‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 2 sur 50 · DE VAUVENARGUES · texte numérisé non relu

DE VAUVENARGUES

Un jeune homme , jeté d'abord au milieu des camps et des hasards de la guerre , où l'appellent et sa naissance et le vœu de sa famille , contraint bientôt de quitter une carrière où les fatigues ont épuisé ses forces sans abattre son courage , se réfugie au sein de la retraite et du silence , et demande à l'étude la consolation d'une existence douloureuse : en proie à tous les maux, à toutes les souffrances , il féconde sa pensée par de sublimes méditations ; à l'aspect du trépas qui s'avance avec les tourments d'une longue agonie , il trace à la hâte les inspirations de son cœur; il veut léguer au bonheur de la postérité le fruit de ses veilles , et tombe au milieu de ses travaux inachevés. Inconnu pendant sa vie, la même obscurité couvre son cercueil. Tout à coup une voix impo-

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santé, une voix dont la France et TEurope respectent les décrets , s'élève ' : interprète de la reconnaissance nationale envers les défenseurs de la patrie , elle appelle les regrets et les larmes de la France sur la tombe d'un d'entre eux , qui la servit de son épée et l'illustra par son génie ; elle lui révèle un grand homme qu'elle ignore , et la France, avertie par ce double appel de l'amitié et de la douleur , place avec orgueil Vauvenargues à côté des Montaigne , des La Rochefoucauld et des La Bruyère.

Ainsi donc la gloire n"a pas éclairé les derniers niomcnts de son existence ! Mais Voltaire a vengé son ami. C était assez peutêtre pour l'éclat de son nom ; cependant la reconnaissance nationale lui devait un plus solennel hommage , et aujourd'hui une société littéraire , acquittant le tribut de la patrie , demande son éloge à l'Eloquence. Il fut votre compatriote , Messieurs , il naquit dans votre heureuse province , sous ce beau ciel toujours favorable aux talents. Sa gloire,

' Voltaire , Eloge des officiers vinrls dans , la guerre de i74i-

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répandue dans le monde , a cessé de vous être propre . mais elle n'a pas cessé de vous être chère. L'hommage que vous lui rendez maintenant ajoute à cette gloire et à la vôtre. Lintérct qui s'attache à la vie et aux ouvrages d'un grand écrivain ou d'un philosophe illustre , se répand sur l'âge qui les a vus naître , et c'est au milieu de leurs contemporains que l'œil de la postérité les cherche et les contemple. Il semble qu'avant de connaître ce qu'ils ont fait pour leur siècle, elle veuille savoir ce qu'il avait fait pour eux. Portons donc nos regards sur l'état de la France , à l'époque de la naissance de Vauvcnargues.

Louis XIV , après avoir long-temps survécu à sa gloire , était descendu dans la tombe, et le plus beau siècle de la France y était descendu avec lui. Un trop long règne avait lassé l'admiration de ses ennemis et l'enthousiasme de son peuple , de grands revers avaient succédé à de grands triomphes, et la fortune, terrible dans ses retoui'S, avait épuisé toutes ses disgrâces sur la vieillesse d'un roi toujours supérieur à l'adver-

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site : elle semblait même vouloir faire expier à sa cendre la splendeur et réclat qui l'avaient long-temps environné sur le trône. Mais tandis que le char funèbre qui portait la dépouille mortelle du grand roi roulait au milieu des malédictions et des insultes dun peuple aveugle dans son ressentiment, le deuil des lettres et des arts consolait et vengeait l'ombre royale des outrages prodigués à sa mémoire.

La mort de Louis xiv fut le signal d'une révolution générale dans la littérature. Les grands hommes du grand siècle l'avaient élevée à un degré de perfection , modèle et désespoir des âges suivants ; mais le spectacle de leurs chefs-d'œuvre avait répandu partout une généreuse émulation et des principes de goût qui promettaient à la France de nouvelles richesses. L'impulsion donnée du haut du trône à tous les talents par la main puissante de Louis , l'appel ;i toutes les connaissances proclamé par la voix d'un monarque éclairé , avaient jeté dans tous les rangs de la société le besoin de la gloire. La nation toute entière avait paru s'élever à la

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grandeur que lui pi'omettait son souverain : mais , devant les nuages qui avaient obscurci les dernières années de son règne , s'était évanoui le bonheur. Les nombreuses vicissitudes de la fortune réveillent les esprits de cette insouciance de l'avenir qui est l'effet dune longue prospérité , et les conduisent par la crainte à la réflexion : alors commence le règne d'une raison sévère ; de 1 habitude de réfléchii- naît bientôt celle de tout soumettre aux règles du raisonnement et aux calculs de l'analyse. C'est l'époque des ouvrages pensés avec profondeur et avec une sorte de hardiesse ; ce n'est plus le siècle du génie , c'est celui des talents et des connaissances.

Vauvenargues » était l'héritier d'un nom distingué dans les fastes de la noblesse de Provence. Son éducation , toute militaire , fut analogue à la profession qu'il devait embrasser. La volonté de ses parents lui prescrivait de suivre la carrière des armes , où ses ancêtres avaient conquis leur illustration,

' Ne à Aix , le 6 août 17 15, «-t non le 10 euniinc l'ont avance tons les Liog;-;ip)ics. E.

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et lui montrait , au milieu des champs de bataille , la gloire dont les premiers regards sont plus doux que les Jeux de V aurore '. Ainsi Vaiivenargues n'avait point à choisir ; déjà son jeune cœur palpite au récit des exploits de nos guerriers, et, à peine sorti de l'enfance , il vole en Italie, sous les drapeaux de l'armée française.

Comment Yauvenai'gues, étranger à toute espèce d'étude littéraire , dont l'esprit et le goût ne furent pas cultivés par l'éducation, devint-il un grand moraliste et un écrivain distingué? Comment son talent put -il se conserver et se mûrir dans le tumulte et l'agitation des camps ? Comment put se former le philosophe sous la tente du soldat? Telles sont les questions qui se présentent à l'esprit étonné , en lisant le premier ouvrage de Vauvenargues , X Introduction à la connaissance de V esprit humain.

S il est un talent qui puisse aisément se passer du secours des connaissances littéraires et de l'étude des grands modèles ; qui, ne devant rien qu'à lui-même , renferme en ' Vauvesaugues , Max. 376, toin. u.

lui le germe de ses plus heureuses ius pirations ; qui , libre dans ses développements , marche sans guide et sans auxiliaire au noble but qu'il se propose , c'est sans doute le talent de l'écrivain moraliste. Chez lui , la pénétration de l'esprit , la sensibilité , l'élévation des pensées , un sens droit , suppléent l'instruction pour former son goùl et son jugement : tandis que Thorame de lettres , en général , a besoin de toutes les ressources d'une littérature profonde et variée, et doit interroger les chefs-d'œuvre pour en découvrir les secrets , pour en approfondir les mystères; tandis qu'il cherche la gloire dans l'imitation des grands maîtres , le moraliste observe 1 homme au milieu de la société : le monde , voilà le seul livre qu'il consulte , le seul livre où il puise des leçons toujours utiles, des instructions toujours nouvelles. Quel spectacle en effet plus intéressant que celui <le l'homme ! quelle source plus féconde en grandes vérités , eu émotions délicieuses , que Tétude de cet esprit , moteur de la matière à laquelle il est enchaîné , capable avec ses chaînes de parcoinir la durée des siècles

et rimmensité de l'espace , assez faible néanmoins pour se briser , en quelque sorte , contre un atome ; de ce cœur, théâtre fertile en scènes toujours variées , où les plus grandes vertus naissent à coté des plus grands vices ; où les passions , sous une infinité de formes , produisent une infinité de faits bizarres et presque incroyables !

L'homme qui a reçu du ciel le talent de l'observation , celte philosophie du cœur qui aspire à éclairer ses semblables par la voix de la raison , cette sensibilité expansive qui embrasse l'univers , n'a rien à craindre des vicissitudes et des caprices du sort. Dans quelque situation qu'il se trouve , les révolutions de sa destinée respectant la noble laculté qui le dislingue , n'altèrent pas le sentiment généreux qui l'anime : dans les palais de l'opulence ou sous le toit de la pauvreté, au sein des villes ou sur les champs de bataille , son amour j)our le genre humain conserve toute sa vivacité. Calme et tranquille , il observe les spectacles divers que lui offre la scène du monde ; s'il est forcé lui-même d'être acteur sur ce vaste théâtre,

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il trouve dans cette nécessité le moyen d'être plus sûrement utile à la société. Heureux quand il peut remplir un rôle actif ! Il doit chercher à pénétrer dans l'intérieur des hommes , à se trouver mêlé à leurs intérêts. Lorsqu'il s'est placé ainsi dans la confidence de leurs passions et de leurs vices , il en voit l'afFreuse nudité , dépouillée du masque de l'hypocrisie ; et détournant ensuite ses regards de ces grands tableaux de la société , il interroge sa pensée sur cette diversité étonnante d'actions , de folies et de croyances , sur les impressions que ce spectacle a laissées dans son esprit : alors ses sensations deviennent des idées , et , de ses souvenirs , se forme la vraie philosophie, celle que donne l'expérience.

Mais , si pour bien connaître les hommes il faut vivre avec eux , pour les juger , pour les peindre , il faut s'éloigner de leur société. C'est dans la retraite qu'on juge les passions en ne les partageant pas ; c est là qu'on peut plaindre ses semblables sans être exposé à les haïr. Tel est le monde : de près il irrite le sage , de loin il excite sa compassion. Dans

la relraile, la nature reprcjid tous ses droits, le seotiment s'cpiirc . la raison se j)erfec-^ lionne ; c'est là que Vauvenaigues fortifia son anie et régla son éloquence.

Il était né avec une complexion faible et délicate , et , dès le berceau, avait commencé avec la douleur une lutte cruelle , qui devait se terminer par une mort prématurée. Tl semblait que le ciel eût ainsi voulu l'avertir que sa vie était dévouée toute entière à l'infortune , et que le bonheur ne devait lui sourire que dans la tombe. Peut-être Vauvenargues dut-il au sentiment secret d'un trépas anticipé , cette mélancolie douce et tendre qu'il a répandue dans ses écrits ; peut-être ces lugubres idées de la mort , qui jetèrent un nuage de tristesse sur les preinières années de sa vie , en laissant dans son esprit une impression vive et profonde , éveillèrentelles en lui le besoin de la méditation. Les religieuses pensées sont l'espoir et la consolation de l'homme malheureux et souffrant : à l'aspect de la tombe . il se replie , pour ainsi diie . sur lui-môme , et lâche de s'élever à la connaissance de son être. Le be-

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soin des ëmotions se réveillant dans son cœur avec plus d'énergie , le porte à tout voir , à tout éprouver , à tout sentir , et agite sa pensée en même temps qu'il léclaire. Le concours des événements au milieu desquels fut placée la jeunesse de Vauvenargues , servit à développer en lui le geHiie du talent qu'il avait reçu de la nature. Son pre-. mier soupir avait été pour la gloire , et il apporta dans la carrière militaire le désir de la célébrité avec le besoin de s'en rendre digne : tel est le caractère d'une belle ame ; elle refuse une estime qu'elle ne croit pas avoir méritée , et pour qii'elle en accepte l'hommage, il faut que la voix de la conscience réponde à la voix de l'opinion publique qui l'a déceiné. Aussi , rarement la gloire est-elle le prix du vrai mérite ; car tandis qu'il la cherche dans la rigide observation des devoiis , l'intrigue s'en empare, et la médiocrité couronnée insulte au talent obscur et méconnu. Les camps, surtout, sont le tht'iitrcdeccs odieuses usurpations : lemé- 1 ite ne peut guère s'y élever, s'il ncst soutenu par la laveur cl secondé par les circi)ii.-,i;inccs

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