‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, SuaroChapitre 2 sur 34 · II · texte numérisé non relu

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Notre dégoût n'est point un défaut et une insuffisance des objets extérieurs , comme nous aimons à le croire j mais un épuisement de nos propres organes , et un témoignage de notre faiblesse.

Le feu , l'air, l'esprit , la lumière , tout vit par l'action. De là la communication et l'alliance de tous les êtres ; de là l'unité et l'harmonie dans l'univers. Cependant cette loi de la nature si féconde , nous trouvons que c'est un vice dans l'homme : et parce qu'il est obligé d'j obéir, ne pouvant subsister dans le repos j nous concluons qu'il est hors de sa place.

L'homme ne se propose le repos que pour s'affranchir de la sujétion et du travail : mais il ne peut jouir que par l'action , et n'ainiQ

-qu'elle.

Le fruit du travail est le plus doux des plaisirs.

Où tout est dépendant , il y a un maître : l'air appartient à l'homme, et l'homme à l'air j et rien n'est à soi, ni à part.

O soleil !ô cieux! qu'êtes-vous?Nous avons surpris le secret et l'ordre de vos mouvemens. Dans la main de l'Etre des êtres , instrumens aveugles et ressorts peut-être insensibles , le monde sur qui vous régnez mériterait - il nos hommages ? Les révolutions des empires , la diverse face des tems , les nations qui ont dominé , et les hommes qui ont fait la destinée de ces nations mêmes , les principales opinions et les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la religion , les arts, la morale et les sciences , tout cela , que peutil paraître ? Un atome presque invisible , qu'on appelle l'homme , qui rampe sur la face de la terre, et qui ne dure qu'un jour, embrasse en quelque sorte d'un coup-d'œil le spectacle de l'univers dans tous les âges.

Quand on a beaucoup de lumières , on admire peu 3 lorsque l'on en manque , de même.

L'admiration marque le degré de nos connaissances, et prouve moins souvent la perfection des choses que l'imperfection de notre esprit.

Ce n'est point un grand avantage d'avoir l'esprit vif, si on ne l'a juste. La perfection d'une pendule n'est pas d'aller vite, mais d'être réglée.

Parler imprudemment et parler hardiment , est presque toujours la même chose; mais on peut parler sans prudence, et parler juste : et il ne faut pas croire qu'un homme a l'esprit faux, parce que la hardiesse de son caractère, ou la vivacité de ses passions lui auront arraché , malgré lui-même , quelque vérité périlleuse.

11 y a plus de sérieux que de folie dans l'esprit des hommes. Peu sont nés plaisans. La plupart le deviennent par imitation , froids copistes de la vivacité et de la gaité.

Ceux qui se moquent des penchans sérieux aiment sérieusement les bagatelles.

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Différent génie , différent goût. Ce n'est pas toujours par jalousie que réciproquement on se rabaisse.

On juge des productions de l'esprit comme des ouvrages mécaniques. Lorsque l'on achète une bague , on dit : celle-là est trop grande ; l'autre est trop petite , jusqu'à ce qu'on en rencontre une pour son doigt. Mais il n'en reste pas chez le joaillier j car celle qui m'est trop petite va bien à un autre.

Lorsque deux auteurs ont également excellé en divers genres , on n'a pas ordinairement assez d'égard à la subordination de leurs talensj et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.

J'aime un écrivain qui embrasse tous les tems et tous les pays, et rapporte beaucoup d'effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs des différens siècles -^ qui , par des exemples lires de la peinture ou

de la musique, méfait connaître les beauîes de l'éloqueuce et l'étroite liaison des arts. Je dis d'un homme qui rapproche ainsi les choses humaines , qu'il a un grand génie , si ses conséquences sont justes. Mais s'il conclut mal, je présume qu'il distingue mal les objets , ou qu'il n'aperçoit pas d'un seul coupd'œil tout leur ensemble , et qu'enfin quelque chose manque à l'étendue ou a la profondeur de son esprit.

On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d'esprit; car l'une agrandit ses sujets, et l'autre , par l'abus des épisodes et par le faste de l'érudition, les anéantit.

Quelques exemples rapportés en peu de mots et à leur place, donnent plus d'éclat, plus de poids, et plus d'autorité aux réflexions; mais trop d'exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l'unité du sujet, et lassent les lecteurs sensés , qui ne veulent pas qu'on les détourne de l'objet principal, et qui d'ailleurs ne peuvent suivre , sans beaucoup de peine , une trop

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longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure. Il faut saisir d'un coup-d'œil la véritable preuve de son discours, et courir à la conclusion.Un esprit perçant fuit les épisodes, et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple, qui lit sans objet, sans pénétration et sans goût.

Le sot qui a beaucoup de mémoire, est plein de pensées et de faits ; mais il ne sait pas en conclure : tout lient à cela.

Savoir bien rapprocher les choses, voilà l'esprit juste. Le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses, fait les esprits vastes. Ainsi la justesse paraît être le premier degré , et une condition très-nécessaire de la vraie étendue d'esprit.

Un homme qui digère mal , et qui est vorace , est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savans.

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Je n'approuve point la maxime qui veut qu'un honnête homme sache un peu de tout. C'est savoir presque toujours inutilement , et quelquefois pernicieusement , que de savoir superficiellement ^t sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément : mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu'ils recherchent ne. sert qu'à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai £[énie ; car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans des détails, et sur des objets étrangers à leurs besoins et à leurs talens naturels : et enfin , elle ne sert point , comme ils s'en flattent , à prouver l'étendue de leur esprit. De tout tems on a vu des homnies qui savaient beaucoup avec un esprit très - médiocre ; et au contraire, des esprits très-vastes qui savaient fort peu. Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit, ni le savoir n'est preuve de génie.

La vérité échappe au jugement, comme les faits échappent à la mémoire. Les diverses

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faces des choses s'emparent tour-à-tour d'un esprit vif, et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant. Il s'use sur les choses les plus agréables , et varie comme notre humeur.

Il y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d'erreurs 5 autant de bonnes qualités que de mauvaises 3 autant de plaisirs que de peines : mais nous aimons à contrôler ]a nature humaine , pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous lâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre humain sans nous commettre. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent , et c'est à qui la chargera de plus de vices. Mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus; car la philosophie a ses modes comme les habits , la musique et l'architecture, etc.

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Sitôt qu'une opinion devient commune, il ne faut point d'autre raison pour obliger les hommes à l'abandonner et à embrasser sou contraire, jusqu'à ce que celle-ci vieillisse k son tour,et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science , on doit s'attendre qu'ils le passeront pour acquérir une nouvelle gloire : et c'est ce qui fait en partie que les plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie ils s'y replongent.

Les grands hommes , en apprenant aux faibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l'erreur.

Oii il y a de la grandeur , nous la sentons malgré nous. La gloire des conquérans a toujours été combattue ; les peuples en ont toujours souffert , et ils l'ont toujours respectée.

Le contemplateur, mollement couché dans

DE VAUVENARGUES. 45 une chambre tapissée , invective contre le soldat qui passe les nuits de l'hiver au bord d'un fleuve , et veille en silence sous les armes pour la sûreté de sa patrie.

Ce n'est pas à porter la faim etla misère chez les étrangers, qu'un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l'état : ce n'est pas à donner la mort, mais à la braver.

Le vice fomente la guerre : la vertu combat. S'il n'y avait aucune vertu , nous aurions pour toujours la paix.

La vigueur d'esprit ou l'adresse ont fait les premières fortunes. L'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.

11 est faux que l'égalité soit une loi de la nature. La nature n'a rien fait d'égal. Sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.

Qu'on tempère , comme on voudra , la souveraineté dans un état ; nulle loi n'est capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi.

On est forcé de respecter les dons de la nature , que l'étude ni la fortune ne peuvent donner.

La plupart des hommes sont si resserrés dans la sphère de leur condition , qu'ils n'ont pas même le courage d'en sortir par leurs idées : et si on en voit quelques-uns que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables des petites, on en trouve encore davantage à qui la pratique des petites a ôté jusqu'au sentiment des grandes.

Les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été quelquefois la cause des succès extraordinaires.

Les sujets font leur cour avec bien plus de

goût que les princes ne la reçoivent. Il est toujours plus sensible d'acquérir que de jouir.

Nous croyons négliger la gloire par pure paresse , tandis que nous prenons des peines infinies pour le plus pelit intérêt.

Nous aimons quelquefois jusqu'aux louanges que nous ne croyons pas sincères.

Il faut de grandes ressources dans l'esprit et dans le cœur pour goûter la sincérité lorsqu'elle blesse , ou pour la pratiquer sans qu'elle offense. Peu de gens ont assez de fonds pour souffrir la vérité et pour la dire.

Il y a des hommes qui , sans y penser , se forment une idée de leur figure , qu'ils empruntent du sentiment qui les domine ; et c'est peut-être par cette raison qu'un fat se croit toujours beau.

Ceux qui n'ont que de l'esprit ont du goût

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pour les grandes choses, et de la passion pour les petiles.

La plupart des hommes vieillissent dans un petit cercle d'idées qu'ils n'ont pas tirées de leur fonds j il y a peut-être moins d'esprits faux que de stériles.

Tout ce qui distingue les hommes paraît peu de chose. Qu'est-ce qui fait la beauté ou la laideur , la santé ou l'infirmité , l'esprit ou la stupidité ? Une légère différence des organes, un peu plus ou un peu moins de bile, etc. Cependant ce plus ou ce moins est d'une importance infinie pour les hommes ; et lorsqu'ils en jugent autrement ils sont dans l'erreur.

Deux choses peuvent a. peine remplacer , dans la vieillesse , les talens et les agrémens : la réputation ou les richesses.

Nous n'aimons pas les zélés qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons, pendant qu'ils se piquent eux-mêmes de cboses encore plus méprisables.

Quelque vanité qu'on nous reproche, nous avons besoin quelquefois qu'on nous assure de notre mérite.

Nous nous consolons rarement des grandes humiliations ; nous les oublions.

Moins on est puissant dans le monde , plus on peut commettre de fautes impunément, ou avoir inutilement un vrai mérite.

Lorsque la fortune veut humilier les sages , elle les surprend dans ces petites occasions oii l'on est ordinairement sans précaution et sans défense. Le plus habile homme du monde ne peut empêcher que de légères fautes n'entraînent quelquefois d'horribles malheurs; et il perd sa réputation ou sa fortune par une petite imprudence , comme un autre se casse la jambe en se promenant dans sa chambre.

Soit vivacité , soit hauteur , soit avarice , il

n'y a point d'homme qui ne porte dans son caractère une occasion continuelle de faire des fautes ; et si elles sont sans conséquence , c'est à la fortune qu'il le doit.

Nous sommes consternés de nos rechutes , et de voir que nos malheurs mêmes n'ont pu nous corriger de nos défauts.

La nécessité modère plus de peines que la raison.

La nécessité empoisonne les maux qu'elle ne peut guérir.

Les favoris de la fortune ou de la gloire ; malheureux à nos yeux , ne nous détournent point de l'ambition.

La patience est l'art d'espérer.

Le désespoir comble non-seulement notre misère, mais notre faiblesse.

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Ni les dons, ni les coups de la fortune n'égalent ceux de la nature , qui la passe en rigueur comme en bonté.

Les biens et les maux extrêmes ne se font J)as sentir aux âmes médiocres.

Il y a peut-être plus d'esprits légers danâ ce qu'on appelle le monde , que dans les conditions moins fortunées.

Les gens du monde ne s'entretiennent pas de si petites choses que le peuple ; mais le peuple ne s'occupe pas de choses si frivole» que les gens du monde.

On trouve dans l'histoire de grands personnages que la volupté ou l'amour ont gouvernés ; elle n*en rappelle pas à ma mémoire qui aient été galans. Ce qui fait le mérite essentiel de quelques hommes, ne peut même subsister dans quelques autres comme ui^ faible.

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