Oeuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro
La (Iccouvertc d'OEuvrcs posthumes de Vauvenargucs , et la publication d'un gi'and nombre de ses éciits restes inédits, est un e'vencmen important dans notre histoire littéraire.
Philosophe dans les camps et dans le cabinet, homme de peu de livres et de beaucoup d'idées , aimant à méditer et à écrire , Luc Clapiers, marquis de Vauvenargues , mort en 1747, à peine âgé de trente-deux ans, passa les cinq dernières années de sa vie dans les souffrances et la méditation. Il songeait sans doute à laisser quelque tiacc de son rapide passage sur la terre 5 et le rêve si doux de l'immortalité soutenait son courage dans de longues douleurs, dont il ne voyait le terme se rapprocher qu'avec celui de ses jours.
Ce qui sem!)lerait pitnivcr que cette grande pensée l'occupait tout entier lorsqu'il se sentait défaillir, ce sont les divers manuscrits qui existent de ses ouvrages , plusieurs fois recopiés par lui avec de nombreuses variantes , ou refondus presque en entier.
a AV ERTISSE MK.\T.
Plusiciirs mois senlemeiU avant sa mort, le jeune Vanvenargnes fit paraître son Introduction a la connaissance de L'Esprit humain , suivie de Réflexions et de Itlaximes '. Celaient , ffuelqrics matériaux choisis cran grand ouvrage qu'il se proposait de publier , s'il pouvait vivre assez pour l'achever; mais, comme Pascal, à qui Voltaire l'a si justement comparé, Vauvcnargues a laisse' son travail imparfait.
L'année même de sa mort, l'abbé Trublet et l'abbé Séguy donnèrent une seconde édition de Y Introduction a la connaissance de VEsprit humain '. Vauvenai-gues l'avait préparée , et elle parut avec une préface, dans laquelle il annonce tpi'il a retouché le style en beaucoup d'endroits; qu'il a développé et étendu plusieurs chapitres , entre autres celui du Génie ; qu'il a fait des corrections et des additions aux Réflexions critiques sur les Poètes , des changements encore plus considérables dans les Maximes ; qu'il a supprimé plus de deux cents pensées , ou trop obscures , ou trop communes , ou inutiles , et qu'il en a ajouté d'autres.
Les manuscrits qu'il avait laissés, et qui, des mains de son père, passèrent, du moins en partie, dans celles de M. Fauris de Saint-Vin-
■ Paris , Antoine-Claude Sriasson, 1746, in-12. ' Varis, Aiitnine-ClaîidcBrinssnn, 1747,10-13.
ATERTISSEMENT. i
cent , servirent à angmenter, sans la rendre complète , la troisième e'dition des OEuvres de Vau- Tenargues, publiée par M. de Fortia '.
Mais ce savant n'eut pas communication de tous les manuscrits existants; cl M. Suard, en ayant connu d'autres, donna, en i8oC, une quatrième édition, considérablement augmentée ', des OEunes de Vauvenargues , avec une Kotice sur sa vie et sur ses écrits, et avec des notes de M. l'abbé Morellet et de Voltaire.
Cette ffuatrième édition a servi de base à une cinquième, qui fait partie de la Collection des Prosateurs Français ^ .
Notre édition publiée en 1821 , 3 vol. in-S". , est la sixième ; c'est la seule édition complète : on y remarque dix-huit Dialogues , dont trois seulement se trouvent recueillis dans le Glaneur de M. Jay; plus de cent Pe/wees diverses inédites ; environ trois cents paradoxes , Réflexions et Maximes , et un grand nombre de Caractères pareillement inédits ou refondus , avec des variantes remarquables ; un Eloge de Louis Xf^; des Reflexions sur Montaigne ; d'autres sur
' Paiis , Delance , 1797 , 2 vol. iu-12.
' Paris , Dentu, 2 vol. ia-S".
' Les OEuvres de ^''ain'cnargues , réunies arec celle* Je Labrujere , et de La Rochefoucauld , Paris, Belin. 1818, ua vol. in-8°.
JVewton ; d' autres sur. Fontenelle ; d'autres oiillti
sur la poésie et rélnquence.
L'cditiou nouvelle cfuc nous publions est la reimpression fidèle de celle 1821 , à laquelle nous avons ajoute de nouvelles notes de M. de Fortia, dans les tomes i et 11 j et un nouveau travail de M. Suard, sur les OEuures Posthumes.
Ainsi , c'est près d'un siècle après la mort de Vauvenargues, qu'on a pu jouir enfin de tout ce qu'il avait écrit, et que le public a possède veritablenaent la collection complète des œuvres d'un auteur qaii s'est honorablement place comme penseur et comme moraliste, entre Pascal et La Bruyère , au-dessus de La Rochefoucauld et de Duclos.
Nous répéterons ici ce que nous avons dit à l'occasion de la publication de notre édition in-8°.
Pour rendre cette édition entièrement digne de l'accueil favorable qu'elle a reçu du public , nous voulions l'orner d'un beau portrait de l'auteur; nous allons faire connaître l'impossibilité dans laquelle nous nous sommes trouve' d'exécuter ce projet. Voici l'extrait d'une lettre écrite h ce sujet, par M. Roux-Alpheran , greffier en chef de la cour royale d'Aix :
«Je puis vous assurer, monsieur, que le marquis de Vauvenargues n'a jamais été peint. Dès mes plus jeunes ans, j'ai' fréquenté la maison de Clapiers, et je sais, h n'en pas douter, qu'il
n'y a jamais existe de portrait du philosophe. Monsieur son frère cadet , mort en 1801, sV-taii fait peindre, et son portrait a passe', après la mort de madame Clapiers sa nièce , entre les mains de M. le comte de Qi^+^i'+i'**^ lieutenantge'ne'ral des armées du roi , à qui j'ai cru devoir jnontrer votre lettre. M. de Q+r+'i'+i'i'* estime cjue quelque ressemblance qu'il pût y avoir entre les deux frères, dont la figure portait également le caractère do la noblesse et de la douceur , ce scraif une fraude blâmable que de donner le portrait de l'un pour celui de l'autre, quoiqu'aucun contemporain ne puisse plus démentir la publication qui en serait faite. Vous serez sans doute, monsieur, de son avis que je partageenticremcnt.il est d'ailleurs trop connu h Aix, m'a dit M. de G********, que M. de Vauvenargues l'aînc ne s'était jamais laisse peindre. »
Tels sont les renseigneinenls que nous transmet M. Koux-Alpheran , intime ami d'un petit neveu de Vauvenargues qui a péri mise'rablement <;n 1801 '.
' Nous eussions^nsdoute supprimé cet avertissement, utile lors tle la pulilication de notre dernière édition, mais en apparence- déplacé aujuurd'luii , s'il ne s'agi^s^it pas de rétahUr un fait. Nous avons dit ipicM. Roux Alpheran était intime ami d'un jeune frère de Vau-
L'édition que nous donnons aujourd'hui , a été revue et collationnee avec le plus grand soin sur les manuscrits autographes , qui , en 1801 , lurent donnés par madame de Clapiers, nièce de Vauvenargues , à M. Roux-Alpheran. Une indisiuétion de M. de C***"^**^* , ami de M. Koux-Alphcran , l'empêchait de publier la partie inédite des œuvres du philosophe d'Aixj lorsqu'en i8i3, il prit de noiivean l'engagement de restituer aux lettres le dépôt de l'amitié. Plusieurs journaux de cette époque, notamment le Moniteur et le Magasin encyclopédique , l'invitèrent fortement h exécuter ce projet 5 ses nombreuses occupations l'en empêchèrent; mais
venargues , mort en xSoi ; c'est une erreur de notre part. M. Roux.-Alplieran avait eu des rapports de la plus parfaite intimité' avec un petit-neveu de Vauvenargues , qui , par suite d'un jugement d'une commission militaire , est mort en janvier 1801 , dans la vingt-troisième année de son âge. Le dernier marquis de Vauvenargnes , frère du philosophe , protecteur et grand-oncle du jeune ami de M. Roux-Alpheran, est également mort en 1801 , à l'âge de quatre-vingt-cinq ans ; de là notre faute. Nous devons cet aveu à la vérile' et au caractère de de'licatesse de M. Roux-Alpheran , qui evit e'te' flatte' de compter M. de Vauvenargues au nombre de ses amis ; mais qui , n'ajant point eu cet honneur, s'est empresse' de re'clamer contre ce qu une fhiase mal inlerprëtee nous avait fait avancer.
la cession désintéressée (jn'il en fit à M. Belin , en i8ig, a mis ce dernier à même de faire jouir le public et la littérature , d'un ouvrage reste inédit pendant plus de soixante-douze ans après la mort de son auteur.
Dans notre réimpression , nous avons suivi l'ordre adopté par le premier éditeur j mais, dans la précipitation d'un premier travail , il s'était glissé (juelcjues fautes que nous avons dû relever, et l'étude des manuscrits nous a mis à même de donner tout ce que Vauvenargues avait laissé.
A'ous aimons à croire que l'on nous saura quelque gré d'avoil: enrichi cette édition de l'Eloge de Vauvenargues,.par M. Charles de Saint- Maurice, couronné à Aix, en 1821.
La correspondance de Voltaire avec le jeune Vauvenargucs ne paraîtra pas non plus sans intérêt, dans un moment oii l'on recueille avec le plus louable empressement les précieux écrits du patriarche de Ferney. Cette correspondance oflre d'autant plus d'attrait, que l'on y voit chaque lettre rapprochée de sa réponse.
Nous espérons nous être ainsi acquitté de notre devoir d'éditeur; puisse l'accueil favorable du public ne pas démentir l'opinion que nous avons conçue de cet ouvrage.
J. L. J. Criére.
ELOGE