‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 8 sur 50 · FÉNÉLON ET BOSSUET · texte numérisé non relu

FÉNÉLON ET BOSSUET

BOSSUET

Pardonnez-moi , aimable prélat ; j'ai combattu un peu vos opinions , mais je n'ai jamais cessé de vous estimer.

Je méritais que vous eussiez quelque bonté pour moi. Vous savez que j'ai toujours respecté votre génie et votre éloquence.

BOSSUET

Et moi j'ai estimé votre vertu jusqu'au point d'en être jaloux. Nous courions la même carrière ; je vous avais regardé d'abord comme mon disciple , parce que vous étiez plus jeune que moi ; votre modestie et votre douceur m'avaient charmé , et la beauté de votre esprit m'attachait à vous. Mais, lorsque votre réputation commença à balancer la mienne , je ne pus me défendre de quelque

DIALOGUES. ^g

chagrin ; car vous m'aviez accoutumé à me regarder comme votre maître.

fénÉlon.

Vous étiez fait pour l'être à tous égards ; mais vous étiez ambitieux ; je ne pouvais approuver vos maximes en ce point.

BOSSUET

Je n'approuvais pas non plus toutes les vôtres. Il me semblait que vous poussiez trop loin la modération , la piété scrupuleuse , et l'ingénuité.

fÉnÉlon.

En jugez- vous encore ainsi?

BOSSUET

Mais j'ai bien de la peine à m'en défendre. Il me semble que l'éducation que vous avez donnée au duc de Bourgogne ' était un peu

' Louis , daupliin , Gis aîné du Graiid-Daiiphincl petit-tlls de Louis xiv, pèie de Louis xv, naqiiii h Versailles le 6 août i68a, <'l leciu eu naissant le nom de duc de Bourgogne. Jl eut le <liic de Beauviiliers, un des plus hounètes liommes de la cour, pour gouveinenr, et Fenélon,

5o DIALOGUFS.

trop asservie à ces principes. Vous êtes rhonime du monde qui avez parlé aux princes avec le plus de vérité et de courage ; vous les avez instruits de leurs devoirs ; vous n'avez flatté ni leur mollesse, ni leur orgueil, ni leur dureté '. Personne ne leur a jamais

qiii ctait un des plus vertueux et des plus aimables , pour précepteur. Digne élève de tels maîtres , ce prince fut un modèle de vertus , il l'ciit c'te' des rois! B.

' Qu'il nous soit permis de confirmer le jugement de Vauvenargues par un trait que l'histoire nous a transmis. Le duc de Bourgogne e'tait fort enclin à la colère , voici un des moyens que Fe'nelon em'ploya pour re'prîmer ce penchant :

Un jour que le prince avait battu son valetde-chambre, il s'amusait à conside'rer les outils d'un menuisier qui travaillait dans son appartement. L'ouvrier, instruit par Fe'nelon, dit brutalement au prince de passer son chemin et de le laisser travailler. Le prince se fAche , le menuisier redouble de brutalité', et, s'emporlant jusqu'à le menacer, lui dit : Retirez-vous , mon prince , quand je suis en colère je ne connais personne. Le prince court se plaindre à son précepteur de ce qu'on a introduit chez lui le

DIALOGUES. 5l

parlé avec tant de candeur et de hardiesse ; mais vous avez peut-être poussé trop loin vos délicatesses sur la probité. Yous leur inspirez de la défiance et de la haine pour tous ceux qui ont de l'ambition ; vous exigez qu'ils les écartent , autant qu'ils pourront , des emplois ; n'est-ce pas donner aux princes un conseil timide ? Un grand roi ne craint point ses sujets , et n'en doit lien craindre.

fÉnÉlon.

J'ai suivi en cela mon tempérament , qui m'a peut-être poussé un peu au-delà de la vérité. J'étais né modéré et sincère ; je n'aimais point les hommes ambitieux et artificieux. J'ai dit qu'il y avait des occasions où l'on de^ ait s'en servir ; mais qu'il fallait tâcher peu à peu do les rendre inutiles.

plus mt'cliant des hoiunies. C'est un très-bon ouvrier, dit froidenient Fenclon, son unique défaut est de se liurer a la colère. Leçon admirable, et (jui fit mieux comprendre au prince, combien la colère est une cliosc hideuse, que ne l'auraient l'ait les discours les plus élo- (picuts. il.

BOSSUET

Vous VOUS êtes laissé cmporler à l'esprit systématique. Parce que la modération , la simplieité , la droiture , la vérité vous étaient chères , vous ne vous êtes pas contenté de relever l'avantage de ces vertus , vous avez voulu décrier les vices contraires. C'est ce même esprit qui vous a fait rejeter si sévèrement le luxe. Vous avez exagéré ses inconvénients , et vous n'avez point prévu ceux qui pourraient se rencontrer dans la réforme et dans les règles étroites que vous proposiez.

fÉnélon.

Je suis tombé dans une autre erreur dont' vous ne parlez pas. Je n'ai tâché qu'à inspirer de riiuinanitc aux hommes dan^ mes écrits ; mais par la rigidité des maximes que je leur ai données , je me suis écarté moimême de cette humanité que je leur enseignais. J'ai trop voulu que les princes contraignissent les hommes à vivre dans la règle, et j'ai condamné troj) sévèrement les vices. Imposer aux hommes un tel joug , et répri-

nier leurs faiblesses par des lois sévères , dans le même temps qu'on leur recommande le support et la chanté, c'est en quelque sorte se contredire , c'est manquer à l'humanité qu'on veut établir.

BOSSUET

Vous êtes trop modeste et trop aimable dans votre sincérité. Car, malgré ces défauts que vous vous reprochez , personne , à tout prendre, n'était si propre que vous à former le cœur d'un jeune prince. Vous étiez né pour être le précepteur des maîtres de

la terre.

lit vous ', pour être un grand ministre sous un roi ambitieux.

BOSSUET

La fortune dispose de tout. Je pouvais (jlre né avec quelque génie pour le ministère, et j'étais instruit de toutes les connaissances nécessaires ; mais je me suis appliqué dès mon eulance à la science des Anciens et à l'éloquence. Quand je suis venu îi la cour, ma réputation était déjà faite par ces deux

endroits : je me suis laissé amuser par cette ombre de gloire. Il m'était difficile de vaincre les obstacles qui m'éloignaicnt des grandes places , et rien ne mempèchait de cultiver mon talent. Je me laissais dominer par mon génie; et je n'ai pas lait peut-être tout ce qu'un autre aurait entrepris pour sa fortune, quoique j'eusse de l'ambition et de la faveur.

fÉnÉlon.

Je comprends très-bien ce que vous dites. Si le cardinal de Richelieu avait eu vos talents et votre éloquence , il n'aurait peutêtre jamais été ministre.

BOSSUET

Le cardinal de Richelieu avait de la naissance ' ; c'est en France un avantage que rien ne peut suppléer : le mérite n'y met jamais les hommes au niveau des grands.

' Richelieu ( Armand Jean du Plessis ) , ne à Paris le 5 septembre i586, sacre e'vcqiie de Lucon h rage de 22 ans, premier ministre de Louis xiii en novembre 1616, descendait d'une des plus anciennes familles du Poitou. Il mourut il Paris le 4 dcccm1>re 1G42. B.

DIALOGrES. 55

Vous aviez aussi de la naissance , mou cher Fénélon , et pai' là vous me primiez en quelque manière. Cela n'a pas peu contribué à me détacher de vous , car je suis peut-être incapable d'être jaloux du mérite d'un autre ; mais je ne pouvais souffrir que le hasard de la naissance prévalût sur tout ; et vous conviendrez que cela est dur.

FENELON.

Oui , très-dur ; et je vous pardonne les persécutions que vous m'avez suscitées par ce motif , car la nature ne m'avait pas fait pour vous dominer.

DIALOGUE llï.

DÉMOSTHÈNES £T ISOCliAÏE.

I SO C R ATE '

Je vois avec joie le plus éloquent de tous les hommes. J'ai cultivé- votre art toute ma vie , et voire nom et vos écrits m'ont été chers.

DÉMOSTHÈNES '

Vous ne me l'êtes pas moins , mon cher

^ Jbocrate naquit h Atlicnos l'an 436 avant J.-C. 11 devint/ dans l'ccole de Gorgias et de Prodiciis, l'un des plus grands maîtres dans l'art de la parole. Sa voix était faible et sa timidité excessive : aussi il ne jîarla jamais en public dans les grandes afl'aires de l'État; mais ses leçons lui procurèrent une fortune immense. B.

^ Le nom par lequel Isocrale désigne Démosthcnes , en l'appelant le plus éloquent de tous les hovinies, est celui que, 'a poslériié a confirme' à ce célèbre orateur, qui naquit à Allièncs Tan 38i avant Jésus-Christ B.

Isociate , puisque vous aimez Téloquence ; c'est un talent que j'ai idolâtré. Mais il y avait de mon temps des philosophes qui l'eslimaient peu , et qui le rendaient méprisable au peuple.

ISOCRATE

N'est-ce pas plutôt que de votre temps réloquence n'était point encore à sa perfection ?

DÉMOSTHlî>'ES.

Hélas ! mon cher Isocrate , vous ne dites que trop vrai. II y avait de mon temps beaucoup de déclamateurs et de sophistes, beaucoup décrivains ingénieux , harmonieux , fleuris , élégants , mais peu d'orateurs véritables. Ces mauvais orateurs avaient accoutumé les hommes à regarder leur art comme un jeu d'esprit sans utilité et sans consistance.

ISOCRATE

Est-ce qu'ils ne tendaient pas tous , dans leurs discours , à persuader et à convaincre ?

DÉMOSTHÈNES

Non , ils ne pensaient à rien moins. Pour ménager notre délicatesse , ils ne voulaient

rien prouver ; pour ne pas blesser la raison , ils n'osaient rien passionner : ils substituaient dans tous leurs écrits la finesse à la véhémence , Tart au sentiment , et les traits aux grands mouvements. Ils discutaient quelquefois ce qu'il fallait peindre , et ils effleuraient en badinant ce qu'ils auraient dû approfondir : ils lardaient les plus grandes vérités par des expressions affectées , des plaisanteries mal placées , et un langage précieux. Leur mauvaise délicatesse leur faisait rejeter le style décisif dans les endroits même où il est le plus nécessaire : aussi laissaient-ils toujours l'esprit des écoutants dans une parfaite liberté et dans une profonde indifférence. Je leur criais de toute ma force : Celui qui est de sang-froid n'échauffe pas ; celui qui doute ne persuade pas. Ce n'est pas ainsi qu'ont parlé nos maîtres ! Nous flatterionsnous de connaître plus parfaitement la vérité que ces grands hommes , parce que nous la traitons plus délicatement? C'est parce que nous ne la possédons pas comme eux , que nous ne savons pas lui conserver son autorité et sa force.

D-IALOGUES.

ISOCR ATE.

Mon cher Démosthènes , perinp+t"° "••j* (le vous interrompre. Est- ce que vous pensez que l'éloquence soit Tart de mettre dans son jour la vérité ?

DÉMOSTHÈNES

On peut s'en servir quelquefois pour insinuer un mensonge , mais c'est par une foule de vérités de détail qu'on parvient à faire illusion sur l'objet principal. Un discours tissu de mensonges et de pensées fausses , fût-il plein d'esprit et d'imagination , serait faible et ne persuaderait personne.

ISO CR ATE.

Vous croyez donc, mon cher Démosthènes, qu'il ne suffit point de peindre et de passionner pour faire un discours éloquent ?

DÉMOSTHÈNES

Je crois qu'on peint faiblement , quand on ne peint pas la vérité ; je crois qu'on ne passionne point , quand on ne soutient point le pathétique de ses discours par la force de

6o DIALOGUES.

ses raisons. Je crois que peindre et toucher

sont des parties nécessaires de Téloquence ;

mais qu II y faut joindre , pour persuader et

pour convaincre , une grande supériorité de

raisonnement.

I soc R\ TE.

On n'a donc , selon vous , qu'une faible éloquence lorsqu'on n'a pas en même temps une égale supériorité de raison , d'imagination et de sentiment ; lorsqu'on n'a pas une ame forte et pleine de lumières, qui domine de tous côtés les autres hommes.

D ÉMOSTHÈ N ES.

Je voudrais y ajouter encore l'élégance , la pureté et l'harmonie ; car , quoique ce soient des choses moins essentielles , elles contribuent cependant beaucoup à l'illusion, et donnent une nouvelle force aux raisons et aux images.

I s OCR A TE.

Ainsi vous voudriez qu'un orateur eut d abord l'esprit profond et philosopliique j)Our parler avec solidité et avec ascendant ; qu'il eût ensuite une grande imagination pour

DIALOGUES. (jt

étonner l'ame par ses images , et des passions véhémentes pour entraîner les volontés . Est-il surprenant qu'il se trouve si peu d'orateurs , s'il faut tant de choses pour les former ?

dÉmosthÈnes.

Non , il n'est point surprenant qu'il y ait si peu d'orateurs ; mais il est extraordinaire que tant de gens se piquent de l'être. Adieu , je suis forcé de vous quitter ; mais je vous rejoindrai bientôt , et nous reprendrons , si vous le voulez , notre sujet.

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