LETTRE VIII
Mai 174G.
Quoi ! ta maladie m'empêche d'aller voir le plus aimable de tous les hommes , et ne m'empêche j>as d'aller à Versailles ! Je rougis et je gémis de cette cruelle contradiction, et je ne peux me consoler qu'en me plaignant à vous de moi-même. Vous m'avez laissé des choses admirables dans lesqucllc::>
je vois que vous m'aimez. Je vous jure que je vous Je rends bien. Je sens combien il esl doux d'être aimé d'un génie tel que le votre. Je vous supplie , Monsieur , si vous voyez MM. les Observateurs ', de leur dire que je viens de m'apercevoir d'une faute énorme du copiste dans la petite lettre au roi de Prusse.
Comme un carré long est une contradiction .
Il faut : Comme un carré plus long que large est une contradiction.
Adieu. Que j'ai de choses à vous dire et à entendre ' !
Voltaire.
' Voltaire dc'signe ici V Ohseivateur littéraire, Journal qui parut cia 1746, et dont les auteurs étaient Blarniontel et Bauvin. En y imprimant la lettre de Voltaire au roi de Prusse ( du 25 ou 26 janvier 1738), on y avait fait la faute que Voltaire relève , et que jusqu'à ce jour aucun des éditeurs de Voltaire et de Marraontcl n'ont corrigée. ( Cette note est de M. Beuchot. )
'Voyez la réponse de Vaiivcnargucs , t. 11. p. 389." E.
Paris , samedi , 26 mai 1746.
Nos amis , Monsieur . peuvent continuer leurs feuilles. M. de Boze ' fermera les yeUx , mais il faut les fermer aussi avec lui , et ignorer qu'il veut ignorer cette contrebande de journal. Le chevalier de Quinsonas ^ a abandonné son Spectateur. Il ne s'agit plus pour les Observateurs que de trouver un libraire accommodant et honnête homme , ce qui est plus difficile que de faire un bon journal. Qu'ils se conduisent avec prudence et tout ira bien. Je vous attends à deux heures et demie.
Voltaire.
■ De Boze ( Claude Le Gros j, inspecteur de Ja librairie on 17^5, pendant la maladie de Maboul, ne le 28 janvier 1G80; mourut le 10 septembre 1753. 15.
' Le chci'aUer de Quinsonas. Dans cette lettre , imprimée h (juclipics exemplaires par M. Roux-Alphcran , le compositeur a mis le cuer de Quinsonas ; c'est une faute j on a pris le met abrège chev. pour le mot cher. Quinsonas, autcnr du Spectateur, était cbevalicr d'- .Malte. B.
384 LKTTRES
Ce lundi, 28 mai i']^6.
J'ai peur d'être né dans le temps de la décadence des lettres et du goût ; mais vous êtes venu empêcher la prescription , et vous me tiendrez lieu du siècle qui me manque. Bonjour , homme aimable et homme de génie. Vous me ranimez et je vous en ai bien de l'obligation. Je vous soumettrai mes sentiments et mes ouvrages. Votre société m'est aussi chère que votre goût m'est précieux . Voltaire.
Mai 1746.
La plupart de vos pensées me paraissent dignes de votre ame et du petit nombre d'hommes de goût et de génie qui restent encore dans Paris , et qui méritent de vous lire. Mais plus j'admire cet esprit de profondeur et de sentiment qui domine en vous , plus je suis afiBigé que vous me refusiez vos
lumières. Vous avez lu superficieUement une tragédie ' pleine de fautes de copiste , sans daigner même vous informer de ce qui pouvait être à la place de vingt sottises inintelligibles qui étaient dans le manuscrit. Vous ne m'avez fait aucune critique. J'en suis d'autant plus fâché contre vous, que je le suis contre moi-même , et que je crains d'avoir fait un ouvrage indigne d'être jugé par vous. Cependant je méritais vos avis , et par le cas infini que j'en lais, et par mon amour pour la vérité , et par une envie de me corriger , qui ne craint jamais le travail , et enfin par ma tendre amitié pour vous^.
Voltaire.
LETTRE XIT.
Mai 1746.
Je vais lire vos Portraits ' . Si jamais je
' Sémiramis , représentée deux ans plus tard, le 29 septembre 1748. B.
' Koyez la réponse de Vauvenargues, t. 11, p. 3gi. B.
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