MAXIMES
I L est plus aisé de dire des clioses nouvelles que de concilier celles qui ont été dites.
L'esprit de Fliomme est plus pénétrant que conséquent, et embrasse plus qu'il ne peut lier.
Lorsqu'une pensée est trop faible pour porter une expression simple , c'est la marque pour la rejeter,
La clarté orne les pensées profondes; II. I
L'obscurité est le royaume de l'erreur.
Il n'y aurait point d'erreurs qui ne périssent d'elles-mêmes, rendues clairement.
Ce qui fait souvent le mécompte d'un écrivain , c'est qu'il croit rendre les choses lelleê qu'il les aperçoit ou qu'il les sent.
On proscrirait moins de pensées d'un ouvrage , si on les concevait comme l'auteur.
Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme une profonde découverte , et que nous prenons la peine de la développer , nous trouvons souvent que c'est une vérité qui court les rues.
Il est rare qu'on approfondisse la pensée d'un autre j de sorte que s'il arrive dans la suite qu'on fasse la même réflexion , on se persuade aisément qu'elle est nouvelle , tant
elle offre de circonstances et de dépendances qu'on avait laissé échapper.
Si une pensée ou un ouvrage n'intéressent que peu de personnes , peu en parleront.
C'est un grand signe de médiocrité, de louer toujours modérément,
Les fortunes promptes en tout genre sont les moins solides, parce qu'il est rare qu'elles soient l'ouvrage du mérite. Les fruits mûrs mais laborieux de la prudence, sont toujours tardifs.
L'espérance anime le sage , et leurre le présomptueux et l'indolent, qui se reposent inconsidérémfftt sur ses promesses. ,
Beaucoup de défiances et d'espérances raî^ sonnables sont trompées.
L'ambition ardente exile les plaisirs dès la jeunesse , pour gouverner seule.
4 OE U V R E s
La prospérile fait peu d'amis.
Les longues prospérités s'écoulent quelquefois en un moment, comme les chaleurs de l'été sont emportées par un jour d'orage.
Le courage a plus de ressources contre les disgrâces, que la raison.
La raison et la liberté sont incompatibles avec la faiblesse.
La guerre n'est pas si onéreuse que la servitude.
La servitude abaisse les hoMBOies jusqu'à s'en faire aimer. -^
Lés prospérités des mauvais rois sont fatales aux peuples.
Il n'est pas donné à la raison de réparer tous les vices de la nature.
Avant d'attaquer un abus , il faut voir si on peut ruiner ses fondemens.
Les abus inévitables sont des lois de lai nature.
Nous n'avons pas droit de rendre misérables ceux que nous ne pouvons rendre bonSo
Ou ne peut être juste, si on n'est humain.
Quelques auteurs traitent la morale comme on traite la nouvelle architecture , où l'on cherche avant toutes choses la commodité.
Il est fort différent de rendre la vertu facile pour l'établir , ou de lui égaler le vice pour la détruire.
Nos erreurs et nos divisions, dans la morale , viennent quelquefois de ce que nous considérons les hommes comme s'ils pou-
6 œUVRES
vaîeiit être tout- à-fait vicieux ou tout-à-faît bons.
Il n'y a peut-être point de vérité qui ne soit à quelque esprit faux matière d'erreur,
Les générations des opinions sont conformes à celles des hommes , bonnes et vicieuses lour-à-tour.
Nous ne connaissons pas l'attrait des violentes agitations. Ceux que nous pla,ignoniy de ieurs embarras, méprisent notre repos.
Personne ne veut être plaint de ses erreurs.
Les orages de la jeunesse sont environnés de jours brillans.
Les jeunes gens connaissent plutôt l'amour que la beauté.
Les femmes et les jeunes gens ne séparent point leur estime de leurs goûts.
La coutume fait tout, jusqu'en amour.
Il y a peu de passions constantes; il y en a beaucoup de sincères : cela a toujours été ainsi. Mais les hommes se piquent d'être constans ou indiffërens , selon la mode, qui excède toujours la nature.
La raison rougit des penchans dont elle ne peut rendre compte.
Le secret des moindres plaisirs de la nature passe la raison.
Cest une preuve de petitesse d^esprit , lorsqu'on distingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable. Les grandes âmes aiment naturellement tout ce qui est digne de leur estime.
L'estime s'use comme l'amour.
Quand on sent qu'où n'a pas de quoi se
faire estimer de quelqu'un, on est bien près de le haïr.
Ceux qui manquent de probité dans les plaisirs, n'en ont qu'une feinte dans les affaires. C'est la marque d'un naturel féroce , lorsque le plaisir ne rend point humain.
Les plaisirs enseignent aux princes à se familiariser avec les hommes.
Le trafic de l'honneur n'enrichit pas.
Ceux qui nous fbnt acheter leur probité Be nous vendent ordinairement que leur honneur.
La conscience, l'honneur, la chasteté, l'amour et l'estime des hommes sont à prix d'argent. La libéralité multiplie les avantages des richesses.
Celui qui sait rendre ses profusions utiles a une grande et noble économie.
Les sots ne comprennent pas les gens d'esprit.
Personne ne se croit propre, comme un sot, à duper les gens d'esprit.
Nous négligeons souvent les hommes sur qui la nature nous donne quelque ascendant, qui sont ceux qu'il faut attacher et comme incorporer à nous, les autres ne tenant à nos amorces que par l'intérêt, l'objet du monde le plus changeant.
Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par intérêt.
L'intérêt fait peu de fortunes,
Il est faux qu'on ait fait fortune , lorsqu'on ne sait pas en jouir.
L'amour de la gloire fait les grandes foiv tunes entre les peuples.
Nous avons si peu de vertu que nous nous trouvons ridicules d'aimer la gloire.
La fortune exige des soins. Il faut èlve souple, amusant, cabaler, n'olï'enser personne, plaire aux femmes et aux hommes en place , se mêler des plaisirs et des affaires , cacher son secret, savoir s'ennuyer la nuit à table, et jouer trois quadrilles sans quitter sa chaise j même après tout cela, on n'est sûr de rien. Combien de dégoûts et d'ennuis ne pourraiton pas s'épargner , si on osait aller à la gloire par le seul mérite !
Quelques fous se sont dit à table : il n'y a que nous qui soyons bonne compagnie , et on les croit.
Les joueurs ont le pas sur les gens d'esprit^ comme ayant l'honneur de représenter les gens riches.
Les gens d'esprit seraient presque seuls <, sans les sots qui s'en piquent.
DE VAUVENARGUES. n
Celui qui s^babille le ma! ni avant huit heures pour entendre pîaider à l'audience , ou pour voir des tableaux étalés au Louvre , ou pour se trouver aux répétitions d'une pièca prêle à paraître, et qui se pique de juger en, tout genre du travail d'aulrui,est un homme auquel il ne manque souvent que de l'esprit et du goût.
Nous sommes moins offensés du mépris des sots que d'être médiocrement estimés des gens d'esprit,
C'est offenser les hommes que de leur donner des louanges qui marquent les bornes de leur mérite : peu de gens sont assez modestes pour souffrir sans peine qu'on les apprécie.
Il est difficile d'estimer quelqu'un comme il veut l'être. '
On doit se consoler de n'avoir pas les grands talens, comme on se console de n'a-
voir pas les grandes places. On peut êlre audessus de l'un et l'autre par le cœur.
La raison el l'extravagance , la vertu et le vice ont leurs heureux. Le conleatement n'est pas la marque du nié rite.
La tranquillité d'esprit passerait-elle pour une meilleure preuve de la vertu? La santé la donne,
Si la gloire et le mérite ne rendent pas les hommes heureux > ce que l'on appelle bonheur mérite-t-il leurs regrets ? Une ame un peu courageuse daignerait- elle accepter ou ja fortune, ou le repos d'esprit, ou la modération , s'il fallait leur sacrifier la vigueur de ses sentimens, et abaisser l'essor de son génie.
. La modération des grands hommes ne borne que leurs vices,
La modération des faibles est médiocritéc
DE VAUVENARGUES. id
Ce qui est arrogance dans les faibles , est élévation dans les forts ; comme la force des malades est frénésie , et celle des sains est vigueur.
Le sentiment de nos forces les augmente.
On ne juge pas si diversement des autres que de soi-même.
Il n'est pas vrai que les hommes soient meilleurs dans la pauvreté que dans les richesses.
Pauvres et riches, nul n'est vertueux ni heureux, si la fortune ne l'a mis à sa place.
Il faut entretenir la vigueur du corps pour conserver celle de l'esprit.
On tire peu de service des vieillards.
ï4 Ofi U V R E s
Les hommes ont la volonté de rendre service jusqu'à ce qu'ils en aient le pouvoir.
L'avare prononce en secret : suis-je chargé de la fortune des misérables ? et il repousse la pitié qui l'importune.
Ceux qui croient n'avoir plus besoin d'au- Irui deviennent intraitables.
Il est rare d'obtenir beaucoup des hommes dont on a besoin.
On gagne peu de choses par habileté.
Nos plus sûrs prolecteurs sont nos talens.
Tous les hommes se jugent dignes des plus grandes places ; mais la nature , qui ne les en a pas rendus capables , fait aussi qu'ils se tiennent très-contens dans les dernières.
DE VAUVENARGUES. t5
On méprise les grands desseins , lorsqu'on ne se sent pas capable des grands succès.
Les hommes ont de grandes prétentions et de petits projets.
Les grands hommes entreprennent les grandes choses, parce qu'elles sont grandes j et les fous , parce qu'ils les croient faciles.
Il est quelquefois plus facile de former un parti que de venir par degrés k la tête d'uu parti déjà formé.
Il n'y a point de parti si aisé à détruire que celui que la prudence seule a formé. Les caprices de la nature ne sont pas si frêles que les chefs-d'œuvres de l'art.
On peut dominer par la force , mais jamais par la seule adresse.
iS OE U V R E s
Ceux qui n'ont que de l'habileté ne tiennent en aucun lieu le premier rang.
La force peut tout entreprendre contre les
habiles.
Le terme de l'habileté est de gouverner sans la force.
C'est être médiocrement habile que de faire des dupes.
La probité qui empêche les esprits médiocres de parvenir a leurs fins est un moyen de plus de réussir , pour les habiles,
Ceux qui ne savent pas tirer parti des autres hommes sont ordinairement peu accessibles.
Les habiles ne rebutent personne.
loi.
L'extrême défiance n'est pas moins nuisible
que son contraire. La plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d'être trompé,
Il faut tout attendre et tout craindre dii tems et des hommes»
io5.
Les me'chans sont toujours surpris de trouver de l'habileté dans les bons.
Trop et trop peu de secret sur nos affaires témoigne également une ame faible.
io5.
La familiarité est l'apprentissage des espritsJ
Nous découvrons en nous-mêmes ce que les autres nous cachent , et nous reconnaissons dans les autres ce que nous nous cachons nousmêmes, ♦
Les maximes des hommes décèlent leur cœur.
Les esprits faux cliangenl souvent de ma* ximes.
Les esprits légers sont disposés à la coiïiplaisance.
Les menteurs sont bas et glorieux.
Peu de maximes sont vraies à tous égards.
On dit peu de choses solides , lorsqu'ort cherche à en dire d'extraordinaires.
IID.
Nous nous flattons sottement de persuader aux autres ce que nous ne pensons pas noustiiêmes.
' On ne s'amuse pas long - tems de l'esprit,
^'autrui.
Il5.
Les meilleurs auteurs parlent trop.
DE VAUVENARGUËS. 19
La ressource de ceux qui n'imaginent pas est de conter.
La stérilité de sentiment nourrit la paresse*'
Un homme qui ne soupe ni ne dîne cliez lui , se croit occupé. Et celui qui passe la matinée à se laver la bouche et à donner audience à ^n hrodeur , se moque de l'oisiveté d'un nourelliste qui se promène tous les jours avant dîner.
Il n'y aurait pas beaucoup d'heureux, s'il appartenait à autrui de décider de nos occupations et de nos plaisirs.
Lorsqu'une chose ne peut pas nous nuire , il faut nous moquer de ceux qui nous en détournent.
Il y a plus de mauvais conseils que de ca* priceSi
Il ne faut pas croire aisément que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. Il n'y a point de siècle et de peuple qui n'aient établi des vertus et des vices imaginaires.
La raison nous trompe plus souvent que la nature.
La raison ne connaît pas les intérêts du cœur.
Si ïa passiofi conseille quelquefois plus harliiment que la réflexion , c'est qu'elle donne plus de force pour exécuter.
Si les passions font plus de fautes que le jugement , c'est par la même raison que ceux qui gouvernent font plus de fautes que les hommes privés.
Les grandes pensées viennent du cœur.
DE VAUVENARGUES. at
Le bon instinct n'a pas besoin de la raison mais il la donne.
On paye chèrement les moindres biens lorsqu'on ne les tient que de la raison.
La magnanimité ne doit pas compte k la j^rudence de ses motifs.
Personne n'est sujet a plus de fautes que ceux qui n'agissent que par réflexion.
On ne fait pas beaucoup de grandes choses par conseil.
La conscience est la plus changeante des règles.
La fausse conscience ne se connaît pas,
^51 conscience est présomptueuse dans les
forts , timide dans les faibles et les malheu-reux , inquiète dans les indécis , etc. organe du sentiment qui nous domine, et de& opinions qui nous gouvernent,
id6.
La conscience des mourans calomnie leur yie.
La fermeté ou la faiblesse de la mort dépend de la dernière maladie.
La nature, épuisée par la douleur, assoupît quelquefois le sentiment dans les malades , et arrête la volubilité de leur esprit j et ceux qui redoutaient la mort sans péril, la souffrent sans crainte.
La'maladie éteint dans quelques hommes le courage, dans quelques autres la peur, et jusqu'à l'amour d^ la vie.
On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort»
Il est injuste d'exiger d'une ame atterrée €l vaincue par les secousses d'un mal redoutable , qu'elle conserve la même vigueur qu'elle a fait paraître en d'autres tems. Est-on surpris qu'un malade ne puisse plus ni marcher , ni veiller, ni se soutenir ? Ne serait -il pas plus étrange , s'il était encore le même homnle qu'en pleine santé ? Si nous avons eu la migraine et que nous ayons mal dormi , on nous excuse d'être incapables ce jour là d'application , et personne ne nous soupçonne d'avoir toujours été inappliqués. Refusonsnous k un homme qui se meurt le privilège que nous accordons à celui qui a mal à la tête ; et oserons-nous assurer qu'il n'a jamais eu de courage pendant sa santé , parce qu'il en aura manqué à l'agonie ?
Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir.
La pensée de la mort nous trompe 5^ car elle' BOUS fait oublier de vivre..
Je dis quelquefois en moi-même : la vie est trop courte pour mériter que je m'en inquiète. Mais si quelque importun me ren(i visite et qu'il m'empêche de sortir et de ni'habiller, je perds patience , et je ne puis supporter de ni'ennuyer une denii-heure.
La plus fausse de toutes les pliilosophies est celle qui , sous prétexte d'affranchir les hommes des embarras des passions , leur conseille l'oisiveté , l'abandon et l'oubli d'eux-mêmes.
Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse , combien moins notre nonchalance !
Personne ne dit le matin : un jour est bientôt passé , attendons la nuit. Au contraire , on rêve la veille à ce que l'on fera le lendemain. On serait bien marri de passer un seul jour à la merci du tems et des fâcheux. On n'oserait laisser au hasard la disposition de quelques heures , et on a raison. Car qui
DE VAUVENARGUES. 25 peut se promettre de passer une heure sans ennui , s'il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace ? Mais ce qu'on n'oserait se promettre pour une heure , on se le promet quelquefois pour toute la vie , et l'on dit : nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l'avenir ; c'est-à-dire , nous sommes bien fous de ne pas commettre au hasard nos destinées , et de pourvoir à l'intervalle qui est entre nous et la mort.
Ni le dégoût n'est une marque de santé , ni l'appétit n'est une maladie : mais tout au contraire. Ainsi pen^e - t - on sur le corps. Mais on juge de l'ame sur d'a^tï'GS principes : on suppose qu'une ame forte est celle qui est exemple de passions j et comme la jeunesse est ardente et plus active que le dernier âge, ou la regarde comme un tems de fièvre ; et on place la force de l'homme dans sa décadence.
L'esprit est l'œil de l'ame , non sa force. Sa force est dans le cœur, c'est-à-dire, dans les passions. La raison la plus éclairée ne donne pas d'agir et de vouloir. Suffit-il d'avoir la vue
s6 OEUVRES
bonne pour marcher ? Ne faut-il pas encore avoir des pieds , et la volonté avec la puissance de les remuer ?
La raison et le sentiment se conseillent et $e suppléent tour-k-tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à l'autre , se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés poiu^ nou3 conduire.
Nous devons peut - être aux passions^ les plus grands avantages de l'esprit.
Si les hommes n'avaient pas aimé la gloire , ils n'avaient ni assez d'esprit ni assez de vertu pour la mériter.
Aurions-nous cultivé les arts sans les passions ? et la réflexion toute seule nous auraitelle fait connaître nos ressources , nos besoins €t noire industrie ?
Les passions ont appris aux hommes là raison.
DE VAUVEIN ARGUES. -i-i l55.
Dans l'cnfanee de tous les peuples, comme dans celle des particuliers , le sentiment a toujours précédé la réflexion , et en a été le premier maître.
Qui considérera la vie d'un seul homme y trouvera toute l'histoire du genre humain , que la science et l'expérience n'ont pu ren^ dre bon.
S'il est vrai qu'on ne peut anéantir le vice , la science de ceux qui gouvernent est de le foire concourir au bien public.
Les Jeunes gens souffrent moins de leurs, fautes que de la prudence des vieillards.
Les conseils de la vieillesse éclairent Sïins échauffer, comme le soleil de l'hiver.
Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres j est qu'ils veulent leur î)ien.
sB OEUVRES
Il est injuste d'exiger des hommes qu'ils fassent , par déférence pour nos conseils , ce qu'ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.
Il faut permettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-mêmes , pour éviter un plus grand mal : la servitude.
Quiconque est plus sévère que les lois est un tyran.
Ce qui n'offense pas la société n'est pas du ressort de la justice.
C'est entreprendre sur la clémence de Dieu, de punir sans nécessité.
' La morale austère anéantit la vigueur de l'esprit , comme les enfans d'Esculape détruisent le corps pour détruire un vice du sang souvent imaginaire.
La clémence vaut mieux que la justice.
Nous blâmons beaucoup les malheureux des moindres fautes , et les plaignons peu des plus grands malheurs.
Nous réservons notre indulgence pour leâ parfaits.
On ne plaint pas un homme d'être uiï sot , et peut-être qu'on a raison : mais il est fort plaisant d'imaginer que c'est sa faute.
Nul homme n'est faible par choix.
Nous querellons les malheureux pour nous dispenser de les plaindre.
La générosité souffre des maux d'autrui comme si elle en était responsable.
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L'ingratitude la plus odieuse , mais la pïtis commune et la plus ancienue , est celle des enfans envers leurs pères.
Nous ne savons pas beaucoup de gré a nos amis d'estimer nos bonnes qualités , s'ils osent seulement s'apercevoir de nos défauts.
On peut aimer de tout son cœur ceux eu qui on reconnaît de grands défauts. Il y aurait de l'impertinence à croire que la perfection a seule le droit de nous plaire. Nos faiblesses nous attachent quelquefois les uns aux autres autant que pourrait faire la vertu.
Les princes font beaucoup d'ingrats , parce qu'ils ne donnent pas tout ce qu'ils peuvent.
La haine est plus vive que l'amitié , moiî\s que la gloire.
Si nos amis nous rendent des cervices ,
DE VAUVENARGUES. 3t
nous pensons qu'à litre d'amis ils nous les doivent , et nous ne pensons pas du tout qu'ils ne nous doivent pas leur amitié.
On n'est pas né pour la gloire lorsqu'on ne connaît pas le prix du tems.
L'activité fait plus de fortunés que la prudence.
Celui qui serait né pour obéir obéirait jusque sur le trône.
ïl ne paraît pas que la nature ait fait lei hommes pour l'indépendance.
Pour se soustraire à la force , on a été obligé de se soumettre à la justice. La justice ou la force , il a fallu opter entre ces deux maîtres , tant nous étions peu faits pour être libres.
ta dépendance est née de la société.
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Faut-11 s'élonner que les hommes aient cru que les animaux étaient faits pour eux , s'ils pensent même ainsi de leurs semblables , et que la fortune accoutume les puissans à ne compter qu'eux sur la terre ? '
Entre rois, entre peuples, entre particuliers, le plus fort se donne des droits sur le plus faible , et la même règle est suivie par les animaux et les êtres inanimés j de sorte que tout s'exécute dans l'univers par la violence : et cet ordre que nous blâmons avec quelque apparence de justice, est la loi la plus générale , la plus immuable , et la plus importante de la nature.
Les faibles veulent dépendre, afin d'être protégés. Ceux qui craignent les hommes , aiment les lois.
' Qui sait tout souffrir peut tout oser.
Il est des injures qu'il faut dissimuler, pour ne pas compromettre son honneur.
Il est bon d'êlre ferme par tempérament, et flexible par réflexion.
Les faibles veulent quelquefois qu'on les croie médians ; mais les méchans veulent passer pour bons.
Si l'ordre domine dans le genre humain, c'est une preuve que la raison et la vertu y sont les plus forts.
La loi des esprits n'est pas différente de celle des corps , qui ne peuvent se maintenir que par une continuelle nourriture.
Lorsque les plaisirs nous ont épuisés , nous croyons avoir épuisé les plaisirs ; et nous disons que rien ne peut remplir le cœur de l'homme.
Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nous-mêmes.