RACINE ET BOSSUET
BOSSUET
Je récitais tout à Theure , mon cher Racine , quelques uns de vos vers que je n'ai pas oublies. Je suis enchanté de la richesse de vos expressions , de la vérité de votre pinceau et de vos idées , de votre simplicité, de vos images , et même de vos caractères qui sont si peu estimés ; car je leur trouve un très-grand mérite , et le plus larc , celui d'être pris dans la nature. Vos personnages ne disent jamais que ce qu'ils doivent , parlent avec noblesse , et se caractérisent sans affectation. Cela est admirable.
Je ne suis pas surpris .que vous m'aimiez un peu. Je vous ai toujours admiré ; vous aviez le génie poétique et l'invention dans l'expression , qui est le talent même que mes ennemis sont obligés de m'accordcr. 11 y •!
DIALOGUES. Il5
plus d'impétuosité et de plus giands traits dans vos ouvrages que dans ceux des plus grands poètes.
BOSSUET
Hélas ! mon ami , mes ouvrages ne sont presque plus connus que d'un très-petit nombre de gens de lettres et dhomraes pieux. Les matières que j'ai tiaitées ne sont nullement du goût des gens du monde.
RACINE
Ils devraient du moins admiier vos oraisons funèbres.
BO SSUET.
Ce titre seul les rebute ; on n'aime ni les louanges , ni les choses tristes.
H ACINE.
Que dites-vous donc? je ne puis vous croire ; le genre dont nous parlons est le plus terrible : car les hommes ne sont effrayés que de la mort. Or , qu'est-ce que le sujet de vos oraisons funèbres , sinon la mort , c'est-à-dire , la seule chose qui inspire de la terreur à l'esprit humain? Se pourrait-il
I l6 DIALOC UKS.
que les hommes ne fussent pas frappés par des discours qui ne s'exercent que sur le sujet le plus frappant , et le plus intéressant pour riiumanité ? J'avais cru que c'était le véritable champ du pathétique et du sublime.
EOS SUET
La nation française est légère ; on aime mieux le conte du Bélier ' ou celui de Joconde ^ que tout ce pathétique dont vous parlez.