BRUTUS ET UN JEUNE ROMAIN
LE JEUNE HOMME
Ombre illustre, daignez m'aimer. Vous avez été mon modèle tant que j'ai vécu : j'étais ambitieux comme vous ; je m'efforçais de suivre vos autres vertus. La fortune m'a été contraire : j'ai trompé sa haine ; je me suis dérobé à sa rigueur eu me tuant.
BRUTUS
Vous avez pris ce parti-là bien jeune , mon ami. Ne vous restait-il plus de ressources dans le monde ?
LE JEUNE HOMME
J'ai cru qu'il ne m'en restait d'autre que le hasard , et je n'ai pas daigné l'attendre.
BRUTUS
A quel titre demandiez-vous de la fortune? Etiez-vous né d'un sang illustre ?
LE JEUNE HOMME
J'étais né dans l'obscurité ; je voulais m'en^ noblir par la vertu et par la gloire.
l38 DIALOGUES.
BRUTUS
Quels moyens avrez-vous clioisis pour vous élever? car, sans doute, vous n'aviez pas un désir vague de faire fortune sans vous atta-» cher à un objet particulier ?
lE JEUNE HOMME.
Je croyais pouvoir espérer de m'avancer par mon esprit et par mon courage ; je mo sentais Tarae élevée.
BRUTUS
Vous cultiviez avec cela quelque talent ? car vous n'ignoriez pas qu'on ne s'avance point par la magnanimité, lorsqu'on n'est pas à portée de la développer dans les grandes affaires.
lE JEUNE HOMME.
Je connaissais un peu le cœur humain ; j'aimais l'intrigue ; j'espérais de me rendre maître de l'esprit des autres. Par là on peut aller à tout.
BRUTUS
Oui , lorsqu'on est avancé dans la carrière et connu des grands. Mais qu'avic;i-vous fait
pour VOUS mettre en passe et vous faire connaître? Vous distinguiez- vous à la guerre?
LE JEUNE HOMME
Je me présentais froidement à tous les dangers, et je remplissais mes devoirs; mais j'avais peu de goût pour les détails de mon métier. Je croyais que j'aurais bien fait dans les grands emplois ; mais je négligeais de me faire une réputation dans les petits.
BRUTUS
Et vous flattiez-vous qu'on devinerait ce talent que vous aviez pour les grandes choses, si vous ne l'annonciez dans les petites ?
LE JEUNE HOMME
Je ne m'en flattais que trop , ombre illustre ; car je n'avais nulle expérience de la vie, étonne m'avait point instruit du monde. Je n'avais pas été élevé pour la fortune.
BRUTUS
Aviez- vous du moins cultivé votre esprit pour l'éloquence?
LE JEUNE HOMME
Je la cultivais autant que les occupations
de la guerre le pouvaient permettre ; j'aimais les lettres et la poésie ; mais tout cela était inutile sous l'empire de Tibère , qui n'aimait que la politique , et qui méprisait les arts dans sa vieillesse. L'éloquence ne menait plus à Rome aux dignités. C'était un talent inutile pour la fortune , et qu'on n'avait pas même occasion dç mettre en pratique.
BRUTUS
Vous deviez donc vous attacher aux choses qui pouvaient vous rendre agréable à votre maître , et utile à votre patrie dans l'état où elle se trouvait alors.
LE JEUNE HOMME
J'ai reconnu la vérité de ce que vous dites ; mais je l'ai connue trop tard , et je me suis lue moi-même pour me punir de mes fautes.
BRUTUS
Yos fautes ne sont pas inexcusables , mon ami. Vous n'aviez pas pris les vrais chemins de la fortune ; mais vous pouviez réussir par d'autres moyens, puisque milk gens se sont
DIALOGUES. l4l
avancés sans mérite et sans industrie estimable. Vous vous condamnez trop sévèrement : vous êtes comme la plupart des hommes qui ne jugent guère de leur conduite que par le succès.
LE JEUNE HOMME
Il m'est très-doux , grande ombre , que vous m'excusiez. Je n'ai jamais osé ouvrir mon cœur à personne tant que j'ai vécu : vous êtes le premier à qui jai avoué mon ambition , et qui m'avez pardonné ma mauvaise fortune.
BRUTUS
Hélas ! si je vous avais connu dans le monde , j'aurais tâché de vous consoler dans vos disgrâces. Je vois que vous ne manquiez ni de vertu , ni d'esprit , ni de courage, Yous auriez fait votre fortune dans un meilleur temps , car vous avez l'ame romaine,
LE JEUNE HOMME
Si cela est ainsi , mon cher Brutus , je ne dois point regretter mon malheur. La fortune est partiale et injuste ; ce n'est pas un
l43 DIALOGUES.
grand mal de la manquer lorsqu'on peut se
répondre qu'on l'a méritée ; mais quand on
la possède indignement et à titre injuste ,
c'est peu de chose. Elle ne sert qu'à faire de
plus grandes fautes et à augmenter tous les
vices.
CATILINA, SENECION.
SENECIOV '.
Avouez , Catilina , que vous vous ennuyez ici étrangement. Vous n'avez plus personne ni à persuader , ni à tromper , ni à corrompre. L'art que vous possédiez de gagner les hommes , de vous proportionner à eux , de les flatter par l'espérance , de les tenir dans vos intérêts, ou par les plaisirs , ou par l'ambition , ou par la crainte , cet lart vous est ici tout-à-fait inutile.
CATILÏNA.
n est vrai que je mène ici une vie à peu près aussi oisive et aussi languissante que celle que vous avez menée vous-même dans le monde et à la cour de Néron.
SENECION.
Moi ! je n'ai pas mené une vie languissante, j'étais favori de mon maître ; j'étais de tous
' Favori de Néron. B,
l44 DFALOGUES.
ses amusements et de tous ses plaisirs ; les ministres avaient de grands égards pour moi, et les courtisans me portaient envie.
' C ATILINA..
Saviez-vous faire usage de votre faveur ? protégiez-vous les hommes de mérite? vous en serviez-vous ?
SENECION.
Des gens de mérite ? je n'en connaissais point. Il y avait quelques hommes obscurs à Rome qui se piquaient de vertu ; mais c'étaient des imbéciles que l'on ne voyait point en bonne compagnie , et qui n'étaient bons à rien.