‹ Œuvres complètes, précédées d'une étude inéditeChapitre 58 sur 72 · A LENET · texte numérisé non relu

A LENET

A Paris, ce 20 OTril.

J*ai reçu votre billet, et je vous jureique j'ai plus d'impatience de vous voir que vous n'en avez de venir ici ; notre séjour y est encore si incertain qu'on ne peut prendre aucunes mesures là-dessus; nous y faisons des merveilles et vous nous y seriez fort utile, et vous devez être satisfait des sentiments que l'on a pour vous. J'ai tous les sujets imaginables d'être content de la manière qu'on vit avec moi, et il ne s'y peut rien ajouter. Je ne vous puis mander de nouvelles, car vous savez les publiques, et les autres sont trop douteuses pour les mander; nous serons éclairci sur bien des choses devant qu'il soit peu de temps, et les affaires se disposent fort bien pour nous. Adieu, croyez que je suis plus véritablement à vous que personne du monde.

> Celte lettre a été écrite en 1648, au commencement de la Fronde. Elle a été publiée pour la première fois dans la Jeunesse de M"* de Longueville, par M. Cousin, qui en possède l'autographe.

' Cette lettre et les trois suivantes font partie de la collection Lenet (fonds français, n« 6,728, f"' 141, 148, 157, 159, Bibliothèque impériale). Elles ont été écrites en 1652.

La Rochefoucauld , après avoir traversé la France et pris une part glorieuse au combat du Bléneaa , aux côtés de Condé, fait connaître à Lenet ses impressions.

On négociait avec la CQur sans succès.

Le duc de Lorraine, après avoir fait lever le siège d'Étampes, venait renforcer l'armée de Condé. La Rochefoucauld croit qu'une furieuse guerre est imminente. Le duc de Lorraine, acheté par Mazarin, devait trahir la Fronde, et le combat du faubourg Saint-Antoine allait devenir Tinutile et sanglant dénoûment de la révolte.

AU MÊME

O 30 «Tril.

Bien qu*il soit inutile d* écrire par un homme comme M. Tabbé de Sillery S je ne puis m'empêcher d'ajouter à son instruction que vous n'avez jamais eu tant de sujet d'être satisfait de Son Altesse, et qu'elle parle de vous comme je sais que vous le pouvez désirer. Je commence à n'espérer pas sitôt de vous voir, car les choses mêmes s* accommodant, vous aurez fortune de faire un plus grand voyage que celuici. Les irrésolutions sont plus cruelles que jamais, et certainement on ne vous peut encore rien mander d'assuré; croyez que rien ne le peut être jamais davantage que la protestation que je vous fais d'être plus à vous que pei'sonnc du monde. Il s'est passé ici des choses si extraordinaires de toutes façons , depuis que je ne vous ai vu, que je meurs d'envie de vous en entretenir.

AU MÊME

Je vous remets à la lettre que j'écris à ma femme, car je n'ai que ce seul moment pour vous dire que tout se dispose aujourd'hui à une furieuse guerre; cela me donne quelque espérance de la faire , car vous savez que les choses de ce monde ne demeurent pas longtemps eu même état. Je vous conjure de croire que je n'en changerai jamais pour vous, et que je vous serai toute ma vie ce que je vous ai promis d'être.

Ce 2 Juin.

■ Frère du marquis de Sillery, beau-frère de la Rochefoucauld et gouverneur de Damvilliers.

L*abbé de Sillery allait rejoindre le prince de ConU à Bordeani; il était atUiché à sa maison.

AU MÉUE.

Ce SI Jaln.

Je ne vous remercierai point , ni des civilités que vous me mandez , ni des obligations que ma femme et moi nous vous avons, parce que cette régularité-là n'est pas trop en usage entre nous; je vous assurerai seulement que je ne manquerai jamais à ce que je vous ai promis, et que je ne fais de fondement sur l'amitié de personne du monde plus entièrement que sur la vôtre. Je voudrais bien que nous pussions nous entretenir sur bien des chapitres, et cela serait même assez nécessaire, car, comme vous savez, il se passe bien des choses ici et ailleurs. Au reste, on m'a dit que M. de Saint-Agoulin * est retourné en Espagne; si cela est, je vous supplie de lui mander que, s'il lui est possible, sur l'argent qui me peut appartenir, de m' acheter quatre ou cinq petits chevaux de taille de coureurs, comme on m'a dit qu'étaient ceux qu'il a amenés pour lui , il me fera un très-grand plaisir. Je ne veux point de chevaux de grand prix , mais seulement pour servir à courre. S'il y avait quelque belle haquenée, il m'obligerait de me l'acheter, mais le tout en cas que nous ayons de l'argent de ce cuté-là ; même si M. de Vateville s'en pouvait accommoder, en cas que M. de Saint-Agoulin ne le puisse, et qu'il ait quelque beau et bon cheval à me donner sur sa parole, il pourrait se payer par ses mains et m'envoyer le cheval au prix qu'il voudrait. Enfin, je vous laisse cette importante négociation à ménager. Nous sommes ici dans les mêmes incertitudes qui nous suivent en tous lieux , et personne ne peut parler certainement de la paix ni de la guerre ; nous en saurons

' Chauvigny de Saint-Agoulin , major du régiment de Persan. Lenet l'avait envoyé en Espagne avec la mission d'y acheter des chevaux pour le compte de Condé.

peut-être quelque chose de plus assuré devant que le courrier parte: si cela est, je vous le manderai. Adieu, je suis plus k vous que personne du monde

(Écrit après coup.)

Les choses sont toujours de même et j*enrage de voir qu'on périt par des longueurs et des irrésolutions qu*on ne peut surmonter. Je n'écris point à H. de Harchin, je vous suppUe seulement de lui dire que j'ai vu H. le président de Grieus, et que je ferai tout ce qu'il me mande. Je lui écrirai dès qu'il y aura quelque nouvelle.

A LA MARQUISE DE SABLÉ

Les deux tiers de l'écrit qu'on m'a montré, et que Ton dit qui court sous mon nom *■ , ne sont point de moi ; et je n'y ai nulle part. L'autre tiers, qui est vers la fin, est tellement changé et falsifié dans toutes les parties et dans le

^ Les Mémoires du duc de la Rochefoucauld furent imprimés pour la première fois à Cologne. Ils firent un bruit considérable. Le prince de Condé et le duc de Saint-Simon se plaignirent de la hardiesse des appréciations qui les concernaient. U n'y eut qu'une voix pour reprocher au duc le peu de ménagement et l'ingratitude qu'il témoignait à M"* de Longueville.

La Rochefoucauld crut devoir désavouer le livre dans la note qui précède, et qui fut remise à la marquise de Sablé, sous forme de bOIet, pour être communiquée.

Comme l'opinion publique ne tenait aucun compte de ce désaveu, il déféra Taflaire au parlement de Paris et en obtint un arrêt qui ordonnait la saisie du livre et en défendait la vente , « d'autant plus que l'on le débite sous le nom de M. le duc de la Rochefoucauld, comme si effectivement il l'avait composé, parce qu'il n'est pas à souffrir qu'on abuse du nom d'une personne de qualité. >

Les ressentiments s'apaisèrent. M"* de LongueviUe épancha sa douleur et son humiliation dans le sein de la marquise de Sablé, et les Mémoires. de plus en plus recherchés , restèrent sur le compte de leur véritable auteur.

comornie a ce que j ai écrit sur ce sujei-ia; c est pourquoi je le désavoue comme une chose qui a été supposée par mes ennemis, ou par la friponnerie de ceux qui vendent toutes sortes de manuscrits sous quelque nom que ce puisse être.

M™® la marquise de Sablé, M. de Liancourt et M. Esprit ont vu ce que j'ai écrit pour moi seul. Ils savent qu'il est entièrement différent de celui qui a couru, et qu'il n'y a rien dedans qui ne soit comme il doit être dans ce qui regarde M. le Prince. M. de Liancourt le lui a témoigné, et il en a paru persuadé; ainsi il n'est pas nécessaire d'entrer davantage en matière, et je suis d'avis non-seulement qu'on ne dise plus rien là-dessus, mais qu'on ne réponde même autre chose que ce que je viens de dire, à quelque objection que l'on puisse faire.

Il faut aussi dire la même chose pour ce qui regarde M"* de Longueville.

Pour ce qui est de l'article qui parle de l'affaire de l'hôtel de ville, il ne me paraît pas qu'il y ait rien dans ce que j'ai vu qui puisse déplaire à M. le Prince, puisque après avoir dit l'impression que cette affaire-là fit dans le monde, on me fait dire ensuite que je crois que M. le duc d'Orléans et lui n'y eurent aucune part. C'est en effet tout ce que je puis dire de cette action dont je n'ai jamais eu de connaissance bien particulière, étant arrivée deux jours après celle de Saint- Antoine, qui est un temps où je n'étais pas en état d'entendre parler d'aucune affaire.

A LA MÊME

A Verteuil, 37 août.

Je suis bien fâché d'avoir appris par H. Esprit que vous continuez de faire les choses du monde les plus obligeantes pour moi ; car je voulais être en colère contre vous de ne me faire jamais réponse, et de dire tous les jours mille maux

de moi à la Plante*; j'ai quelquefois envie de croire que c'est par malice que vous me faites tant de bien et pour m'ôter le plaisir d'avoir sujet de me plaindre de vous. Au reste, M. Esprit me mande qu'il est ravi de quelque chose que vous avez écrit. Je vous demande en conscience s'il est juste que vous écriviez de ces choses-là sans me les montrer : vous savez avec combien de bonne foi j'en ai usé avec vous, et que les sentences ne sont sentences qu'après que vous les avez approuvées. Il me parle aussi d'un laquais qui a dansé les tricotets sur Téchafaud où il allait être roué. Il me semble que voilà jusqu'où la philosophie d'un laquais méritait d'aller. Je crois que toute gaieté en cet état-là vous est bien suspecte. Je pensais avoir bientôt l'honneur de vous voir, mais mon voyage est un peu retardé. Je vous bais(? très-humblement les mains.

À LA MÊME

Je ne pensais pas vous pouvoir faire des reproches dans un temps où vous me faites tant de bien; mais enfin je trouve que vos soins et vos bontés demandent toute autre chose de moi que de souffrir patiemment votre silence. Je viens d'en faire mes plaintes à Gourville, qui va passer en Languedoc, en Provence et en Dauphiné, et qui sera cependant dans trois semaines à Paris. Il me parle si douteusement du jour du mariage*, que je ne vous en puis rien dire d'assuré. Je suis même fâché qu'il n'ait rien remarqué de vos bons amis les Espagnols, qui les fasse juger dignes de l'estime que je vous en ai vu faire. On ne parle que de la magnificence des habits de notre cour; il me semble que c'est mauvais signe pour ceux qui les portent, et qu'ils de-

* Homme d'aflaires du duc de la Rochefoucauld. ' Le mariage du roi. Cette lettre est donc de 1600.

1 nonneur ae vos Donnes grâces, et croye/., s il vous plaît, que personne du monde ne les souhaite et ne les estime tant que moi.

A LA MÊME

A la Tesnp. le SI Juin «.

J'étais assez persuadé que vous trouveriez des raisons pour justifier votre silence; mais je ne croyais pas que vous voulussiez en même temps me reprocher de manquer de soin pour vous, et de curiosité pour savoir Fétat où vous avez trouvé la personne que vous avez vue depuis peu*. On m'en a dit des choses si différentes sur les sentiments qu'elle a pour moi, que j'avoue que vous m'obligerez sensiblement de me dire sans façon ce que vous en avez remarqué; car, à vous parler franchement, je ne puis comprendre qu'une personne qui donne tous les jours des marques d'une piété si extraordinaire, ait mieux aimé prendre le parti de se plaindre de moi avec aigreur, et de m'accuser d'avoir fait un ouvrage qu'elle connaît bien que je n'ai pas fait, que d'ajouter foi au témoignage que vous lui en avez rendu. Ce que je vous en dis ne changera jamais rien à la conduite respectueuse que je me suis imposée sur son sujet; mais je voudrais bien savoir par une personne qui voit les replis du cœur comme vous, quels sont ses véritables sentiments pour moi; je veux dire si elle a cessé de me haïr par dévotion ou par lassitude ou pour avoir connu que je n'ai pas eu tout le tort qu'elle avait cru. Enfin je vous demande de m' apprendre ce qui vous a paru là -dessus; car je croirai bien mieux ce que vous m'en direz que tout ce que j'ai vu d'ailleurs. Je ne vous

' Cette lettre est de 1662 2 M"* de Longueville.

dirai rien de ma belle-fille S puisque la Planle vous en a assez entretenu , si ce n*est que tout de bon il n'y a jamais eu une meilleure et plus commode personne; elle est aussi enfant presque que quand elle a eu l'honneur de tous voir; mais avec cela elle a de l'esprit et de la douceur, et une complaisance admirable. Vous ne vous plaindrez plus, après avoir lu cette lettre, de ma paresse ni de mon peu de curiosité; mais je crains bien que vous ne vous plaigniez de sa longueur; mais plus je vous en ferais d'excuses ici, et plus j'augmenterais ma faute.

A LA MÊME

C'est ce que vous m'avez envoyé qui me rend capable d'être gouverneur de M. le Dauphin, depuis l'avoir lu, et non pas ces sentences que j'ai faites. Je n'ai en ma vie rien vu de si beau ni de si judicieusement écrit. Si cet ouvrage-là était publié, je crois que chacun serait obligé en conscience de le lire, car rien au monde ne serait si utile : il est vrai que ce serait faire le procès à bien des gouverneurs que je connais. Tout ce que j'apprends de cette morte'* dont vous me parlez me donne une curiosité extrême de vous en entretenir; vous savez que je ne crois que vous sur certains chapitres, et surtout sur les replis du cœur. Ce n'est pas que je ne croie tout ce qu'on dit là-dessus, mais enfin je croirai l'avoir vu quand vous me l'aurez dit vous-même, fai envoyé des sentences à M. Esprit pour vous les montrer, mais il ne m'a point encore fait réponse, et il me semble que c'est mauvais signe pour les sentences. Je vous baise très-humblement les mains, et je vous assure, Madame, que personne du monde n'a tant de respect pour vous que moi.

* M"* de Liancourt, fille du marquis de Liancoart et de Jeanne de Schomberg.

^ De 1662 comme la précédente.

^ M"« de Longueville.

LETTRES. 49i

Page 1