‹ Œuvres complètes, précédées d'une étude inéditeChapitre 69 sur 72 · A MADEMOISELLE SILLERY · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE SILLERY

Paix ! chut ! lisez ma lettre tout bas ; prenez garde que personne ne .vous la voie lire : les murailles parlent. N'en dites mot à âme vivante; n^a sœur mourrait de mort subite si elle savait le malheur qui est arrivé. Vraiment! c'est bien pis que le chevalier, c'est bien pis que si ses filles avaient fait taux bond, que si elle l'avait fait elle-même : Dieu me pardonne, et elle aussi. Enfin que vous dirai-je? Paris va abtmer... Mais par où abîmera-t-il? Vous croyez sans doute que c'est par le marais du Temple : point du tout, ma mie; c'est, l'oserai-jc prononcer? Taisez-vous, bouchez toutes les fenêtres, éteignez les bougies, fermez les yeux, lisez à tâtons... C'est par le faubourg Saint-Jacques; nous sommes tous perdus. L'eussiez-vous cru? Par le faubourg Saint-Jacques! Quel faubourg, grand Dieu! A qui se fiera-t-on? Mais par qui le crime a-t-il été commis? Un disciple de Baron*, un ami de la vérité, un demi-Père de l'Eglise, un P... D. H. P. a été trouvé couché entre deux draps, non-seulement avec une femme, mais avec deux, dont l'une était sa cousine-

' Les deux lettres qui suivent ont paru pour la première fois dans le Petit Magasin des dames, in-12, 4« année, 1806, pages i 11-11 4, avec cette note : « Copiées sur Toriginai écrit de la propre main du célèbre auteur des Maximes, et omises dans toutes les éditions faites jusqu'ici de 5es divers ouvrages. »

On n'indiquait pas en quelles mains se trouvaient les précieux autographes. Us n'existent point à la Bibliothèque impériale.

Dans l'édition de Belin, ces deux lettres ont été reproduites avec diverses erreurs. Nous imprimons le texte même du Petit Magasin des dames.

M<'' Sillery était la nièce de la Rochefoucauld.

' Vincent Baron , de l'ordre de Saint-Dominique , alors professeur dt théologie.

ont quitté le quartier, et Ton croit qu'on va raser le faubourg.

A LA MÊME

Il me semble que vous vous mariez bravement sans me rien dire. J'avais cependant d'assez bons conseils à vous donner, mais la bonté de votre naturel et l'éducation de ma sœur vous ont appris, sans doute, tout ce que vous aviez a taire dans une telle occasion. J'aurais cependant fort souhaité de pouvoir être témoin de votre conduite ; je m'attends que vous m'en rendrez compte, car, sans cela, au lieu des prospérités que je vous souhaite, je vous souhaiterais les impossibilités, les jalousies réciproques, l'incompatibilité d'humeur, un beau-père amoureux de vous, une belle-mère acariâtre, des beaux-frères querelleurs, des belles-sœurs ennuyeuses, polies de campagne' et aimant à lire de mauvais romans, de la fumée en hiver, des punaises en été, des fermiers qui paient mal, de fâcheux voisins, des procès en défendant, des valets qui vous volent, un méchant cuisinier, un confesseur moliniste, une femme de chambre qui ne sait pas bien peigner, un carrosse mal attelé, un cocher ivrogne, du linge sale, de l'eau trouble, du vin vert, du pain de Beauce, des créanciers impatients, un bailli chicaneur, des lévriers au coin de votre feu, des chats sur votre lit, un curé qui prêche mal et longtemps, un vicaire mauvais poëte. Je parlerais des enfants; mais l'impossibilité y pourvoira, si tant est qu'elle puisse y pourvoir : je m'en tais pour n'aller pas trop loin. Venez donc me voir quand ce sera fait, pour éviter tous ces malheurs, et pour vous rendre digne des biens que vous méritez, si vous faites votre devoir.

' C'esl-à-clire ayant la politesse des gens de la campagne.

-ETi- —

A LA MARQUISE d'hUXELLES < .

Je serais ravi de vous pouvoir croire, mais je n'ai garde; je sais que Ton vous a rendu des devoirs, et je le sais comme un jaloux qui craint qu'on n'y ait pas manqué. Je vous sacrifierai M"® de Chavigny* quand vous voudrez. La victime n'est pas jeune, mais excusez, le sacrificateur ne l'est pas aussi. Je n'ai pas entendu parler de Barbin, ni de livre. Je sais que la faute vient de lui, et vous êtes la plus spirituelle et la meilleure amie du monde. C'est dommage que vous ne soyez que cela.

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