PLATON ET DENIS-LE-TYRAN
DENIS
Oli , je le maintiens ., mon cher philosophe , la pitié , Taraitié , la généiosilé , ne font que glisser sur le cœur de l'homme ; pour l'équité, il n'y en a aucun principe dans sa nature.
PLATON
Quand il serait vrai que les sentiments d'humanité ne seraient point duiables dans le cœur de l'homme:
DENIS
Cela ne peut être plus vrai ; il n'y a de durable dans le cœur de l'homme que l'amour-propre.
PLAT ON
Eh bien ! que concluez-vous de celte supposition ?
DENIS
Je conclus que j'ai eu raison de me délier
i6o DIALOGUES.
de tous les hommes, de rapporter tout à moi, de n'aimer que moi.
PLATON
Vous niez donc que les hom:nes soient obligés à être justes.
DENIS
Pourquoi y seraient-ils obligés , puisque la nature ne les a pas fait tels ?
PLATON
Parce que lu nature les a fait raisonnables, et que , si elle ne leur a pas accorde Téquité, elle leur a donné la raison pour la leur faire connaître et pratiquer ; car vous ne niez pas, du moins , que la raison ne montre la nécessité de la justice.
DENIS
La raison veut que les habiles et les forts gouvernent , et qu'ils lassent observer aux autres hommes l'équité : voilà ce que je vous accorde.
PLATON
C est-à-dire que vous , qui étiez plus fort et plus habiie que vos sujets , vous n'étiez
pas obligé eavers eux à être juste. Mais vous avez trouvé des hommes encore plus heureux et plus habiles que vous ; ils vous ont chassé de la place que vous aviez usurpée. Après avoir éprouvé si durement les inconvénients de la violence , devriez-vous persister dans votre erreur ? Mais , puisque votre expérience n'a pu vous instruire , je le tenterais vainement. Adieu , je ne veux point infecter mon esprit du poison dangereux de vos maximes.
Et moi , je veux toujours haïr les ^ ôtres : la vertu me condamne avec trop de rigueur, pour que je puisse jamais la soufirir.
Sur l'Histoire des hommes illustres.
Les histoires des hommes illustres trompent la jeunesse. On y présente toujours le mérite comme respectable , on y plaint les disgrâces qui l'accompagnent , et on y parle avec mépris de l'injustice du inonde ;i l'égard de la vertu et des talents. Ainsi » quoiqu'on y lasse voir les hommes de génie presque toujours malheureux , on peint cependant leur génie et leur condition avec de si riches couleurs , qu'ils paraissent dignes d'envie dans leurs malheurs mêmes. Cela vient de ce que les historiens confondent leurs intérêts avec ceux des hommes illustres dont ils parlent. Marchant dans les mêmes sentiers, et aspirant à peu près à la même gloire, ils
l64 litFLEXIONS
relèvent autant qu'ils peuvent l'éclat des talents ; on ne s'aperçoit pas qu'ils plaident leur propre cause , et comme on n'entend que leur voix , on se laisse aisément séduire à la justice de leur cause , et ou se persuade aisément que le parti le meilleur est aussi le plus appuyé des honnêtes gens. L'expérience détrompe là-dessus. Pour peu qu'on ait vu le monde , on découvre bientôt son injustice naturelle envers le mérite , l'envie des hommes médiocres , qui traverse jusqu'à la mort les hommes excellenii , et enfin l'orgueil des hommes élevés par la fortune , qui ne se relâche jamais en faveui' de ceux qui n'ont que du mérite. Si on savait cela de meilleure heure , on travaillerait avec moins d'ardeur à la vertu ; et quoique la présomption de la jeunesse surmonte tout , je doute qu'il entrât autant de jeunes gens dans la carrière.
Sur la morale et la physique.
C'est un reproche ordinaire de la part des physiciens à ceux qui écrivent des mœurs , que la morale n'a aucune certitude comme
SUR DIVKKS SUJFTS. l65
les mathématiques et les expériences physiques. Mais je crois qu'on pourrait dire , au contraire, que Tavantage de la morale est d'être fondée sur peu de principes très-solides , et qui sont à la portée del'esprit des hommes; que c'est de toutes les sciences la plus connue , et celle qui a été portée plus près de sa perfection ; car il y a peu de vérités morales, un peu importantes, qui n'aient été écrites , ce ce qui manque à celle science , c'est de réunir toutes ces vérités et de les séparer de quelques erreurs qu'on y a mêlées : mais c'est un défaut de l'esprit humain plus que de cette science , car les hommes ne sont guère capables de concevoir aucun sujet tout entier cl d'en voir les divers rapports et les différentes faces. L'avantage de la morale est donc d'être plus connue que les autres sciences; de là on peut couchire qu'elle est plus bornée , ou qu'elle est plus naturelle aux hommes , ou l'un et l'autre à la lois : car on ne peut nier , je crois , qu'elle est plus naturelle aux hommes, et on est assez oblige de convenir , en même temps , que , se renfermant toute entière dans un sujet si borné
î66 RÉFLEXIONS
que le geuro humain , elle a moins détendue que la physique qui embrasse toute la natiu-c Ainsi l'avantage de la inorale sur la physique est de pouvoir être mieux connue cl mieux possédée , et l'avantage de la physique sur la morale est d'être plus vaste et plus étendue • La morale se glorifie d'être plus sûre et plus pratiquable ; et la physique , au contraire , de passer les bornes de l'esprit humain , de s'étendre au-delà de toutes ses conceptions, d'étonner et de confondre l'imagination, par ce qu'elle lui fait apercevoir de la nature... Voilà du moins ce qui me paraît de ces deux sciences. Je trouve la morale plus utile, parce que nos connaissances ne sont guère profitables qu'autant qu'elles approchent de la perfection ; mais elle me paraît aussi un peu bornée , au lieu que le seul aspect des éléments de la physique accable mon imagination Je me sens frapper d'une vive curiosité à la vue de toutes les merveilles de l'univers , mais je suis dégoûté aussitôt du peu que l'on en peut connaître , et il me semble qu'une science si élevée au-dessus do notre raison , n'est pas trop faite pour nous.
Cependant ce qu'on a pu en découvrir n'a pas laissé que de répandre de giandes lumières sur toutes les choses humaines ; d'où je conclus qu'il est bon que beaucoup d'hommes s'appliquent à cette science et la portent jusqu'au degré où elle peut être portée, sans se décourager par la lenteur de leurs ])rogrcs, et par l'imperfection de leurs connaissances. . . II faut avouer que c'est un grand spectacle que celui de l'univers : de quelque côté qu'on porte sa vue , on ne trouve jamais de terme. L'esprit n'arrive jamais ni à la dernière petitesse des objets, ni à l'immensité du tout; les plus petites choses tiennent à l'infini ou à l'indéfini. L'extrême petitesse et l'extrême grandeur échappent également à notre imagination , elle n'a plus de prise sur aucun objet dès qu'elle veut les approfondir. Nous apercevons , dit Pascal , quelque apparence du milieu des choses , dans un désespoir éternel d'en connaître ni le principe ni la fin , etc. '.
' Nous espérons tpio le Icclciir verra avec plaisir que nous citons en entier la pc-nscc do Pascal, que Vaiivenar{;ac8 ne l'ait ([u'indiqucr ^ la
li'iS RÉFLEXIONS
La physique est incertaine à l'égard des principes du hiouvement , à Fégard du vide
liaison est trop étroite pour que nous résistions au dcsir de faire un rapprochement.
« Qu'est-ce, dit Pascal, qu'est-ce c|ucriiomme dans la nature? un néant à l'égard de l'inGni, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Jl est infiniment éloigne des deux extrêmes, et son être n'cstpas moins distant dunéantd'oii il est tiré que de l'infini où il est englouti.
n Son intelligence tient dans l'ordre des choses intelligihles le même rang que son corps dans l'étendue de la nature ; et tout ce qu'elle peut faire, est d'apercevoir quekpie apparence du milieu des choses , dans un désespoir éternel d'en connaître ni le principe ni la fin. Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'fi l'infini. Qui peut suivre ces étonnantes démarches? L'auteur de ces merveilles les comprend, nul autre ne peut le faire. »
Pensées DE B. Pascal, i". part., art. iv, pens. i. M. François de Neufchâteau, dans ses notes sur Pascal, t. i, p. 47°, de l'édition publiée en 1821 par M. Lcfèvre , a emprunté à Vauvenargues le passage suivant, par lequel il répond h Pascal en disant :
« L'homme est faible , on en convient j ses sentiments sont trompeurs, ses vues sont courtes
su K DIVERS SUJETS. 169
OU du plein , de l'essence des corps , etc. Elle n'est certaine que dans les dimensions ,
et fausses. SiscT volonté captive n'a pas de guide plus sûr, elle égarera tous ses pas. Une preuve naturelle qu'elle en est réduite là, c'est qu'elle s'égare eu effet 5 mais ce guide, quoiqu'incertain , vaut mieux qu'un instinct aveugle. Une raison imparfaite est beaucoup au-dessus d'une absence de raison. La raison débile de l'homme et ses sentiments illusoires le sauvent encore néanmoins d'une inflnité d'erreurs. L'homme entier serait abruti s'il n'avait pas ce secours. Il est viai qu'il est imparfait ; mais c'est une nécessité. La perfection infinie ne souffre point de partage; Dieu ne serait point parfait si quelque autre pouvait l'ètvc.u {Voyez OEuvres de Vauvenargues, t. 11, p. 2g3et 29^. )
La réflexion de Vauvenargucs, ajoute M. François de Neufchâteau , a beaucoup de rapport avec la note suivante :
« L'éloquente tirade de Pascal, dit Voltaire, ne prouve autre chose, sinon que l'homme n'est pas Dieu , il est à sa place comme le reste de la nature, imparfait, parce que Dieu seul peut être parfait , ou , pour mieux dire , l'homme est borné , et Dieu ne l'est pas. » OElvbes de B. Pascal, édition ritéc, t. i. p. ^^O- Note de Voltaire, n" i5. 1'..
les dislances , les proportions et les calculs qu'elle emprunte de la géométrie.
M. Newton , au moyen d'une seule cause occulte , explique tous les phénomènes de la nature; et les Anciens , en admettant plusieurs causes occultes , n^expliquaient pas la moindre partie de ces pliénomènes. La cause occulte de M. Newton est celle qui produit la pesanteur et l'attraction mutuelle des corps ; mais il n'est pas impossible peut-être que cette pesanteur et cette attraction ne soient à elles-mêmes leur propre cause ; car il n'est pas nécessaire qu'une qualité que nous apercevons dans un sujet , y soit produite par une cause , elle peut exister par elle-même.
On ne demande pas pourquoi la matière est étendue , c'est là sa manière d'exister ; elle ne peut cire autrement. Ne se peut-il pas faire que la pesanteur lui soit aussi essentielle que l'étendue ? Pourquoi non ?
Il n'est aucune portion de matière qui ne soit étendue : l'étendue est donc essentielle à la matière. Mais s'il n'y a aucune portion de matière qui ne soit pesante , ne laudrait-
il pas ajouter la pesanteur à l'essence de la niatiùre ?
Si le mouvement n'est auti;e chose que la pesanteur des corps , nous voilà bien avancés dans le secret de la nature !
Toutes nos démonstrations ne tendent qu'à nous faire connaître les choses avec la même évidence que nous les connaissons par sentiment. Connaître par sentiment est donc le plus haut degré de connaissance ; il ne laut donc pas demander une raison de ce que nous connaissons par sentiment.
Sur Fontenelle .
M. de Fontenelle mérite d'être regardé par la postérité comme un des plus grands philosophes de la terre. Son Histoire des Oracles , son petit traité de l'O/'igine des Fables , une grande partie de ses Dialogues, sa Pluralité des Mondes , sont des ouvrages qui ne devraient jamais périr , quoique le style en soit froid et peu nature! en beaucoup d'endroits. On ne peut icfuscr à l'auteur de ces^ ouvrages , d'avoir donné de nouvelles
lumières au genre humain. Personne n'a mieux fait sentir que lui cet amour immense que les hommes ont pour le merveilleux ; cette pente extrême qu'ils ont à respecter les vieilles traditions et l'autorité des Anciens. C'est à lu! , en grande partie , qu'on doit cet esprit philosophique qui fait mépriser les déclamations et les autorités , pour discuter le vrai avec exactitude. Le désir qu'il a eu dans tous ses écrits de rabaisser l'antiquité, l'a conduit à en découvrir tous les faux raisonnements , tout le fabuleux, les déguisements des histoires anciennes et la vanité de leur philosophie. Ainsi la querelle des Anciens et des modernes, qui n'était pas fort importante en elle-même , a produit des dissertations sur les traditions et sur les fables de l'antiquité , qui ont découvert le caractère de l'esprit des hommes , détruit les superstitions et agrandi les vues de la morale. M. de Fontenelle a excellé encore à peindre la faiblesse et la vanité de l'esprit humain : c'est dans cette partie , et dans les vues qu'il a eues sur ÏHistoire ancienne et sur la Superstition , qu'il me paraît véritablement
SLR DIVERS SUJETS. 178
original. Son esprit fin et pioiond ne l'a trompé que dans les choses de sentiment ; partout ailleurs il est admirable.
Sur l'Ode.
Je ne sais point si Rousseau a surpassé Horace et Pindare dans ses odes ; s'il les a surpassés , je conclus que l'ode est un mauvais genre , ou du moins un genre qui n'a pas encore atteint à beaucoup près sa perfection. L'idée que j'ai de l'ode est que c'est une espèce de délire , un transport de l'imagination. Mais ce transport et ce délire, s'ils étaient vrais et non pas feints , devraient remplir les odes de sentiment ; car il n arrive jamais que l'imagination soit véritablement échaufifée sans passionner lame : or je ne crains pas qu'on puisse dire que nos odes soient iorl passionnées. Ce défaut de passion est d'autant plus considérable ânns ces petits poèmes , que la plupart sont vides de pensées ; et il me semble que tout ouvrage qui est vide de pensées doit être rempli de sentiment. Rien n'est plus froid que de très-
^74 RHFLEXIO>'S
beaux vers où l'on ne trouve que de l'harmonie , et des images sans chaleur et sans enthousiasme.
Mais ce qui fait que Rousseau est si admiré malgré ce défaut de passion , c'est que la plupart des poètes qui ont essayé de faire des odes , n'ayant pas plus de chaleur que lui , n'ont pu même atteindre à son élégance, à sou harmonie , à sa simplicité et si la richesse de sa poésie. Ainsi il est admiré non seulement pour les beautés réelles de ses ouvi'ages , mais aussi pour les défauts de ses imitateurs. Les hommes sont faits de manière qu'ils ne jugent guère que par compnl'aison ; et jusqu'à ce qu'un genre ait atteint sa véritable perfection , ils ne s'aperçoivent point de ce qui lui manque ; ils ne s'aperçoivent pas même qu'ils ont pris une mauvaise route , et qu'ils ont manqué le génie d'un certain genre , tant que le vrai génie et la vraie l'oulc leur sont inconnus. C'est ce qui a iait que tous les mauvais auteurs qui ont primé dans leur siècle , ont passé incontestablement poui' de grands hommes ; personne u'osant contester à ceux qui lai-
SLR DIVERS SUJETS. l"»
saieut mieux que les autres qu'ils lussent dans le bon chemin
Sur Mofiiaigiie et Pascal.
Montaigne pensait naturellement et hardiment ; il joignait à une imagination inépuisable , un esprit invinciblement tourné à léfléchir. On admire dans ses écrits ce caractère original qui manque rarement aux âmes vraies; on y retrouve partout ce génie qu'on ne peut d ailleurs refuser aux hommes qui sont supérieurs à leur siècle. Montaigne a été un prodige dans des temps barbares , cependant on n'oserait dire qu'il ait évité tous les défauts de ses contemporains ; il eu avait lui-même de considérables qui lui étaient propres, qu'il a défendus avec esprit, mais quil n'a pu justifier , parce qu'on ne justifie point de vrais défauts. Il ne savait ni lier SCS pensées , ni donner de justes bornes à ses discours , ni rapprocher utilement les vérités , ni en conclure. Admirable dans les détails , incapable de former un tout, savant à détruire , laibie à établir; prolixe dans ses
I7I) liKFL EXIONS
citations , dans ses raisonnements , dans ses exemples ; fondant sur des faits vagues et iiicertains des jugements hasardeux ; affaiblissant quelquefois de fortes preuves , par de vaines et inutiles conjectures ; se penchant souvent du coté de Terreur pour contrepescr l'opinion ; combattant par un doute trop universel la certitude ; parlant ti'op de soi , quoi qu'on dise, comme il parlait Irop d'autre chose ; incapable de ces passions allières et véhémentes qui sont presque les seules sources du sublime ; choquant , par son indiflerence et son indécision, les âmes impérieuses et décisives ; obscur et fatigant en mille endroits , faute de méthode ; en un mot , ' malgré tous les charmes de sa naïveté et de ses images , très-faible orateur ,^ parce qu il ignorait l'art nécessaire d'arranger un discours , de déterminer , de passionner et de conclure.
Pascal n'a surpassé Montaigne ni en naïveté , ni en imagination. ]1 l'a surpassé en profondeur , en finesse , en sublimité , en véhémence ; il a porté à sa perfection l'éloquence d'art que Montaigne ignorait en-
lièrement , et u'a point été égalé dans cette vigueur de génie par laquelle on rapproche les objets et on résume uu discours ; mais la chaleur et la vivacité de son esprit pouvaient lui donner des erreurs , dont le génie ferme et modéré de Montaigne n'était pas aussi susceptible.
YI.
Sur la Poésie et l'Éloquence.
M. de Fontenclle dit formellement en plusieurs endroits de ses ouvrages , que Téloqucnce et la poésie sont peu de chose, etc.. 11 me semble qu'il n'est pas trop nécessaire de défendre l'éloquence. Qui devrait mieux savoir que M. de Fonteneile que la plupart des choses humaines , je dis celles dont la nature a abandonné la conduite aux hommes , ne se font que par la séduction ? c'est l'éloquciice qui non seulement convainc les hommes , mais qui les échaufie pour les choses qu'elle leur a persuadées , et qui par conséquent se rend maîtresse de leur conduite. Si M. de Fonteneile n'entendait pail'éloquence qu'une vaine pompe de paroles, r harmonie , le choix , les images d un dis-
178 RK FLEXIONS
cours , eijcoi e que toutes ces choses contribuent beaucoup à la persuasion , il pourrait cependant en faii-e peu d'estime , parce qu'elles n'auraient pas grand pouvoir sur des esprits fins et profonds comme le sien. Mais M. de Fontenelle ne peut ignorer que la grande éloquence ne se borne point à l'imagination , et qu'elle embrasse la profondeur du raisonnement qu'elle fait valoir , ou par un grand art et par une régulière nett^é , ou par une chaleur d'expression et de génie , qui entraîne les esprits les plus opiniâtres. L'éloquence a encore cet avantage qu'elle rend les vérités populaires , qu'elle les fait sentir aux moins habiles , et qu'elle se proportionne à tous les esprits. Enfin , je crois qu'on peut dire quelle est la marque certaine de la vigueur de l'esprit, et l'instrument le plus puissant de la nature humaine. . . A l'égard de la poésie, je ne crois pas qu'elle soit fort distincte de l'éloquence. Un grand poète ' la nomme l'éloquence harmonieuse : je me fais honneur de penser comme lui. Je sais bien qu'il peut y avoir dans la poésie
' Voltaire. B.
de petits genres qui )ie demandent que quelque vivacité d'imagination et l'art des vers ; mais dira-t-on que la physique est peu de chose parce qu'il y a des parties de la physique qui ne sont pas d'une grande étendue ou dune grande utilité ? La grande poésie demande nécessairem.ent une grande imagination, avecun génie fort et plein de feu. Or, on n'a point cette grande imagination et ce génie vigoureux , sans avoir en même temps de grandes lumières et des passions ardentes qui éclairent lame sur toutes les ciioses de sentiment , c'est-à-dire sur la plus grande partie des objets que l'homme connaît le mieux. Le génie qui fait les poètes est le • mrme qui flonne la connaissance du cœur 'de riiommc. Molière et Racine n'ont si bien réussi à peindre le genre humain , que parce qu'ils ont eu l'un et l'autre une grande imagination. Tout homme qui ne saura pas peindre fidèlement les passions , la nature , ne méritera pas le nom de grand poète. Ce mérite si essentiel ne le dispense pas d'avoir les autres : un grand poète est obligé d'avoir des idées justes , de conduire sagement tous
l8o RÉFLKXIOMS
ses ouvrages , de l'ormer des plans réguliers et de les exécuter avec vigueur. Qui ne sait qu'il est peut-être plus difficile de former un bon plan pour un poème que de l'aire un système raisonnable sur quelque petit sujet philosophique? Je sais bien qu'on m'objectera que Milton , Shakspeare et Yirgile même n'ont pas brillé dans leurs plans ; cela prouve que leur talent peut subsister sans une grande régularité ; mais il ne prouve point qu'ill'exclue. Combien peu avons-nous d'ouvrages de morale et de philosophie ovi il règne un ordre irréprochable ! Est-il surprenant que la poésie se soit si souvent écartée de cette sagesse de conduite pour chercher des situations et des peintures pathétiques , tandis que nos ouvrages de raisonnement , où on n'a recherché que la méthode et la vérité , sont la plupart si peu vrais et si peu méthodiques. C'est donc par la faiblesse naturelle de l'esprit humain que quelques poètes manquent de conduite , et non parce que le défaut de conduite est propre à l'esprit poétique. Je suis fâché qu'un esprit supérieur comme M. de Fon-
Sun DIVERS SUJETS. l8l
tenelle veuille bien appuyer de son autorité les préjugés du peujjle contre un art aimable , et lient le génie est donné à si peu d hommes. Tout génie qui fait concevoir plus vivement les choses humaines , comme on ne peut le reluser à la poésie , doit porter partout plus de lumière. Je sais que ce sont des lumières de sentiment, qui ne serviraient peut-être pas toujours à bien discuter les objets ; mais n'y a-t-il point d'autre manière de connaître que par discussion ? Et peuton conclure quelque chose contre la justesse dun esprit qui ne sera pas propre à discuter? Qu'y a-t-il après tout d'estimable dans l'humanité' Sera-ce les connaissances physiques et l'esprit qui sert à les acquérir ? Mais pourquoi donner celte préférence à la physique '{ Pourquoi l'esprit qui sert à connaître l'esprit lui-même , ne sera-t-il pas aussi estimable que celui qui recherche les causes naturelles avec tant de lenteur et d'incertitude? Le plus grand mérite des hommes est d'avoir la faculté de connaître ; et la connaissance la plus parfaite et la plus utile qu'ils puissent .'icquérir . peut bien être celle d'eiix-
mêmes. Je supplie ceux qni sont persuadés de CCS vérités , de me pardonner les preuves que j'en apporte; elles ne peuvent être regardées comme inutiles , puisque la plus grande partie des hommes les ignorent , et que le plus grand philosophe de ce siècle veut bien favoriser cette ignorance.
Je sais bien que les grands poètes pourraient employer leur esprit à quelque chose de plus utile pour le genre humain que la poésie. Je sais bien que l'attrait invincible du génie les empêche encore d'ordinaire de s'appliquer à d'autres choses ; mais n'ont-ils pas cela de commun avec ceux qui cultivent les sciences ? Parmi un si grand nombre de philosophes , combien peu s'en trouve-t-il qui aient inventé des choses utiles à la société , et dont l'esprit n'eut pu être mieux employé aillcuis , s'il eût été capable pour d'autres choses de la même application ! Est - il nécessaire , d'ailleurs , que tous les hommes s'appliquent à la politique , à la morale et aux connaissances les plus utiles? N'est-il pas au contraire infiniment mieux que les talents se partagent? Par là tous les
SUR DIVEKS SUJETS. l83
arts et toutes les sciences fleurissent ensemble ; de ce concours et de cette diversité se l'orme la vraie richesse des sociétés. Il n'est ni possible ni raisonnable que tous les hommes travaillent pour la même fm.
YII.
L'homme vertueux dépeint par son génie.
Quand je trouve dans un ouvrage une grande imagination avec une grande sagesse, un jugement net et profond , des passions très-hautes mais vraies , nul effort pour paraître grand , une extrême sincérité , beaucoup d'éloquenca, et point d'art que celui qui vient du géme , alors je respecte l'auteur ; je l'es lime autant que les sages ou que les héros qu'il a peints. J aime à croire que celui qui a conçu de si grandes choses, n'aurait pas été incapable de les faire. La fortune qui l'a réduit à les écrire , me paraît injuste. Je m'informe curieusement de tout le délail de sa vie ; s'il a fait des fautes , je les excuse , parce que je sais qu'il est difficile à la nature de tenir toujours le cœur des hommes au-dessus de leur condition. Je le
l84 K]ÎFLEX!0.\S
plains des pièges cruels qui se sont trouvés sur sa route , et même des faiblesses naturelles qu'il n'a )iu surnionler jjar son courage. Mais lorsque , u)algrc la fortune et malgré ses jjropres défauts , j'apprends que son esprit a toujouis été occupé de grandes pensées . et dominé par les passions les plus aimables , je reuiercie à genoux la nature de ce qu'elle a fait des vertus indépendantes du bonheur , et des lumières que l'adversité n'a pu éteindi'e.
YIIT.
Sur Molière.
Un des plus grands traits de la vie de SjUa , est d'avoir dit qu'il voyait dans César, encore enfant , plusieurs Marins , c'est-àdire , un esprit plus ambitieux et plus fatal à la lilierté. Molière n'est pas moins adiniiable d'avoir prév u , sur une petite pièce de vers que lui montra Racine au sortir du collège , que ce jeune homme serait le plus grand poète de son siècle. Ou dit qu'il lui donna cent louis pour l'encourager à enti'eprendre une tragédie. Celte générosité de la
part d'un comédien qui n'était pas riche, nie touche autant que la magnanimité dun conquérant qui donne des \illes et des royaumes. Il ne faut pas mesurer les hommes par leurs actions, qui sont trop dépendantes de leur fortune , mais par leurs sentiments et leur génie.
Sur les mauvais écrivains.
Il y a , ce me semble , une chose qui domine dans les écrivains sans génie : c'est l'envie d'avoir de l'esprit, et la latigue que ce soin leur coule ; car il est naliuel que ces ouvrages de la volonté portent l'empreinte de leur origine. On voit un auteur qui travaille d abord pour penser , et qui après avoir formé quelques idées , toujours imparfaites, et bien plus subtiles que vraies, s'efforce de persuader ce qu'il ne croit pas ; de faire sentir ce qu'il ne sent pas ; d enseigner ce que lui-même ignore ; qui , pour développer ses réflexions , dit des choses toiit aussi faibles et aussi obscures que ses pensées mêmes ; car ce qu'on conçoit vivement , ou
l86 RÉFLEXIONS
n'a pas besoin de le commenter ; mais ce qui est pensé sans justesse , on l'exprime sans précision. L'esprit se peint dans la parole qui est son image ; et les longueurs du discours sont le sceau des esprits stériles et des imaginations ténébreuses ; aussi remarque-l-on dans les ouvrages de ceux dont je parle bien du remplissage et très-peu de pensées utiles. S'il fallait en juger par leurs écrits , un livre n'est pas un tableau où les yeux s'attachent d'eux-mêmes et saisissent avidement les fortes images du vrai : ce n'est pas l'invention d'un homme , qui par son travail nous épargne à nous-mêmes la peine de nous appliquer pour nous instruire : cela devrait être; il n'est pas. Un homme modeste est obligé lui-même de se fatiguer pour trouver le mérite d'un ouvrage où l'on n'a voulu quelquefois que le divertir ; et comme il n'imagine pas qu'un gros volume puisse ne contenir que peu de matière , ou que ce qui a coûté visiblement tant de travail , soit si dépourvu d'agréments , il croirait volontiers que c'est sa faute s'il n'est pas plus amusé ou plus instruit. Je voudrais que ceux
qiii écrivent, poètes , orateurs , philosophes, auteurs en tout genre , se demandassent du moins à eux-mêmes : Les pensées que j'ai proposées , les sentiments que j'ai voulu inspirer , cette conviction, cette lumière, cette évidence de la vérité , ces passions que j'ai tâché de faire naître , étaient-elles dans mon propre esprit? Je voudrais qu'ils gravassent en gros caractère dans leur atelier : Que l'auteur est pour le lecteur, mais que le lecteur n'est pas fait pour admirer l'auteur qui lui est inutile.
Sur les pliilosophes modernes.
Le but des anciens philosophes était de porter les hommes à la vertu. Le dessein caché des modernes , est de nous en détourner , en nous insinuant que nous en sommes incapables; et moi je leur dis que nous en sommes capables. Car , quand je parle de la vertu , je n'entends point ces qualités imaginaires que la philosophie a inventées, et qu'il lui est facile de détruire , puisqu'elles ne sont que son ouvrage ; je parle de cette su-
périorité des âmes fortes que réternel auteur de la nature a daigné accorder à quelques hommes ; je parle d'une grandeur de rapport , qui est cependant très-réelle , car il n'y a point d'objets dans la nalure qui n'aient des rappoi'ts nécessaires , et qui ne soient grands ou petits , forts ou faibles , bons ou mauvais , lelalivement les uns aux autres. Toute langue n'est que l'expression de ces rapports, et tout l'esprit du monde ne consiste qu'à les bien connaître. Que nous ensei;4nent donc les philosophes , en disant qu'il n'y a ni vertu , ni grandeur , ni \ice , ni force dans les hommes? Veulent-ils nier ces rapports et ces proportions immuables? Non ; cela serait trop absurde. Prétendentils seulement que tout est petit et frivole dans le fini comparé à l'iniini ? F,st-ce là le. mystère de leurs ouvrages ? et n'ont-ils que cela à nous apprendre ? Peut-on abuser du langage avec autant de témérité, et se rendre plus ridicule par plus de iolie?
Si quelqu'un s'avisait de faire un livre pour prouver qu'il n'y a point de nains ui do géants , fonde sur ce que les uns et les au-
SUR DIVERS SUJETS. l8()
très demeureraient en quelque manière confondus à nos propres yeux , si nous les comparions à la distance de la terre aux astre», mes amis , ne diriez-vous pas de cet ouvrage qu'il est la rêverie de quelque pédant, et le plus inutile de tous les écrits?
Mais si vous demandiez à un médecin un remède contre la fièvre , et qu'il vous répondît que tous les hommes sont destinés à mourir. Si vous commandiez un habit bien large à votre tailleur , et qu'il eiit la sottise de vous dire cju'il n'y a rien de large en ce monde, que l'univers même est étroit?.... J'ai honte d écrire de telles impertinences ; mais il me semble que c'est à peu près les discours de nos philosophes. Nous leur demandons les chemins de la sagesse , et ils nous disent que tout est folie ! Nous voudrions être encouragés à la vertu , et ils raisonnent à perte de vue sur la faiblesse de ~ l'esprit humain ! Pensent-ils que nous ignorons cette faiblesse? Mais vous-même , me dironl-iis , croyez-vous qu'on ne sache pas ce que vous dites '! Pratiquez-le donc, si vous le savez! et ne m'obhgez pas de vous redire
igo RÉFLEXIONS
ce qu'on VOUS a dit , et dont vous profitez si peu : car tant que vous parlerez comme vous faites , je croirai qu'on peut vous apprendre ce que vous croyez savoir , et je vous traiterai comme le peuple , qui comprend trèspeu ce qu'il croit , qui fait rarement ce qu'il sait, et qui emprunte, selon ses besoins, des circonstances et ses mœurs et ses opinions.
Sur la difficulté de peindre les caractères.
Lorsque tout un peuple est frivole et n'a rien de grand dans ses mœurs , un honune qui hasarde des peintures un peu hardies doit passer pour un visionnaire Ses tableaux manquent de vraisemblance , parce qu'on n'en trouve pas les modèles dans le monde. Car fimagination des hommes se renferme dans le présent , et ne trouve de vérité que dans les images qui lui représentent ses expériences. Il faudrait donc, quand on veut peindre avec hardiesse , attacher de telles peintures à un corps d'histoire , ou du moins à une fiction , qui put leur prêter , avec la
vraisemblance de l'histoire , son autorité. C'est ce que La Bruyère a senti à merveille. Il ne manquait pas de génie pour faire de grands caractères ; mais il ne l'a presque jamais osé. Ses portraits paraissent petits , quand on les compare à ceux du Télémaque ou des Oraisons de Bossuct. Il a eu de bonnes raisons pour écrire comme il a fait , et on ne peut trop len louer. Cependant c'est être sévère que d'obliger tous les écrivains à se renfermer dans les mœurs de leur temps ou de leur pays. On pourrait, si je ne me trompe, leur donner un peu plus de liberté , et permettre aux peintres modernes de sortir quelquefois de leur siècle , à condition qu'ils ne sortiraient jamais de la nature.
Sur les Anciens et les modernes.
Un Athénien pouvait parler avec véhémence de la gloire à des Athéniens ; un Français à des Français , nullement : il serait honni. L'imitation des Anciens est fort trompeuse. Telle hai'diesse qu'on admire avec raison dans Démosthènes , passerait
ÏCfl Rl^FLFXIO\S SUR DIVERS SUJETS.
pour déclamation dans notre bouche. J'en suis fort fâché ; nous sommes un peu trop philosophes. A force d'avoir ouï diie que tout était petit ou incertain parmi les hommes, nous croyons qu'il est ridicule de parler affirmativement cl avec chaleur de quoi que ce soit. Cela a banni Féloqueiice des écrits modernes ; car l'unique objet de l'éloquence est de persuader et de convaincre. Or , on ne va point à ce but , quand on ne parle pas très-sérieusement. Celui qui est de sangfroid n'échauffe pas , celui qui doute ne persuade pas ; rien n'est plus sensible. Mais la maladie de nos jouis est de voidoir badiner de tout; on ne souffre qu'à peine un autre «îtyle.