A MADAME DE SABLÉ
Je pensais avoir l'honneur de vous voir aujoiH*d'hui et vous présenter moi-même mes ouvrages, comme tout auteur doit faire*; mais j'ai mille aifaires qui m'en empêchent. Je vous envoie donc ce que vous m'avez ordonné de vous faire voir, et je vous supplie très-humblement que personne ne le voie que vous. Je n'ose vous demander à dfner devant que d'aller à Liancourt, car je sais bien qu'il ne vous faut pas engager de si loin, mais j'espère pourtant que vous me manderez vendredi au malin que je puis aller dîner chez vous. J'y mènerai M. Esprit si vous voulez. Enfin j'apporterai de mou cMé toutes les facilités pour vous y faire consentir.
' CeUe maxime avait été vivement discutée dans le salon de la mar- :|uise de Sablé.
^ Allusion au livre des Maximes qui venait de paraître. Ce billet serait donc de 1665.
A LA MÊME
Je VOUS envoie un billet que M"® de Puisieux m'écrit, où vous verrez que j'ai obéi à vos ordres, et qu'elle voudrait bien avoir de la poudre de vipère. Si vous avez la bonté de lui en envoyer, vous l'obligerez extrêmement. Souvenezvous, s'il vous plaît, de faire copier vos maximes, et de me les donner à mon retour. Je vous baise très-humblement les mains, et je prends encore une fois congé de vous.
A LA MÊME
Vous vous moquez de M. Mazarin et de moi, je n'ai que cela à vous dire, il faudrait qu'il eût perdu l'esprit de prétendre ce que vous me demandez, et je crois que je me plaindrai de vous de m'avoir dit sérieusement ce qui est dans votre lettre. Quî^nd il serait pape, vous vous moqueriez de lui de le traiter si honorablement.
A L^MÊME
Si vous pouviez me dcivoir des excuses, ce seraient de celles que vous venez de me faire, et de la méchante opinion qu'il me semble que vous avez de moi. J'irai bicnitôt vous eu faire mes plaintes, et vous demander la continuation de mes anciens droits, qui sont d'être chassé de chez vous sans façon. Sans cela je ne serais jamais en repos, et je sais trop bien qu'on incommode souvent quand on est persuadé de n'incommoder jamais. Il me parut que vous fûtes bien contente de M"*'^ de Montespan ; j'en ferai ma cour auprès d'elle. Je l'ai déjà faite auprès de M. le grand prieur, sur tout ce qu'il
a fait pour M. le Bailly de Valençay. J'aurai l'honneur de vous voir et de vous entretenir sur cela dès que je serai revenu de Saint-Germain.
A LA MÊME
Ce jeudi au soir.
Voilà encore une maxime* que je vous envoie i)our joindre aux autres. Je vous supplie de me mander votre sentiment des dernières que je vous ai envoyées. Vous ne pouvez pas les désapprouver toutes, car il y en a beaucoup de vous. Je ne partirai que lundi; j'essaierai d'aller prendre congé de vous.
A LA MÊME
Je vous envoie ce que j'ai pris chez vous en partie. Je vous supplie très-humblement de me mander si je ne l'ai point gâté, et si vous trouvez le reste à votre gré. Souvenez-vous, s'il vous plaît, de la poudre de vipère et de la manière d'en user.
« De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme il lui plaît, il s'en fait plusieurs vertus. >
« Le désir de vivre ou de mourir sont des goûts de Tamourpropre dont il ne faut non plus discuter que des goûts de la langue ou du choix des couleurs. »
a II n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur faire trop de bien, i
a Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le cœur de l'homme, c'est que Ton craint d'y être découvert. »
' La maxime n'est pas jointe au billet dans les papiers de VaianL
qu'il se fît un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les actions de sa vie^ »
TcrteuU, le » octobre lOQO.
J'ai bien cru, Madame*, que vous auriez la bonté de me plaindre dans la perte que j'ai faite, et que vous auriez quelque compassion de la destinée d'une personne qui vous a toujours tant honorée, et à qui vous avez toujours témoigné tant d'amitié 3. J'ai dit à ma mère et à ma femme l'honneur que vous leur faites; elles vous en rendent mille grâces trèshumbles. Pour moi, Madame, je crois que vous me faites
' Dans les papiers de Valanl on trouve la trace d'un billet écrit par la Rochefoucauld à la marquise de Sablé, qui sert d'envoi à quatre maximes. La lettre a disparu.
Voici les maximes :
« L'honneur acquis est caution de celui que l'on doit acquérir. ■
«c La vertu est un fantôme produit par nos passions , du nom duquel on se sert pour faire impunément tout ce qu'on veut. »
c On se mécompte toujours quand les actions sont plus grandes que les desseins. »
« L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui fait toute la lumière des autres. »
La première figure textuellement dans l'édition de 1678 sous le n** cclxx.,
La troisième est ainsi modifiée sous le n" clxi :
a n doit y avoir une certaine proportion entre les actions et les desseins, si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire. »
La quatrième a pris cette forme rapide et concise sous le n- xl :
c L'intérêt , qui aveugle les uns, fait la lumière des autres. »
La seconde figurait dans la première édition sous cette forme moins heureuse (n" 179) : « Ce que le monde nomme vertu, n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu'on veut. »
^ Ce billet, qui ne se trouve plu.s dans les papiers de Valant, ne porte point de suscription. La forme dans laquelle il est conçu indique, ce nous semble , que ce n'est pas à la marquise de Sablé qu'il a été adressé.
' On ne sait à quelle personne la Rochefoucauld fait allusion dans ce billet, probablement à l'un de ses proches. Ki ses écrits, ni les écrits du temps ne font mention de cet événement, qui parait l'avoir vivement affecté.
LA ROCHRFOCCAfLD. 33
VOS bontés, et que je suis, plus que personne du monde, Votre très-humble et très-obéissant serviteur.