétendais sur Tamirauté , ou que je lui donnasse le bâton de grand-mattre. Si cette épée pouvait être préjudiciable à TÉlal entre mes mains, et me donner moyen de passer d*un état particulier à la royauté, m*en devait-0 faire la proposition, et s'obliger lui-même de la faire agréer à Son Altesse Royale pour les intérêts de laquelle je refusais d'y entendre? »
Le jour qu ils choisirent pour 1 exécuter tut celui du premier conseil ^ Ils résolurent aussi de s'assurer de M. le prince de Conti et du duc de LongoevîIIe , croyant remédier par là à tous les désordres qu'une telle entreprise pouvait causer. Ces princes avaient depuis quelque temps évité , par les instances de M"® de Longueville , de se trouver tous trois ensemble au Palais-Royal, et ils en usaient ainsi plus par complaisance pour elle que par la persuasion que cette conduite fut nécessaire à leur sûi'eté. Ce n'est pas qu'ils n'eussent reçu plusieurs avis de ce qui était près de leur arriver; mais M. le Prince y faisait trop peu de réflexion pour s'en servir. Il les recevait môme quelquefois avec une raillerie aigre, et évitait d'entrer en matière pour n'avouer pas qu'il avait pris de fausses mesures avec la cour. De sorte que ses plus proches parents et ses amis craignaient de lui dire leurs sentiments sur ce sujet. Néanmoins le prince de Marsillac, remarquant les divers procédés de M. le duc d'Orléans envers M. le Prince et envers les frondeurs , dit à M. le prince de Conti, le jour qu'il fut arrêté, que l'abbé de la Rivière était assurément gagné de la cour ou perdu auprès de son maître , et qu'ainsi il ne voyait pas qu'il y eût un moment de sûreté pour M. le Prince et pour lui. Le même prince de Marsillac avait dit à la Moussaie , le jour précédent , que le capitaine de son quartier lui était venu dire qu'on l'avait envoyé quérir de la part du roi , et mené au Luxembourg, et qu'étant dans la galerie en présence de M. le duc d'Orléans , M. le Tellier lui avait demandé si le peuple n'approuverait pas que le roi fît quelque action éclatante pour remettre son autorité. Â quoi il avait répondu que, pourvu qu'on n'arrêtât point M. de Beaufort, il n'y avait rien à quoi le peuple ne consentît. Qu'ensuite ce capitaine du quartier était venu trouver le prince de Harsillac, et lui avait dit qu'on voulait perdre M. le Prince, et que de
* Le 10 janvier.
330 MÉMomEs
la façon qu'il voyait les choses s'y disposer , ce devait êti'e dans très-peu de temps. La Moussaie promit de le dire , et néanmoins M. le Prince a assuré depuis qu'il ne lui en avait jamais parlé.
Cependant le cardinal , pour ajouter la raillerie à ce qu'il préparait contre M. le Prince , lui dit qu'il voulait ce jour-là même lui sacrifier les frondeurs, et qu'il avait donné ses ordres pour arrêter Descoutures, qui était le principal auteur de la sédition de Joly et qui commandait ceux qui avaient attaqué ses gens et son carrosse sur le Pont-Neuf; mais que, dans la crainte que les frondeurs, se voyant ainsi découverts, ne fissent quelque effort pour le retirer des mains de l'officier qui le devait mener au bois de Vincennes , il fallait que M. le Prince se donnât le soin d'ordonner les gendarmes et les chevau-légers du roi pour le conduiie sans désordre. M. le Prince eut alors toute la confiance qu'il fallait pour être trompé. Il s'acquitta exactement de sa commission et prit toutes les précautions nécessaires pour se faire mener sûrement en prison.
Le duc de Longuevillc était à Chaillot, et le cardinal lui manda parPrioteau, son agent, qu'il parlerait le jour même au conseil de la survivance du vieux palais de Rouen en faveur du fils du marquis de Beuvron, dépendant de lui , et qu'il la lui remettrait entre les mains, afin que cette maison la tînt de lui. Le duc de Longueville se rendit aussitôt au Palais-Royal, le soir du 18 janvier 16S0, et M. le Prince, M. le prince de Conti et lui étant entrés dans la galerie de l'appartement de la reine, ils y furent arrêtés par Guitaut, capitaine de ses gardes. Quelque temps après on les fit monter dans un carrosse du roi qui les attendait à la petite porte du jardin. Leur escorte se trouva bien plus faible qu'on n'avait cru ; elle était commandée par le comte de Miossens, lieutenant des gendarmes , et Comminges, lieutenant de Guitaut , son oncle , gardait ces princes. Jamais des personnes de tant d'importance n'ont été conduites en prison par un si petit nombre de gens. Il n'y avait que seize hommes u che-
val , et ceux qui étaient en carrosse avec eux. L'obscurité et le mauvais chemin les firent verser, et ainsi donnèrent un temps considérable à ceux qui auraient voulu entreprendre de les délivrer; mais personne ne se mit en devoir de le faire.
On voulait arrêter en même temps le prince de Marsillac et la Moussaie, mais on ne les rencontra pas. On envoya M. de la Vrillière, secrétaire d'Etat, porter un ordre à M"* de Longueville d'aller trouver la reine au Palais-Royal , où on avait dessein de la retenir. Au lieu d'obéir, elle résolut, par les conseils du prince de Marsillac, de partir à l'heure même pour aller en très-grande diligence en Normandie, afin d'engager cette province et le parlement de Rouen à prendre le parti des princes, et s'assurer de ses amis, des places du duc de Longueville, et du Havre de Grâce. Mais comme il fallait, pour pouvoir sortir de Paris, qu'elle ne fût point connue, et comme elle voulait emmener avec elle M"® de Longueville, et que n'ayant ni son carrosse ni ses gens, elle était obligée de les attendre en un lieu où on ne pût la découvrir, elle se retira daus une maison particulière , d'où elle vit les feux de joie et les autres marques de réjouissance publique pour la détention de messieurs ses frères et de son mari. Enfin , ayant les choses nécessaires pour sortir, le prince de Marsillac l'accompagna en ce voyage. Mais, après avoir essayé inutilement de gagner le parlement de Rouen, elle se retira à Dieppe, qui ne lui servit de retraite que jusqu'à la venue de la cour, qui fut si prompte et qui la pressa de telle sorte que, pour se garantir d'être arrêtée par les bourgeois de Dieppe et par le Plessis- Belière qui y était allé avec des troupes de la part du roi, elle fut contrainte de s'embarquer avec beaucoup de péril, et de passer en Hollande pour gagner Stenay, où M. de Turenne s'était retiré aussitôt que les princes avaient été arrêtés.
Le prince de Marsillac partit de Dieppe quelque temps avant M"*** de LonguevHIe et s'en alla dans son gouver-
L\ ROCREFOl'CACLD, 2i
nement de Poitou pour y disposer les choses à la guerre, et pour essayer, avec les ducs de Bouillon , de SairK-Simon et de la Force, de renouveler les mécontentements du parlement et de la ville de Bordeaux, afin de les obliger à prendre les intérêts de M. le Prince, comme y étant engagés, puisque les manifestes de la cour, depuis sa prise, ne lui imputaient point de plus grand crime que d'avoir protégé avec trop de chaleur les intérêts de leur ville K
L'autorité de la cour parut alors plus afiTermie que jamais par la prison des princes et par la réconciliation des frondeurs. La Normandie avait reçu le roi avec une entière soumission , et les places du duc de Longueville s'étaient rendues sans résistance. Le duc de Bichelieu fut chassé du Havre. La Bourgogne imita la Normandie. Bellegarde fit une résistance honteuse. Le château de Dijon et Saint-Jean-de-Losne
* L'édition de 1689 et celle de 1723, qui est la repToductlon textuelle de la première, donnent à la suite de ce paragraphe les développements que voici :
« Pour ce qui est des raisons qui ont obligé le cardinal à arrêter M. le Prince, je suis persuadé qu'il n'y en avait point de bonnes, et que toutes les règles de la politique étaient contre ce dessein-là , comme les événements l'ont fait voir : outre que jusque-là M. le Prince n*avait pas même été soupçonné de la moindre pensée contre l'État. Je crois donc que non-seulement le cardinal a voulu être par là le maître de la cour, mais encore qu'il n'a pu souffrir la manière aigre et méprisante avec laquelle le prince de Condé le traitait en public, afin de regagner dans le monde ce que leur réconciliation lui avait ôté. H faisait la même chose dans les conseils particuliers pour le détruire dans resprit de la reine, et y prendre le poste qu'il y occupait. Enfin l'aigreur augmentant entre M. le Prince et lui, il se hâta de le perdre pour ne pas lui laisser le temps de se réconcilier avec les frondeurs. U conduisit si adroitemeat cette affaire, que le prince de Condé crut non-seulement que les préparatifs ' que l'on faisait pour r arrêter regardaient les frondeurs, mais même, dans cette vue-là, il donna lui-même les ordres pour se faire conduire plus sûrement en prison. La chose fut exécutée d'un consentement si général des peuples, que la duchesse de Longueville, s'étant retirée sans être connue dans une maison particulière pour attendre les choses nécessaires pour partir, vit allumer les feux de joie et paraître les autres marques de la réjouissance publique pour la détention de ses frères et de son mari. >
de Vendôme fut pourvu du gouvernement de Bourgogne; le comte d'Harcourt, de celui de Normandie; le maréchal de THôpital , de ceux de Champagne et de Brie , et le comte de Saint-Agnan , de celui de Berri. Montrond ne fut pas donné, parce qu'il n'y avait point de garnison; celles de Clermont et de Damvilliers se révoltèrent ; Marchin , qui commandait Farmée de Catalogne, fut arrêté prisonnier : on lui ôta Tortose, dont il était gouverneur; et, du côté de Champagne, il n'y eut que Stenay qui demeura dans le parti des princes; et presque tous leurs amis, voyant tant de malheurs en si peu de temps , se contentèrent de les plaindre sans se mettre en devoir de les secourir.
M"® de Longueville et M. de Turenne s'étaient, comme je l'ai dit, retirés à Stenay; le duc de Bouillon, à Turenne. Le prince de Marsillac, que l'on nommera désormais le duc de la Rochefoucauld par la mort de son père , arrivée en ce même temps, était dans ses maisons en Angoumois; le duc de Saint-Simon dans son gouvernement de Blaye, et le maréchal de la Force en Guyenne.
Ils témoignèrent d'abord un zèle égal pour M. le Prince , et lorsque les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld eurent fait ensemble le projet de la guerre de Guienne, le duc de Saint-Simon, à qui ils en donnèrent avis, offrit de recevoir H. le duc d'Enghien à sa place ; mais ce sentiment ne lui dura pas longtemps.
Cependant le duc de la Rochefoucauld , jugeant de quelle importance il était au parti de faire voir qu'on prenait les armes non-seulement pour la liberté de M. lé Prince, mais encore pour la conservation de celle de monsieur son fils, il envoya Gourville , de la participation du duc de Bouillon , à madame la princesse la mère (reléguée à Chantilly, et gardée par un exempt, aussi bien que madame la princesse, sa belle-fliUe, et M. le duc d'Enghien), avec charge de lui dire Tétat des choses, et de lui faire comprendre que la personne
de M. le duc d'Ënghien étant expasée à toutes les rigueurs de la cour, il fallait l'en mettre à couvert pour être Fun des principaux instruments de la liberté de monsieur son père ; qu'il était nécessaire pour ce dessein que lui et madame la princesse sa mère se rendissent secrètement à Berzé en Anjou, près de Saumur, où le duc de la Rochefoucauld offrait de les aller prendre avec cinq cents gentilshommes , et de les conduire à Saumur, si le dessein qu'il avait sur cette place réussissait; ou, en tout cas, les mener à Turenne, où le duc de Bouillon se joindrait à eux pour les accompagner àBlaye, en attendant que lui et le duc de SaintrSimon eussent achevé de disposer le parlement et la ville de Bordeaux à les recevoir. Quelque avantageuse que fût cette proposition, il était difficile de prévoir si elle serait suivie ou rejetée par madame la princesse douairière, dont l'humeur inégale, timide et avare, était peu propre à entreprendre et à soutenir un tel dessein.
Toutefois , bien que le duc de la Rochefoucauld fût incertain du parti qu'elle prendrait, il se crut obligé de se mettre en état d'exécuter ce qu'il lui avait envoyé proposer, et d'assembler pour ce sujet ses amis sous un prétexte qui ne fît rien connaître de son intention , afin d'être prêt à partir dans le temps de l'arrivée de Gourville, qu'il attendait à toute heure. Il crut n'en pouvoir prendre un plus spécieux que celui de l'enterrement de son père , dont la cérémonie devait se faire à Verteuil , l'une de ses maisons. Il convia pour cet effet toute la noblesse des provinces voisines, et demanda à tout ce qui pouvait porter les armes dans ses terres de s'y trouver; de sorte qu'en très-peu de temps il assembla plus de deux mille chevaux et huit cents hommes de pied. Outre ce corps de noblesse et d'infanterie, Bins, colonel allemand, lui promit de se joindre à lui avec son régiment pour servir H. le Prince; et ainsi le duc de la Rochefoucauld se crut en état d'exécuter en même temps deux desseins considérables pour le parti qui se formait : l'un était celui qu'il avait
envoyé proposer à madame la princesse douairière , et Vautre était de se saisir de Saumur.
Ce gouvernement avait été donné à Guitaut, après la moi*t du maréchal de Brézé, pour récompense d'avoir arrêté M. le Prince. C'est une place qui se pouvait rendre très-importante dans une guerre civile, étant située au milieu du royaume et sur la rivière de Loire, entre Tours et Angers. Un gentilhomme nommé de Mons y commandait sous le maréchal de Brézé; et, sachant que Coipmingcs, neveu de Guitaut, y allait avec les ordres du roi, et menait deux mille hommes de pied pour l'assiéger s'il refusait de sortir, il différa sur quelque prétexte qu'il prit de remettre la place entre les mains de Comminges, et manda au duc de la Rochefoucauld qu'il l'en rendrait maître, et prendrait son parti s'il voulait y mener des troupes. Le marquis de Jarzay lui offrit aussi de se jeter dans la place avec ses amis, et de la défendre, pourvu que le duc de la Rochefoucauld lui promit par écrit de le venir secourir dans le temps qu'il lui avait marqué. Ces conditions furent d'autant plus volontiers acceptées et signées du duc de la Rochefoucauld, que les deux desseins dont je viens de parler convenaient ensemble, et se pouvaient exécuter en même temps.
Dans cette vue , le duc de la Rochefoucauld fit assembler toute la noblesse qui était chez lui pour les funérailles de son père, et leur dit qu'ayant évité d'être arrêté prisonnier à Paris avec H. le Prince, il se trouvait peu en sûreté dans ses terres, qui étaient environnées de gens de guerre qu'on avait affecté de disperser tout autour sous prétexte du quartier d'hiver, mais en effet pour pouvoir le surprendre dans sa maison ; qu'on lui offrait une retraite assurée dans une place voisine, et qu'il demandait à ses véritables amis de l'y vouloir accompagner, et laissait la liberté aux autres de faire ce qu'ils voudraient. Plusieurs parurent embarrassés de cette proposition, et prirent divers prétextes pour se retirer. Le colonel Bins fut un des premiers qui lui manqua
de parole, mciis il y eut sept cents gentilshommes qui lui promirent de le suivre. Avec ce nombre de cavalerie, et l'infanterie qu'il avait tirée de ses terres, il prit le chemin de Saumur, qui était celui que Gourville devait prendre pour le venir joindre , ce qu'il fit le même jour. Il lui rapporta que M"® la Princ3sse la mère avait approuvé son conseil, qu'elle se résolvait de le suivre , mais qu'étant obligée de garder des mesures pour la cour, elle avait besoin de temps et de beaucoup de précautions pour exécuter un dessein dont les suites devaient être si grandes; qu'elle était peu en état d'y contribuer de son argent, et que tout ce qu'elle pouvait faire alors était de lui envoyer vingt mille francs. Le duc de la Rochefoucauld, voyant son premier dessein retardé, se résolut de continuer celui de Saumur; mais, bien qu'il y arrivât huit jours avant la fin du temps que le gouverneur lui avait promis de tenir , il trouva la capitulation faite , et que le marquis de Jarzay n'avait point exécuté ce dont il était convenu avec lui; de sorte qu'il fut obligé de retourner sur ses pas. Il défit dans sa marche quelques compagnies de cavalerie des troupes du roi, et, étant arrivé chez lui, il congédia la noblesse qui l'avait suivi , et en repartit bient^^t après , parce que le maréchal de la Meilleraye marchant vers lui avec toutes ses troupes, il se trouvait obligé de se retirer à Turenne chez le duc de Bouillon, après avoir jeté dans Montrond cinq cents hommes de pied , et cent chevaux qu'il avait levés et armés avec une diligence extrême.
En arrivant à Turenne , le duc de Bouillon et lui eurent nouvelles que M"** la Princesse et M. le duc d'Enghien, ayant suivi leur conseil , étaient partis secrètement de Montrond, et s'en venaient à Turenne pour se mettre entre leurs mains. Mais ils apprirent en même temps que le duc de Saint-Simon, ayant reçu des lettres de la cour, et su la prise de Bellegarde , n'était plus dans les mêmes sentiments , et que son soudain changement avait refroidi tous ses amis de Bordeaux, qui, jusque-là, paraissaient les plus zélés pour
les intérêts de M. le Prince. Néanmoins Langlade, dont le duc de Bouillon s'était servi dans toute cette négociation, et (lui sait mieux, que nul autre tout ce qui se passa dans cette guerre , les raffermit avec beaucoup de peine et d'adresse , et revint en donner avis au duc de Bouillon, qui assembla trois cents gentilshommes de ses amis pour aller recevoir j[rac jg Princesse et monsieur son fils. Le duc de la Bochefoucauld manda aussi ses amis, qui le vinrent joindre bientôt après au nombre de trois cents gentilshommes conduits par le marquis de Sillery, bien que le maréchal de la Meilleraye les menaçât de les faire piller par ses troupes s'ils retournaient le trouver.
Le duc de Bouillon, outre ses amis, leva douze cents hommes d'infanterie de ses terres, et, sans attendre les troupes du marquis de Sillery, ils marchèrent ainsi vers les montagnes d'Auvergne par où M"® la Princesse et monsieur son (ils devaient passer, étant conduits par Chavaignac. Les duc de Bouillon et de la Bochefoucauld les attendirent deux jours avec leurs troupes dans un lieu nommé la Bomie , où M"* la Princesse et monsieur son fils étant enfin arrivés avec des fatigues insupportables à des personnes d'un sexe et d'un âge si peu capables d'en souffrir, ils les conduisirent à Turenne, où s'étaient rendus en môme temps les comtes de Meille, de Coligny, Guitaut, le marquis de Cessac, Beauvais, Chanterac, Briole, le chevalier de Bivière et beaucoup de personnes de qualité et d'officiers des troupes de M. le Prince, qui servirent durant cette guerre avec beaucoup de fidélité et de valeur. M"® la Princesse demeura huit jours à Turenne, pendant lesquels on prit Brives-la- Gaillarde, et cent maîtres de la compagnie de gendarmes du prince Thomas, qui s'y étaient retirés.
Ce séjour que l'on fit à Turenne par nécessité, en attendant qu'on eût remis la plupart des esprits de Bordeaux, chancelants et découragés par la conduite du duc de Saint- Simon, et qu'on y pût aller en sûreté, donna loisir au général
3â8 MÉMOIRES
de la Valette , frère naturel du duc d'Épernon qui commandait l'armée du roi , de se trouver sur le chemin de M°* la Princesse , pour lui empêcher le passage ; mais , étant demeuré à une maison du duc de Bouillon nommée Rochefort, lui et le duc de la Rochefoucauld marchèrent au général de la Valette, et le joignirent à Montelar, en Périgord, d'où ayant lâché le pied sans combattre , il se retira par des bois à Bergerac, après avoir perdu son bagage. M™* la Princesse reprit ensuite le chemin de Bordeaux sans rien trouver qui s*opposàt à son passage. Il ne restait plus qu'à surmonter les difficultés qui se rencontraient dans la ville. Elle était partagée en diverses cabales. Les créatures du duc d'Épernon, et ceux qui suivaient les nouveaux sentiments du duc de Saint-Simon, s'étaient joints avec ceux qui servaient la cour, et entre autres avec le sieur de Lavîe, avocat général au parlement de Bordeaux, homme habile et ambitieux. Ils faisaient tous leurs efforts pour faire fermer les portes de la ville à M"*® la Princesse. Néanmoins, dès qu'on sut à Bordeaux qu'elle et M. le duc d'Enghien devaient arriver à Lormont près de la ville, on y vit des marques publiques de réjouissance. Un très-grand nombre de gens sortirent audevant d'eux : on couvrit leur chemin de fleurs , et le bateau qui les conduisait fut suivi de tous ceux qui étaient sur la rivière ; les vaisseaux du port les saluèi*ent de toute l'artillerie, et ils entrèrent ainsi à Bordeaux*, nonobstant les efforts qu'on avait faits sous main pour les en empêcher.
Le parlement et les jurats, qui sont les échevins de Bordeaux, ne les visitèrent pas en corps ; mais il n'y eut presque point de particulier qui ne leur donnât des assurances de service. Les cabales dont je viens de parler empêchèrent néanmoins d'abord que les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld ne fussent reçus dans la ville ; ils passèrent deux ou trois jours dans le faubourg des Chartreux , où tout le
* Le 31 mai.
par force. Ils n'acceptèrent pas ce parti , mais se contentèrent d'entrer le soir pour éviter le désordre.
Il n'y avait alors dans la province de troupes du roi assemblées que celles que commandait le général de la Valette, qui était près de Liboume. Celles des ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld consistaient, comme j'ai dit, en six cents gentilshommes de leurs amis, et l'infanterie sortie de Tui-enne, et, comme ce n'étaient pas des troupes réglées, il était impossible de les retenir plus longtemps. Ainsi l'on crut qu'il fallait se hâter de rencontrer le général de la Valette, et pour cet effet on marcha à lui vers Liboume. Hais, en ayant eu avis, il se retira, et évita une seconde fois le combat , jugeant bien que la noblesse étant sur le point de s'en retourner, il se rendrait, en ne combattant point , certainement maître de la campagne.
En ce même temps le marédial de la Meilleraye eut ordre de marcher vers Bordeaux avec son armée par les pays d'entre deux mers, et le roi s'avança vers Liboume. Ces nouvelles firent hâter le duc de Bouillon et le duc de la Rochefoucauld de faire leurs levées, malgré les empêchements continuels qu'ils y rencontraient, tant par le manque d'argent que par le grand nombre des gens du parlement et de la ville qui traversaient sous main leurs desseins. On en vint même à une extrémité qui pensa causer de grands désordres ; car un officier espagnol étant venu trouver M"*® la Princesse de la part du roi d'Espagne, et ayant apporté vingt ou vingt^cinq mile écus pour pourvoir aux besoins les plus pressants, le parlement, qui jusqu'alors avait toléré qu'on eût reçu M°* la Princesse et Monsieur son fils, et qui ne s'était point encore, comme le peuple, expliqué en leur faveur , ni témoigné ses sentiments sur ce qui s'était passé entre les troupes du roi et celles qui les avaient poussées , cmt qu'il suffisait de s'opposer à la réception de cet envoyé d'Espagne dans Bordeaux pour justifier
vant le parti du secours qu'il attendait d'Espagne, le réduire à la nécessité de recevoir la loi qu'on lui voudrait imposer Ainsi le parlement s'étant assemblé, il ordonna que l'officier espagnol sortirait de Bordeaux à l'heure même. Le peuple, n'ayant pas peine à connaître quelles seraient les suites de cet arrêt, prit aussitôt les armes, investit le Palais, et menaça d'y mettre le feu, si le parlement non-seulement ne révoquait ce qu'il venait de résoudre, mais s'il ne donnait un arrêt d'union avec M"*® la Princesse et les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld. On crut que l'on dissiperait facilement cette émotion en faisant paraître les jurats: et cela ne fit qu'augmenter le trouble par le retardement qu'on apportait à la demande du peuple. Le parlement envoya alors donner avis aux ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld de ce désordre, et les prier de le faire cesser. Ils ne furent pas fâchés qu'on eût besoin d'eux en cette rencontre; mais, outre qu'il leur était d'une grande importance que le peuple obtînt l'arrêt d'union, et la cassation de celui qui venait d'être donné contre l'envoyé d'Espagne, ils craignaient encore que, s'ils paraissaient avoir assez de pouvoir pour apaiser la sédition , on ne leur imputât de l'avoir causée. Ainsi ils résistèrent d'abord à faire ce que le parlement désirait d'eux. Mais enfin, voyant que les choses s'échauffaient à un point qu'il n'y avait plus de temps à perdre , ils coururent au Palais, suivis de leurs gardes et de plusieurs de leurs amis. Ce grand nombre, qui était nécessaire poui' leur sûreté, leur parut capable d'augmenter le désordre. Ils craignirent que tant de gens, mêlés ensemble sans se connaître, ne fissent naître des accidents qui pourraient porter les choses à la dernière extrémité, et même que le peuple ne s'imaginât, en les voyant arriver si bien accompagnés, qu'ils ne voulussent le faire retirer par force, et prendre le parti du parlement. Dans cette pensée, ils firent retirer tout ce qui les suivait , et s'abandonnèrent seuls
rencontrer dans un tel tumulte. Leur présence fit Teifet qu'ils désiraient : elle arrêta la fureur du peuple, dans le moment qu'il allait mettre le feu au Palais. Ils se rendirent médiateurs entre le parlement et lui. L'envoyé d'Espagne eut dès lors toute la sûreté qu'il désirait, et l'arrêt d'union fut donné en la manière qu'on le demandait.
Les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld jugèrent ensuite qu'il était nécessaire de faire une revue générale des bourgeois, pour leur faire connaître leurs forces et les disposer peu à peu à se résoudre à soutenir un siège. Ils voului*ent eu!e-mêmes les mettre en bataille, bien qu'ils eussent reçu plusieurs avis qu'il y avait des gens gagnés pour les assassiner. Néanmoins, parmi les salves continuelles qui leur furent faites par plus de douze mille hommes, il n*arriva aucun accident qui leur donnât lieu d'ajouter foi à cet avis. On fit après travailler à quelques dehors ; mais comme il venait peu d'argent d'Espagne, on ne put mettre aucun ouvrage en défense, car dans toute cette guerre on n'a touché des Espagnols que deux cent vingt mille livres ; le reste fut pris sur le convoi de Bordeaux , ou sur le crédit de M"** la Princesse , des ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, et de M. Lenet *. On leva néanmoins en très-peu de temps près de trois mille hommes de pied, et sept ou huit cents chevaux. On prit Castelnau, distant de quatre lieues de Bordeaux ; et on se serait étendu davantage sans les nouvelles que l'on eut de l'approche du maréchal de la Meilleraye du côté d'entre deux mers, et de celle du duc d'Épemon , qui vint joindre le général de la Valette. Sur cet avis , le marquis de Sillery fut dépêché en Espagne pour y représenter l'état des affaires , et hâter le secours d'hommes , de vaisseaux et d'argent qu'on en attendait.
Cependant on laissa la garnison dans Castelnau, et on se
' Homme de conOance de la jeune princesse de Condé.
33i MÉMOIRES
retira avec le reste des troupes à Blanquefort , qui est à deux lieues de Bordeaux , où le duc d'Épernon vint attaquer le quartier. Les ducs de Bouillon et de la Bochefoucauld étaient retournés à Bordeaux , et le Chambon , maréchal de camp , commandait les troupes. Elles étaient de beaucoup plus faibles que celles du duc d'Épemon. Néanmoins , bien que le Chambon ne pût défendre l'entrée de son quartier, les canaux et les marais qui en environnaient l'autre partie, lui donnèrent moyen de se retirer sans être rompu , et de sauver les troupes et tout le bagage. Sur le bruit de ce combat, les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld partirent de Bordeaux avec un grand nombre de bourgeois, et, ayant joint leurs troupes, retournèrent vers le duc d'Épemon avec dessein de le combattre ; mais le pays étant tout coupé de canaux, ils ne purent en venir aux mains. On escarmoucha longtemps de part et d'autre. Le duc d'Épemon y perdit quelques officiers et beaucoup de soldats. Il y en eut moins de tués du côté de Bordeaux. Guitaut et la Roussière y furent
Les troupes du maréchal de la Meilieraye et celles du duc d'Épemon serrèrent ensuite Bordeaux de plus près. Ils reprirent même l'île de Saint-Georges qui est dans la Garonne, à quatre lieues au-dessus de la ville, et où Ton avait commencé quelques fortifications. Elle fut défendue durant trois ou quati*e jours avec assez de vigueur , parce qu'à chaque marée on y envoyait de Bordeaux un régiment frais qui en relevait la garde. Le général de la Valette y fut blessé , et mourut peu de jours après. Mais enfin les bateaux qui y avaient amené des troupes, et qui devaient ramener celles qu'on relevait , ayant été coulés à fond par une batterie que le maréchal de la Meilieraye avait fait dresser sur le bord de la rivière, la frayeur prit de telle sorte aux soldats et même aux officiers, qu'ils se rendirent tous prisonniers de guerre. Ainsi ceux de Bordeaux perdirent tout à la fois cette île, qui leur était importante, et douze cents hommes de
Libourne, qui fit aussitôt attaquer le château de Vaire à deux lieues de Bordeaux , apportèrent une grande consternation dans la ville. Le parlement et le peuple se voyaient à la veille d*ètre assiégés par le roi , et manquaient de toutes les choses nécessaires pour se défendre. Nul secours ne leur venait d'Espagne, et la crainte avait enfin réduit le parlement à s'assembler pour délibérer s'il enverrait des députés demander la paix aux conditions qu'il plairait au roi , lorsqu'on apprit que Vaire était pris , et que le gouverneur, nommé Richon , s' étant rendu à discrétion , avait été pendu. Cette sévérité , par laquelle le cardinal croyait jeter la terreur et la division dans Bordeaux, fit un effet tout contraire; car cette nouvelle étant venue dans un temps où les esprits étaient, comme je l'ai dit, étonnés et chancelants, les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld surent si bien se prévaloir d'une telle conjoncture, qu'ils remirent leurs affaires en meilleur état qu'elles n'avaient encore été, en faisant pendre en même temps le nommé Canoles^ qui commandait dans l'île de Saint-Georges la première fois que ceux de Bordeaux s'en saisirent, et qui s'était aussi rendu à eux à discrétion. Hais , afin que le parlement et le peuple partageassent avec les généraux une action qui n'était pas moins nécessaire qu'elle paraissait hardie, ils firent juger Canoles par un conseil de guerre où présidaient M"® la Princesse et M. le duc d'Enghien, et qui était aussi composé non-seulement des oflSciers des troupes, mais encore de deux députés du parlement qui y assistaient toujours, et de trente-six capitaines de la ville. Ce pauvre gentilhomme, qui n'avait d'autre crime que son malheur, fut condamné tout d'une voix;i^t le peuple était si animé que, lui donnant à peine le temps d'être exécuté, il déchira son corps en pièces. Cette action étonna la cour , et redonna une nouvelle vigueur aux Bordelais. Ils passèrent si promptement de la consternation au désir de se défendre, qu'ils se résolurent sans balancer à
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attendre le siège, se liant en leui*s propres forces et aux promesses des Espagnols, qui les assuraient d'un prompt et puissant secours.
Dans ce dessein, on se hâta de faire un fort de quatre petits bastions à la Bastide, vis-à-vis de Bordeaux, de Fautre côté de la rivière. On travailla aussi avec soin' aux autres fortifications de la ville. Mais, bien qu'on représentât aux bourgeois qui avaient des maisons dans le faubourg de Saint-Surin qu'il serait attaqué le premier et qu'il était capable de loger toute l'infanterie du roi , ils ne voulurent jamais consentir qu'on en brûlât ou qu'on en fît raser aucune. Ainsi tout ce qu'on put faire fut d'en couper les avenues par des barricades , et d'en percer les maisons. On «ne s'y résolut même que pour contenter le peuple, et non pas pour espérer de défendre un lieu de si grande garde avec des bourgeois et le peu de troupes qui restaient, lesquelles ne montaient pas à sept ou huit cents lK)mmes de pied et trois cents chevaux. Néanmoins, comme on déi>endait du peuple et du parlement, il fallut les satisfaire contre les règles de la guerre, et entreprendre de' défendre le faubourg de Saint-Surin , bien qu'il fût ouvert des deux côtés. La porte de la ville qui en est la plus proche est celle de Dijaux ; elle fut trouvée si mauvaise , parce qu'elle n'est défendue de rien et qu'on y arrive de plain-pied, qu'on jugea à propos de la couvrir d'une demi-lune. Hais comme on manquait de tout, on fut contraint de se couvrir d'une petite hauteur de fumier qui était devant la porte, laquelle, étant escarpée en forme d'ouvrage à cornes sans parapet et sans fossé, se trouva néanmoins la plus grande défense de la ville.
-Le roi étant demeuré à Bourg, le cardinal vint à l'armée. Elle était de huit mille hommes de pied , et de près de trois mille chevaux. On y résolut d'autant plus tôt d'attaquer le faubourg de Saint-Surin que, n'y ayant que les avenues de gardées , on pouvait sans péril gagner les maisons , entrer par là dans le faubourg, et couper même ceux qui défen-
tirer dans la ville; on croyait de plus que la demi-lune ne pouvant être défendue , on se logerait dès le premier jour à la porte de Dijaux. Pour cet effet , le maréchal de la Meilleraye lit attaquer en même temps les barricades et les maisons du faubourg, et Palluau avait ordre d'y entrer par le palais Galien, et de couper entre le faubourg et la ville droit à la demi-lune; mais , n'étant pas arrivé dans le temps que le maréchal de la Meilleraye fit donner, on trouva, plus de résistance qu'on n'avait cru. L'escarmouche avait commencé dès que les troupes du roi s'étaient avancées. Ceux de la ville avaient mis des mousquetaires dans les haies et dans des vignes qui couraient le faubourg. Ils arrêtèrent d'abord les troupes du roi avec une assez grande perte. Choupes, maréchal de camp, y fut blessé, et plusieurs officiei*s tués. Le duc de Bouillon était dans le cimetière de l'église de Saint-Surin avec ce qu'il avait pu faire sortir de bourgeois pour rafraîchir les postes. Le duc de la Rochefoucauld était à la barricade où se faisait la principale attaque ; et, après qu'elle eut enfin été emportée, il alla joindre le duc de Bouillon. Beauvais , Chanterac et le chevalier Todias y furent faits prisonniers. Le feu fut très-grand de part et d'autre : il y eut cent ou six-vingts hommes de tués du côté des ducs, et près de cinq cents de celui du roi. Le faubourg néanmoins fut emporté ; mais on ne passa pas plus outre , et on se résolut d'ouvrir la tranchée pour prendre la demilune. On fit aussi une autre attaque par les allées de l'archevêché. J'ai déjà dit qu'il n'y avait point de fossé à la demi-lune, de sorte que, pouvant être emporté facilement, les bourgeois n'y voulurent point entrer en garde, et se contentèrent de tirer de derrière leurs murailles. Les assiégeants l'attaquèrent trois fois avec leurs meilleures troupes, et à la dernière ils entrèrent même dedans ; mais ils en furent repoussés par le duc de la Rochefoucauld, qui y arriva avec ses gardes et ceux de M. le Prince dans le temps que ceux
qui défendaient la demi-lune avaient plié et en étaient sortis. Trois ou quatre officiers de Noailles furent pris dedans, et le reste fut tué ou chassé. Les assiégés firent trois grandes sorties, à chacune desquelles ils nettoyèrent la tranchée et brûlèrent le logement des assiégeants. La Chapelle Biron, maréchal de camp des troupes du duc de Bouillon, fut tué à la dernière. Enfin, après treize jours de tranchée ouverte, le siège n*était pas plus avancé que le premier jour. Mais comme il y avait trop peu d'infanterie dans Bordeaux sans les bourgeois pour relever les postes attaqués, et que ce qui n'avait point été tué ou blessé était presque hors de combat à force de tirer , et par la fatigue de treize jours de garde, le duc de Bouillon les fit rafraîchir par la cavalerie qui mit pied à terre ; et lui et le duc de la Rochefoucauld y demeurèrent les quatre ou cinq derniers jours sans en partir, afin d*y retenir plus de gens par leur exemple. %
Cependant M. le duc d'Orléans et les frondeurs, voyant que non-seulement' on transférait les princes à Harcoussi, mais qu'on se disposait à les mener au Havre, et craignant que la chute de Bordeaux ne rendit la puissance du cardinal plus formidable , ils ne voulurent point attendre Févénement du siège de Bordeaux, et firent partir des députés pour s'entremettre de la paix. Ces députés furent les sieurs le Meunier et Bitaut, conduits par le Coudrai-Hontpensier de la part de M. le duc d'Orléans. Ils arrivèrent à Bourg pour faire des propositions de paix au roi; ils en donnèi'ent avis au parlement de Boixleaux, et l'on convint de part et d'autre de faire une trêve de quinze jours. Dès qu'elle fut résolue , le Coudrai Montpensiei; et les deux députés de Paris entrèrent dans la ville pour y porter les choses au point qu'ils désiraient. La cour voulait la paix, craignant l'événement du siège, et voyant les troupes rebutées par une résistance d'autant plus opiniâtre que les assiégés espéraient le secours d'Espagne, et celui du maréchal de la Force qui était sur le point de se déclarer. D'autre part, le parlement de Bor-
clara pour la paix. Les cabales de la cour et celles du duc d'Épernon agissaient puissamment pour y disposer le reste de la ville. L'infanterie était ruinée, et les secours d'Espagne avaient trop souvent manqué pour s'y pouvoir encore raisonnablement attendre. Toutes ces raisons firent résoudre le parlement de Bordeaux à envoyer les députés à Bourg, où était la cour. Il convia M™* la Princesse et les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld d'y envoyer aussi. Mais comme ils n'avaient d'autres intérêts que la liberté des princes, et qu'ils ne pouvaient désirer la paix sans cette condition, ils se contentèrent de ne s'y opposer point, puisque aussi bien ils ne la pouvaient empêcher. Ils refusèrent donc d'y envoyer de leur part, et prièrent seulement les députés de la ville de ménager la sûreté et la liberté de ]l|me ja Princesse et de M. le duc d'Enghien, avec le rétablissement de tout ce qui avait été dans leur parti. Les députés allèrent à Bourg, et y traitèrent et conclurent la paix avec le cardinal Mazarin *, sans en communiquer les articles à M""* la Princesse ni aux ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld. Les conditions étaient que le roi serait reçu dans Bordeaux en la manière qu'il a accoutumé de l'être dans les autres villes de son royaume ; que les troupes qui avaient soutenu le siège en sortiraient , et pourraient aller en sûreté joindre l'armée de M. de Turenne à Stenay ; que tous les privilèges de la ville et du parlement seraient maintenus, que le château Trompette demeurerait démoli ; que M"*® la Princesse et M. le duc d'Enghien pourraient se retirer à Montrond , oii le roi entretiendrait pour leur sûreté une trèspetite garnison qui serait choisie de leur main ; que le duc de Bouillon pourrait aller à Turenne, et le duc de la Rochefoucauld se retirer chez lui sans faire les fonctions de sa charge de gouverneur de Poitou , et sans avoir aucun dé-
1 Le traité fat signé le 28 septembre.
LA ROCHEFODGACLD. 33
dommagement pour sa maison de Verteuil que le roi avait fait raser.
Dans le temps que M°^ la Princesse et monsieur son fils soldaient de Bordeaux par eau , accompagnés des ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, pour aller mettre pied à terre à Lormont, et prendre le chemin de Coutras, ils rencontrèrent le maréchal de la Meilleraye qui allait en bateau à Bordeaux. Il se mit dans celui de M"' la Princesse , et lui proposa d'abord d'aller à Bourg voir le roi et la. reine, lui faisant espérer qu'on accorderait peut-être aux prières et aux larmes d'une femme, ce qu'on avait cru devoir refuser lorsqu'on l'avait demandé les armes à la main. Quelque répugnance qu'eût M"® la Princesse à faire ce voyage , les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld lui conseillèrent de la surmonter, et de suivre les avis du maréchal de la Meilleraye, afin qu'on ne pût lui reprocher d'avoir négligé aucune voie pour obtenir la liberté de monsieur son mari, outre qu'ils jugeaient bien qu'une entrevue comme celle-là, qui ne pourrait avoir été concertée avec les frondeurs ni avec M. le duc d'Orléans, leur donnerait sans doute de l'inquiétude , et pourrait produire des effets considérables. Le maréchal de la Meilleraye retourna à Bourg porter la nouvelle de l'acheminement de M"** la Princesse et de sa suite. Ce changement si soudain surprit Mademoiselle , et lui fit croire que l'on traitait beaucoup de choses sans la participation de monsieur son père; elle y fut encore confirmée par les longues et particulières conférences que le duc de Bouillon et le duc de la Rochefoucauld eurent séparément avec le cardinal , dans le dessoin de le faire résoudre de donner la liberté aux princes, ou au moins de le rendre suspect à M. le duc d'Orléans. Ils étaient convenus de parler au cardinal dans le même sens , et de lui représenter que M. le Prince lui serait d'autant plus obligé de cette gràoe qu'il savait bien qu'il n'y était pas contraint par la guerre ; qu'il lui était glorieux de faire voir qu'il pouvait le ruiner
et le l'eiaDiir en un moment; que le proceae aes ironaeurs lui devait faire connaître leur dessein d'avoir les princes en leur disposition , afin de les perdre s'il leur était avantageux, ou de le perdre lui-même avec plus de facilité en leur donnant la liberté , et en les engageant par ce moyen à travailler de concert à sa ruine et à celle de la reine ; que la guerre était finie en Guienne , mais que le dessein de la recommencer dans tout le royaume ne finirait jamais qu'avec la prison des princes , et qu'il devait en être d'autant plus persuadé, qu'eux-mêmes ne craignaient pas de le lui dire lorsqu'ils étaient entre ses mains , et n'avaient autre sûreté que sa parole. Ils lui représentèrent encore que les cabales se renouvelaient de toutes parts dans le parlement de Paris et dans les autres parlements du royaume pour procurer la liberté des princes, ou pour les ôter de ses mains ; que pour eux, ils lui déclaraient qu'ils favoriseraient tous les desseins qu'on ferait pour les tirer de prison , et que tout ce qu'ils pouvaient faire pour lui était de souhaiter qu'ils lui en eussent l'obligation préférablement à tous autres. Ce fut à , peu près le discours qu'ils tinrent au cardinal , et il eut une partie du succès qu'ils désiraient; car, outre qu'il en fut ébranlé, il donna de la jalousie à M. le duc d'Orléans et aux frondeurs. Il leur ôta l'espérance d'avoir les princes entre leurs mains , et les fit enfin i-ésoudre à se réunir avec eux, et à chercher de nouveau les moyens de perdre le cardinal, comme on le verra dans la suite.
Pendant que les choses se passaient ainsi , et que les soins de la cour étaient employés à pacifier les désordres de la Guienne , M. de Turenne tirait de grands avantages de Téloignement du roi. Il avait obligé les Espagnols à lui donner le commandement d'une partie de leurs troupes et de celles de M. de Lorraine. Il avait joint tout ce qu'il avait pu conserver de celles de M. le Prince. Il était maître de Stenay, et n'avait point d'ennemis qui lui fussent opposés. Ainsi rien ne l'empêchait d'entrer en France, et d'y faire des progrès
considérables, que la répugnance que les Espagnols ont accoutumé d'avoir pour des desseins de cette nature, parce quils craignent également de hasarder leurs troupes pour des avantages qui ne les regardent pas directement, et de se mettre en état qu'on puisse leur ôter la communication de leur pays , de sorte qu'ils crurent faire beaucoup d'assiéger Mouzon, qu'ils ne prirent qu'après un mois de tranchée ouverte. Néanmoins M. de Turenne surmonta toutes leurs difficultés , et les fit résoudre avec une extrême peine de marcher droit à Paris, espérant que sa présence avec ses forces , et l'éloignement du roi , y apporteraient assez de confusion et de trouble pour lui donner lieu d'entreprendre beaucoup de choses. Les amis de M. le Prince commencèrent aussi alors à former des entreprises particulières pour le tirer de prison. Le duc de Nemours s'était déclaré ouvertement pour ses intérêts, et enfin tout semblait contribuer au dessein de M. de Turenne. Pour ne pas donc perdre des conjonctures si favorables, il entra en Champagne , et prit d'abord Château-Porticn et Rlietel , qui firent peu de résistance. Il s'avança ensuite jusqu'à la Ferté- Milon ; mais , y ayant appris qu'on avait transféré les princes au Havre de Grâce , les Espagnols ne voulurent pas passer plus outre , et il ne fut plus au pouvoir de M. de Turenne de s'empêcher de retourner à Stenay avec l'armée. Cependant il donna ses ordres pour fortifier Rhetel, et il laissa Delli- Ponty avec une garnison espagnole , ne croyant pas pouvoir mieux choisir, pour confier une place qui était devenue trèsimportante, que de la donner à un homme qui en avait si glorieusement défendu trois ou quatre des plus considérables de Flandre.
Le bruit de ce que je viens de dire hâta le retour de la cour; et les frondeurs, qui avaient été unis au cardinal tant que les princes étaient demeurés à Vincennes et à Marcoussi , dans l'espérance de les avoir en leur pouvoir, la perdirent entièrement lorsqu'ils les virent conduire au Havre. I]s cachèrent toutefois leur ressentiment contre lui sous les
liaisons. Car, bien que, depuis la prison des princes, ils eussent essayé de tirer sous main tous les avantages possibles de leur réconciliation avec le cardinal, ils affectaient toujours néanmoins, de son consentement, de faire croire qu'ils n'avaient point changé le dessein de le perdre, afin de conserver leur crédit parmi le peuple : de sorte que ce qu'ils faisaient dans le commencement, de concert avec le cardinal, leur servit contre lui-même dans le temps qu'ils désirèrent tout de bon de le ruiner. Leur haine s'augmenta encore par la hauteur avec laquelle le cardinal traita tout le monde à son retour. Il se persuada aisément qu'ayant fait conduire les princes au Havre et pacifié la Guienne, il s'était mis au-dessus des cabales : de sorte qu'il négligea ceux dont il avait le plus de besoin , et ne songea qu'à assembler un corps d'armée pour reprendre Rlietel et Château-Portien. II en donna le commandement au maréchal du Plessis-Praslin. Il le lit partir avec beaucoup de diligence pour investir Rethel, et résolut de se rendre à l'armée dans la fin du siège pour en avoir toute la gloire.
M. de Turenne donna avis aux Espagnols du dessein du cardinal, et se prépara pour s'y opposer. Delli-Ponty avait répondu de tenir un temps assez considérable, et M. de Turenne prit sur cela ses mesures avec les Espagnols pour le secourir. Son dessein était de marcher avec une extrême diligence à Rethel, et de faire l'une des deux choses, ou d'obliger le maréchal du Plessis à lever le siège , ou de charger les quartiers de son armée séparés; mais la lâcheté ou l'infidélité de Delli-Ponty rendit non -seulement ses desseins inutiles, mais le contraignit de combattre avec désavantage, et lui fit perdre la bataille ; car Delli-Ponty s'étant rendu six jours plus tôt qu'il n'avait promis, le maréchal du Plessis, fortifié de nouvelles troupes, marcha une journée au-devant de M. de Turenne, qui, ne pouvant éviter un combat si inégal , le donna avec beaucoup de valeur, mais avec un fort
3i2 MÉMOIRES
malheureux succès ^ Il rallia ce qu'il put de ses troupes, et au lieu de se retirer à Stenay où sa présence semblait être nécessaire, principalement pour raffermir les esprits étonnés de la perte de la bataille, il jugea plus à propos d'aller trouver le comte de Fuensaldagne, non -seulement pour prendre ensemble leurs mesures sur les affaires présentes avec toute la diligence possible , mais aussi pour ne laisser pas imaginer aux Espagnols que ce qui venait de lui arriver fût capable de lui faire prendre aucun dessein sans leur participation.
[1651.] Après cette victoire , le cardinal, qui s'était avancé jusqu'à Rethel, retourna à Paris, comme en triomphe, et parut si enflé de cette prospérité, qu'il renouvela dans tous les esprits le dégoût et la crainte de sa domination.
On remarqua alors que la fortune disposa tellement l'événement de c-ette bataille, que M. de Turenne, qui Tavait perdue, devint par là nécessaire aux Espagnols, et eut le commandement entier de leur armée ; et d'autre part, le cardinal, qui s'attribuait la gloire de cette action, réveilla contre lui l'envie et la haine publique. Les frondeurs jugèrent qu'il cesserait de les considérer, parce qu'il cessait d'en avoir besoin , et craignant qu'il ne les opprimât pour régner seul ou pour les sacrifier à M. le Prince, ils entrèrent dès lors en traité avec le président Viole, Arnauld et Montreuil, serviteurs particuliers de M. le Prince, qui lui mandaient toutes choses, et recevaient ses réponses.
Ce commencement de négociation en produisit plusieurs particulières et secrètes, tantôt avec M. le duc d'Orléans, M"* de Chevreuse, le coadjuteur et M. de Châteauneuf, et tantôt avec le duc de Beaufort et M"** de Montbazon. D'autres traitèrent avec le cardinal directement; mais comme M"*^ la princesse Palatine avait alors plus de part que personne à la confiance des princes et à celle de M"* de
* Celte bataille Ait livrée le 15 décembre.
ciations, et était dépositaire de tant d engagements et de tant de traités opposés que , se voyant chargée tout à la fois d'un si grand nombre de choses contraires, et craignant de devenir suspecte aux uns et aux autres, elle manda au duc de la Rochefoucauld qu'il était nécessaire qu'il se rendît à Paris sans être connu, afin qu'elle lui dît l'état de tous les partis qui s'offraient, et prendre ensemble la résolution de conclure avec celui qui pouvait le plus avancer la liberté des princes.
Le duc de la Rochefoucauld se rendit à Paris avec une extrême diligence, et demeura toujours caché chez la princesse Palatine pour examiner avec elle ce qu'on venait de toutes parts lui proposer. L'intérêt général des frondeurs était Téloignement et la ruine entière du cardinal , à quoi ils demandaient que les princes contribuassent avec eux de tout leur pouvoir. M"^ de Chevreuse désirait que M. le prince de Conti épousât sa fille; qu'après la chute du cardinal , on mît M. de Châteauneuf dans la place de premier ministre, et que, moyennant cela, on donnerait à M. le Prince le gouvernement de Guienne avec la lieutenance générale de cette province, et Blaye pour celui de ses amis qu'il choisirait, et le gouvernement do Provence pour M. le prince de Conti. Le duc de Beaufort et M"® de Montbazon n'avaient aucune connaissance de ce projet, et faisaient aussi un traité particulier que les autres ignoraient, lequel consistait seulement à donner de l'argent à M""® de Montbason, et à lui faire obtenir pour son fils la survivance ou la récompense de quelqu'une des charges de son père. Le coadjuteur paraissait sans autre intérêt que ceux de ses amis; mais, outre qu'il croyait rencontrer toute sa grandeur dans la perte du cardinal, il avait une grande liaison avec M™* de Chevreuse et on disait que la beauté de mademoiselle sa fille avait encore plus de pouvoir sur lui. M. de Châteauneuf ne voulut point paraître dans ce traité; mais comme il avait
toujours été également attaché à M™* de Chevreuse, et devant et après sa prison , ce fut toujours aussi conjointement qu*ils prirent toutes leurs mesiu^es, premièrement avec le cardinal, et après avec ses ennemis, de sorte qu'on se contenta des paroles que M"" de Chevreuse donna pour lui. Mais comme il était dans une étroite liaison avec les plus considérable? personnes de la maison du roi, et qu'il avait dans le parlement beaucoup d'amis dont il pouvait disposer, il consentît qu'ils vissent secrètement M"® la princesse Palatine, et qu'ils lui promissent d'entrer avec lui dans tous ses engagements. Il pouvait encore beaucoup sur l'esprit de M. le duc d'Orléans , et le coadjuteur, M"® de Chevreuse et lui, l'avaient entièrement disposé à demander la liberté des princes.
Tout était ainsi préparé, et M. le Prince, qui en était exactement averti, semblait pencher à conclure avec les frondeurs. Mais le duc de la Rochefoucauld, qui jusqu'alors avait été ennemi du coadjuteur, de M"® de Chevreuse, du duc de Beaufort et de M"® de Montbazon, voyant les négociations également avancées de tous côtés, et jugeant que, si on concluait avec les frondeurs, les princes ne pourraient sortir de prison sans une révolution entière, et qu'au contraire le cardinal, qui avait les clefs du Havre, les pouvait mettre en liberté en un moment, il empêcha M™* la princesse Palatine de faire ratifier à M. le Prince le traité des frondeurs, pour donner temps au cardinal de se résoudre dans une affaire si importante , et de considérer le péril où il all^t se jeter.
Le duc de la Rochefoucauld vit le cardinal trois ou quatre fois avec beaucoup de secret et de mystère; et ils le désirèrent tous deux ainsi , parce que le cardinal craignit extrêmement que le duc d'Orléans et les frondeurs, découvrant cette négociation, n'en prissent un sujet de rompre leur liaison, et d'éclater contre lui; et le duc de la Rochefoucauld tenait aussi ces entrevues d'autant plus secrètes, que les frondeurs demandaient comme une condition de leur traité qu'il fût signé de lui : ce qu'il ne voulait ni ne devait faire.
tant qu'il y aurait lieu d'espérer que le traité du cardinal pourrait être sincère de sa part et de celle des princes. Il reçut même alors un plein pouvoir de M"** de Longueville pour réconcilier toute sa maison avec le cardinal, pourvu qu'il remît les princes en liberté.
D'autre part, les frondeurs, qui avaient su que le duc de la Rochefoucauld était à Paris, pressèrent pour lui faire signer le traité avec M. le Prince, et témoignèrent de l'inquiétude du retardement qu'il y apportait; de sorte que, se voyant dans la nécessité de conclure promptement avec l'un ou l'autre parti , il voulut voir encore une fois le cardinal ; et alors, sans lui rien découvrir des traités particuliers qui se faisaient, il lui représenta seulement les mêmes choses qu'il lui avait dites à Bourg et le péril qu'il allait courir par le soulèvement de ses ennemis déclarés, et par l'abandonnement général de ses créatures. Il ajouta que les choses étaient à tels termes que, s'il ne lui donnait ce jour-là une parole précise et positive de la liberté des princes, il ne pouvait plus traiter avec lui , ni différer de se joindre à tous ceux qui désiraient sa perte. Le cardinal voyait beaucoup d'apparence à ces raisons, quoique le duc de la Rochefoucauld ne lui parlât que généralement des cabales qui s'élevaient contre lui , sans entrer dans le particulier d'aucune, et il le fit ainsi pour ne manquer pas au secret quon lui avait confié , et pour ne rien dire qui pût nuire au parti qu'il fallait former pour la liberté des princes, si le cardinal la refusait. Ainsi le cardinal , ne voyant rien de particulier, s'imagina que le duc de la Rochefoucauld lui grossissait les objets , afin de le faire conclure ; et il crut que , ne lui nommant pas même ses propres ennemis, il n'avait rien d'asçuré à lui en dire.
Les choses étaient venues à un point que rien n'était capable de les empêcher d'éclater. M. le duc d'Orléans, qui suivait alors les avis et les sentiments de M'"*' de Cliovreuse, de M. de Châteauneuf et du coadjuteur, se déclara
ouvertement de vouloir la liberté des princes, et ceux-ci désirèrent qu'on conclût le traité avec les frondeurs, et obligèrent le duc de la Rochefoucauld à se réconcilier et à se joindre avec eux. Cette déclaration de M. le duc d*Orléans donna une nouvelle vigueur au parlement et au peuple , et mit le cardinal dans une entière consternation. Les bourgeois prirent les armes. On fit la garde aux portes, et en moins de six heures il ne fut plus au pouvoir du roi et de la reine de sortir de Paris. La noblesse voulut avoir part à la liberté des princes , et s'assembla en ce même temps pi>ur la demander. On ne se contentait pas de faire sortir les princes, on voulait encore la vie du cardinal'. M. de Châteauneuf voyait aussi augmenter î>es espérances. Le maréchal de Villeroi, et presque toute la maison du roi, les appuyaient sous main de tout leur pouvoir. Une partie des ministres, et plusieurs des plus particuliers amis et des créatures dépendantes du cardinal , faisaient aussi la même chose ; et enfin la cour dans aucune autre rencontre n*a jamais mieux paru ce qu'elle est.
M»« de Chevreuse et M. de Châteauneuf gardaient encore alors exactement les apparences , et rien ne les avait rendus suspects au cardinal : tant sa fortune présente et la désertion de ses propres amis lui avaient ôté la connaissance de ce qui se passait contre lui. De sorte qu'ignorant la proposition du mariage de M. le prince de Conti , et considérant seulement M™» de Chevreuse comme la personne qui avait le plus contribué à la prison des princes en disposant M. le duc d'Orléans à y consentir , et en ruinant ensuite l'abbé de la Rivière auprès de lui, il eut d'autant moins de défiance des conseils qu'elle lui donna , que son abattement et ses craintes ne lui permettaient pas d'en suivre d'autres
* n tut distribué par la ville des jetons qui d*un côté représentaient la hache et les verges armoriales du cardinal, avec cette légende : Quod/uii honos, criminis est vindex, et au revers un licol avec cet hémistiche : Sunt certa hcec/ata tyrannis.
tait sans cesse qu'étant au milieu de Paris , il devait tout appréhender de la fureur d'un peuple qui avait osé prendre les armes pour empêcher la sortie du roi. M"® de Chevreuse se servit avec beaucoup d'adresse de la disposition où il était; et, désirant en eflfet son éloignement pour établir M. de Chàteauneuf , et pour achever le mariage de sa fille , elle se ménagea si bien sur tout cela, qu'elle eut beaucoup de part à la résolution qu'il prit enfin de se retirer. Il sortit le soir de Paris à cheval sans trouver d'obstacles, et, suivi de quelques-uns des siens, s'en alla à SaintrGermain ^ Cette retraite n'adoucit point les esprits des Parisiens ni du parlement : on craignait même qu'il ne fût allé au Ha>Te pour enlever les princes , et que la reine n'eût dessein en même temps d'emmener le roi hors de Paris. Cette pensée fit prendre de nouvelles précautions. On redoubla toutes les gardes des portes et des rues proches du Palais-Royal ; et il y eut encore toutes les nuits, non-seulement des partis de cavalerie par la ville pour s'opposer à la sortie du roi , mais un soir que la reine avait effectivement dessein de l'emmener, un des principaux officiers de la maison en donna avis à M. le duc d'Orléans , et il envoya des Ouches à l'heure même supplier la reine de ne persister pas davantage dans un dessein si périlleux , et que tout le monde était résolu d'empêcher. Mais , quelques protestations que la reine pût faire , on n'y voulut ajouter aucune foi : il fallut que des Ouches visitât le Palais-Royal pour voir si les choses paraissaient disposées à une sortie, et qu'il entrât même dans la chambre du roi, afin de pouvoir rapporter qu'il l'avait vu couché dans son lit.
Les afi*aires étant en ces termes, le parlement, de son côté , donnait tous les jours des arrêts , et faisait de nouvelles instances à la reine pour la liberté des princes; et ses ré-
• Nuit du 7 au 8 février.
penses étant ambiguës , aigrissaient les esprits au lieu de les apaiser. Elle avait cru éblouir le monde en envoyant le maréchal de Gramont amuser les princes d'une fausse négociation, et lui-même l'avait été des belles apparences de ce voyage. Mais comme il ne devait rien produire pour leur liberté, on connut bientôt que tout ce qu'elle avait fait jusqu'alors n'était que pour gagner du temps. Enfin , voyant de toutes parts augmenter le mal , et ne sachant point encore certainement si le cardinal prendrait le parti de délivrer les princes ou de les emmener avec lui, craignant de plus que les esprits, aigris de tant de remises, ne se portassent à d'étranges extrémités , elle se résolut de promettre solennellement au parlement la liberté des princes sans plus différer. Le duc de la Rochefoucauld fut choisi pour aller porter au Havre au sieur de Bar, qui les gardait, cet ordre si positif, et qui détruisait tous ceux qu'il aurait pu avoir au contraire. M. de la Vrillière, secrétaire d'État, et Cornminges , capitaine des gardes de la reine , eurent charge de l'accompagner pour rendre la chose plus solennelle, et laisser moins de lieu de douter de la sincérité de la reine. Mais tant de belles apparences n'éblouirent pas le duc de la Rochefoucauld, quoiqu'il reçût avec joie une si avantageuse commission. 11 dit en partant à M. le duc d'Orléans, que la sûreté de tant d'écrits et de tant de paroles si solennellement donnés dépendait du soin qu'on apporterait à garder le Palais-Royal , et que la reine se croirait dégagée de tout du moment qu'elle serait hors de Paris. En effet, on a su depuis qu'elle envoya en diligence donner avis de ce voyage au cardinal qui était prêt d'arriver au Havre, et lui dire que sans avoir égard à ses promesses, et à l'écrit signé du roi, d'elle et des secrétaires d'État, dont le duc de la Rochefoucauld et M. de la Vrillière étaient chargés, il pouvait disposer à son gré de la destinée des princes pendant qu'elle chercherait toutes sortes de voies pour tirer le roi hors de Paris. Cet avis ne fit pas changer de dessein au cardinal : il se
parler en présence de M. le prince de Conti, du duc deLongueville et du maréchal de Gramont. 11 commença d'abord par justifier sa conduite sur les choses générales. 11 lui dit ensuite, sans paraître embarrassé, et avec assez de fierté, les divers sujets qu'il avait eus de se plaindre de lui, et les raisons qui l'avaient porté à le faire arrêter. Il lui demanda néanmoins son amitié; mais il l'assura en même temps qu'il était libre de la lui accorder ou de la lui refuser, et que le parti qu'il prendrait n'empêcherait pas qu'il ne pût sortir du Havre à l'heure même pour aller où il lui plairait. Apparemment M. le Prince fut facile à promettre ce qu'on désirait de lui. Ils dînèrent ensemble avec toutes les démonstrations d'une grande réconciliation, et incontinent après le cardinal prit congé de lui , et le vit monter en cai'rosse avec M. le prince de Conti , le duc de Longueville et le maréchal de Gramont. Ils vinrent coucher à irois lieues du Havre, dans une maison nommée Grosménil, sur le chemin de Rouen, où le duc de la Rochefoucauld, M. de la Vrillère, Comminges et le président Viole arrivèrent presque en même temps , et furent témoins des premiers moments de leur joie. Ils recouvrèrent ainsi leur liberté treize mois après l'avoir perdue. M.Ue Prince avait supporté cette disgrâce avec beaucoup de résolution et de constance et ne perdit aucune occasion de travailler à faire cesser son malheur. Il fut abandonné de plusieurs de ses amis; mais on peut dire avec vérité que nul autre n'en a trouvé de plus fermes et de plus lidèles que ceux qui lui restèrent. Jamais personne de sa qualité n'a été accusé de moindres crimes , ni arrêté avec moins de sujet; mais sa naissance, son mérite et son innocence, qui devaient avec justice empêcher sa prison, étaient de grands sujets de la faire durer, si la crainte et l'irrésolution du cardinal, et tout ce qui s'éleva en même temps contre lui, ne lui eussent fait prendre de fausses mesures dans le commencement et dans la fin de cette affaire.
à sa gloire, et il arrivait à Paris avec tout l'éclat qu'une liberté si avantageusement obtenue lui pouvait donner. M. le duc d'Orléans et le parlement l'avaient arrachée des mains de la reine. Le cardinal était à peine échappé de celles du peuple, et sortait du royaume chargé de mépris et de la haine publique. Enfin, ce même peuple, qui un an auparavant avait fait des feux de joie de la prise de M. le Prince, venait de tenir la cour assiégée dans le Palais-Royal pour procurer sa liberté. Sa disgrâce semblait avoir changé en compassion la haine qu'on avait eue pour son humeur et pour sa conduite, et tous espéraient également que son retour rétablirait l'ordre et la tranquillité de l'État.
Les choses étaient disposées de la sorte lorsque M. le Prince arriva à Paris * avec M. le prince de Conti et le duc de Longueville. Une foule innombrable de peuple et de personnes de toutes qualités alla au-devant de lui jusqu'à Pontoise. Il rencontra à la moitié du chemin M. le duc d'Orléans, qui lui présenta le duc de Beaufort et le coadjuteur de Paris, et il fut conduit au Palais-Royal au milieu de ce triomphe et des acclamations publiques. Le roi, la reine et le duc d'Anjou y étaient demeurés avec les seuls officiers de leur maison , et M. le Prince y fut reçu comme un homme qui était plus en état de faire grâce que de la demander.
Plusieurs ont cru que M. le duc d'Orléans et lui firent une faute très-considérable de laisser jouir la reine plus longtemps de son autorité, car il était facile de la lui ôter. On pouvait faire passer la régence à M. le duc d'Orléans par un arrêt du parlement, et remettre non-seulement entre ses mains la conduite de l'État, mais aussi la personne du roi , qui manquait seule pour rendre le parti des princes aussi légitime en apparence qu'il était puissant en eifet. Tous les partis y eussent consenti , personne ne se trouvant en état
I Le 18 février.
fuite du cardinal avaient laissé de consternation à ses amis. Ce chemin si court et si aisé aurait sans doute empêché pour toujours le retour de ce ministre, et ôté à la reine l'espérance de le rétablir. Mais M. le Prince, qui revenait comme en triomphe, était encore trop ébloui de l'éclat de sa liberté pour voir distinctement tout ce qu'il pouvait entreprendre : peut-être aussi que la grandeur de l'entreprise l'empêcha d'en connaître la facilité. On peut croire même que la connaissant, il ne put se résoudre de laisser passer toute la puissance à M. le duc d'Orléans, qui était entre les mains des frondeurs, dont M. le Prince ne voulait pas dépendre. D'autres ont cru plus vraisemblablement qu'ils espéraient Tun et l'autre que quelques négociations commencées, et la faiblesse du gouvernement , établiraient leur autorité par des voies plus douces et plus légitimes. Enfin ils laissèrent à la reine son titre et son pouvoir, sans rien faire de solide pour leurs avantages. Ceux qui considéraient leur conduite et en jugeaient selon les vues ordinaires , remarquaient qu'il leur était arrivé ce qui arrive souvent en de semblables rencontres, même aux plus grands hommes qui ont fait la guerre à leurs souverains, qui est de n'avoir pas su se prévaloir de certains moments favorables et décisifs. Ainsi le duc de Guise, aux premières barricades de Paris, laissa sortir le roi après l'avoir tenu comme assiégé dans le Louvre tout un jour et une nuit. Et ainsi le peuple de Paris, aux dernières barricades , passa toute sa fougue à se faire accorder par force le retour de Broussel et du président de Blancmesnil, et ne songea point à se faire livrer le cardinal qui les avait fait enlever, et qu'on pouvait sans peine arracher du Palais- Royal , qui était bloqué.
Enfin, quelles que fussent les raisons des princes, ils laissèrent échapper une conjoncture si importante, et cette entrevue se passa seulement en civilités ordinaires, sans témoigner d'aigreur de part ni d'autre, et sans parler d'affaires.
35i MÉMOIRES
Mais la reine désirait trop le retour du cardinal pour ne tenter pas toutes sortes de voies pour y disposer M. le Prince : elle lui fit offrir par M"»* la princesse Palatine de faire une liaison étroite avec lui et de lui procurer toutes sortes d'avantages. Mais comme ces termes étaient généraux, il n'y répondit que par des civilités qui ne l'engageaient à rien. Il crut même que c'était un artifice de la reine pour renouveler contre lui l'aigreur générale , et en le rendant suspect à M. le duc d'Orléans, au parlement et au peuple par cette liaison secrète, l'exposer à retomber dans ses premiers malheurs. Il considérait encore qu'il était sorti de prison par un traité signé avec M™® de Chevreuso, par lequel M. le prince de Conti devait épouser sa fille; que c'était principalement par cette alliance que les frondeurs et le coadjuteur de Paris prenaient confiance en lui, et qu'elle faisait aussi le même effet envers H. le garde des sceaux, M. de Chàteauneuf, qui tenait alors la première place dans le conseil , et qui était inséparablement attaché à M"® de Chevreuse. D'ailleurs , cette cabale subsistait encore avec les mêmes apparences de force et de crédit , et elle lui offrait le choix des établissements pour lui et pour monsieur son frère. H. de Chàteauneuf venait même de les rétablir tous deux, et le duc de Longueville aussi dans les fonctions de leurs charges, et enfin M. le Prince trouvait du péril et de la honte de rompre avec des personnes dont il avait reçu tant d'avantages, et qui avaient si puissamment contribué à sa liberté.
Si ces réflexions firent balancer M. le Prince, elles ne ralentirent pas le dessein de la reine. Elle désira toujours avec la même ardeur d'entrer en négociation avec lui, espérant ou de l'attacher véritablement à ses intérêts, et s'assurer par là du retour du cardinal, ou de le rendre de nouveau suspect à tous ses amis. Dans cette vue, elle pressa M"^ la princesse Palatine de faire expliquer M. le Prince sur ce qu'il pouvait désirer pour lui et pour ses amis, et elle lui donna tant d'espéranceps e l'obtenir, que cette princesse le
fit enfin résoudre de traiter , et de voir secrètement chez elle MM. Servien et de Lyonne. Il voulut que le duc de la Rochefoucauld s'y trouvât aussi, et il le fit de la participation de M. le prince de Conti et de M"»® de Longueville.
Le premier projet du traité qui avait été proposé par M"® la princesse Palatine, était qu'on donnerait la Guienne à M. le Prince avec la lieutenance générale pour celui de ses amis qu'il voudrait, le gouvernement de Provence pour M. le prince de Conti; qu'on ferait des gratifications à ceux qui avaient suivi ses intérêts ; qu'on n'exigerait de lui que d'aller dans son gouvernement, avec ce qu'il choisirait de ses troupes pour sa sûreté; qu'il y demeurerait sans contribuer au retour du cardinal Mazarin, mais qu'il ne s'opposerait pas à ce que le roi ferait pour le faire revenir, et que, quoi qu'il arrivât, M. le Prince serait libre d'être son ami ou son ennemi, selon que sa conduite lui en donnerait sujet. Ces mêmes conditions furent non-seulement confirmées, mais encore augmentées par MM. Servien et de Lyonne; car, sur ce que M. le Prince voulait faire joindre le gouvernement de Blaye à la lieutenance générale de Guienne pour le duc de la Rochefoucauld, ils lui en donnèrent toutes les espérances qu'il pouvait désirer. 11 est vrai qu'ils demandèrent du temps pour traiter avec M"" d'Angoulême du gouvernement de Provence, et pour achever de disposer la reine à accorder Blaye, mais apparemment ce fut pour pouvoir rendre compte au cardinal de ce qui se passait, et recevoir ses ordres. Ils s'expliquèrent aussi de la répugnance que la reine avait au mariage de M. le prince de Conti et de M"® de Chevreuse; mais on ne leur donna pas lieu d'entrer plus avant en matière sur ce sujet, et l'on fit seulement connaître que l'engagement qu'on avait pris avec M"*® de Chevreuse était trop grand pour chercher des expédients de le rompre. Ils n'insistèrent pas sur cet article, et l'on se sépara de telle sorte, qu'on pouvait croire raisonnablement que la liaison de la reine et de M. le Prince était sur le point de se conclure.
LA ROCBEFODCACLD. 33
L'un et Taulre avaient presque également intérêt que cette négociation fût secrète. La reine devait craindre d'augmenter les défiances de M. le duc d'Orléans et des frondeurs , et de contrevenir sitôt et sans prétexte aux déclarations qu'elle venait de donner au parlement, contre le retour du cardinal. M. le Prince, de son côté, n'avait pas moins de précautions à prendre, puisque le bruit de son traité faisait croire à ses amis qu'il l'avait' fait sans leur participation, fournirait un juste prétexte au duc de Bouillon et à M. de Turenue de quitter ses intérêts, le rendrait encore irréconciliable avec les frondeurs et avec M"**^ de Clievreuse , et renouvellerait au parlement et au peuple l'image affreuse de la dernière guerre de Paris. Cette affaire demeura ainsi quelque temps sans éclater ; mais celui qu'on avait pris pour la conclure produisit bientôt des sujets de la rompre, et de porter les choses dans les extrémités où nous les avons vues depuis.
Cependant l'assemblée de la noblesse ne s'était pas séparée, bien que les princes fussent en liberté; elle continuait toujours sous divers prétextes. Elle demanda d'abord le rétablissement de ses privilèges , et la réformation de plusieurs désordres particuliers; mais son véritable dessein était d'obtenir les états généraux , qui étaient en effet le plus assuré et le plus innocent remède qu'on pût appointer pour remettre l'État sur ses anciens fondements, dont la puissance trop étendue des favoris semble l'avoir arraché depuis quelque temps. La suite n'a que trop fait voir combien ce projet de la noblesse eût été avantageux au royaume. Mais M. le duc d'Orléans et M. le Prince ne connaissaient pas leurs véritables intérêts; et, voulant se ménager vers la cour et vers le parlement, qui craignaient également l'autorité des états gé néraux , au lieu d'appuyer les demandes de la noblesse, et de s'attirer par là le mérite d'avoir procuré le repos public, ils songèrent seulement aux^moyens de dissiper l'assembléi , et cr urent avoir satisfait à tous leurs de-
voirs en tirant parole de la cour de faire tenir les États six mois après la majorité du roi. Ensuite d'une promesse sî vaine, l'assemblée se sépara , et les choses reprirent le chemin que je vais dire- La cour était alors partagée en plusieurs cabales , mais toutes s'accordaient à empêcher le retour du cardinal. Leur conduite néanmoins était différente. Les frondeurs se déclaraient ouvertement contre lui, mais le garde des sceaux de Châteauneuf se montrait en apparence attaché à la reine, bien qu'il fût le plus dangereux ennemi du cardinal; il croyait que le meilleur moyen de le tenir éloigné et d'occuper sa place, était d'affecter d'entrer dans tous les sentiments de la reine pour hâter son retour. Elle rendait compte de tout au cardinal dans sa retraite, et son éloignement augmentait encore son pouvoir ; mais comme ses ordres venaient lentement, et que l'un était souvent détruit par l'autre , cette diversité apportait dans les affaires une confusion à laquelle on ne pouvait remédier.
Cependant les frondeurs pressaient le mariage de M. le prince de Conti et de M"® de Chevreuse ; les moindres retardements leur étaient suspects, et ils soupçonnaient déjà M"* de Longueville et le duc de la Rochefoucauld d'avoir dessein de le rompre , de peur que M. le prince de Conti ne sortît de leurs mains pour entrer dans celles de M™" de Chevreuse et du coadjuteur de Paris. M. le Prince augmentait encore adroitement leurs soupçons contre madame sa sœur et contre le duc de la Rochefoucauld, croyant que tant qu'ils auraient cette pensée , ils ne découvriraient jamais la véritable cause du reta'^dement du mariage, qui était que M. le Prince n'ayant encore ni conclu ni rompu son traité avec la reine, et ayant eu avis que M. de Châteauneuf devait être chassé, il voulait attendre l'événement pour faire le mariage , si le cardinal était rumé par M. de Châteauneuf, ou le rompre et faire par là sa cour à la reine, si M. de Châteauneuf était chassé par le cardinal.
Cependant on envoya à Rome pour avoir la dispense sur la parenté. Le prince de Conti l'attendait avec impatience » tant parce que la personne de M"*^ de Chevreuse lui plaisait, que parce que le changement de condition avait pour lui la grâce de la nouveauté qui plaît toujours aux gens de son âge. Il cachait toutefois ce sentiment à ses amis avec tout Tartifice dont il était capable ; mais il craignait surtout que M°® de Longueville ne s'en aperçût, de peur de ruiner les espérances vaines d'une passion extraordinaire dont il voulait qu'on le crût touché. Dans cet embarras, il pria secrètement le président Viole, qui devait dresser les articles de son mariage, d'accorder tous les points qu'on voudrait contester, et de surmonter toutes les difficultés.
En ce même temps, on ôta les sceaux à M. de Châteauneuf, et on les donna au premier président Mole. Cette action surprit et irrita les frondeurs, et le coadjuteur, ennemi particulier du premier président, alla avec précipitation au Luxembourg en avertir M. le duc d'Orléans et M. le Prince, qui étaient ensemble. Il exagéra devant eux la conduite de la cour avec toute l'aigreur possible, et la rendit si suspecte à M. le duc d'Orléans, que l'on tint sur l'heure un conseil où se trouvèrent plusieurs personnes de qualité , pour délibérer si on irait à l'instant même au palais arracher les sceaux au premier président, et si on émouvrait le peuple pour soutenir cette violence. Mais M. le Prince y fut entièrement contraire , soit qu'il s'y opposât par raison ou par intérêt. Il y mêla même quelques railleries, et dit qu'il n'était pas assez brave pour s'exposer à une guerre qui se ferait à coups de grès et de tisons. Les frondeurs furent piqués de cette réponse, et se confirmèrent par là dans Topinion qu'ils avaient que M. le Prince prenait des mesures secrètes avec la cour, et que l'éloignement de M. de Châteauneuf, et le retour de M. de Chavigny, auparavant secrétaire d'Etat et ministre , qui avait été rappelé en ce même temps , avaient été concertés avec lui , bien qu'en effet il n'y
Chavigny dans le conseil. Elle crut que, revenant sans la participation de personne , il lui aurait l'obligation tout entière de son retour; et, en effet, tant que M. de Chavigny espéra de gagner créance sur Tesprit de la reine , il parut éloigné de M. le Prince et de tous ses principaux amis. Mais dès que les premiers jours lui eurent fait connaître que rien ne pouvait faire changer l'esprit de la reine pour le cardinal, il renoua secrètement avec M. le Prince, et crut que cette liaison le porterait à tout ce que son ambition démesurée lui faisait désirer. Son premier pas fut d'obliger M. le Prince à déclarer à M. le duc d'Orléans le traité qu'il faisait avec la reine, afin qu'il lui aidât à le rompre. Il exigea ensuite de M. le Prince d'ôter à M"® de Longueville et au duc de la Rochefoucauld la connaissance particulière et secrète de ses desseins, bien qu'il dût à tous deux la confiance que M. le Prince prenait en lui.
Durant que M. de Chavigny agissait ainsi, l'éloignement de M. de Châteauneuf avait augmenté les défiances de M"® de Chevreuse touchant le mariage qu'elle souhaitait ardemment; elle ne se trouvait plus en état de pouvoir procurer à M. le Prince et à ses amis les établissements auxquels elle s'était engagée, et cependant M"® de Rhodez était convenue par son ordre, avec le duc de la Rochefoucauld, que ces établissements et le mariage s'exécuteraient en même temps, et semient des marques réciproques de la bonne foi des deux partis. Mais si d'un côté elle voyait diminuer ses espérances avec son crédit, elle les reprenait par les témoignages de passion que M. le prince de Conti donnait à mademoiselle sa fille. Il lui rendait mille soins qu'il cachait à ses amis, et particulièrement à madame sa sœur. 11 avait des conversations très- longues et très -particulières avec Laigues et Noirmoustiers , amis intimes de M"® de Chevreuse , dont, contre sa coutume, il ne rendait plus de compte à personne. Enfin, sa conduite parut si extraordinaire, que le
président de Nesmond, serviteur particulier de M. le Prince, se crut obligé de lui donner avis du dessein de monsieur son frère. Il lui dit qu'il allait épouser VP^ de Chevreuse sans sa participation et sans dispense ; qu'il se cachait de tous ses amis pour traiter avec Laigues, et que, s'il n'y remédiait promptement, il verrait M"* de Chevreuse lui ôter monsieur son frère, et achever ce mariage dans le temps qu'on croyait qu'il avait plus d'intérêt de l'empêcher.
Cet avis retira M. le Prince de son incertitude , et, sans concerter sa pensée avec personne, il alla chez M. le prince de Conti. Il commença d'abord la conversation par des railleries sur la grandeur de son amour, et la finit en disant de M"® de Chevreuse, du coadjuteur, de Noirmoustiers et de Caumartin , tout ce qu'il crut le plus capable de dégoûter un amant ou un mari. Il n'eut pas grand'peine à réussir dans son dessein ; car , soit que M. le prince de Conti crût qu'il disait vrai , ou qu'il ne voulût pas lui témoigner qu'il en doutait, il le remercia d'un avis si salutaire, et résolut de ne point épouser M"'' de Chevreuse. 11 se plaignit même de M""® de Longueville et du duc de la Rochefoucauld de ne l'avoir pas averti plus tôt de ce qui se disait dans le monde. On chercha dès lors les moyens de rompre cette affaire sans aigreur; mais les intérêts en étaient trop grands et les circonstances trop piquantes pour ne pas i-enouveler et accroître encore l'ancienne haine de M"^ de Chevreuse et des frondeurs contre M. le Prince, et contre ceux qu'ils soupçonnaient d'avoir part à ce qu'il venait de faire. Le président Viole fut chargé d'aller trouver M"® de Chevreuse pour dégager avec quelque bienséance M. le Prince et monsieur son frère des paroles qu'ils avaient données pour le mariage. Ils devaient ensuite l'un et l'autre l'aller voir le lendemain; mais, soit qu'ils eussent peine de voir une personne à qui ils faisaient un si sensible déplaisir, ou soit que les deux frères qui s'aigrissaient tous les jours pour les moindres choses, se fussent aigris touchant la manière dont ils devaient rendre
cette visite à M"® de Chevreuse, ni eux, ni le président Viole, ne la virent point, etTaffaire se rompit de leur côté, sans qu'ils essayassent de garder aucune mesure ni de sauver la moindre apparence.
Je ne puis dire si ce fut de la participation de M. de Chavigny que M. le Prince accepta rechange du gouvernement de Guienne avec celui de Bourgogne pour le duc d'Épemon ; mais enfin son traité fut conclu par lui sans qu'il y fût parlé de ce qu'il avait demandé pour monsieur son frère, pour le duc de la Rochefoucauld , et pour tous ses autres amis.
Cependant les conseils de M. de Chavigny avaient tout le succès qu'il désirait. Il avait seul la confiance de M. le Prince , et il l'avait porté à rompre son traite avec la reine , contre l'avis de M"*® de Longueville, de M"® la princesse Palatine, et des ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld. MM. Servien et de Lyonne se trouvèrent brouillés des deux côtés pour cette négociation, et furent chassés ensuite. La reine niait d'avoir jamais écouté la proposition de Blaye, et accusait M. Servien de l'avoir fait exprès pour rendre les demandes de M, le Prince si hautes, qu'il lui fût impossible de les accorder. M. le Prince, de son côté, se plaignait de ce que M. Servien ou était entré en matière avec lui de la part de la reine sur des conditions dont elle n'avait point eu de connaissance, ou lui avait fait tant de vaines propositions pour l'amuser sous l'apparence d'un traité sincère, qui n'était en effet qu'un dessein prémédité de le ruiner. Enfin , bien que M. Servien fût soupçonné par les deux partis, cela ne diminua point l'aigreur qui commençait à renaître entre la reine et M. le Prince.
Cette division était presque également fomentée par tous ceux qui les approchaient. On persuadait à la reine que la division de M. le Prince et de M"® de Chevreuse allait réunir les frondeurs aux intérêts du cardinal, et que les choses se trouveraient bientôt aux mêmes termes où elles étaient lors-
qu'on arrêta M. le Prince. Lui, de son côté, était poussé de rompre avec la cour par divers intérêts. Il ne trouvait plus de sûreté avec la reine , et craignait de retomber dans ses premières disgrâces. M"^ de Longueville savait que le coadjuteur l'avait brouillée irréconciliablement avec son mari , et qu'après les impressions qu'il lui avait données de sa conduite , elle ne pouvait l'aller trouver en Normandie, sans exposer au moins sa liberté.
Cependant le duc de Longueville voulait la retirer auprès de lui par toutes sortes de voies ; et elle n'avait plus de prétexte d'éviter ce périlleux voyage , qu'en portant monsieur son frère à se préparer à une guerre civile.
M. le prince de Conti n'avait point de but arrêté : il suivait toutefois les sentiments de madame sa sœur» sans les connaître, et voulait la guerre, parce qu'elle l'éloignait de sa profession qu'il n'aimait pas. Le duc de Nemours la conseillait aussi avec empressement, mais ce sentiment lui venait moins de son ambition que de sa jalousie contre M. le Prince. Il ne pouvait souffrir qu'il vît et qu'il aimât M"* de Châtillon ; et comme il ne pouvait l'empêcher qu'en les séparant pour toujours, il crut que la guerre ferait seule cet effet ; et c'était le seul motif qui la lui faisait désirer. Les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld étaient bien éloignés de ce sentiment : ils venaient d'éprouver à combien de peines et de difficultés insurmontables on s'expose pour soutenir une guerre civile contre la personne du roi; ils savaient de quelle infidélité de ses amis on est menacé lorsque la cour y attache des récompenses , et qu'elle fournit le prétexte de rentrer dans son devoir; ils connaissaient la faiblesse des Espagnols, combien vaines et trompeuses sont leurs promesses, et que leur vrai intérêt n'était pas que M. le Prince ou le cardinal se rendit maître des affaires, mais seulement de fomenter le désordre entre eux pour se prévaloir de nos divisions. Le duc de Bouillon joignait encore son intérêt pailiculier à celui du public, et espérait de
s'acquérir quelque mérite envers la reine ^ s*il contribuait à retenir M. le Prince dans son devoir. Le duc de la Rochefoucauld ne pouvait pas témoigner si ouvertement sa répugnance pour cette guerre : il était obligé de suivre les sentiments de M"* de Longueville, et ce qu'il pouvait faire alors était d'essayer de lui faire désirer la paix. Mais la conduite de la cour et celle de M. le Prince fournirent bientôt des sujets de défiance de part et d'autre » dont la suite a été funeste à l'Etat et à tant d'illustres maisons du royaume , et à la plus grande et à la plus éclatante fortune qu'on eût jamais vue sur la tête d'un sujet.
Pendant que les choses se disposaient de tous côtés à une entière rupture , M. le Prince avait envoyé quelque temps auparavant le marquis de Sillery en Flandre, sous prétexte de dégager M"*' de Longueville et M. de Turenne des traités qu'ils avaient faits avec les Espagnols pour procurer sa liberté ; mais en effet il avait ordre de prendre des mesures avec le comte de Fuensaldagne , et de pressentir quelle assistance il pourrait tirer du roi d'Espagne, s'il était obligé de faire la guerre. Fuensaldagne répondit selon la coutume ordinaire des Espagnols, et, promettant en général beaucoup plus qu'on ne lui pouvait raisonnablement demander, il n'oublia rien pour engager M. le Prince à prendre les armes.
D'un autre côté la reine avait fait une nouvelle liaison avec le coadjuteur, dont le principal fondement était leur commune haine pour M. le Prince. Ce traité devait être secret par l'intérêt de la reine et par celui des frondeurs, puisqu'elle n'en pouvait attendre de service que par le crédit qu'ils avaient sur le peuple, lequel ils ne pouvaient consen^er qu'autant qu'on les croyait ennemis du cardinal. Les deux partis rencontraient également leur sûreté à perdre M. le Prince. On offirait même à la reine de le tuer ou de l'arrêter prisonnier ; mais elle eut horreur de cette première proposition , et consentit volontiers à la seconde. Le coadjuteur et M. de Lyonne se trouvèrent chez le comte de Mon-
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trésor pour convenir des moyens d'exécuter cette entreprise. Ils demeurèrent d'accord qu'il fallait tenter, sans résoudre rien pour le temps ni pour la manière de l'exécuter. Mais» soit que M. de Lyonne en craignît les suites pour l'État, ou que voulant empêcher, comme on l'en soupçonnait, le retour du cardinal , il considérât la liberté de M. le Prinôe comme le plus grand obstacle qu'on y pût apporter , il découvrit au maréchal de Gramont, qu'il croyait son ami, tout ce qui avait été résolu contre M. le Prince chez le comte de Montrésor.
Le maréchal de Gramont usa de ce secret comme avait fait M. de Lyonne : il le dit à M. de Chaviguy, après l'avoir engagé par toutes sortes de serments de ne le point révéler; mais M. de Chavigny en avertit à l'heure même M. le Prince. 11 crut quelque temps qu'on faisait courir le bruit de l'arrêter pour l'obliger à quitter Paris, et que ce serait une faiblesse d'en prendre l'alarme , voyant avec quelle chaleur le peuple prenait ses intérêts, et se trouvant continuellement accompagné d'un très-grand nombre d'officiers d'armée, de ceux de ses troupes, de ses domestiques, et de ses amis particuliers. Dans cette confiance, il ne changea rien à sa conduite, que de n'aller plus au Louvre; mais cette précaution ne le put garantir de se livrer lui-même entre les mains du roi , car il se trouva par hasard au Cours dans l'instant que le roi y passait en revenant de la chasse , suivi de ses gardes et de ses chevau-légers. Cette rencontre, <iui devait perdre M. le Prince, ne produisit sur l'heure aucun effet. Le roi continua son chemin sans que pas uu de ceux qui étaient auprès de lui osât lui donner de conseil, et M. le Prince sortit aussitôt du Cours pour ne lui donner pas le temps de former un dessein. On peut croire qu'ils furent surpris également d'une aventure si inopinée, et qu'ils connurent bientôt ce qu'elle devait produire. La reine et les frondeurs se consolèrent d'avoir perdu une si belle occasion par l'espérance de la retrouver bientôt.
Cependant les avis continuels qu'on donnait de toutes parts à M. le Prince commencèrent à lui persuader qu'on songeait en effet à s'assurer de sa personne, et, dans cette wxey il se réconcilia avec Sf"" de Longueville et avec le duc de la Rochefoucauld. Il fut néanmoins quelque temps sans prendre de nouvelles précautions pour s'en garantir, quoi qu'on pût faire pour l'y résoudre. Enfin le hasard fit ce que M. le Prince n'avait pu faire, et, après avoir résisté à tant de conjectures apparentes et à tant d'avis certains, il fit, sur une fausse nouvelle, ce qu'il avait refusé de faire par le véritable conseil de ses amis; car, venant de se coucher et causant encore avec Vineuil, celui-ci reçut un billet d'un gentilhomme nommé le Bouchet, qui lui mandait d'avertir M. le Prince que deux compagnies des gardes avaient pris les armes, et qu'elles allaient marcher vers le faubourg Saint-Germain. Cette nouvelle lui lit croire qu'elles devaient investir l'hôtel de Condé, au lieu qu'elles étaient seulement commandées pour faire payer les entrées aux portes de la ville. Il se crut obligé de monter à cheval à l'heure même, et, étant seulement suivi de six ou sept, il sortit par le faubourg Saint-Michel, et demeura quelque temps dans le grand chemin pour attendre des nouvelles de M. le prince de Conti, qu'il avait envoyé avertir. Mais une seconde méprise, plus vaine que la première, l'obligea d'abandonner son poste. Il entendit un assez grand nombre de chevaux qui marchaient au trot vers lui , et croyant que c'était un escadron qui le cherchait, il se retira vers Fleury, près de Meudon, mais il se trouva que ce n'étaient que des coquetiers qui marchaient toute la nuit pour arriver à Paris. Dès que M. le prince de Conti sut que monsieur son frère était parti, il en donna avis au duc de la Rochefoucauld, qui alla joindre M. le Prince pour le suivre, mais il le pria de retourner à l'heure même à Paris pour rendre compte de sa part à M. le duc d*Orléans du sujet de sa sortie et de sa retraite à Saint- Maur.
Ce départ de M. le Prince produisit dans le monde ce que les grandes nouvelles ont accoutumé d'y produire, et chacun faisait différents projets. L'apparence d'un changement donna de la joie au peuple et de la crainte à ceux qui étaient établis. Le coadjuteur, M"* de Chevreuse et les frondeurs crurent que l'éloignement de M. le Prince les unissait avec la cour, et augmentait leur considération par le besoin qu'on aurait d'eux. La reine prévoyait sans doute les malheurs qui menaçaient l'État , mais elle ne pouvait s'affliger de ce qui pouvait avancer le retour du cardinal. M. le Prince craignait les suites d'une si grande affaire, et ne pouvait se résoudre d'embrasser un dessein si vaste. Il se défiait de ceux qui le poussaient à la guerre. Il en craignait la légèreté , et il jugeait bien qu^ils ne lui aideraient pas longtemps à en soutenir le poids.
II voyait d'autre part que le duc de Bouillon se détachait sans éclat de ses intérêts , que M. de Turenne s'était déjà expliqué de n'y prendre désormais aucune part; que le duc de Longueville voulait demeurer en repos , et était trop mal satisfait de madame sa femme pour contribuer à une guerre dont il la croyait la principale cause. Le maréchal de la Mothe s'était dégagé de la parole qu'il avait donnée de prendre les armes, et enfin tant de raisons et tant d'exemples auraient sans doute porté M. le Prince à suivre l'inclination qu'il avait de s'accommoder avec la cour , s'il eût pu se confier à la parole du cardinal, mais l'horreur de la prison lui était encore trop 'présente pour s'y exposer sur la foi de ce ministre. D'ailleurs M"*® de Longueville, qui était tout de nouveau pressée par son mari de l'aller trouver en Normandie, ne pouvait éviter ce voyage, si le traité de M. le Prince s'achevait.
Parmi tant de sentiments contraires, le duc de la Rochefoucauld voulait tout à la fois garantir M™® de Longueville d'aller à Rouen, et porter M. le Prince à traiter avec la cour. Les choses étaient néanmoins bien éloignées de cette
disposition. M. le Prince, peu d'heures aprôs son arrivée à SaintrMaur, avait refusé de parler en particulier au maréchal de Gramont, qui était venu de la part du roi lui demander le sujet de son éloignement, le convier de retourner à Paris, et lui promettre toute sûreté. 11 lui répondit devant tout le monde que, bien que le cardinal B)[azarin fût éloigné de la cour et que MM. Servien , le Tellier et de Lyonne se fussent retirés par ordre de la reine, l'esprit et les maximes du cardinal y régnaient encore, et qu'ayant souffert une si rude et si injuste prison, il avait éprouvé que son innocence ne suffisait pas pour établir sa sûreté; qu'il espérait de la retrouver dans sa retraite, où il conserverait les mêmes sentiments qu'il avait fait paraître tant de fois pour le bien de l'État et pour la gloire du roi- Le maréchal de Gramont fut surpris et piqué de ce discours. Il avait cru entrer en matière avec M. le Prince , et commencer quelque négociation entre la cour et lui; mais il ne pouvait pas raisonnablement se plaindre que M. le Prince refusât d'ajouter foi aux paroles qu'il lui venait porter pour sa sûreté , puisque M. de Lyonne lui avait confié la résolution qu'on avait prise chez le comte de Montrésor de l'arrêter une seconde fois.
M"® la Princesse, M. le prince de Conti et M"*® de Longueville se rendirent à Saint-Maur aussitôt que M. le Prince, et dans les premiers jours cette cour ne fut pas moins grosse et moins remplie de personnes de qualité que celle du roi. Tous les divertissements mêmes s'y rencontrèrent pour servir à la politique; et les bals, les comédies, le jeu, la chasse et la bonne chère y attiraient un nombre infini de ces gens incertains qui s'oifrent toujours au commencement des partis, et qui les trahissent ou les abandonnent d'ordinaire selon leurs craintes ou leurs intérêts. On jugea néanmoins que leur nombre pouvait rompre les mesures qu'on aurait pu prendre d'attaquer Saint-Maur, et que cette foule, inutile et incommode en toute autre rencontre, pouvait servir en celleci, et donner quelque réputation aux affaires.
Jamais la cour n'avait été partagée de tant de diverses intrigues. Les pensées de la reine, comme je i*ai dit, se bornaient au retour du cardinal. Les frondeurs proposaient celui de M. de Châteauneuf , et il était nécessaire à beaucoup de desseins; car, étant une fois rétabli , il pouvait plus facilement traverser sous main ceux du cardinal, et, s'il venait à tomber , occuper sa place. Le marécbal de Villeroi contribuait autant qu'il lui était possible à y disposer la reine ; mais cette affaire, comme toutes les autres, ne pouvait se résoudre sans le consentement du cardinal.
Pendant qu'on attendait ses ordres à la cour sur les choses présentes, M. le Prince balançait encore sur le parti qu'il devait prendre, et ne pouvait se déterminer ni à la paix ni à la guerre. Le duc de la Rochefoucauld, voyant tant d'incertitude, crut se devoir servir de cette conjoncture pour porter M. le Prince à écouter avec plus de facilité des propositions d'accommodement dont il semblait que H"^ de Longueville essayait de le détourner. Il désirait aussi la garantir d'aller en Normandie, et rien ne convenait mieux à ces deux desseins que de la disposer à s'en aller à Moatrond. Dans cette pensée, il fit voir à M"** de Longueville qu'il n'y avait que son éloignement de Paris qui pût satisfaire son mari , et l'empêcher de faire le voyage qu'elle craignait; que M. le Prince se pouvait aisément lasser de la protection qu'il lui avait donnée jusqu'alors, ayant un prétexte aussi spécieux que celui de réconcilier une femme avec son mari , et surtout s'il croyait s'attacher par là M. le duc de Longueville; de plus, qu'on l'accusait de fomenter elle seule le désordre ; qu'elle se trouverait responsable en plusieurs façons, et envers monsieur son frère et envers le monde, d'allumer dans le royaume une guerre dont les événements seraient funestes à sa maison ou à l'Ëtat, et qu'elle avait presque un égal intérêt à la conservation de l'un et de l'autre. Il lui représentait encore que les excessives dépenses que H. le Prince serait obligé de soutenir, ne lui laisseraient ni
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et que, ne tirant rien de M. de Longueville, elle se trouverait réduite à une insupportable nécessité; qu'enfin, pour remédier à tant d'inconvénients, il lui conseillait de prier M. le Prince de trouver bon que M"»* la Princesse, M. le duc d'Enghien et elle se retirassent à Montrond pour ne l'embarrassée point dans une marche précipitée, s'il se trouvait obligé de partir, et pour n'avoir pas aussi le scrupule de participer à la périlleuse résolution qu'il allait prendre, ou de mettre le feu dans le royaume par une guerre civile , ou de confier sa vie, sa liberté et sa fortune sur la foi douteuse du cardinal Mazarin. Ce conseil fut approuvé de M"® de Longueville, et M. le Prince voulut qu'il fût suivi bientôt après.
Le duc de Nemours commençait à revenir de son premier emportement, et, bien que ses passions subsistassent encore, il ne s'y laissait pas emporter avec la même impétuosité qu'il avait fait d'abord. Le duc de la Rochefoucauld se servit de cette occasion pour le faire entrer dans ses sentiments. Il lui lit connaître que leurs intérêts ne pouvaient jamais se rencontrer dans une guerre civile; que M. le Prince pouvait bien détruire leur fortune par de mauvais succès, mais qu'ils ne pouvaient presque jamais se prévaloir des bons, puisque la diminution de l'État causerait aussi nécessairement la leur; que comme M. le Prince avait peine à se résoudre de prendre les armes, il en aurait encore plus à les quitter s'il les prenait; qu'il ne trouverait pas aisément sa sûreté à. la cour après l'avoir offensée, puisqu'il ne l'y pouvait rencontrer lorsqu'il n'avait encore rien fait contre elle; qu'enfin, outre ce qu'il y avait encore à ménager dans l'humeur diillicile de M. le Prince, il fallait considérer qu'en l'éloignant de Paris, il s'en éloignait aussi lui-même , et mettait sa destinée entre les mains de son rival. Ces raisons trouvèrent le duc de Nemours disposé à les recevoir, et, soit qu'elles lui eussent donné des vues qu'il n'avait pas, ou que, par une légèreté
ordinaire aux personnes de son âge, il se portât à vouloir le contraire de ce qu il avait voulu, il se résolut de contribuer à la paix avec le même empressement qu*il avait eu jusqu'alors pour la guerre, et prit des mesures avec le duc de la Rochefoucauld pour agir de concert dans ce dessein.
La reine était alors de plus en plus animée contre M. le Prince. Les frondeurs cherchaient à se venger de lui par toutes sortes de moyens, et cependant perdaient leur crédit parmi le peuple par l'opinion qu'on avait de leur liaison avec la cour. La haine du coadjuteur éclatait particulièrement contre le duc de la Rochefoucauld. Il lui attribuait la rupture du mariage de M"® de Chevreuse, et, croyant toutes choses permises pour le perdre, il n'oubliait rien pour y engager ses ennemis par toutes sortes de voies extraordinaire/. Le carrosse du duc de la Rochefoucauld fut attaqué trois fois de nuit sans qu'on ait pu savoir quelles gens y avaient part. Cette animosité n'empêcha pas néanmoins le duc de la Rochefoucauld de travailler pour la paix conjointement avec le duc de Nemours, et M"** de Longueville même y donna les mains dès qu'elle fut assurée d'aller à Monirond ; mais les esprits étaient trop échauffés pour écouter la raison , et tous ont éprouvé à la fm que personne n'a bien connu ses véritables intérêts. La cour même, que la fortune a soutenue, a fait souvent des fautes considérables, et Ton a vu dans la suite que chaque parti s'est plus maintenu par les manquements de celui qui lui était opposé que par sa bonne conduite.
Cependant M. le Prince employait tous ses soins pour justifier ses sentiments envers le parlement et envers le peuple; et, voyant que la guerre qu'il allait entreprendre manquait de prétexte , il essayait d'en trouver dans le procédé de la reine, qui avait rappelé auprès d'elle MM. Servien et le Tellier, après les avoir éloignés en sa considération, et il essayait de persuader que leur retour était moins pour l'offenser que pour avancer celui du cardinal. Ces bruits, semés
ment était plus partagé que jamais. Le premier président était devenu ennemi de M. le Prince, croyant qu'il avait contribué à lui faire ôter les sceaux pour les donner à M. de Châteauneuf. Ceux qui étaient gagnés de la cour se joignaient à lui; mais la conduite des frondeurs était plus réservée; ils n'osaient paraître bien intentionnés pour le cardinal , et toutefois ils le voulaient servir en effet.
Les choses en étaient en ces termes lorsque M. le Prince quitta Saint-Maur pour retourner à Paris. Il crut être en état , par le nombre de ses amis et de ses créatures , de s'y maintenir contre la cour, et que cette conduite fière et hardie donnerait de la réputation à ses affaires. Il fit partir en même temps M"® la Princesse, M. le duc d'Enghien et M™® de Longueville pour aller à Montrond , dans la résolution de les y aller joindre bientôt, et de passer en Guienne, où l'on était disposé à le recevoir. Il avait envoyé le comte de Tavanes en Champagne pour y commander ses troupes qui servaient dans l'armée, avec oi*dre de les faire marcher en corps à Stenay aussitôt qu'il le lui manderait. Il avait pourvu à ses autres places, et avait deux cent mille écus d^argent comptant. Ainsi il se préparait à la guerre, bien qu'il n'en eût pas encore entièrement formé le dessein. Il essayait néanmoins , dans cette vue , d'engager des gens de qualité dans ses intérêts, et, entre autres, le duc de Bouillon et M. de Turenne.
Ils étaient l'un et l'autre particulièrement amis du duc de la Rochefoucauld , et il n'oublia rien pour leur faire prendre le même parti qu'il se voyait obligé de suivre. Le duc de Bouillon lui parut irrésolu, désirant de trouver ses sûretés et ses avantages, se défiant presque également de la cour et de M. le Prince, et voulant voir l'affaire engagée avant que de se déclarer. M. de Turenne, au contraire, lui parla toujours d'une même manière depuis son retour de Stenay. Il lui dit que M. le Prince ne l'avait ménagé sur rien après son
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retour à Paris , et que , bien loin de prendre ses mesures de concert avec lui et de lui faire part de ses desseins , il s*en était non-seulement éloigné, mais avait mieux aimé laisser périr les troupes de M. deTurenne, qui venaient de combattre pour lui, que de dire un mot pour leur faire donner des quartiers d*hiver. Il ajouta encore qu'il avait affecté de ne se louer ni de se plaindre de H. le Prince , pour ne pas donner lieu à des éclaircissements dans lesquels il ne voulait pas entrer; qu'il croyait n'avoir rien oublié pour contribuer à sa liberté, mais qu'il prétendait aussi que l'engagement qu'il avait avec lui avait dû finir avec sa prison , et qu'ainsi il pouvait prendre des liaisons selon ses inclinations ou ses intérêts. Ce furent là les raisons par lesquelles M. de Turenne refusa de suivre une seconde fois la fortune de M. le Prince.
Cependant le duc de Bouillon, qui voulait éviter de s'expliquer avec lui , se trouvait bien embarrassé pour s'empêcher de répondre précisément. M. le Prince et lui avaient choisi pour médiateur entre eux le duc de la Rochefoucauld. Mais comme ce dernier jugeait bien qu'un poste comme celui-là est toujours délicat parmi des gens qui doivent convenir sur tant de différents articles et si importants, il les engagea à se dire à eux-mêmes, en sa présence, leurs sentiments; et il arriva, contre l'ordinaire de semblables éclaircissements, que la conversation finit sans aigreur, et qu'ils demeurèrent satisfaits l'un de l'autre, sans être liés ni engagés à rien.
Il semblait alors que le principal but de la cour et de M. le Prince fût de se rendre le parlement favorable. Les frondeurs affectaient d'y paraître sans autre nitérêt que celui du public • mais, sous ce prétexte, ils choquaient M. le Prince en toutes choses , et s'opposaient directement à tous ses desseins. Dans les conmaencements, ils l'accusaient encore avec quelque retenue; mais, se voyant ouvertement appuyé de la cour, le coadjuteur trouva de la vanité à paraître ennemi déclaré d e M. le Prince; et dès lors, non-seulement il s'opposa, san garder de mesures, à tout ce qu'il proposait, mais encore jj
nombre de gens armés. Un procédé si fier déplût avec raison à M. le Prince ; il ne trouvait pas moins insupportable d*étre obligé de se faire suivre au Palais pour disputer le pavé avec le coadjuteur, que d'y aller seul, et d'exposer ainsi sa vie et sa liberté entre les mains de son plus dangereux ennemi, n crut néanmoins devoir préférer sa sûreté à tout le reste, et il résolut enfin de n'aller plus au parlement, sans être accompagné de tout ce qui était dans ses intérêts.
On crut que la reine fut bien aise de voir naître ce nou^ veau sujet de division entre deux personnes que, dans son cœur, elle haïssait presque également, et qu'elle imaginait assez quelles en pourraient être les suites pour espérer d'être vengée de l'un par l'autre , ou de les voir périr tous deux. Elle donnait néanmoins toutes les apparences de sa protection au coadjuteur, et elle voulut qu'il fût escorté par une partie des gendarmes et des chevau-légers du roi, 'et par des officiers et des soldats du régiment des gardes. H. le Prince était suivi d'un grand nombre de personnes de qualité, de plusieurs oiBciers de l'armée, et d'une foule de gens de toutes sortes de professions, qui ne le quittaient plus depuis son retour de Saint-Maur. Cette confusion de gens de différents partis se trouvant tous ensemble dans la grande salle du Palais, fit appréhender au parlement de voir arriver un désordre qui les pourrait tous envelopper dans un même péril, et que personne ne serait capable d'apaiser. Le premier président, pour prévenir le mal, résolut de prier M. le Prince de ne se faire plus accompagner au Palais.
Il arriva même un jour que M. le duc d'Orléans ne s'était point trouvé au Palais, et que M. le Prince et le coadjuteur s'y étaient rendus avec tous leurs amis ; leur nombre et l'aigreur qui paraissait dans les esprits augmenta de beaucoup la crainte du premier président. M. le Prince dit même quelques paroles piquantes qui s'adressaient au coadjuteur; mais il y répondit sans s'étonner, et osa dire publiquement que ses
ennemis ne Taccuseraient pas au moins d'avoir manqué à ses promesses , et que peu de personnes se trouvaient aujourd'hui exemptes de ce reproche, voulant distinguer par là M. le Prince, et lui reprocher tacitement la rupture du mariage de M"* de Chevreuse, le traité de Noisy, et Tabandonnement des frondeurs quand il se réconcilia avec le cardinal.
Ces bruits, semés dans le monde par les partisans du coadjuteur, et renouvelés encore avec tant d'audace devant le parlement assemblé, et en présence de M. le Prince même, le devaient trouver sans doute plus sensible à celte injure qu'il ne le parut alors. Il fut maître de son ressentiment, el ne répondit rien au discours du coadjuteur, mais en même temps on vint avertir le premier président que la grande salle était remplie de gens armés, et qu'étant de partis si opposés, il n'était pas possible qu'il n'arrivât quelque grand malheur, si on n'y apportait un prompt remède. Alors le premier président dit à M. le Prince que la compagnie lui serait obligée , s'il lui plaisait de faire retirer tous ceux qui l'avaient suivi; qu'on était assemblé pour remédier aux désordres de l'État, et non pas pour les augmenter, et que personne ne croirait avoir la liberté entière d'opiner, tant qu'on verrait le Palais, qui devait être l'asile de la justice, servir ainsi de place d'armes. M. le Prince s'offrit, sans hésiter, de faire retirer ses amis , et pria le duc de la Rochefoucauld de les faire sortir sans désordre. En même temps le coadjuteur se leva, et, voulant que Ton crût qu'il fallait traiter d'égal avec M. le Prince en cette rencontre, il dit qu'il allait donc de son côté faire la même chose, et sans attendre de réponse il sortit de la grand'chambre pour aller parler à ses amis Le duc de la Rochefoucauld, aigri de ce procédé, marchait huit ou dix pas derrière lui, et il était encore dans le parquet des huissiers, lorsque le coadjuteur était déjà dans la grande salle. A sa vue , tout ce qui tenait son parti mit l'épée à la main sans en savoir la raison , et les amis de M. le Prince firent aussi la même chose : chacun se rangea
furent séparées que de la longueur de leurs épées, sans que parmi un si grand nombre de gens braves, et animés par tant de haines différentes et par tant d'intérêts contraires, il s'en trouvât aucun qui allongeât un coup d'épée , ou qui tirât un coup de pistolet. Le coadjuteur, voyant un si grand désordre, connut le péril où il était, et voulut, pour s'en tirer, retourner dans la grand'chambre. Mais, en arrivant à la porte de la salle par où il était sorti, il trouva que le duc de la Kochefoucauld s'en était rendu le maître. Il essaya de l'ouvrir avec effort; mais, comme elle ne s'ouvrait que par la moitié, et que le duc de la Rochefoucauld la tenait, il la referma; en sorte, dans le temps que le coadjuteur rentrait, qu'il l'arrêta, ayant la tête passée du côté du parquet des huissiers, et le corps dans la grande salle. On pouvait croire que cette occasion tenterait le duc de la Rochefoucauld, après tout ce qui s'était passé entre eux , et que les raisons générales et particulières le pousseraient à perdre son plus cruel ennemi. Outre la satisfaction de s'en venger en vengeant M. le Prince des paroles audacieuses qu'il venait de dire contre lui , on pouvait croire encore qu'il était juste que la vie du coadjuteur répondît de l'événement du désoitire qu'il avait ému, et duquel le succès pouvait apparemment être terrible. Mais le duc de la Rochefoucauld, considérant qu'on ne se battait point dans la salle, et que, de ceux qui étaient amis du coadjuteur dans le parquet dés huissiers, pas un ne mettait l'épée à la main pour le défendre, il crut n'avoir pas le même prétexte de se venger de lui , qu'il aurait eu si le combat eût été commencé en quelque endroit. Les gens mêmes de M. le Prince, qui étaient près du duc de la Rochefoucauld, ne sentaient pas de quel poids était le service qu'ils pouvaient rendre à leur maître en cette rencontre. Et enfin l'un, pour ne vouloir pas faire une action qui eût paru cruelle , et les autres pour être irrésolus dans une si grande affaire, donnèrent temps à Champlatreux, fils du premier président, d'arriver avec ordre de
la grand' chambre de dégager le coadjuteur : ce qu'il fit, et ainsi le retira du plus grand péril où il se fût jamais trouvé. Le duc de la Rochefoucauld, le voyant entre les mains de Champlatreux , retourna dans la grand'chambre prendre sa place, et le coadjuteur y arriva dans le même temps avec le trouble qu'un péril tel que celui qu'il venait d'éviter lui devait causer. Il commença par se plaindre à l'assemblée de la violence du duc de la Rochefoucauld. Il dit qu'il avdit été près d'être assassiné, et qu'on ne l'avait tenu à la porte que pour l'exposer à tout ce que ses ennemis auraient voulu entreprendre contre sa personne. Le duc de la Rochefoucauld , se tournant vers le premier président, répondit qu'il fallait sans doute que la peur edt ôté au coadjuteur la liberté de juger de ce qui s'était passé dans cette rencontre ; qu'autrement il aurait vu qu'il n'avait pas eu dessein de le perdre, puisqu'il ne l'avait pas fait, ayant eu longtemps sa vie entre ses mains ; qu'en effet, il. s'était rendu maître de la porte, et l'avait empêché de rentrer, mais qu'il ne s'était pas cru obligé de remédier à sa peur, en exposant M. le Prince et le parlement à une sédition que ceux de son parti avaient émue en le voyant arriver. Ce discours fut suivi de quelques paroles aigres et piquantes qui obligèrent le duc de Brissac, beau-frère du duc de Retz, de répondre, et le duc de la Rochefoucauld et lui résolurent de se battre le jour même, sans seconds. Hais comme le sujet de leur querelle fut public, elle fut accordée, au sortir du Palais, par M. le duc d'Orléans.
Cette affaire, qui, selon les apparences, devait avoir tant de suites, finit ce qui pouvait le plus contribuer au désordre; car le coadjuteur évita de retourner au Palais, et ainsi, ne se trouvant plus où était M. le Prince, il n'y eut plus de lieu de craindre un accident pareil à celui qui avait été si près d'arriver. Néanmoins, comme la fortune règle les événements plus souvent que la conduite des hommes « elle fit rencontrer M. le Prince et le coadjuteur dans le temps qu'ils
se cherchaient le moins, mais dans un état à la vérité bien différent de celui où ils avaient été au Palais. Car un jour que M. le Prince en sortait avec le duc de la Rochefoucauld, dans son carrosse, et suivi d'une foule innombrable de peuple, il rencontra la procession de Notre-Dame, et le coadjuteur, revêtu de ses habits pontificaux, marchant après plusieurs diâsses et reliques. M. le Prince s'arrêta aussitôt pour rendre un plus grand respect à l'Eglise; et le coadjuteur, continuant son chemin sans s'émouvoir, lorsqu'il fut vis-à-vis de M. le Prince, lui fit une profonde révérence, et lui donna sa bénédiction, et au duc de la Rochefoucauld aussi. Et elle fut reçue par l'un et par l'autre avec toutes les apparences de respect, bien que nul des deux ne souhaitât qu'elle eût l'effet que le coadjuteur pouvait désirer. En ce même temps, le peuple, qui suivait le carrosse de M. le Prince, ému par une telle rencontre, dit mille injures au coadjuteur, et se préparait à le mettre en pièces , si M. le Prince n'eût fait descendre ses gens pour apaiser le tumulte et remettre chacun en son devoir.