SE NE CION
Ce que vous dites est peut-être vrai dans une république ; mais , sous un roi , je vous dis qu'on dépend uniquement de sa volonté, c A T 1 L I x A .
Vous avez servi sous un mauvais prince , qui n'était environné que de flatteurs et d'esprits bas et mercenaires. Si vous aviez vécu sous un meilleur règne, vous auriez vu qu'on dépendait , à la vérité , de la volonté du prince , mais que la volonté d'un prince éclairé revenait aisément vers ceux qui se mettaient en état de le bien servir , qui avaient pour eux la voix publique , et des caractères qui rappelaient à l'espiit du maître
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leurs talents dans les circonstances favorables.
SENECION.
Je n'ai point éprouvé ce que vous dites , et j'ai mené une vie assez heureuse sans suivre vos maximes.
Vous appelez une vie heureuse celle que vous avez passée toute entière avec un prince qui avait une folie barbare , qui consumait les jours et les nuits dans de longs et fastidieux repas , une vie qui n'a été occupée qu'à assister au lever et au dîner de votre maître , à posséder quelques femmes que \ ous méprisiez , à vous parer , à vous faire \oir , à recevoir les respects d'une cour qui \ous méprisait, où vous n'aviez aucun vrai ami, aucime créature, aucun homme attaché à vous.
Ne dirait-on pas , à vous entendre , que votre vie a été plus agréable et plus glorieuse?
ÏJO DIAJ.OGUES.
C ATILIN A.
Ce n'csl pas à moi à vous dire qu'elle a été glorieuse ; mais je puis au moins vous répondre qu'elle a été plus agréable que la votre ; j'ai joui des mêmes plaisiis que vous, mais je ne m'y suis pas boi'ué ; je les ai fait servir à des desseins sérieux et à une fin plus flatteuse. J'ai aimé et estimé les hommes de bonne foi , parce que j'étais capable de discerner le mérite , et que j'avais un cœur sensible. Je me suis attaché tous les misérables , sans cesser de vivre avec les grands. Je tenais à tous les états par mon génie vaste et conciliant ; le peuple m'aimait , je savais me familiariser avec les hommes sans m'avilir ; je me relâchais sur les avantages de ma naissance , content de primer par mon génie et par mon courage. Les grands ne négligent souvent les hommes de mérite que parce qu'ils sentent bien qu'ils ne peuvent les dominer par leur esprit. Pour moi, je me livrais tout entier aux plus courageux et aux habiles , parce que je n'en craignais aucun : je me proportionnais aux autres ; je gagnais
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le cœiii- de ceux qui, par leurs piiucipes , n'estimaient point mes sentiments ; mon parti m'adorait ; j'aurais assujéti la république si j'avais pu éviter certaines fautes. Poui" vous , sans la scélératesse et la folie de votre maître, vous nauriez jamais été qu'uuhomme obscur et accablé de ses propres vices. Adieu '.
' Tacile parle de ce Sencciou dout le prénom était TiiUius. C'était un chevalier romain dont Ne'roa avait fait le confident des secrets qu'il voulait cacher à sa mère Agrippine. TuIIius Scnecioii devint un des favoris du tyran , le complice de ses crimes et le compagnon de ses débauches. Il fut enveloppe dans la fameuse conspiration oii périrenf~Epicharis , Seutque et Lucain : on dit c^u'il mourut avec plus de courage qu'onn'avait lieu del'atteudrc d'un homme livre' aux plaisirs.
Je trouve que l'auteur de ces dialogues cxcusi" .'ivec trop de complaisance les crimes de l'amhilion. Le portrait que Salluste fait de Catilinu ne s'accorde point avec l'ide'c qu'on en donne dans ce dialogue. Il avait, dit l'historien romain , l'amc forte , le corps robuste, mais l'esprit méchant et l'amc dépravcc. .îeunc encore, il aimait les troubles, les séditions et les guerres
civiles. Il se plaisait au niciiitre ot au pillaufc , et ses prciuières anne'es furent nu apprentissage (le scélératesse. Il sujiportait avec une fermeté incroyable la faim , le froid et les veilles. Audacieux, habile dans l'art de séduire et de feindre, avide du bien d'autrui , prodigue du sien , violent dans ses passions, assez éloq^uent, mais dénué de raison , il n'eut que de vastes desseins et ne se porta qu'à des choses extrêmes, presque impossibles, au-dessus de l'ambition et de la fortune d'un simple citoyen. Sallust. Bell. Catil. cap. V. S.
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DIALOGUE XVil.
RENAUD ET JAFIER, conjurés.
JAFIER.
Eh bien , mon cher Renaud , es-tu désabusé de rambition et de la fortune ?
RENAUD
Mon ami , j'ai péri en homme de courage, dans une entreprise qui éternisera mon nom et l'injustice de mes destinées : je ne regrette point ce que j'ai fait.
JAFIER.
Mais lu avais pris un mauvais chemin pour faire ta fortune : mille gens sont parvenus , sans péril et sans peine , plus haut que toi. J'ai connu un homme sans nom , qui avait amassé des richesses immenses par le débit d'un nouvel opiat pour les dents.
RENAUD
J'ai connu , comme toi , des hommes que le hasard ou une scrvilc industrie ont avancés ; mais je n'étais pas né pour m'élever par
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ces moyens ; je n'ai jamais porté envie à ces misérables.
Et pourquoi avais-tu de l'ambition , si tu méprisais Tinjustice de la lortune ?
Parce que j'avais lame haute , et que j'aimais à lutter contre mon mauvais destin : le combat me plaisait sans la victoire.
J AFIER.
Il est vrai que la fortune t'avait fait naître hors de ta place.
RENAUD
Et la nature , mon cher Jafier , m'y appelait et se révoltait.
JAFIER.
Ne pouvais-tu vivre tranquillement sans autorité et sans gloire?
RENAUD
J'aimais mieux la mort qu'une vie oisive ; je savais bien vivre sans gloire , mais non sans activité et sans intrigue.
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