‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 20 sur 50 · RICHELIEU, MAZARIN · texte numérisé non relu

RICHELIEU, MAZARIN

MAZARIN'

Est-il possible , mon illustre ami , que vous n'aye? jamais usé de tromperie dans votre ministère?

RICHELIEU

Hé! croyez-vous vous-même, mon cher cardinal, qu'on puisse gouverner les hommes sans les tromper ?

MAZARIN

Je n'ai que trop montré, par ma conduite, que je ne le croyais pas ; mais on m'en a fait un grand crime.

RICHELIEU

C'est que vous poussiez un peu trop loin la tromperie ; c'est que vous trompiez par

' 3îazarin (iu]cs) , no h Piscina dans l'Ahruzze le i4 juillet 1602 , de la faiaillc des Mar- (inozzi , niouiut le y ni.iis i66i. B.

choix et par faiblesse , plus que par nécessité et par raison.

MAZARIN

Je suivais en cela mon caractère timide et défiant. Je n'avais pas assez de fermeté pour résister en face aux courtisans ; mais je reprenais ensuite par ruse ce que j'avais cédé par faiblesse.

RICHELIEU

Vous étiez né avec un esprit souple, délié, profond , pénétrant ; vous connaissiez tout ce qu'on peut tirer de la faiblesse des hommes , et vous avez été bien loin dans cette science.

MA ZARIN.

Oui , mais on m'a reproché de n'avoir pas connu leur force.

RICHELIEU

Très-injustement, mon ami. Vous la connaissiez et vous la craigniez ; mais vous ne l'estimiez point. Vous étiez vous-même trop faible pour vous en servir ou pour la vaincre ;

l3o DIALOGUES.

et ne pouvant la combattre de front , vous l'attaquiez par la finesse , et vous lui lésistiez souvent avec succès.

MAZARIN

Cela est assez singulier , que je la méprisasse , et que cependant je la craignisse.

RICHELIEU

Rien n'est plus naturel, mon cher ami.

Les hommes n'estiment guère que les qualités qu'ils possèdent.

MAZARIN

Après tout cela , que pensez-vous de mon ministère et de mon génie ?

RICHELIEU

Votre ministère a souffert de justes reproches , parce que vous aviez de grands défauts. Mais vous aviez en même temps un esprit supérieur à ces défauts mêmes ; vous joigniez à la vivacité de vos lumières une ambition vaste et invincible. Par là vous avez surmonté tous les obstacles de votre carrière, et vous avez exécuté de grandes choses.

DIALOGUES. l3l

MAZAR IN.

Je ne laisse pas de reconnaître que vous aviez un génie supérieur au mien. Je vous surpassais peut-être en subtilité et en finesse ; mais vous m'avez primé par la hauteur et par la vigoureuse hardiesse de votre ame.

RICHELIEU

Nous avons bien fait l'un et l'autre ; mais la fortune nous a bien servis.

Cela est vrai , mais de moindres esprits n'auraient pas profité de leur fortune. La prospérité n'est qu'un écueil pour les araes faibles '.

' Nous rapprochons ici le jugement de Voltaire snr ces deux grands ministres , de celui de Vauvcnargues; le lecteur ne sera sans doute pas fâche de les comparer :

Richelieu, Mazarin , ministres immortels , Jusqu'au trône élevés de Torahre des autels. Enfants de la Fortune et de la Politique, Marcheront à grands pas au pouvoir despotique. Richelieu, grand , suhlime, implacahie ennemi ; Mazarin , souple ' adroit , et dangereux ami ;

l32 DIALOGUES.

L'un, fuyant avec art et ce'd.inl à l'orage , L'autre , aux tlots irrite's oiiposant son courage; Des princes de mon sang ennemis déclares ; Tous deux liais du peuple et tous deux admirés; Enfin , par leurs efforts ou par leur industrie, Utiles à leurs rois , cruels à la patrie.

Voltaire , Ilenriade , Chant VU , v. 335.

DIALOGUES, l33

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