‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 13 sur 50 · COMINES · texte numérisé non relu

COMINES

Le roi Louis xr était populaire ^ et acces-

' Comines (Philippe de La Cli te de ), d'autres écrivent à tort Comniines, historien de Louis XI , naquit au château de ce nom , à quelques lieues de Lille, en i445, et mourut en i5og au château d'Argenton, le 17 août, suivant Swerlius, le 17 «octobre, suivant Vossius. B.

' Oui , sans doute , il fut populaire ; mais aussi ce fut un tyran soupçonneux, implacable dans ses vengeances , avide du sang des grands, et qui mérite à tous égards le nom du Tibère de la France. Cependant il est juste de dire pour sa défense ^ qu'il avait h combattre la fe'odalite qui avait jeté de si profondes racines en

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sible. Il avait à la vcrilé de la hauteur, mais sans cette fierté sauvage qui fait mépriser aux princes tous les autres hommes. Le roi , mon maître , ne se bornait point à connaître sa cour et les grands du royaume ; il con- Tiaissaitle caractère et le génie des ministres et des princes étrangers ; il avait des correspondances dans tous les pays ; il avait continuellement les yeux ouverts sur le genre humain , sur toutes les affaires de l'Europe ; il recherchait le mérite dans les sujets les plus obscurs ; il savait vivre familièrement avec ses sujets sans perdre rien de sa dignité, et sans rien relâcher de l'autorité de sa couronne. Les princes faibles et vains comme vous ne voient que ce qui les approche ; ils ne connaissent jamais que l'extérieur des hommes , ils ne pénètrent jamais le fond de leur cœur ; et comme ils ne les connaissent point assez, ils ne savent point s'en servir,

France , que les grands étaient presque devenus des rois, el avaient réduit les maîtres de l'Etat h plier devant eux au gre de leurs caprices; et ce fut envers eux seuls que Louis xi fut cruel et soupçonneux. B.

Louis îi choisissait lui-même tous les gens qu'il employait dans les affaires. Il avait une ame profonde qui ne pouvait se contenter de connaître superficiellement les dehors des hommes , et de quelques hommes ; il anmait à descendre dans les derniers replis du cœur ; il cherchait dans tous les étals des gens d'esprit ; il démêlait leurs talents , il les employait. Pour tout cela, vous sentez bien qu'il fallait se familiariser avec les hommes. C'était dans ce commerce familier , dans ces soupers qu'il faisait à Paris avec la bourgeoisie , dans les entretiens secrets qu'il avait avec des personnes de tous les états , qu'il apprenait à déployer toutes les ressources de son génie, qu'il tirait du fond du cœur de ses sujets la vérité , qu'on cache aux piinces orgueilleux et impraticables. C'est ainsi qu'il avait cultivé ce génie simple et pénétrant qu'il avait reçu de la nature : aussi s'était-il rendu plus habile qu'aucun des ministres qu'il employait. Il était l'ame de tous ses conseils ; savait tout ce qui se passait dans son État ; avait un esprit vaste qui ne perdait point de vue les petits objets au milieu

des grandes affaires ; qui suivait tout , qui voyait tout, qui ne laissait rien échapper. C'était une ame qui , j)ar son activité et son étendue , paraissait se multiplier pour suffire à tout ; qui jouissait véritablement de la royauté , parce qu'il animait tous les ressorts de son Empire , et qu'il suivait toutes choses jusqu'à leur racine. Un esprit borné et pesant ne voit que ce qui l'environne ; il ne regarde jamais ni le passé, ni l'avenir ; il voit disparaître autour de lui ses amis , ses supports , ses connaissances presque sans s'en apercevoir. Son ame est toute concentrée sur elle-même ; elle ne sort point de la sphère étroite que la nature lui a prescrite ; elle s'appesantit sur elle-mcme ; tous les événements du monde passent devant elle comme des songes légers qui se perdent sans retour. Une grande ame au contraire ne perd rieu de vue ; le passé , le présent et l'avenir sont immobiles devant ses yeux. Elle porte sa vue loin d'elle ; elle embrasse celte distance énorme qui est entre les grands et le peuple, enti'e les affaires générales de l'univers et les intérêts des particuliers les plus obscurs :

elle incorpore à soi toutes les choses de la terre ; elle tient à tout ; tout la touche : rien ne lui est étraijger ; ni la difFérence infinie des mœurs , ni celle des conditions , ni celle des pays , ni la distance des temps ne l'empcchent de rapprocher toutes les choses humaines , de s'unir d'intérêt à tout ' . Mais les hommes de ce caractère ne font rien d"i-

' Il n^y a dans ce discours de Comines que quelques traits qui conviennent h Louis xi. Il était populaire et accessible , mais par ne'cessité plutôt que par inclination. Dans la lutte qui s'e'taitengagee entre le souverain et les grands vassaux de la couronne , ceux-ci commirent une faute dont les conse'qucnccs ontele funestes pour eux ctpourla nation : ils séparèrent leurs inte'rcts del'inte'rèt du peuple, et se crurent assez forts par eux-mêmes pour maintenir les prérogatives qu'ils avaient usurpées dans des temps d'anarchie , et sous des rois faibles. S'ils s'étaient appuyés du peuple , comme les barons d'Angleterre avaient fait dans des circonstances semblables, ils auraient pu conserver comme eux une influence directe sur le gouvernement, et la nation aurait joui de ses anciens privilèges 5 l'équilibre se serait établi naturellement entre les divers ordres de l'Etal, et aurait prévenu les guerres et le-

nulile , savent employer tout leur temps ,

ont un esprit vil' qui rencontre d'abord le

révolutions cjiii depuis trois siècles oui tourmenté la Franco.

Nos rois furent pins habiles que la liante noblesse; ils se concilièrent l'amour et l'esliincdu tiers-état : ils accordèrent quelques privilèges aux communes , mais ils ne donnèrent pas au peuple toute la liberté et les droits dont il aurait dû jouir d'aj)rès les constitutions primitives de la monarcliie. Toutefois ces concessions les rendirent populaires, et, dans aucun pays de l'Europe, les souverains n'ont été plus aimés de leurs sujets qu'en France. Ce fut donc par des vues politiques que Louis xi se familiarisait avec les bourgeois de Paris, et ne dédaignait point de les admettre dans sa conlîance. Leur afTection lui fut plus d'une fois utile dans les différentes guerres qu'il eut h soutenir; mais il les fit servir h ses projets sans rien faire pour eux et pour la nation eu général.

Quelques historiens, entre autres Duclos, ont cherché à nous donner une haute idée du génie politique de Louis xi : il est vrai qu'il réunit à la couronne plusieurs provinces, et qu'il abaissa l'orgueil des grands; mais il commit deux fautes capitales qui suflîraient pour faire douter s'il ne dut pas ses succès à la for-

liœud et la source de chaque chose , qui marche légèrement et rapidement '.

tune plutôt qu'à sa prudence. La première fut de se livrer entre les mains de Charles-le-Te'me'raire, qui le força d'assister h la prise de la ville de Lie'ge dont il était l'allie et le protecteur; la seconde, plus grave encore, fut de ne pas prévenir le mariage de Marie-de-Bourgogne avec Fempereur Masimilien, union qui a été pour la France pendant plusieurs siècles une source de guerres et de calamités.

Louis XI rapportait tout à son intérêt. L'amitié ni la reconnaissance n'entrèrent jamais dans son cœur. Fils ingrat, père dénaturé, maître cruel, roi sanguinaire et superstitieux, il ne fut vraiment habile que dans l'art de tromper. On le soupçonne d'avoir fait empoisonner son frère le duc de Berri. Il est le seul roi dans l'histoire qui , parle raflinement de sa cruauté, ait rendu la justice même odieuse. Enfin il vécut en tyran et mourut en lâche. Il aurait fallu un Tacite ou un Montesquieu pour écrire son histoire. On dit que ce dernier s'en était occupé et que par mégarde son secrétaire avait jeté le manuscrit au feu. C'est une perte qui peut-être ne sera jamais réparée. S.

' Nous avons entre les mains une copie des

dialogues (le Vauvcnargiics j celle copie doiiiWe. à M. Siiard par M. Jay est lomplic d'inexactitudes, on s'est permis des cliangenients lout-àfait coupables^ on peut en juger par là dernière phrase que l'on vient de lire conforme an manuscrit autographe, et c£ui dans la copie faite à Aix en iSiiest remplacée par celle-ci : Mais les hommes de ce caractère ne font rien cVinutile, ils saluent employer tout leur temps: et par la puissance et V activité de leur génie., ils dirigent tous les événements et dominent sur les destinées du monde. Nous avons cru devoir signaler cette infidélité pour échapper nous-mêmes à une semblable accusation , si un jour cette copie cpie nous possédons, tombait entre les mains d'un éditeur qui ne connaîtrait pas le manuscrit autographe que nous possédons également. La phrase de la copie peut être mieux écrite et plus intelligible ; mais ce n'est point là-dessus que nous avons à prononcer , et c'est au texte de son auteur que doit s'attacher un éditeur de bonne foi. B.

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