ÉLOGE
DE PaUL-HiPPOLITE-Em MANUEL
DE SEYTRES,
Officier au régiment du Roi '.
Ainsi donc j'élais destiné à survivre à notre amitié , Hippolite , quand j'espérais qu'elle adoucirait tous les maux et tous les
' Cet ouvrage , où Vauvenargues fait Teloge de son camarade et de son ami , est celui dont l'auteur faisait le plus de cas. Vraisemblablement tous ses lecteurs ne penseront pas comme lui.
Paul-Hippolite-Emmanuel de Sejtres , fils aîné' de Joseph, de Seytres , marquis de Caumont , acade'micien correspondant honoraire de Tacademie des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris , et académicien de celle de Marseille, et d'Elisabeth de Donis , naquit le i5 août lri/\: Il entra dans le régiment d'infanterie du roi , et s'e'tant trouve à l'invasion de la Bohème , il y périt au mois d'avril 1742. Il n'avait pas encore dix-huit ans , et il est peut-être sans exemple qu'à cet âge , un jeune homme ait eu le bonheur d'acque'rir un ami si digne de faire son éloge.
ciiiiuis de ma vie jusqu'à mon dernier soupir. Au moment où mon cœur plein de sécurité mettait une aveugle confiance dans ta force et dans ta jeunesse , et s'abandonnait a sa joie , ô douleur ! une main puissante éteignait dans ton sang la source de la vie. La mort se glissait dans ton cœur, et tu la portais dans le sein. Terrible , elle sort tout d'un coup au milieu des jeux qui la couvrent : tu tombes à la fleur de tes ans sous ses véritables efforts. Mes yeux sont les tristes témoins d'un spectacle si lamentable , et ma voix qui s'était formée à de si charmans entretiens, n'a plus qu'à porter jusqu'au ciel l'amère douleur de ta perte. O mânes chéris , ombre aimable , victime innocente du sort , recois dans le sein de la terre ces derniers et tristes hommage». Réveille-toi, cendre immortelle! sois sensible aux gémissemens d'une si sincère douleur!
Il n'est pas besoin d'avoir fait beaucoup d'expérience des hommes pour connaître leur dureté. En vain cherchent - ils à la mort , par de pathétiques discours, à surprendre la compassion; comme ils l'ont rarement connue, il est rare aussi qu'ils l'excitent ; et leur mort ne touche personne. Elle est attendue, désirée» ou du moins bientôt oubliée de ceux qui leur
sont les plus proches. Tout ce qui les environne , ou les hait , ou les méprise , ou les envie , ou les craint ; tous semblent avoir à leur perte quelque intérêt délourné. Les indiftérens même osent y ressentir la barbare joie du speclacle. Après avoir cherché l'approbation du monde pendant tout le cours de leur vie , telle en est la fin déplorable. Mais celui qui fait le sujet de ce discours, n'a pas dû subir cette loi. Sa vertu timide et modeste n'irritait pas encore l'envie. 11 n'avait que dix - huit ans. Naturellement plein de grâce , les traits ingénus , l'air ouvert , la physionomie noble et sage , le regard doux et pénétrant , on ne le voyait pas avec indifférence. D'abord son aimable extérieur prévenait tous les cœurs pour lui , et quand on était à portée de connaître son caractère , alors il fallait adorer la beauté de son natureK Il n'avait jamais méprisé personne, ni envié, m haï. Hors même de quelques plaisanteries qui ne tombaient que sur le ridicule , on ne rayait jamais ouï parler mal de qui que ce soit. Il entrait aisément dans toutes les passions et dans toutes les opinions que le monde blâma îe plus, et qui semblent les plus bizarres. Elle& ne le surprenaient point. 11 en pénétrait I0
principe. Il trouvait dans ses réflexions des vues pour le justifier : marque d'un génie élevé que son propre caractère ne domine pas : et il était en effet d'un jugement si ferme et si hardi , que les préjugés , même ks plus favorables à ses sages inclinations » ne pouvaient pas l'enlraîner ; quoiqu'il soit si naturel aux hommes sages de se laisser maîtriser par leur sagesse : si modeste d'ailleurs , et si exempt d'amour-propre, qu'il ne pouvait souflVir ses plus j ustes louanges ,ni même qu'on parlât de lui : et si haut , dans un autre sens, que les avantages les plus respectés ne pouvaient pas l'éblouir. Ni l'âge , ni les dignités , ni la réputation , ni les richesses , ne lui imposaient : ces choses qui font une impression si vive sur l'esprit des jeunes gens , n'assujétissaient pas le sien. Il était naturellement et sans effort au niveau d'elles.
Qui pourrait expliquer le caractère de son. ambition qui était tout-à-la- fois si modeste et si fière ? Qui pourrait définir son amour pour le monde ? Qui aurait l'art de le peindre au milieu des plaisirs ? Il était né ardent ; son imagination le portait toujours au-delà des amusemens de son âge, et n'était jamais satisfaite j tantôt 0» remarquait en lui quelque
chose de dégagé et comme au-dessus du plaivsir , dans les chaînes du plaisir même : tantôt il semblait qu'épuisé , desséché par son propre feu , son anie abattue languissait de cette langueur passionnée qui consume un esprit trop vif j et ceux qui confondent les traits et la ressemblance des choses , le trouvaient alors indolent. Mais au lieu que les autres hommes paraissent au-dessous des choses qu'ils négligent , lui paraissait au-dessus j il méprisait les affaires que l'on appréhende. Sa paresse n'avait rien de faible ni de lent ; on y aurait remarqué plutôt quelque chose de vif et de fier. Du reste , il avait un instinct secret et admirable pour juger sainement des choses, et saisir le vrai dans l'instant. On aurait dit que , dans toutes ses vues , il ne passait jamais par les degrés et par les conséquences qui amusent le reste des hommes , mais que la vérité , sans cette gradation , se faisait sentir toute entière et d'une manière immédiate à son cœur et à son esprit , de sorte que la justesse de ce sentiment dans laquelle il s'arrêtait le faisait quelquefois paraître trop froid pour le raisonnement, oii il ne trouvait pas toujours l'évidence de son instinct. Mais cela, bien loin de marquer quelque défaut de rai'
son , prouvait sa sagacité. Il ne pouvait s'assujélir à expliquer par des paroles et par des retours fatigans ce qu'il concevait d'un coup-d'œil. Enfin , pour finir ce discours par les qualités de son cœur , il était vrai , généreux , pitoyable , et capable de la plus sûre et de la plus tendre amitié , d'un si beau naturel d'ailleurs qu'il n'avait jamais rien à cacher a personne, ne connaissant aucune de ces petitesses (haines , jalousies , vanités), que l'on dérobe au monde avec tant de mystère , et qu'on verse au sein d'un ami avec tant de soulagement. Insensible au plaisir de parler de soi - même , qui est le nœud des amitiés faibles ; élevé , confiant , ingénu , propre à détromper les gens vains chargés du secret accablant de leurs faiblesses, en leur faisant sentir le prix d'une naïveté modeste ; en un mot , né pour la vertu et pour faire aimer sur la terre cette haute modération qu'on n'a pas encore définie , qui n'est ni paresse, ni flegme, ni médiocrité de génie , ni froideur de tempérament, ni effort d-s raisonnement, mais un instinct supérieur aux chimères qui tiennent le monde enchanté : on ne verra jamais dans le même sujet, tant de qualités réuuies. 0 que cette idée est cruelle , après une mort si sou-
daine ! Ah ! du moins , s'il avait connu tou!<5 mon amitié pour lui ! si je pouvais encore lui parler un moment ! s'il pouvait voir couler ces larmes ! . . . . Mais il n'entendra plus ma voix. La mort a fermé son oreille , ses yeux ne s'ouvriront plus : il n'est plus. O triste parole ! Malheureux jeune homme, quel bras t'a précipité au tombeau , du sein enchanteur des plaisirs ? Tu croissais au milieu des fleurs
et des songes de l'espérance ; tu croissais
O funeste guerre ! 6 climat redoutable ! ô rigoureux hiver ! ô terre qui contiens la cendre de tes conquérans étonnés ! Tombeaux, monumens efiroyables des faveurs perfides du sort ! voyage fatal! murs sanglans! Tu ne sortiras pas du champ de la victoire, glorieuse vic*lime j la mort t'a traîné dans un piège affreux j lu respires un air infecté ; l'ombre du trépas t'environne. Pleure, malheureuse patrie, pleure sur tes tristes trophées. Tu couvres toute l'Allemagne de tes intrépides soldais , et tu t'applaudis de ta gloire. Pleure , dis-je , verse des larmes ! pousse de lamentables cris ! à grande peine quelques débris d'une armée si florissante reverront les champs fortunés. Avec quels périls ! j'en frémis. Ils fuient. La faim, le désordre marchent sur leurs traces furtives 3
Ja nuit enveloppe leurs pas , et la mort les suit en silence. Vous dites : Est-ce là cette armée qui semait l'effroi devant elle ? Vous voyez j la fortune change : elle craint à son tour ; ell(5 presse sa fuite à travers les bois et les neiges. Elle marche sans s'arrêter. Les maladies , la faim, la fatigue excessive, accablent nos jeunes soldats. Misérables ! on les voit étendus sur la neige , inhumainement délaissés. Des feux allumés sur la glace éclairent leurs derniers momens. La terre est leur lit redoutable.
O chère patrie ! quoi ! mes yeux te revoient après tant d'horreurs ! En quel tems, en quelle détresse , en quel déplorable appareil ? O triste retour ! ô revers ! fortuné Lorrain , nos disgrâces ont passé ta cruelle attente : la mort a servi ta colère. Les tombeaux regorgent de 6ang. N'en sois pas plus fier ! la fortune n'a pas mis à tes pieds nos drapeaux victorieux ; l'univers les a vus sur tes murs ébranlés , triompher de ta folle rage. Tu n'as pas vaincu ; tu t'abuses. Une main plus puissante a détruit nos armées. Ecoute la voix qui te crie : je t'ai chassé du trône et du lit impérial , oii tu te flattais de t'asseoir. J'élève et je brise les sceptres ; j'assemble et détruis les nations ; je donne à mon gré la victoire , le trépas, le trône II. z5
et les fers. Mortel , tout est né sous ma loî; O Dieu! vous l'avez fait paraître. Vous avez dissipé nos armées innombrables ; vous avez moissonné l'espoir de nos maisons. Hélas ! de quels coups vous frappez les têtes les plus" innocentes! Aimable Hippolyte , aucun vice n'infectait encore ta jeunesse. Tes années croissaient sans reproche , et l'aurore de ta vertu jetait un éclat ravissant. La candeur et la vérité régnaient dans tes sages discours avec l'enjouement et les grâces. La tristesse déconcertée s'enfuyait au son de ta voix. Les désirs inquiets s'appaisaient. Modéré jusque dans la guerre, ton esprit ne perdait jamais sa douceur et son agrément. Tu le sais , province éloignée , Moravie , théâtre funeste de nos marches laborieuses , tu sais avec quelle patience il portait ces courses mortelles. Son visage toujours serein effaçait l'éclat de les neiges , et réjouissait tes cabanes. O puissions-nous toujours sous les rustiques toits ! .. . Mais le repos succède à nos longues fatigues. Prague nous reçoit. Ses remparts semblent assurer notre vie comme notre tranquillité. O cher Hippolyte I la mort t'avait préparé cette embûche. A l'instant elle se déclare, tu péris , la fleur de tes jours sèche comme
î'herbe des champs j je veux te parler, je rencontre tes regards mourans qui me troublent. Je bégaye , et force ma langue. Tu ne m'entends plus j une voix plus puissante et plus importune parle à ton oreille effrayée. Le tems presse , la mort t'appelle , la mort te demande et t'attire. Hàte-toi , dit-elle , hâteloi ; ta jeunesse m'irrite et ta beauté me blesse 5 ne fais point de vœux inutiles : je me ris des larmes des faibles , et j'ai soif du sang innocent : tombe , passe , exhale ta vie. — Quoi , sitôt ! Quoi , dans ses beaux jours et dans la primeur de son âge ! Dieu vivant , vous le livrez donc à l'affreuse main qui l'opprime. Vous le délaissez sans pitié. Tant de dons et tant d'agrémens qui environnaient sa jeunesse, ce mortel abandon... O voile falal ! Dieu terrible ! véritablement tu te plais dans un redoutable secret. Qui l'eût cru , mon cher Hippolyte , qui l'eût cru ? Le ciel semblait prendre un soin paternel de tes jours ; et soudain le ciel te condamne , et tu meurs sans qu'aucun effort te puisse arrêter dans ta chute. Tu meurs. . . . O rigueur lamentable ! Hippolyte. . . . Cher Hippolyte , est-ce toi que
]€ vois dans ces tristes débris ? Restes
mutilés de la mort , quel spectacle affreux
vous m'offrez î . . . . Où fuirai-je ? Je vois partout des lambeaux flétris et sanglans , un tombeau qui marche a mes yeux , des flambeaux et des funérailles. Cesse de m'effrayer de ces noires images , chère ombre , je n'ai pas trahi la foi que je dois à ta cendre. Je l'aimais vivant , je te pleure au tombeau. Ta vie comblait mes vœux , et ta perte m'accable. Mon deuil et mes regrets peuvent - ils avoir des limites, lorsque ton malheur n'en a point. Va, je porte au fond de mon cœur une loi plus juste et plus tendre. Ta vertu méritait un attachement éternel ; je lui dois d'éternelles larmes , et j'en verserai des torrens.
Homme insuffisant à toi-même, créature vide et inquiète , tu t'attaches, tu te détaches, lu t'affliges , lu te consoles ; ta faiblesse partout éclate. Mais connais du moins ce principe : qui s'est consolé , n'aime plus ; et qui n'aime plus , tu le sais , est léger , ingrat , infidèle , et d'une imagination faible , qui périt avec son objet. On dit : dans la mort , nul remède. Conclus : nulle consolation à qui aime au-delà de la mort. Suppose un moment en toi-même : ce que j'ai de plus cher au monde est dans un péril imminent. Une longue absence le cache. Je ne puis ni le secourir,
ni le joindre; et je me console, et je m'abandonne aux plaisirs avec une barbare ardeur ! Faible image î vaine expression î nul péril n'égale la mort, nulle absence ne la figure. O cœurs durs! vous ne sentez pas la force de ces vérités. Les charmes d'une amitié pure ne vous touchent que faiblement. Vous n'aimez , vous ne regardez que les choses qui ont de l'éclat. Pourquoi donc, mon cher Hjppolite , n'admiraient - ils pas ta vertu dans un âge encore si tendre ? Que peuvent-ils voir de plus rare ? Us veulent des actions brillantes qui puissent forcer leur estime; et n'a vais-lu pas le génie qui enfante ces nobles actions ? Mon enfant, ta grande jeunesse leur cachait des dons si précoces. Leurs sens n'allaient pas jusqu'à toi. La raison et le cœur de la plupart des hommes se forment tard. Us ne peuvent , parmi les grâces d'une si riante jeunesse , admettre un sérieux si profond. Ils croient cet accord impossible. Ainsi ils ne t'ont point rendu justice ; ils ne peuvent plus te la rendre. Moi-même , pardonne, ombre aimable ; tes vertus et les agrémens peut - être ne m^onl pas trouvé toujours équitable et sensible. Pardonne un excès d'amitié qui mêlait à mes senlimeus des délicatesses injustes. O comme
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elles se sont promplement dissipées ! Quand la mort a levé le voile qu'elles avaient mis sur mes yeux , je t'ai vu tel que ma tendresse voulait que tu fusses dans ta vie. Mais pardonne encore une foisj car tu n'as jamais pu douter du fond de mon attachement. Je t'aimais même avant de pouvoir te connaître. Je n'ai jamais aimé que toi. Tes inclinations généreuses étaient chères à mon enfance j avant de t'avoir jamais vu , mon imagination séduite m'en faisait l'aimable peinture. Cent fois elle m'a présenté les grâces de ton caractère, ta beauté, ta pudeur, ta facile bonté. J'ignorais ton nom et ta vie, et mon cœur t'admirait, te parlait, te voyait, te cherchait dans la solitude. Tu ne m'as connu qu'un moment ; et lorsque nous nous sommes connus , j'avais rendu mille fois en secret un hommage mystérieux à tes vertus. Hélas ! un bonheur plus réel paraissait avoir pris la place de l'erreur de mes premiers vœux. Je croyais posséder l'objet d'une si touchante illusion , et je l'ai perdu pour toujours.
Qu'êtes - vous devenue , ombre digne des ci eux? Mes regrets vont-ils jusqu'à vous ? . . . Je frissonne. . . . O profond abîme ! ô douleur ! ô mort! ô tombeau! voile obscur, nuit impé^.
nétrable , mystères de l'éternité ! Qui pourra calmer l'inquiétude et la crainte qui me dévorent? Qui me révélera les conseils de la mort ? O terre ! crains-tu de violer le secret affreux de tes antres? Tu te tais, tu prêtes l'oreille j tu caches ton sanglant larcin j chaque instant augmente ma peine j mon trouble interroge la nuit , et la nuit ne peut l'éclaircir ; j'implore les cieux , ils se taisent. Les enfers sont sourds à ma voix: toute la nature est muette j l'univers effrajé repose.
Ouvrez-vous , tombeaux redoutables ! Mânes solitaires , parlez , parlez. Quel silence indomptable ! ô triste abandon ! ô terreur ! Quelle main tient donc sous son joug toute îa nature interdite? O Etre éternel et caché , daigne dissiper les alarmes où mon arae infirme est plongée. Le secret de tes jugemens glace mes timides esprits. Voilé dans le fond de ton être, tu fais les destins et les tems, et la vie et la mort, et la crainte et la joie , et l'espoir trompeur et crédule. Tu règnes sur les élémens et sur les enfers révoltés ; l'air frappé frémit à ta voix : redoutable juge des morts , prends pitié de mon désespoir.
Nota. Cet ouvrage e'tant un des plus faibles de l'auteur , n'a pas paru me'riter de notes. Edii.