‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 22 sur 50 · BRUTUS ET UN JEUNE ROMAIN · texte numérisé non relu

BRUTUS ET UN JEUNE ROMAIN

LE JEUNE HOMME

Ombre illustre, daignez m'aimer. Vous avez été mon modèle tant que j'ai vécu : j'étais ambitieux comme vous ; je m'efforçais de suivre vos autres vertus. La fortune m'a été contraire : j'ai trompé sa haine ; je me suis dérobé à sa rigueur eu me tuant.

BRUTUS

Vous avez pris ce parti-là bien jeune , mon ami. Ne vous restait-il plus de ressources dans le monde ?

LE JEUNE HOMME

J'ai cru qu'il ne m'en restait d'autre que le hasard , et je n'ai pas daigné l'attendre.

BRUTUS

A quel titre demandiez-vous de la fortune? Etiez-vous né d'un sang illustre ?

LE JEUNE HOMME

J'étais né dans l'obscurité ; je voulais m'en^ noblir par la vertu et par la gloire.

l38 DIALOGUES.

BRUTUS

Quels moyens avrez-vous clioisis pour vous élever? car, sans doute, vous n'aviez pas un désir vague de faire fortune sans vous atta-» cher à un objet particulier ?

lE JEUNE HOMME.

Je croyais pouvoir espérer de m'avancer par mon esprit et par mon courage ; je mo sentais Tarae élevée.

BRUTUS

Vous cultiviez avec cela quelque talent ? car vous n'ignoriez pas qu'on ne s'avance point par la magnanimité, lorsqu'on n'est pas à portée de la développer dans les grandes affaires.

lE JEUNE HOMME.

Je connaissais un peu le cœur humain ; j'aimais l'intrigue ; j'espérais de me rendre maître de l'esprit des autres. Par là on peut aller à tout.

BRUTUS

Oui , lorsqu'on est avancé dans la carrière et connu des grands. Mais qu'avic;i-vous fait

pour VOUS mettre en passe et vous faire connaître? Vous distinguiez- vous à la guerre?

LE JEUNE HOMME

Je me présentais froidement à tous les dangers, et je remplissais mes devoirs; mais j'avais peu de goût pour les détails de mon métier. Je croyais que j'aurais bien fait dans les grands emplois ; mais je négligeais de me faire une réputation dans les petits.

BRUTUS

Et vous flattiez-vous qu'on devinerait ce talent que vous aviez pour les grandes choses, si vous ne l'annonciez dans les petites ?

LE JEUNE HOMME

Je ne m'en flattais que trop , ombre illustre ; car je n'avais nulle expérience de la vie, étonne m'avait point instruit du monde. Je n'avais pas été élevé pour la fortune.

BRUTUS

Aviez- vous du moins cultivé votre esprit pour l'éloquence?

LE JEUNE HOMME

Je la cultivais autant que les occupations

de la guerre le pouvaient permettre ; j'aimais les lettres et la poésie ; mais tout cela était inutile sous l'empire de Tibère , qui n'aimait que la politique , et qui méprisait les arts dans sa vieillesse. L'éloquence ne menait plus à Rome aux dignités. C'était un talent inutile pour la fortune , et qu'on n'avait pas même occasion dç mettre en pratique.

BRUTUS

Vous deviez donc vous attacher aux choses qui pouvaient vous rendre agréable à votre maître , et utile à votre patrie dans l'état où elle se trouvait alors.

LE JEUNE HOMME

J'ai reconnu la vérité de ce que vous dites ; mais je l'ai connue trop tard , et je me suis lue moi-même pour me punir de mes fautes.

BRUTUS

Yos fautes ne sont pas inexcusables , mon ami. Vous n'aviez pas pris les vrais chemins de la fortune ; mais vous pouviez réussir par d'autres moyens, puisque milk gens se sont

DIALOGUES. l4l

avancés sans mérite et sans industrie estimable. Vous vous condamnez trop sévèrement : vous êtes comme la plupart des hommes qui ne jugent guère de leur conduite que par le succès.

LE JEUNE HOMME

Il m'est très-doux , grande ombre , que vous m'excusiez. Je n'ai jamais osé ouvrir mon cœur à personne tant que j'ai vécu : vous êtes le premier à qui jai avoué mon ambition , et qui m'avez pardonné ma mauvaise fortune.

BRUTUS

Hélas ! si je vous avais connu dans le monde , j'aurais tâché de vous consoler dans vos disgrâces. Je vois que vous ne manquiez ni de vertu , ni d'esprit , ni de courage, Yous auriez fait votre fortune dans un meilleur temps , car vous avez l'ame romaine,

LE JEUNE HOMME

Si cela est ainsi , mon cher Brutus , je ne dois point regretter mon malheur. La fortune est partiale et injuste ; ce n'est pas un

l43 DIALOGUES.

grand mal de la manquer lorsqu'on peut se

répondre qu'on l'a méritée ; mais quand on

la possède indignement et à titre injuste ,

c'est peu de chose. Elle ne sert qu'à faire de

plus grandes fautes et à augmenter tous les

vices.

CATILINA, SENECION.

SENECIOV '.

Avouez , Catilina , que vous vous ennuyez ici étrangement. Vous n'avez plus personne ni à persuader , ni à tromper , ni à corrompre. L'art que vous possédiez de gagner les hommes , de vous proportionner à eux , de les flatter par l'espérance , de les tenir dans vos intérêts, ou par les plaisirs , ou par l'ambition , ou par la crainte , cet lart vous est ici tout-à-fait inutile.

CATILÏNA.

n est vrai que je mène ici une vie à peu près aussi oisive et aussi languissante que celle que vous avez menée vous-même dans le monde et à la cour de Néron.

SENECION.

Moi ! je n'ai pas mené une vie languissante, j'étais favori de mon maître ; j'étais de tous

' Favori de Néron. B,

l44 DFALOGUES.

ses amusements et de tous ses plaisirs ; les ministres avaient de grands égards pour moi, et les courtisans me portaient envie.

' C ATILINA..

Saviez-vous faire usage de votre faveur ? protégiez-vous les hommes de mérite? vous en serviez-vous ?

SENECION.

Des gens de mérite ? je n'en connaissais point. Il y avait quelques hommes obscurs à Rome qui se piquaient de vertu ; mais c'étaient des imbéciles que l'on ne voyait point en bonne compagnie , et qui n'étaient bons à rien.

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