‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 12 sur 50 · UN AMÉRICAIN ET UN PORTUGAIS · texte numérisé non relu

UN AMÉRICAIN ET UN PORTUGAIS

l'américain.

Vous ne me persuaderez point. Je suis très-convaincu que votre luxe , votre politesse et vos arts n'ont fait qu'augmenter nos besoins , corrompre nos mœurs , allumer davantage notre cupidité , en un mot , corlompu la nature dont nous suivions les lois avant de vous connaître.

LE PORTUGAIS

Mais , qu'appelez-vous donc les lois de la nature ? Suiviez-vous en toutes choses votre instinct ? Ne l'aviez-vous pas assujéti à de certaines règles pour le bien de la société ?

l'AMÉ RIC AIN.

Oui , mais ces règles étaient conformes à la raison.

LE PORTUGAIS

Je vous demande encore ce que vous ap-

pelez la raison. N'est-ce pas une lumière que tous les hommes apportent au monde en naissant? Cette lumière ne s'augmcnte-t-elle point pai' lexpérience , par l'application ? N'est-elle pas plus vive dans quelques esprits que dans les autres ? De plus , ce concours de réflexions et l'expérience d'un grand nombre d'hommes ne donue-t-il pas plus détendue et plus de vivacité à cette lumière ?

l'américain.

Il y a quelque chose de vrai à ce que vous dites. Cette lumière naturelle peut s'augmenter, et la raison par conséquent se perfectionner

LE PORTUGAIS

Si cela est ainsi , voilà la source de nouvelles lois ; voilà de nouvelles règles prescrites à l'instinct, et par conséquent un changement avantageux dans la nature. Je parle ici de la nature de l'homme , qui n'est autre chose que le concours de son instinct et de sa rabon.

go DIALOGUES.

l'américain.

Mais nous appelons la nature le sentiment et non la raison.

LE PORTUGAIS

Est-ce que la raison n'est pas naturelle à l'homme comme le sentiment ? N'est-il pas né pour réfléchir comme pour sentir? et sa nature n'est-elle pas composée de ces deux qualités ?

l'amÉricaix.

Oui , j'en veux bien convenir ; mais je crois qu'il y a un certain degré au-delà duquel la raison s'égare lorsqu'elle veut pénétrer. Je crois que le genre humain est parvenu de bonne heure à ce point de lumière qui est à la raison ce que la maturité est aux fruits.

LE PORTUGAIS

Vous comparez donc le génie du genre humain à un grand arbre qui n'a porté des fruits murs qu'avec le temps , mais qui ensuite a dégénéré et a perdu sa fécondité avec sa force?

dialogues. 91

l'américain.

Cette comparaison me paraît juste.

LE PORTUGAIS

Mais qui tous a dit que vous eussiez atteint en Amérique ce point de maturité ? qui vous a dit qu'après l'avoir acquis , vous ne laviez pas perdu ? Ne pourrais-je pas comparer les arts que nous vous avons apportés d'Europe, à la douce influence du printemps qui ranime la terre languissante , et rend aux plantes leurs fleurs et leurs fruits ? L'ignorance et la barbarie avaient ravagé la raison dans vos contrées comme l'hiver désole les campagnes. Nous vous avons rapporté la lumière que la barbarie avait éteinte dans vos âmes.

l'américain.

Je prétends , au contraire , que vous avez obscurci celle dont nous jouissions. Mais je sens que j'aurais de la peine à vous en convaincre ; il faudrait entrer dans de grands détails. Et enfin , n'ayant point vécu dans les mêmes principes et dans les mêmes ha-

bitudes , nous aurions de la peine à nous accorder sur ce qu'on nomme la vérité , la raison et le bonheur.

LE PORTUGAIS

Nous aurions moins de disputes là-dessus que vous ne pensez; car je conviendrais de très-bopne foi que la coutume peut plus que la raison même pour le bien des hommes , et que la nature , le bonheur, la vérité môme dépendent infiniment d'elle. Mais je suis content des principes que vous m'accordez. Il me suffit que vous croyiez que la nature a pu recevoir du temps sa maturité et sa perfection , ainsi que tous les autres êtres de la terre ; car nous ne voyons rien qui n'ait sa croissance , sa maturité , ses changements et son déclin. Mais il ne m'appartient point de déterminer si les arts et la politesse ont apporté le vrai bien aux hommes , et enfin si la nature humaine a attendu long-temps sa perfection, et en quel lieu ou en quel siècle elle y est parvenue.

DIALOGUES. yS

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