MOLIÈRE, ET UN JEUNE HOMME
LE JEUNE HOMME
Je suis charmé de vous voir, divin Molière. Vous avez rempli toute l'Europe de votre nom, et la réputation de vos ouvrages augmente de jour à autre dans le monde.
MOLIÈRE
Je ne suis point touché , mon cher ami , de cette gloire. J'ai mieux connu que vous , qui êtes jeune , ce qu'elle vaut.
LE JEUNE HOMME
Seriez-vous mécontent de votre siècle , qui TOUS devait tant ?
MOLIÈRE
Quelques uns de mes contemporains m'ont rendu justice ; celaient même les meilleurs esprits : mais le plus grand nombre me regardait comme un comédien qui faisait des vers. Le prince me protégeait ; quelques
courtisans m'aimaient ; cependant j'ai souffert d'étranges humiliations.
LE JEUNE HOMME
Cela est-il possible? Je ne fais que de quitter le monde ; on y fait très-peu de cas des talents : mais j'y ai ouï dire que ceux qui avaient ouvert la carrière avaient joui de plus de considération.
MOLIÈRE
Ceux qui ont ouvert la carrière en méritaient peut-être davantage, et en ont obtenu, comme je vous l'ai dit , des esprits justes ; mais elle n'd jamais été proportionnée à leur mérite , et a été contrepesée par de grands dégoûts.
LE JEUNE HOMME
Sans doute ils étaient traversés , persécutés , calomnies par leurs envieux ; mais les gens en place et les grands ne leur rendaientils pas justice?
MOLIÈRE
Les grands riaient des querelles des auteurs : plusieurs se laissaient prévenir par
les gens de lettres subalternes qu'ils protégeaient ; ils avaient la faiblesse d'épouser leurs passions et leur injustice contre les grands hommes qui étaient moins dans leur dépendance.
LE JEUNE H OMME
C'est au moins une consolation que la postérité vous ait rendu justice.
MOLIÈRE
La postérité ne me la rendra point telle que j'ai pu la mériter. Ne vois-je pas ici les plus grands hommes de l'antiquité, Homère, Virgile , Euripide , qui sont encore poursuivis dans le tombeau par ce même esprit de critique qui les a dégradés pendant leur vie ? Dans le même temps qu'ils sont adorés de quelques personnes sensées dont ils enchantent l'imagination, ils sont méprisés et tournés en ridicule par les esprits médiocres qui manquent de goût '. Je voyais passer le
' Si les grands gcnics de Tanticfuité qui enchantent V imagination des personnes sensées , gont méprisés et tournés en ridicule par les 7né~ diocrcs, je ne vois pas tif)p de quoi ils ont à se
Tasse , il y a quelques jours , suivi de quelques beaux esprits qui lui faisaient leur cour. Plusieurs ombres de grands seigneurs qui étaient avec moi , me demandèrent qui c'était? Sur cela le duc de Ferrare prit la parole , et répondit que c'était un poète auquel il avait fait donner des coups de bâton pour châtier son insolence. Voilà comme les gens du monde et les grands savent honorer le génie.
LE JEUNE HOMME
J'ai souvent oui dans le monde de pareils discours , et j'en étais indigné. Car , enfin , qu'est-ce qu'un grand poète? sinon un grand génie , un homme qui domine les autres hommes par son imagination ; qui leur est supérieur en vivacité , qui connaît , par un sentiment plein de lumière , les passions , les vices et l'esprit des hommes ; qui peint fidèlement la nature , parce qu'il la connaît
plaindre , et Molière avec eux : car, comme Vauvenargiies l'a si bien dit lui-mcnio dans la maxime 65 : « Nous sommes moins oflcnscs du mépris des sots que d'être mediocreraent estimes des gens d'esprit. » B.
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parfaitement , et qu'il a des idées plus vives de toutes choses que les autres ; une ame qui est capable de s'élever , un génie ardent , laborieux , éloquent , aimable ; qui ne se borne point à faire des vers harmonieux , comme un charpentier fait des cadres et des tables dans son atelier , mais qui porte dans le commerce du monde son feu , sa vivacité, son pinceau et son esprit , et qui conserve , par conséquent , parmi les liommes, le même mérite qui le fait admirer dans son cabinet.
MOLIÈRE
Les gens qui réfléchissent savent tout cela, mon cher ami ; mais ces gens-là sont en petit nombre.
LE JEUNE HOMME
Hé ! pourquoi s'embarrasser des autres ?
MOLIÈRE
Parce qu'on a besoin de tout le monde ; parce qu'ils sont les plus forts ; parce qu'on en souffre du mal quand on n'en reçoit pas de bien ; enfin , parce qu'un homme qui a les vues un peu grandes voudrait régner, s'il
pouvait , dans tous les esprits , et qu'on est toujours inconsolable de n'obtenir que la moindre partie de ce qu'on mérite '.
" Dans le temps oii Vauvenargues e'crivaitce dialogue, il y avait encore en France beaucoup de ces esprits médiocres qui croyaient se distinguer de la foule en méprisant les plus beaux chcfs-d''œuvrc de l'antiquité qu'ils étaient incapables de comprendre et de juger : ils s'imaginaient montrer de la force d'esprit et de la philosophie en affectant de dédaigner ce qui avait ete consacré par l'admiration des siècles. L'origine de cette manie ridicule remonte aux th;rnières années du dix-septième siècle; elle se perpétua dans le dix-huitième par l'influence de La Motte, qui n'était point un écrivain sans mérite, mais- dont la littérature était très-bornée, et surtout par l'influence de Fontenelle, qui fut pendant cinquante ans à la tète des hommes de lettres. Fontenelle était un homme extrêmement adroit, qui avait d'autres titres à la renommée que ses travaux purement littéraires, et qui, sentant ce qui lui manquait, aurait volontiers rabaissé les clicfs-d'œiivrc qu'il ne pouvait égaler. Il suffisait d'ailleurs que Boileau et Racine, contre lesquels il nourrit une inimitié séculaire, se fussent prononcés eu faveur
<lc la raison et des Anciens pour fpril peiicliât du côte oppose. Oti peut rapporter à ce pliilosophe , si modère en apparence , la plupart des hérésies littéraires qui ont obtenu quelque crédit dans le dernier siècle ; et peut-être même le goût se serait-il entièrement corrompu si des hommes tels que Voltaire, Montesquieu, Buflbn , Rousseau n''eussent maintenu ses principes parleurs leçons et par leurs exemples.
Les écrivains du dix-septième siècle n'étaient jias mieux traités par Fontenelle qiielcs Anciens. Jl ne pardonna jamais h Fiacine et h Boileau les épifjraninics qu'ils avaient lancées contre sa malheureuse tragédie d'Aspar. Il ne rendait pas au premier la justice qui lui était duc , et refusait le génie à Viiv tcur del'^/t poétique. Il aurai t même volontiers attaqué Voltaire, si la crainte des représailles n'eût un peu refroidi son ressentiment contre un homme qui avait tant de supériorité sur lui.
Nous sommes très-heureusement délivrés de ces opinions fausses et ridicules qui ont fait tant de mal dans le dernier siècle : on est revenu à l'étude et à l'admiration des Anciens avec une ardeur qui promet à la littératiire française une nouvelle époque de génie et de gloire. Je pourrais citer des traductions et des ouvrages originaux où l'on retrouve les grâces et le charme du génie antique. On a Lanni de la prose cette
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pompe indigente de paroles, cette recherche pnerile d'antithèses, cette aflcclation du Lel esprit qni déslionorait , il n'y a pas encore long- temps, même les productions de quelc{ues membres de l'Académie. On s'est e'galement débarrassé de cette sécheresse que l'esprit d'analyse, porté à l'excès, avait introduite dans notre littérature. Il ne faut pas confondre cet abus de l'analyse avec l'esprit vraiment philosophique dont aucun genre ne peut se passer : c'est lui seul qui peut donner de la force au raisonnement , de la justesse aux idées. Sans son secours , l'imagination ne produirait que des monstres semblables à celui que nous dépeint Horace dans les premiers vers de l'épître aux Pisons. Montaigne , Boileau, Molière, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Rousseau ont allié l'esprit philosophique h l'imagination , et l'on ne voit j>as que l'un ait jamais nui à l'autre. On peut abuser de l'esprit philosophique comme on abuse de l'imaginatiou^et des meilleures choses 5 mais , après tout, il faudra toujours en revenir à cet axiome d'un poète philosophe : « Le bien penser est la source du bien écrire. » S.
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