A MADAME DE ROUAN K
Quelque déférence que j'aie à tout ce qui vient de vous. Madame , je vous assure que je ne crois pas que les Maximes méritent Thonneur que vous leur faites. Je me défie beaucoup de celles que vous n'entendez pas, et c'est signe que je ne les ai pas entendues moi-même. J'aurai l'honneur de vous en dire ce que j'en ai pensé dans un jour ou deux, et de vous assurer que personne du monde, sans exception, ne vous estime et ne vous respecte tant que moi.
A LA MARQUISE DE SABLÉ
Verleuil, 5 découbre.
Ce que vous me faites l'honneur de me mander me confirme dans l'opinion que j'ai toujours eue, que l'on ne saurait jamais mieux faire que de suivre vos sentiments, et que rien n'est si avantageux que d'être de votre parti. Le père Esprit me mande néanmoins que monsieur son frère n'en est pas, et qu'il nous veut détromper. Je souhaite bien plus qu'il en vienne à bout, que je ne crois qu'il le puisse faire. Je vous rends mille très-humbles grâces de ce que vous avez eu la bonté de dire à M. le commandeur Souvré. J'espère suivre bientôt son conseil, et avoir l'honneur de vous voir à Noël. J'avais toujours bien cru que M"'® la comtesse de Maure condamnerait l'intention
* Êléonore de Rohan, abbesse de Gaen, qui conciliait les dcToirs de son état avec Toccupation la plus délicate et la plus sensée des choses de son temps. Elle avait une grande finesse d'esprit, accompagnée d'un sûr jugement.
La Rochefoucauld lui avait envoyé ses Maximes.
(les sentences^ et qu'elle se déiJarerait pour la vérité des vertus * C'est à vous, Madame, à me justifier, s'il vous plaît , puisque j'en crois tout ce que vous en croyez. Je trouve la sentence de M. Esprit la plus belle du monde : je ne l'aurais pas entendue sans secours, mais à cette heure elle me paraît admirable. Je ne sais si vous avez remarqué que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume : il y a ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent, et qui ne 'veulent plus faire autre chose.
A LA MÊME
C'est à moi, à cette heure, à faire des façons pour mes Maximes, et, après avoir vu les vôtres, n'en espérez plus de moi. Je vous jure sur mon honneur que je ne les ai point fait copier, quoique je fusse fort en droit de le faire ; et je vous assure de plus que je l'aurais fait , si je n'espérais que vous consentiez à me les donner. Je vous mènerai , quand il vous plaira, M. de Corbinelly, qui meurt d'envie de vous montrer quelque chose. Vous nous avez fait un cruel tour, à M. l'abbé de la Victoire et à moi; vous le réparerez quand il vous plaira.
Je pensais vous rendre moi-même hier vos maximes.
' La comtesse de Maure, l'une des plus anciennes amies de la marquise de Sablé, avait été appelée à donner son avis sur les Maximes , avant leur impression. C'était une personne très-considérée et, à tous les points de vue, au-dessus de sa réputation. Vavis de cette femme aimable ne se retrouve plus, mais le docteur Valant nous a conservé le billet par lequel elle prie la marquise de le lui renvoyer, afin qu'elle puisse en adoucir les sévérités.
« n me semble , disait-elle , que M. de la Rochefoucauld n'y est pas assez loué pour le lui envoyer, et du moins il y faudrait remettre quelque chose que j'ai oublié, avant de dire : Mais je trouve qu'il a fait à Vhomme une âme trop laide. Renvoyez-le-moi, s'il vous plaît. »
A LA MÊME
Ce S août.
Je VOUS envoie, Madame, les Maximes ^ que vous voulez avoir. Je n'en ai pas assez bonne opinion pour croire que vous les demandiez par une autre raison que par cette politesse qu'on ne trouve plus que chez vous. Je sais bien que le bon sens et le bon esprit convient à tous les âges; mais les goûts n'y conviennent pas toujours, et ce qui sied bien en un temps ne sied pas bien en un autre. C'est ce qui me fait croire que peu de gens savent être vieux. Je vous supplie très-humblement de me mander ce qu'il faut changer à ce que je vous envoie. M"® de Frontevraux m'a promis de m' avertir quand elle irait chez vous. Je me suis tellement paré devant elle de l'honneur que vous me faites de m'aimer, qu'elle en a bonne opinion de moi. Ne détruisez pas votre ouvrage , et laissez-lui croire là-dessus tout ce qui flatte le plus ma vanité.