‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 30 sur 50 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

dcrnc; et il n'en a connu ni la hardiesse , ni la piccision , ni l't'neigie.

A l't'paid des mœurs qu'ils ont décrites , ce sont celles des hommes de leur siècle , qu'ils ont imitées l'un et l'autre avec la plus naïve véiité. La Bruyère, qui a vécu dans un siècle plus raffine' et dans un royaume puissant, a peint une nation polie, riche, magnifique, savante et amoureuse de l'art. Tliéoplnaste , né au contraire dans une petite république, où les hommes étaient pauvres et moins fastueux, a fait des portraiis qui, aujouid'hui, nous paraissent lin peu petits.

S'il m'est permis de dire ce que je pense, je ne crois pas ([ue nous devions tirer un grand avantage (le ce raffinement ou de ce luxe de notre nation. La grandeur du faste ne peut rien ajouter à celle des hommes. La politesse même et la délicatesse , poussées au-delà de leurs bornes , font regretter aux esprits naturels , la simplicité qu'elles détruisent. Nous perdons quelquefois bien plus en nous écartant de la natuie, que nons ne gagnons à la polir. L'art peut devenir plus barbare que l'instinct qu'il croit corriger.

Je n'oserais pousser plus loin mes réflexions h la tète d'un si petit ouvrage. La négligence avec laquelle on a écrit ces caractères , le défaut d'imagination dans Texpression , la langueur du

ig8 PRÉFACE.

Stylo, ne permctlent pas d'en hasarder un plus grand nombre. 11 faudrait peut-être avoir lionle de laisser paraître le peu qu'on en ose donner.

Acesle , ou le Misanthrope amoureux.

AcESTE Vse détourne à la rencontre de ceux qu'il voit venir au-devant de lui ; il fuit les plaisirs qui le cherchent ; il pleure et il cache ses larmes. Une seule personne qui ne laime pas , cause toute sa rêverie et cette profonde tristesse. Acesle la voit en donnant , lui parle , se croit écouté ; il croit voyager avec elle dans un bois , à travers des rochers et des sables brûlants ; il airive avec elle parmi des barbares : ce peuple s'empresse autour d'eux, et s'informe curieusement de leur fortune. Aceste se trouve à une bataille, et couvert de blessures et de gloire , il rêve qu'il expire dans les bras

' QiK'l(£ucs personnes ont cru trouver une faute dans ce mot; cependant l'auteur a bicu écrit yîceste, et non pas Alcestc, comme ces personnes ont pani le croire. B.

?.00 CARACTEUES.

de sa maîtresse ; car l'imagination d'un jeune . homme agile son sommeil de ces cliimères que nos romanciers ne composent qu'après bien des veilles. Aceste est timide avec sa maîtresse; il oublie quelquefois en la voyant ce qud s'est préparé de lui dire : plus souvent encore il lui parle sans préparation , avec cette impétuosité et celte force que sait in'ipirer la plus vive et la plus éloquente des passions. Sa grâce et<a sincérité remportent enfin sur les vœux d'un rival moins tendre que lui ; et l'amour, le teu)ps, le caprice récompensent des iéiix si purs. Alors il n'est plus ni timide m inquiet , ni vain , ni jaloux ; il n'a plus d'ennemis; il ne huit peisonne; il ne porte envie à personne : on ne peut dépeindre sa joie , ses transports , ses discours sans suite, son silence et sa distraction ; tous ceux qui dépendent de lui se ressentent de son bonheur : ses gens , qui ont manqué à ses ordres , ne le trouvent à leur retour ni sévère , ni impatient ; il leur dit qu'ils ont bien fait de se divertir, qu'il ne veut troubler la joie de personne. Le premier misérable qu'il rencontre est comblé ,

CAIIACTEKFS. 50 J

sans l'avoir prévu , des marques de sa cornpassion. Si tous les hommes , dit Aceste , voulaient s'entr'aider, il n'y aurait point de malheureux ; mais l'affreuse et inexorable dureté des riches retient tout pour elle , et la seule avarice lait toutes les misères de la terre.

V Impo fiant.

Un homme qui a médiocrement d'esprit et beaucoup d'amour-propre , appréhende le ridicule comme un déshonneurs quoiqu'il soit pénétré de son mérite , la plus légère improbalion l'aigrii, et la plaisanterie la plus douce lembanasse ; lui-même a cependant cette sincérité dés.igréable qui vient de riiumeiu' et de la sécheresse de l'esprit, source de la raillerie la pkis amcre. Il a l'esprit net , mais étroit , et pKis juste dans ses expressions que dans ses idées ; la roideur de son caractère l'ait ha'ir ses sincérités et sa probité lastueiise : ses manières dures l'ont aussi empcclié de réussir auprès des femmes. Ce sont là les plus grands chagrin»

Hoa CARACTERES.

qu'il ait éprouvés dans sa vie ; mais ils ne Tont pu corriger de ses défauts ; suivi de toutes ies erreurs de la jeunesse dans un âge déjà avancé , il joue encore l'important parmi les siens , et ne peut se passer du monde qui

est son idole.

Pison, ou V Impertinent.

Ceux qui sont insolents avec leurs égaux, s'échappent aussi quelquefois avec leurs supérieurs , soit pour se justifier de leur bassesse , soit par une pente invincible à la familiarité et à l'impertinence , qui leur fait perdre très-souvent le fruit de leurs services, soit enfin par défaut de jugement, et parce qu'ils ne sentent pas les bienséances. Tel s'est fait connaître Pison , jeune homme ambitieux et sans mœurs , sans pudeur, sans délicatesse ; d'un esprit hardi, mais peu juste ; plus intempérant que lécond , et plus laborieux que solide ; patient néanmoins , complaisant, capable de soufifrir et de se modérer ; très-brave à la gueiTe , où il avait mis l'espérance de sa fortune , et propre à ce métier par son activité , par son courage et par son

CARACTÈRES. 2o3

tempérament inaltérable dans les fatigues. Trop ami cependant du faste; engagé par ses espérances à une folle et ruineuse profusion; accablé de dettes contre 1 honneur ; peu sur au jeu , mais sachant soutenir avec impudence un nom équivoque ; sachant sacrifier les petits intérêts , et la réputation même à la fortune ; incapable de concevoir qu'on put parvenir par la vertu ; privé de sentiment pour le mérite , esclave des grands , né pour les servir dans le vice , pour les suivre à la chasse et à la guerre , et vieillir parmi les opprobres , dans une fortune médiocre.

Ergasle, ou V Officieux par 7'anité. Ergaste n'avait ni esprit ni passions , mais une excessive vanité qui lui tenait lieu d'ame, et qui était le principe de tout ce qu'on voyait en lui , sentiments , pensées , discours ; c'était là tout son fonds et tout son être. li n'aimait ni les femmes , ni le jeu , ni la musique , ni la bonne chère ; tous les hommes, tous les pays, tous les livres lui étaient égaux ; il n'aimait rien. Tout ce qui donnait dans le

monde de la cousidéiation lui était égalejnent propre, et il n'y cherchait que cela. Empressé par celle raison à faire valoir ses talents ; servant beaucoup de gens sans obliger personne; facile et léger, il promettait en même temps à plusieurs personnes ce qu'il ne pouvait tenir qu'à une seule. Un étranger arrivait dans la ville (\nErgaste ne connaissait point , il allait le voir le premier , lui offrait ses chevaux et sa maison , et faisait redemander à son ami un remise qu'il l'avait forcé de prendre peu auparavant. Toujours vain et précipité dans ses actions, et aussi peu capable de bien faire que de bien penser.

Calislène.

Calistène ne connaît pas le plaisir qu'il peut y avoir dans un enirelien familier , et à épancher son cœur dans le secret. S'il esl seul avec une femme ou avec un homme d'esprit , il attend avec impatience le moment de se retirer. Quoiqu'il soit assez vif . il paraît froid. Quoiqu'il soit G^rand parleur,

i.AHACTERES. iO'l

il uo. parle point; il baille, il regarde sa montre; il se lève et il se rasseoit : on sent qu'il n'est point à sa place , et que quelque ehose lui manque. Il lui faut un théâtre . une école , et un peuple qui l'environne : là il parle seul et long-temps , et parle quelquefois avec sagesse. Les obligations indispensables de sa place , ses éludes , ses distractions, ses attentions scrupuleuses pour les grands , la préoccupation de son mérite ne lui laissent pas le loisir de cultiver ses amis , ni même d'avoir des amis. Il est ivre de ses talents et de la faveur du public. Le commerce des grands qui le recherchent , lui a fait perdre le goût de ses égatix. Il s'ennuie de ceux qu'il estime, lorsqu'ils n'ont que de l'agrément et du mérite , quoiqu'il ne prime lui-même que par cet endroit. Il n'honore que la vertu , et ne néglige que les vertueux. Laborieux d'ailleurs , pénétrant , d'un esprit facile et orné , fécond par sa vivacité et sa mémoire , mais sans invention : tel qu'il faut pour tromper les yeux du peuple et pour captiver ses suffrages.

2o6 r, ARACTÈRF.S.

Cotin, ou le bel esprit.

Cotin se pique d'eslimer Jes grandes choses , parce qu'il est vain. Il affecte de mépriser l'éloquence de l'expression et la justesse même des pensées , qui , à ce qu'il dit quelquefois , ne sont point essentielles au sublime. Il ignore que le génie ne se caractérise en quelque sorte que par l'expression. La seule éloquence qu'il aime est l'ostentation et l'enflure. Il réclame ' ces vers pompeux et ces magnifiques tirades qu'on a tant vantées autrefois:

Serraents fallacieux, salutaire contrainte , Que m imposa la force et qu'accepta ma crainte , Heureux déguisements d'un immortel courroux , < Vains fantômes d'Etat , e'vanouissez-vous '

Et vous qu'avec tant dart cette feinte a voile'e , Recours des impuissants , haine dissimule'e ,

' Dans le manuscrit on lit il réclame; si l'auteur n'a pas voulu dire il déclame , il donnait au verha re'clamer une autre acception c£ue celle reçue de nos jours. Il lui fait siçjnificr , il dit une seconde fois , il répète. B.

Digne TtTtu des rois, noLlc secret de cour , Éclatez , il est temps , et voici votre jour ' .

Colin sait encore admirer des sentences et des antithèses , ïnême hors de leur place ; mais il ne connaît ni la force , ni les mouvements des passions , ni leur désordre éloquent , ni leurs hardiesses , ni ce sublime simple qu'elles cachent dans leurs expressions naturelles ; car les hommes vains n'ont point dame , et croient la grandeur dans l'esprit. Ils aiment les sciences abstraites , parce quelles sont épineuses , et supposent un esprit profond. Ils confondent l'érudition et l'étalage avec l'étendue du génie. Partisans passionnés de tous les arts , afin de persuader qu'ils les connaissent , ils parlent avec la même emphase d'un statuaire , qu'ils pourraient parler deMilton. Tous ceux qui ont excellé dans quelque genre , ils les

' Ces vers, par lesquels Ck'opâtre fait son cutrceen scène au second acte dans la lloilogurw de P. Corneille, sont reçjardes parPalissot comme fort beaux; cependant il faut avouer avec Vauvenarguos qu'ils ne sont pas exempts d'enflure. 13.

"îoS CARACTÈnES,

honoreut des mêmes éloges ; et si le métier de danseur s'élevait au rang des beaux-arts, ils diraient de quelque sauteur, ce grand homme , ce grand génie ; ils l'égaleraient à Yirgile, à Horace, et à Démoslhènes.

YII.

Egée , ou le bon esprit.

Egée , au contraire , est né simple , paraît ne se piquer de rien , et n'est ni savant, ni curieux; il hait celte vaine grandeur que les esprits faux idolâtrent, mais la véritable l'enchante et s'empare de tout son cœur. Son ame obsédée des images du sublime et de la vertu , ne peut être attentive aux arts qui peignent de petits objets. Le pinceau naïf de Dancourt ' le surprend sans le pas-

' Dancourt (Fiorent-Carton ) , ne h Fontainebleau le !'■''. novembre 1661, mort à Coiircellele-Roi en Bcni le 16 déccmbie 1726, fit d'excellentes éludes sous le P. La Rue, qui voulait l'attacher h son ordre; mais Dancourt prefe'ra le barreau au cloître. Dégoûte' de la profession d'avocat, il se fit comédien, et devint en même temps acteur et auteur distingue'. Ses pièces^ qui dan» la nouveauté obtinrent le plus grand succès,

CARACTÈRES. 20g

sionner , parce que cet auteur comique n'a saisi que les petits traits et les grossièretés de la nature. Ainsi il met une fort grande difleicnce entre ces peintures sublimes qui ne peuvent être inspirées que par les sentiments qu'elles expriment, et celles qui nexigent ni élévation , ni grandeur d es[)rit dans les peintres , quoiqu'elles demandent autant de travail et de génie. Egée laisse adorer , dit-il , aux artisans , l'artisan plus habile qu'eux ; mais il ne peut estimer les talents que par le caractère qu'ils annoncent. Il respecte le cardinal de Richelieu comme un grand homme, et il admire Raphaël ' comme un grand peintre ; mais il n'oserait égaler des vertus d'un prix si inégal. 11 ne donne point à des bagatelles ces louanges démesurées que dictent quel-

sc (lislingiicnt par un dialogue léger, vif, rapide , plein do g.àlé cl de saillies : elles se soutiennent aujourd'hui difficilement à la lepiescniaiion. Les bonnes uadiiions pour les jouer sciaienl-ellcs perdues? B.

• Raphaël ( Sanzio ) , né Ji Urbin l'an i483., mourut à Rome en iSao. K.

qiiefois aux gens de lettres l'intérêt ou la j)olilique ; mais il loue très-sincoremcnt tout ce qu'il loue, et parle toujours comme il pense.

ie critique borné.

Il n'y a point de si petit peintre qui ne porte son jugement du Poussin ' et de Raphaël. De même un auteur, tel qu'il soit, se regarde , sans hésiter , comme le juge de tout autre auteur. S'il rencontre des opinions dans un ouvrage qui anéantissent les siennes , il est bien éloigné de convenir qu'il a pu se tromper toute sa vie. Lorsqu'il n'entend pas quelque chose , il dit que l'auteui' est obscur , quoiqu'il ne soit pour d'autres que concis ; il condamne tout un ouvrage sur quelques pensées , dont il n'envisage quelquefois qu'un seul côté. Parce qu'on démêle aujourd'hui les erreurs magnifiques de Descartes, qu'il n'aurait jamais aperçues de lui-même , il ne manque pas de se croire

' /'oi/s5£« (Nicolns ) , né aux Andelvs en Normnndic en iSg^, d'une famine noble et trèspauvre, mouiiU h Rome eu iG65. 15,

l'esprit bien plus juste que ce philosophe : quoiqu'il n'ait aucun sentiment qui lui appartienne , presque point d'idées saines et développées , il est persuadé cependant qu'il sait tout ce qu'on peut savoir ; il se plaint continuellement qu'on ne trouve rien dans les livres de nouveau ; et si on y met quelque chose de nouveau , il ne peut ni le discerner , ni l'apprécier , ni l'entendre : il est comme un homme à qui on parle un idiome étranger qu'il ne sait point , incapable de sortir de ce cercle de principes connus dans le monde , qu'on apprend , en y entrant , comme sa langue.

Batjlle, ou l'Auteur frh'ole.

Batylle cite Horace et l'abbé de Chaulieu ' pour prouver qu'il faut égayer les su-

' Chaulieu ( Guillaume Amfrye de ) , abbe d'Aumalc , pc en i63g à Fonicnai dans le Vcxin Normand, mourut dans sa maison du Temple le 27 juin i';;ao. Ses poésies ont e'té recueillies : elles se distinguent par l'abandon, l'enjouement et la naïveté. B.

212 CAUACTÈRF.S.

jets les plus sérieux , et mêler le solide à l'agréable ; il donne pour règle du style ces vers délicats et légers :

Qu'est-ce (yu'esprit? raison assaisonnée.

Par ce seul mol la dispute est Lorne'e. Oui dit esprit, dit sel de la raison:

Donc sur deux poinls roule mon oraison : Baison sans sel est fade nourriture ; Sel sans raison n'esl solide pâture.

De tous les deux se forme esprit parfait ; De l'un sans l'autre , un monsire contrefait. Or, quel vrai Lien d'uu monstre peul-il naître ^ Sans la raison, puls-je vertu connaitre? Et, sans le sel dont il faut l'apprèler , Pais-je vertu faire aux autres goûter ?

J.-B. Roi'SSEAU , Épîlre à Clément Marot , Lii>re I , Epîlre III.

Selon ces principes qu'il commente , il n'oserait parler avec gravité et avec force \ sans bigarrer son discours de quelque plaisanterie hors de sa place ; car il ne connaît pas les agréments qui peuvent naître d'une grande solidité. Batylle ne sait donner à la vérité ni ces couleurs fortes qui sont sa parure , ni cette profondeur et cette justesse qui font sa hauteur ; ses pensées frivoles ont besoin d'un tour ingénieux pour se pro-

CAKACTÈRES. 21 3

duiie ; mais ce soin de les embellir en fait mieux sentir la faiblesse. Une grande imagination aime à se montrer toute nue , et sa simplicité , toujours éloquente , néglige les traits et les ûeurs.

Ernest, ou l'esprit présomptueux.

Un jeune homme qui a de l'esprit , n'estime d'abord les autres hommes que par cet endroit ; et à mesure qu'il méprise davantage ce que le monde honore le plus , il se croit plus éclairé et plus hardi; mais il faut l'attendre. Lorsqu'on est assez philosophe pour vouloir juger des principes par soimême , il y a comme un cercle d'erreurs par lequel il est difficile de se dispenser de passer. Mais les grandes âmes s'éclairent dans ces routes obscures où tant d'esprits justes se perdent ; car elles ont été formées pour la vérité , et elles oui des marques pour la reconnaître qui manquent à tcms ceux qui l'ont reçue de la seule autorité des préjugés.

Ernest , dans un âge qui excu'^^p tout , ne

2l4 CARACTÈRES,

promet pas cependant cet heureux retour ; né avec de l'esprit, il sert de preuve qu'il y a des vérités qu'on ne connaît que par le cœur. Semblable à ceux qui n'ayant point d'oreille lont des systèmes ingénieux sur la musique ou prennent le parti de nier l'harmonie , et disent qu'elle est arbitraire et idéale, Ernest ose assurer que la vertu n'est qu'un fantôme ; il est très-persuadéque les grands hommes sont ceux qui ont suie plus habilement tromper les autres. César, selon lui, n'a été clément , Marius sévère , Scipion modéré , que parce qu'il convenait ainsi à leurs intérêts. Il croit que Caton et Brutus auraient été de petits-maîtres dans ce siècle, parce qu'il leur eût été plus honorable et plus utile. Si on lui nomme M. de ïureune ou le maréchal de Vauban , si sincèrement • vertueux malgré la mode , il n'estime pas de tels personnages, qui n'ont été grands que par instinct, et les traite de petits génies, avec quelques femmes de ses amies qui ont de l'esprit comme les anges. En un mot , il est convaincu qu'on ne fait de véritablement grandes choses que par réflexion , et rap-

CARACTÈRES. 2l5

porte tout à l'esprit , comme tous ceux qui manquent par le cœur, et qui croyant ne dépendre que de la raison , sont éternellement les dupes de l'opinion et du plus petit amourpropre.

Titus , ou l'Activité.

Titus se lève seul et sans feu pendant riiiver ; et quand ses domestiques entrent dans sa chambre , ils trouvent déjà sur sa table plusieurs lettres qui attendent la poste. Il commence à la fois plusieurs ouvrages qu'il achève avec une rapidité inconcevable, et que son génie impatient ne lui permet pas de polir. Quelque chose qu'il entreprenne , il lui est impossible de la retarder; une affaire qu'il remettrait l'inquiéterait jusqu'au moment qu'il pourrait la reprepdi'c . Incapable de se fixer à quelque art, ou à quelque affaire , ou à quelque plaisir que ce puisse être , il cultive en même temps plusieurs sociétés et plusieurs études. So?i esprit ardent et insatiable ne lui laisse point de

* Ces Variantes se rapportent aux caraclèrrs Av]ii donnes dans les reuvres de Vanvcnargiies.

repos ; la conversation même n'est pas un délassement pour lui. Il ne parle point , il négocie , il intrigue , il flatte , il cabale ; il ne comprend pas que les hommes puissent parler pour parler, ou agir seulement pour agir, et quand la tyrannie des bienséances le retient inutilement en quelque endroit , ses pensées s'égarent ailleurs . ses yeux sont distraits , son visage est sensiblement altéré, et on voit sans beaucoup de peine que son ame soufFre. S'il recherche quelque plaisir, il n'y emploie pas moins de manège que dans les afi'aires les plus .sérieuses ; et cet usage qu'il fait de son esprit , l'occupe plus vivement que le plaisir même qu'il poursuit. Sain et malade, il conserve la même activité ; l'âge même ne peut éteindre cette ardeur inquiète qui use ses jours , ni donner des bornes à son ambition , à ses voyages et à ses intrigues.

Le Paresseux.

Au contraire, un homme pesant se lève le plus tard qu'il peut , dit qu'il a besoin

de sommeil , et qu'il faut qu'il dorme pour se porter bien. Il est toute la matinée ù se laver la bouche ; il tracasse en robe de chambic , prend du thé à plusieurs reprises , et ne sort jamais quà la nuit. S il va voir une jeune femme , que cette visite importune , mais qui ne veut pas que personne sorte mécontent d'auprès d'elle , il lui laisse toute la peine de l'entretenu-, ne s'aperçoit pas que lui-mcme parle peu , ou ne parle point , et n'imagine pas qu'il y aitau monde quelqu'un qui s'ennuie. Il rcve , il sommeille , il digère, il sue d'être assis ; et son ame , qui est entièrement ramassée dans ses durs organes , pise sur ses yeux , sur sa langue , et sur les imaginations les plus actives de ceux qui l'écoutent. Malheureux d'ignorer les ci'aintes , les désirs et les inquiétudes qui agitent les autres hommes , puisqu'il ne jouit du repos qu'au priv plus touchant des plaisirs!

Cléon , ou la Jolie Ambition.

Cléon a passé sa jeunesse dans l'obscurité , cjilrc la vertu et le crime. Vivement occupe

220 VAKIANTES.

de sa fortune avant de se connaître , et plein de projets chimériques dès renf'ancc, il se repaissait de ces songes dans un Age mûr. Son naturel ardent et mélancolique ne lui permettait pas de se distraire de celte sérieuse folie. Il comprenait à peine que les autres hommes pussent êtie touchés par d'autres biens ; et s'il voyait des gens qui al'aient à la campagne dans l'aulomne , pourjouir des piésents de la nature , il ne leur enviait ni leur gaîté , ni leiu- bonne chère , ni leurs plaisirs. Pour lui il ne se promenait point, il ne chassait point , il ne faisait nulle attention au changement des saisons ; le printemps n'avait à ses yeux aucune grâce ; s'il allait quelquefois à la campagne , c'était pendant la plus grande rigueur de l'hiver , afin d'être seul, et de méditer plus profondément quelque chimère. Il était triste, inquiet , rêveur, extrême dans ses espérances et dans ses craintes , immodéré dans ses chagrins et dans ses joies ; peu de chose abattait son esprit violent, et les moindres succès le relevaient. Si quelque lueur de Ibrtune le flattait de loin , alors il devenait plus soli-

taire , plus distrait et plus taciturne : il ne dormait plus ; il ne mangeait point ; la joie consunlait ses entrailles comme un feu ardent qu'il portait au fond de lui-même. Les soucis ou les espérances le tenaient toujours aliéné. Sa cruelle et triste ambition dévorait la fleur de ses jours ; et , dans sa plus grande jeunesse , si quelqu'un , trompé par son âge , essayait de le divertir et d'ouvrir son ame à la joie , il sentait aussitôt en lui je ne sais quelle humeur hautaine qui inspirait de la retenue , et qui repoussait le plaisir. Ses amis ne pénétraient point le profond secret de son cœur ; et la médiocrité de sa l'ortune l'ayant obligé de cacher lélendue de sou ambition , ce sérieux inquiet et austère passait pour sagesse. Tant les hommes sont peu capables de se concevoir les uns les autres !

Thersile.

Thersite a soin de ses cheveux et de ses

dents. Il aime une excessive propreté , et il

est élégant dans sa parure , autant qu'il est

permis de l'cUre dans un camp. Il monte à

ti?.^ VA KIAXTi'.S.

cheval des le matin ; il accompagne exactement l'officier de jour, et ne néglige aucune des pratiques qui peuvent le l'aire connaître de ceux qui commandent. Il affecte de s'instruire par ses propres veux des moindres choses : le major généi-al ne dicte jamais Tordre que ïhersitc ne le voie écrire ; et comme il est le piemier à marcher de sa brigade , et qu'on le cheiche partout , on apprend qu'il est volontaire à un fourrage qui se l'ait sur les derrières du camp , et un autre marche à sa place. Ses camarades ne Testiment point , ne l'aiment point ; mais il ne vit pas avec eux , il les évite ; et si quelque officier général lui demande le nom d un officier de son régiment qui est de garde , Thersilc affecte de répondre qu'il le connaît bien , mais qu'il ne se souvient pas de son nom. Il est empressé , officieux , familier , et pourtant très-bas avec tous les grands de l'armée. Il est l'ami des capitaines, de leurs gardes et de leurs secrétaires. Il leur vend des chevaux et des fourgons,, et gagne leur argent au jeu. S'il y a m.alheureusement de h désunion entre les chefs, il tâche de tenir à

VARIANTKS. 9.'3.3

tous les partis. Il l'ait sa cour ciiez les deux maréchaux , et raconte le soir chez Fabius ce quil a oui dire le malin dans l'aiUre camp. Personne ne sait mieux que lui les tracasseséries de l'armée. 11 est de ces soupers de société où Ton se divertit des maux publics , et où l'on jette finement du ridicule sur tous C2UX qui font leur devoir. ïhersite a toujours dans sa poche les cartes du pays où l'on fait la guerre ; il étend une de ces cartes sur la table , et il fait remarquer avec le doigt les fautes qu'on a faites. 11 parle ensuite d'un projet de campagne qu'il a fait lui-même . et dit qu'il écrit des mémoires de toutes les opérations dont il a pu être témoin. Il est nouvelliste, il est politique. Il n'y a point de talent ni de mérite dont il ne se pique : celui qu'il possède le mieux est l'art de railler la vertu , et de se faire suppoiler des gens en place. 11 n'y a point de si vil service qu'il ne soit tout prêt de leur rendre; et s'il se trouve chez le duc Eugène , lorsque celui-ci se débotte , ïhersite fait un mouvement pour lui présenter ses souliers; mais comme il s fipeicoit qu il y a autour de lui beaucoii[>

de monde , il laisse prendre les souliers à un valet , et rougit en se relevant.

Lisias , ou la Jausse Eloquence.

Lisias sait orner ce qu'il pense , et raconte mieux qu'il ne juge. Il aime à parler ; il écoute peu ; il se lait écouter long-temps , et s'étend sur des bagatelles afin d'y placer toutes ses fleurs. Il ne pénètre point ceux à qui il parle; il ne cherche point à les pénétrer. Bien loin d'aspirer à flatter leurs passions ou leurs espérances , il paraît supposer que tous les hommes ne sont nés que pour raduîirer, et pour recueillir les paroles qui daignent sortir de sa bouche. Il n'a de l'esprit que pour lui ; il ne laisse pas même aux autres le temps d'en avoir pour lui plaire. Si quelqu'un d'étranger chez lui a la hardiesse de le contredire , Lisias continue à parler ; ou s'il est oljligé de lui répondre , il affecte d'adresser la parole à tout autre aue celui qui pourrait le redresser. Il prend pour juge de ce qu'on lui dit quelque complaisant qui n'a garde de penser autrement

que lui. Il sort du sujet dont on parle , et s'épuise eu comparaisons. A propos d'une petite expérience de physique , il parle de tous les systèmes de physique. Il croit les orner , les déduire , et personne ne les entend. Il finit en disant qu'un homme qui invente un fauteuil plus commode, rend plus de service à lElat que celui qui fait un nouveau système de philosophie. Ainsi il méprise !ui-mèu)e les choses qu'il se pique cependant d'avoir apprises , car il lit jusqu'aux voyageurs . et jusqu'aux relations des missionnaires. Il raconte de point en point les coutumes d'Ahyssinie, et les lois de l'Euipire de la Chine. Il dit ce qui fait la beauté en F.tliiopie, et il conclut que la beauté est arbitraire, puisqu'elle change selon les pays. Sa conversation est un étalage perpétuel de son érudition et de son éloquence. Ses années et ses dignités lui ont inspiré cet orgueil qui lui fait dédaigner l'esprit des autres. Moins bien établi dans le monde , il parlait quelquefois pour plaire et se faire mieux écouter; mais l'Age, en fixant la fortune et les espérances dus hommes, détruit leurs vertus.

YI.

Le Mérite /rivale.

Un homme du monde esL celui qui a beaucoup d'esprit inutile , qui sait dire des choses flatteuses qui ne flatteut point, des choses sensées qui n'instruisent point ; qui ne peut persuader personne quoiqu'il parle bien.

Doué de cette sorte d'éloquence qui sait créer ou embellir les bagatelles , et qui anéantit les grands sujets. Aussi pénétrant sur le ridicule et sur tous les dehors des hommes , qu'il l'est peu sur le fond de leur esprit. Un homme riche en paroles et en extérieur ; qui ne pouvant primer par le bon sens , s'efforce de paraître par la singularité; qui

craignant de peser par la raison , pèse par

son inconséquence et ses écarts ; qui a besom

de changer sans cesse de lieux et d'objets ,

et ne peut suppléer par la variété de ses

amusements le défaut de son propre fonds.

Trasille , ou les Gens à la mode. Trasille n'a jamais souffert qu'on fît de réflexions eu sa présence , et que l'on eût la

liberté de parler juste. Il est vain , caustique et railleur, nestime et n'épargne personne , change incessamment de discours , ne se laisse ni manier , ni user , ni approfondir, et fait plus de visites en un jour que Dumoulin ' , ou qu'un homme qui sollicite pour un grand procès. Ses plaisanteries sont amères. Il loue rarement; il y a même peu de louanges qu'il daigne écouter. Il est dur, avare, impérieux. Il a de l'ambition par arrogance , et quelque crédit par audace. Les femmes le courent ; il les joue. Il ne connaît pas l'amitié. Il est tel que le plaisir même ne peut l'attendrir un moment.

YIII.

Théophile , ou la Profondeur.

Théophile a été touché dès sa jeunesse

d'une forte curiosité de connaître le genre

humain et le différent caractère des nations.

Poussé par ce puissant instinct , et peut-être

' Dumoulin, dont le vrai nom est MoliniJ^.), ctlèbrc médecin, mort à Paris en 1755 à l'Age ds (jiiatre-vinp;t-nouf ans, sans postérité, et riche de seize cent mille livres. B.

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