HA CI NE
Si cela est , Corneille et moi , nous ne devons pas nous flatter de conserver longtemps notre réputation.
BOSSUET
Vous vous trompez ; les bons auteurs du théâtre ne jiiourront jamais , parce qu'on les fait revivre tous les ans , et on empêche le monde de les oublier ; d'ailleurs les poètes se soutiennent toujours mieux que les orateurs , parce qu'il y a plus de gens qui font
' Conte rrHamiitnn. B.
- Conte (le La Fonuinc. B.
des vers qu'il n'y en a qui écrivent en prose ' parce que les veis sont plus faciles à retenir et plus difficiles à faire ; parce qu'enfin les poètes traitent des sujets toujours intéressants , au lieu que les orateurs dont l'éloquence ne sexerce ordinairement que sur de petits faits , périssent avec la mémoire de ces sujets mêmes.
Les vrais orateurs, comme vous, devraient du moins se soutenir par les grandes pensées qu'ils ont semées dans leurs écrits, par la force et la solidité de leurs raisonnements : car tout cela doit se trouver dans un ouvrage d'éloquence. Nous autres poètes , nous pouvons quelquefois manquer par le fond des choses , si nous sommes harmonieux, si nous avons de l'imagination dans l'expression ; il nous suffit , d'ailleurs , de penser juste sur les choses de sentiment , et on n'exige de nous ni sagacité ni profondeur : il faut être un grand peintre pour être poêle , mais on peut être un grand peintre , sans avoir une grande étendue d'esprit et des vues fines.
Il8 DIALOGUES.
- BOSSUET
On peut aussi avoir cette étendue d'esprit, cette linessc , cette sagesse , cet art qui est nécessaire aux orateurs , et y joindre le charme de Tharmonie et la vivacité du pinceau : vous êtes la preuve de ce que je dis.
RACINE
De même un orateur peut avoir toutes les parties ' d'un poète , et il n'y a même que l'harmonie qui en fasse la différence ; encore
' Je sais gie à Vauvcnaigues d'avoir employé cette expression; elle était hannie du langage depuis le siècle de Montaigne, qui s'en est souvent servi dans ses Essais, et toujours h propos. Je croîs que Voltaire a réclame' en sa laveur en queltpie endroit de ses ouvrages, elles Anglais, accoutumés depuis long-temps h vivre de pillage, l'ont empruntée de nos premiers écrivains, et l'ont soigneusement conservée. On trouverait dans Amyot et dans Montaigne d'autres expressions aussi énergiques qu'on pourrait rajeunir avec succès. Nous ne connaissons pas toutes les ressources et toutes les richesses do notre langue, et en général on ne lit pas assez les écrivains du seizième siècle. S.
DIALOGUES. Iig
faut-il qu'il y ait une h.armouie dans la bonne prose.
BO SSUET.
Je pense comme vous, et comme un grand poète qui vous a suivi ' , mon cher Racine : la poésie est Yéloquence harmonieuse.
RACINE
L'auleur dont vous parlez est aussi éloquent en prose qu'en vers ; il a cet avantage sur tous les poètes , qui n'ont point su écrire eu prose ; ainsi ou peut s'en rapporter à son jugement : c'est lui qui a dit de vous , que vous étiez le seul écrivain français en prose qui fût éloquent ^. Si ce grand homme ne s'est point trompe , il faudrait convenir que le génie de l'éloquence est plus rare que celui de la poésie.
' Voltaire. B.
' Vauvenaigucs,l. i, p. Sai, nous donne comme positif ce jugement de Voltaire sur Bossuet, et l'exprime de cette manière : Bossuet, le seul bloquent entre tant d'ecriuains qui ne sont qu'élégants. On remarf£uc bien que Voltaire, dans son Temple du Goût, a <loum;, h Bossuet seul, l'cpitliète d'éloquent; mais on ne trouve dans
BOSSUET
Je ne crois pas qu'il soit moins commun , mais je crois qu'il Test bien autant : les véritablement grands hommes dans tous les genres sont toujours très-rares.
Qu'appelez-vous , je vous prie , de grands hommes ?
BO SSUET.
Tous ceux qui surpassent les autres par le cœur et par l'esprit , qui ont la vue plus nette et plus fine, qui discernent mieux les choses humaines , qui jugent mieux , qui s'expriment mieux , qui ont l'imagination plus forte et le génie plus vaste.
RACINE
Voilà en effet ce qui fait de très-grand^ hommes. De tels esprits sont faits pour s'es-
aucune édition la phrase que cite Vauvenargnes. Voltaire, prenant en considt'ration la critique de Vauvenargues , n'aurait-iJ pas rt'forine' dans SCS oeuvres un jugement dont il aurait reconnu la fausseté? B.
tlraer et pour s'aimer, malgré la différence de leur travail et de leurs objets ; c'est aux petits esprits à dégiader ou les uns ou les autres , selon le parti qu'ils ont pris ; comme ceux qui sont attachés à quelque faction décrient les chefs du parti contraire , tandis que ces mêmes chefs s'estiment et se craignent réciproquement.