DÉMOSTHÈNES ET ISOCRATE
I SOGRATE.
Je vous retrouve avec plaisir , illustre orateur , vous m'avez presque persuade que je ne connaissais guère l'éloquence ; mais j'ai encore quelques questions à vous faire.
DÉMOSTHÈNES
Parlez ; ne perdons point de temps , je serais ravi de vous faire approuver mes maximes.
ISOCRATE
Croyez-vous que tous les sujets soient susceptibles d'éloquence ?
DÉMOSTHÈNES
Je n'en doute pas ; il y a toujours une manière de dire les choses , quelles qu'elles soient , plus insinuante , plus persuasive : le grand art est , je crois , de proportionner son discours à son sujet; c'est avilir un grand
sujet , lorsqu'on veut l'orner , rembellir , le semer de fleurs et de fruits. C'est encore une faute plus choquante , lorsqu'en excitant de petits intérêts , on veut exciter de ' grands mouvements , lorsqu'on emploie de grandes figures , des tours pathétiques. Tout cela devient ridicule lorsqu'il n'est point placé. C'est le défaut de tous les déclamateurs , de tous les écrivains qui n'écrivent point de génie , mais par imitation.
ISOCU ATE.
Jai toujours été choqué plus que personne de ce défaut.
DÉMOSTHÈNES
Ceux qui y tombent en sont choqués euxmêmes lorsqu'ils l'aperçoivent dans les autres. Il y a peu d'écrivains qui ne sachent les règles, mais il y en a peu qui puissent les pratiquer. On sait , par exemple , qu'il faut écrire siajplement, mais on ne pense pas des choses assez solides pour soutenir la simplicité. On sait qu'il faut dire des choses vraies ; mais comme on n'en imagine pas de telles , on en suppose de spécieuses et d'éblouis-
64 lUALOGUES.
santés ; en un mot , on n'a pas le talent d'écrire , et on veut écrire.
ISOCR ATE.
Delà, non-seulement le mauvais style, mais le mauvais goiît ; car , lorsqu'on s'est écarté des bons principes par faiblesse , on dierche à se justifier par vanité , et on se flatte d'autoriser les nouveautés les plus bizarres ., en disant qu'il ne l'aut donner l'exclusion à aucun genre , comme si le faux , le frivole et l'insipide méritaient ce nom.
DÉMOSTHÈN E s.
Il y a plus , mon cher Isocrale ; on ne se contente pas de dire des choses sensées, on veut dire des choses nouvelles.
I s OCRAT E.
Mais ce soin serait-il blâmable ? les hommes ont-ils besoin qu'on les entretienne de ce qu'ils savent ?
DÉMOSTHlâNES.
Oui , très-grand besoin ; car il n'y arien qu'ils ne puissent mieux posséder qu'ils ne
ie possèdent , et il n'y a rien non plus qu'un honune éloquent ne puisse rajeunir par ses expressions.
I so c R A TE.
Selon vous , rien n'est usé ni pour le peuple , ni pour ses maîtres.
D ÉMO STHÈ NES.
Je dis plus , mon cher Isocrate , l'éloquence ne doit guère s'exercer que sur les vérités les plus palpables et les plus connues. Le caractèi'e des grandes vérités est l'antiquité : l'éloquence qui ne roule que sur des pensées fines ou abstraites , dégénère en subtilité. Il faut que les grands écrivains imitent les pasteurs des peuples ; ceux-ci n'annoncent point aux hommes une nouvelle doctrine cl de nouvelles vérités. Il ne faut pas qu'un écrivain ait plus d'amour-propre ; s'il a en vue lutililé des homiues , il doit s'oublier , et ne parler que pour enseigner des choses utiles.
ISOCRATE
Je n'ai point suivi , mon cher maître , ces maximes. J'ai cherché , au contraire , avec
(>t) DIALOGUES.
beaucoup de soin à m'ccarter des maximes vulgaires. J'ai voulu éloniier les hommes en leur présentant sous de nouvelles faces les choses quils croyaient connaître. J'ai degradé ce qu'ils estimaient , j'ai loué ce qu'ils méprisaient ; j'ai toujours pris le côté contraiie des opinions reçues , sans m'embarrasser de la vérité ; je me suis moqué surtout de ce qu'on traitait sérieusement. Les hommes ont été la dupe de ce dédain affecté; ils m'ont cru supérieui' aux choses que je méprisais : je n'ai rien établi ; mais j'ai tâché de détruire. Cela m'a fait un grand nombre de partisans , car les hommes sont fort avides de nouveautés.
D ÉM OSTH KNFS.
Vous aviez l'esprit fin , ingénieux , profond. Vous ne manquiez pas d'imagination. Vous saviez beaucoup. Vos ouvrages sont pleins d'esprit , de traits , d'élégance , d'é- }udition. Vous aviez un génie étendu qui se portait également à beaucoup de choses. Avec de si grands avantages , vous ne pouviez manquer d'imposer à votre siècle ,
dans lequel il y avait peu d'hommes qui vous égalassent.
ISO CR ATE.
J'avais peut-être une partie des qualités que vous m'attribuez ; mais je manquais d'élévation dans le génie , de sensibilité et de passions. Ce défaut de sentiment a corrompu mon jugement sur beaucoup de choses ; car, lorsqu'on a un peu desprit , on croit être en droit de juger de tout,
DKMO STHÈNES.
Vous avouez là des défauts que je n'aurais jamais osé vous faire connaître.
ISO CK ATE.
Je n'aurais pas pardonné , tant que j'ai vécu , à quiconque aurait eu la hardiesse de me les découvrir. Les hommes désirent sou- ^ ont qu'on leur dise la vérité ; mais il y a beaucoup de vérités qui sont trop fortes pour eux , et qu'ils ne sauraient supporter. Il y en a même qu on ne peut pas croire , parce qii'on n'est point capable de les sentir : ainsi <m demande à ses amis qu'ils soient sincères,
et lorsqu'ils le sont , on les croit injustes ou aveugles , et on s'éloigne d'eux ; mais ici on est guéri de toutes les vaines délicatesses, et la véiité ne blesse plus. Mais revenons à notre sujet ; dites-moi quelles sont les qualités que vous exigeriez dans un orateur.
DÉMOSTHÈNES
Je vous l'ai déjà dit : un grand génie , une forte imagination , une ame sublime. Je voudrais donc qu'un homme qui est né avec cette supériorité de génie qui porte à vouloir régner sur les esprits , approfondît d'abord les grands principes de la moiale : car toutes les disputes des hommes ne roulent que sur le juste et l'injuste , sur le vrai et le faux ; et l'éloquence est la médiatrice des hommes, qui termine toutes ces disputes. Je voudrais qu'un homme éloquent fut en état de pousser toutes ces idées au-delà de l'attente de ceux qui l'écouteut , qu'il sortît des limites de leur jugement , et qu'il les maîtrisât par ses lumières , dans le même temps qu'il les domine par la force de son imagination et par la véhémence de ses sentiments. Il faudrait
DIALOGUES. Gg
qu'il fût grand et simple , énergique et clair, véhément sans déclamation , élevé sans ostentation , pathétique et fort sans enflure. J'aime encore qu'il soit hardi et qu'il soit capable de prendre un grand essor ; mais je veux qu'on soit forcé de le suivre dans ses écarts, qu'il sorte naturellement de son sujet, et qu'il y rentre de même , sans le secours de ces transitions languissantes et méthodiques qui refroidissent les meilleurs discours. Je veux qu'il n'ait jamais d'art , ou du moins que son art consiste à peindre la nature plus iidèlement, à mettre les choses à leur place, à ne dire que ce qu'il faut , et de la manière qu'il le faut. Tout ce qui s'écarte de la nature est d'autant plus défectueux qu'il s en éloigne davantage. Le sublime , la véhémence , le raisonnement , la magnificence , la simplicité , la hardiesse , toutes ces choses ensemble ne sont que 1 image d une nature forte et vigoureuse : quiconque n'a point cette nature ne peut l'imiter. C est pourquoi il vaut mieux écrire froidement , que de se guinder et de se tourmenter pour dire ou de grandes choses ou des choses passionnées.
"JO niALOGUES.
ISOCR ATIÎ.
Je pense bien comme vous , mon cher Démosthènes ; mais cela étant ainsi , les règles deviennent inutiles. Les hommes sans génie ne peuvent les pratiquer , et les autres les trouvent dans leur propre fonds , dont elles ont été tirées.
DÉMOSTUÈNES.
Quelque génie qu'on puisse avoir , on a besoin de l'exercer et de le corriger par la réflexion et par les règles , et les préceptes ne sont point inutiles.
ISOCR A T E.
Quelle est donc la manière la plus coyrte de s'exercer à l'éloquence ?
DÉMOSTHÈNES
La conversation , lorsque Ton s'y propose quelque objet.
I SOGR ATE.
Ainsi , c'est en traitant de ses plaisirs et de ses affaires , en négociant journellement avec les hommes , qu'on peut s'instruire de cet art aimable.
DÉMOSTHÈ NES.
Oui, c'est dans ce commerce du inoude qu'on puise ces tours naturels , ces insinuations , ce langage familier , cet art de seproportionner à tous les esprits, qui demande un génie si vaste. C est là qu'on apprend sans effort à déployer les ressources de son esprit et de son arae : lïmagination s'échauffe par la contradiction ou par l'intérêt , et fournit un grand nombre de figures et de réflexions pour persuader.
Cependant, mon cher Démosthènes , je crois qu'il faut aussi un peu de solitude et d'habitude d'écrire dans son cabinet : c'est dans le silence de la retraite que l'ame , plus à soi et plus recueillie , sélève à ces grandes pensées et à cet enthousiasme naturel qui transportent l'esprit, mènent au sublime , et produisent tous ces grands mouvements que l'art n'a jamais excités. La lecture des grands poètes n'v est pas inutile ; mais il faut avoir le génie poétique pour saisir leur esprit , et il faut en même temps avoir de la sagesse
pour accorder leur style à la simplicité des sujets qu'on traite ; ainsi voilà bien des mérites à rassembler. Mais après tout cela, mon cher Démosthènes , on ne persuadera jamais au peuple que l'éloquence soit un art utile.
DÉMOSTHKNES.
Je prétends qu'il n'en est aucun qui le soit davantage : il n y a ni plaisir , ni affaire , ni conversation , ni intrigue , ni discours public , où l'éloquence n'ait de l'autorité ; elle est nécessaire aux particuliers , dans tous les détails de la vie ^ elle est plus nécessaire aux gens en place, parce qu'elle leur sert à mener les esprits , à colorei' leurs intentions , à gouverner les peuples, èi négocier avec avantage vis-à-vis des étrangers : de plus elle répand sur toute une nation un grand éclat j elle éternise la mémoire des grandes actions. Les étrangers sont obligés de chercher dans ses ouvrages l'art de penser et de s'exprimer; elle élève et instruit en même temps l'esprit des hommes ; elle fait passer peu à peu dans leurs pensées la hauteur et les sentiments qui lui sont propres, l^es hommes qui pen-
sent grandement et fortement sont toujours plus disposés que les autres à se conduire avec sagesse et avec courage.
ISOCR A TE.
Je désire plus que personne que les hom-i mes puissent vous croire.
DÉMOSTIIÈNES.
Ils ne me croiront point , mon cher Isocrate ; car il y a bien des raisons pour que l'éloquence ne se relève jamais. Mais la vérité est indépendante des opinions et des intérêts des hommes . et enfin le nombre de ceux qui peuvent goûter de certaines vérités est bien petit ; mais il mérite qu'on ne le néglige pas , et c'est pour lui seul qu'il faut écrire.