ER U TUS
J'ai fait ce que j'ai pu pour reconnaître ta bonté pour moi : je me reprochais mon ingratitude ; je sentais que tu méritais d'être aimé ; tu me faisais pitié lorsque je songeais à l'immoler à la liberté , et je me reprochais ma barbarie.
CÉSAR
Et avec tout cela je n'ai jamais fléchi ton
Je n'ai jamais pu t'aimer : ton génie , ton âge , le mien , te donnaient sur moi trop d'ascendant. Je t'admirais , et je ne t'aimais point.
CÉSAR
Est-ce que l'estime empêche l'amitié?
niALOGUES. io3
BRUTUS
Non, niais le respect TafFaiblit; et peutêtre qu'il y a un âge où l'on ne peut plus être aimé.
CÉSAR
Tu dis vrai : le mérite inspire du respect ; mais il n'y a que la jeunesse qui soit aimable. C'est une vérité affreuse. Il est horrible d'avoir encore un cœur sensible à l'amitié , et d'être privé des grâces qui l'inspirent.
BRUTUS
Voilà la source de l'ingratitude des jeunes gens. L'amitié de leurs parents, de leurs bienfaiteurs leur est souvent onéreuse. Cependant je crois que les belles âmes peuvent surmonter leur instinct, ou sortir en ce point des règles générales.
CÉSAR
La tienne était haute et sensible , et cependant
BRUTUS
Je m'étais laissé imposer par les discours et la philosophie de Caton ; j'aimais ardem-
ment la gloire : cette passion étouffa dans mon cœur toutes les auti-es. Mais daigne croii'e qu'il m'en a coûté pour trahir ce que je devais à ton amitié et à ton mérite.
Va , je t'ai pardonné même en mourant. L'amitié va plus loin que la vertu , et passe en magnanimité la philosophie que tu as préférée.
BRUTUS
Tu parles de l'amitié des grandes araes telles que la tienne. Mais ce pardon généreux que tu m'accordes augmente mon repentir ; et je n'ai de regret à la vie que par l'impuissance où me met la mort de te témoigner ma reconnaissance '.
' Le caractère cic Briitus me semble mieiux. apprécie par Shakspeare , fpiand il lui faildirc :
« S'il est dans cette assemblée quelq^ue ami <( tendre de César, je lui dis queTamourde Bruce tus pour César n'clait pas moindre que le sien. « Si cet ami demande pourquoi Brutus s'est « élevé contre' Ce'sar, voici ma réponse : ce n'est •; pas que j'aimasse moins César, mais j'aimais
« Rome davantage. Vaudrait-il mieux à votre « gre que Ccsar fût vivant et mourir tous cscla- « ves, au lieu que Ce'sar mort vous vivez tous « libres? Ce'sar m'aimait , je le pleure j il fut « heureux, je m'en réjouis; il était vp»'llant, je « l'honore; mais il fut ambitieux, et je l'ai tue. « Il V a en moi des larmes pour son amitié', du « respect pour sa vaillance, de la joie pour sa « fortune, et la mort pour son ambition. — « Quel est ici l'homme assez abject pour vouloir « être esclave? s'il en est un, qu'il parle, car pour « lui je l'ai offense'. Quel est ici l'homme assez « stupide pour ne vouloir pas être un Romain? « s'il en est un , qu'il parle , car pour lui je l'ai « offensé. Quel est ici l'homme assez vil pour « ne pas aimer sa patrie ? s'il en est un , qu'il « parle, car pour lui je l'ai offensé. » Shar.sPEiEE , Jules César, acte m , scène ii. B.