SUR L'INÉGALITÉ DES RICHESSES
Il serait difficile de donner un sujet plus digne de notre attention que celui qu'on nous propose , puisqu'il est question de confondre le prétexte le plus ancien de l'impiété, par la sagesse même de la Providence dans la distribution inégale des richesses, qui fait leur scandale. 11 faut en sondant le secret de ces redoutables conseils qui font la destinée de tous les peuples , ouvrir en même-tems aux yeux du genre humain le spectacle de l'univers sous la main de Dieu. Un sujet si vaste
• Ce discours avait ete envoyé à l'Acade'mie française , pour concourir au prix d'e'loquence qu'elle avait propose' sur le sujet suivant : « La sagesse de Dieu dans la distribution ine'gale des richesses , suivant ces paroles : Dives et pauper obviaverunt sibi : utrlûsque operator est Dominus. Proverb. xxii. Le pauvre et le riche se sont rencontrés : le Seigneur a fait l'un et l'autre.
embrasse toutes les conditions et tous les hommes. Rois, sujets, étrangers, barbares, sa vans , ignorans , tous y ont un égal intérêt. Nul ne peut s'affranchir du joug de celui qui, du haut des cieux , commande à tous les peuples de la terre , et tient sous sa loi les empires , les hasards , les tombeaux , la gloire , la vie et la mort.
La matière est trop importante pour n'avoir pas été souvent traitée. Les plus grands hommes se sont attachés à la mettre dans un beau jour , et rien ne leur est échappé : mais parce que nous oublions très-promptement jusqu'aux choses qu'il nous importe le plus de retenir, il ne sera pas inutile de remettre devant nos yeux une vérité si sublime et si outragée de nos jours. Si nous n'employons pour la défendre ni de nouveaux raisonnemens , ni de nouveaux tours, que personne n'en soit surpris. Qu'on sache que la vérité est une , qu'elle est immuable , qu'elle est éternelle. Belle de sa propre beauté , riche dans son fonds , invincible , elle peut se montrer toujours la même , sans perdre sa force ou sa grâce , parce qu'elle ne peut vieillir ni s'affaiblir ; et que n'ayant pas pris- son être dans les fantômes de notre imagination , elle
rejette ses faux ornemeiis. Que ceux qui pros-^ lituent leur voix au mensonge , s'efforcent de couvrir la faiblesse de leurs inventions , par les illusions agréables de la nouveauté ; qu'ils se répandent inutilement en vains discours, puisqu'ils n'ont pour but que de plaire , et d'amuser les oreilles curieuses. Lorsqu'il est question de persuader la vérité, tout ce qui est recherché est vain ; tout ce qui n'est pas nécessaire est superflu ; tout ce qui est pour l'auteur, distrait , charge la mémoire , dégoûte. En suivant de tout mon pouvoir ces grands principes , j'esp; re démontrer en peu de mots combien nos murmures envers la Providence sont injustes, combien même elle est juste malgré nos murmures.
Et premièrement , que ceux qui se plaignent, de l'inégalité des conditions, en reconnaissent la nécessité indispensable. Inutilement les anciens législateurs ont tâché de les rapprocher. Les lois ne sauraient empêcher que le génie s'élève au-dessus de l'incapacité, l'activité audessus de la paresse , la prudence au-dessus de la témérité. Tous les tempéramens qu'on a ernployés à cet égard ont été vains j l'art ne peut égaler les hommes malgré la nature. Si Ton trouve quelque apparence dans l'his-
toîre , de celte égalité imaginaire , c'est parmi des peuples sauvages qui vivaient sans lois et sans maîtres , ne connaissaient d'autre droit que la force , d'autres dieux que l'impunité j monstres qui erraient dans les bois avec les ours , et se détruisaient les uns les autres par d'affreux carnages ; égaux par le crime , par la pauvreté , par l'ignorance , par la cruauté j nul appui parmi eux pour l'innocence , nulle récompense pour la vertu , nul frein pour l'audace ; l'art du labourage négligé ou ignoré par ces barbares , qui ne subsistaient que de rapines , accoutumés à une vie oisive et vagabonde ; la terre stérile pour ses habitans; la raison impuissante et inutile , tel était l'état de ces peuples , opprobre de l'humanité ; telles étaient leurs coutumes impies. Pressés par l'indigence la plus rigoureuse , dès qu'ils sentirent la nécessité d'une juste dépendance , cette égalité primitive , qui n'était fondée que sur leur pauvreté et leur oisiveté commune, disparut. Mais voici ce qui la suivit : le sage et le laborieux eurent l'abondance pour prix du travail ; la gloire devint le fruit de la vertu ; la misère et la dépendance , la peine de l'oisiveté et de la mollesse. Les hommes s'élevant les uns au-dessus des autres, selon leur génie,
l'inégalito des fortunes s'introduisit sur de justes fondcmens. La subordination qu'elle établit parmi les hommes resserra leurs limites mutuels et servit à maintenir l'ordre. Alors celui qui avait les richesses en partage mit en œuvre l'activité et l'industrie. Dans le tems que le laboureur , né sous les cabanes , fertilisait la terre par ses soins , le philosophe que la nature avait doué de plus d'intelligence , se donna librement aux sciences ou à l'étude de la politique. Tous les arts cultivés fleurirent sur la terre. Les divers talens s'entr'aidèrent , et la vérité de ces paroles de mon texte se manifesta : JDives et pauper obviavei^unt sibi , le pauvre et le riche se sont rencontrés ; utriiisque operator est JDominus , le Seigneur a fait l'un et l'autre. C'est lui qui a ordonné les conditions, et les a subordonnées avec sagesse , afin qu'elles se servissent pour ainsi dire de contre-poids, et entretinssent l'équilibre sur la terre. Et ne croyez pas que sa justice ait mis dans celte inégalité de forlunes , une inégalité réelle de JDonheur : comme il n'a pas créé les hommes pour la terre , mais pour une fin sans comparaison plus élevée , il attache aux plus émiuentes conditions et aux plus heureuses en
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apparence , de secrets ennuis. Il n'a pas voulu que la tranquillité de Tame dépendît du hasard de la naissance ; il a fait en sorte que le cœur de la plupart des hommes se formât sur leur condition. Le laboureur a trouvé dans le travail de ses mains la paix et la société , qui fuient l'orgueil des grands. Ceux - ci n'ont pas moins de désirs que les hommes les plus abjects j ils ont donc autant de besoins.
Une erreur sans doute bien grossière , c'est de croire que l'oisiveté puisse rendre les hommes plus heureux. La santé , la vigueur d'esprit, la paix du cœur sont le fruit touchant du travail. Il n'y a qu'une vie laborieuse qui puisse amortir les passions , dont le joug est si rigoureux ; c'est elle qui relient sous les cabanes le sommeil fugitif des riches palais. La pauvreté , contre laquelle nous sommes si prévenus , n'est pas telle que nous pensons 3 elle rend les hommes plus tempérans , plus laborieux, plus modestes j elle les maintient dans l'innocence, sans laquelle il n'y a ni repos , ni bonheur réel sur la terre.
Qu'envions - noua dans la condition des riches ? Obérés eux-mêmes dans l'abondance par leur luxe et leur faste immodérés , extémiés à la fleur de leur âge par leurs débau-
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ches criminelles, consumés par l'ambilion et la jalousie à mesure qu'ils sont plus élevés , victimes orgueilleuses de la vanité et de l'intempérance; encore une fois, peuple aveugle, que leur pouvons-nous envier ? Considérons de loin la cour des princes , oii la vanité humaine étale avec éclat ce qu'elle a de plus spécieux. Là nous trouverons plus qu'ailleurs la bassesse et la servitude sous l'apparence de la grandeur et de la gloire , l'indigence sous le nom de la fortune, l'opprobre sous l'éclat du rang ; là nous verrons la nature étouffée par l'ambition, les mères détachées de leurs enfans par l'amour effréné du monde , les enfans attendant avec impatience la mort de leurs pères , les frères opposés aux frères , l'ami à l'ami. Là l'intérêt sordide et la dissipation, au lieu des plaisirs ; le dépit, la haine, la honte, la vengeance et le désespoir, sous le faux dehors du bonheur. Où règne si impérieusement le vice, on ne saurait trop le redire , ne croyons pas que la tranquillité d'esprit et le plaisir puissent habiter. Je ne vous parle pas des peines infinies qui suivront si promplement et sans être attendues, ces maux passagers. Je ne relève pas l'obligation du riche envers le pauvre , auquel il est comptable
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dé ces biens immenses qui ne peuvent assouvir sa cupidité insatiable. La nécessité inviolable de l'aumône égale le pauvre et le riche. Si celui-ci n'est que le dispensateur de ses trésors , comme on ne saurait en douter , quelle condition ! S'il en est l'usurpateur infidèle , quel odieux titre ! Je sais que la plupart des riches ne balancent pas dans ce choix ; mais je sais aussi les supplices réservés à leurs attentats. S'ils s'étourdissent sur ces chatimens inévitables, pouvons-nous compter pour un bien ce qui met le comble à leurs maux ? S'il leur reste au contraire quelque sentiment d'humanité , de combien de remords, de craintes, de troubles secrets ne seront-ils pas travaillés ? En un mot quel sort est le leur , si non-seulement leurs plaisirs rencontrent un juge inflexible , mais leurs douleurs mêmes ! Passons sur ces tristes objets, si souvent et si vainement présentés à nos faibles yeux. Le lieu et le tems oii je parle ne permettent peut-être pas d'insister sur ces vérités. Toutefois il ne peut nous dispenser de traiter chrétiennement un sujet chrétien • et quiconque n'aperçoit pas cette nécessité inévitable , ne connaît pas même les règles de la vraie éloquence. Pénétré de cette pen-
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S€e, je reprends ce qui fait l'objet et le fonds
de tout ce discours.
Nous avons reconnu la sagesse de Dieu dans la distribution inégale des richesses, qui fait le scandale des faibles j l'impuissance de la fortune pour le vrai bonheur s'est offerte de tous côtés, et nous l'avons suivie jusqu'au pied du trône. Elevons maintenant nos vues ; observons la vie de ces princes mêmes qui excitent la cupidité et l'envie du reste des hommes. Nous adorons leur grandeur et leur opulence ; mais j'ai vu l'indigence sur le trône, telle que les cœurs les plus durs en auraient été attendris ; il ne m'appartient pas d'expliquer ce discours 5 nous devons au moins ce respect à ceux qui sont l'image de Dieu sur la terre. Aussi n'avons - nous pas besoin de recourir à ces paradoxes que le peuple ne peut comprendre; les peines de la royauté sont d'ailleurs assez manifestes. Un homme obligé par état à faire le bonheur des autres hommes , à les rendre bons et soumis , à maintenir en même tems la gloire et la tranquillité de la nation ; lorsque les calamités inséparables de la guerre accablent ses peuples , qu'il voit ses étals attaqués par un ennemi redoutable , que les ressources épuisées
ne laissent pas même la consolation de l'espérance , ô peines sans bornes ! quelle main séchera les larmes d'un bon prince dans ces circonstances ? S'il est touché , comme il doit l'être de tels maux, quel accablement ! s'il y est insensible , quelle indignité! quelle honte, si une condition si élevée ne lui inspire pas la vertu ! Quelle misère , si la vertu ne peut le rendre plus heureux! Tout ce qui a de l'éclat au-dehors éblouit notre vanité. Nous idolâtrons en secret tout ce qui s'offre sous les apparences de la gloire. Aveugles que nous sommes , l'expérience et la raison devraient bien nous dessiller les yeux. Mêmes infirmités, mêmes faiblesses, même fragilité se font remarquer dans tous les états, même sujétion a la mort, qui met un terme si court et si redoutable aux grandeurs humaines. Un prince s'était élevé jusqu'au premier trône du monde par la protection d'un roi plus puissant. L'Europe jalouse de la gloire de son bienfaiteur , formait des complots contre lui. Tous les peuples prêtaient l'oreille et attendaient les circonstances pour prendre parti. Déjà la meilleure partie de l'Europe était en armes, ses plus belles provinces ravagées j la mort avait détruit en un moment les armées
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les plus redoutables; triomphantes sous leurs ruines, elles renaissaient de leurs cendres j de nouveaux soldats se rangeaient en foule sous nos drapeaux victorieux j nous attendions tout de leur nombre, de leur chef et de leur courage. Espérance fallacieuse ! Ce spectacle nous imposait. Celui pour qui nous avions entrepris de si grandes choses touchait à son terme ; la mort invisible assiégeait son trône 5 la. terre l'appelle à son centre. Il descend aux sombres demeures oii la mort égale à jamais le pauvre et le riche, le faible et le fort, le prudent et le téméraire. Ses braves soldats, qui avaient perdu le jour sous ses enseignes , l'environnent saisis de crainte : O sage empereur \ est-ce vous? Nous avons combattu jusqu'au dernier soupir pour votre gloire. Nous aurions donné mille vies pour rendre vos jours plus tranquilles . Quoi ! sitôt vous nous rejoignez ; quoi ! la mort a osé interrompre vos vastes desseins. Ah! c'est maintenant que le sens des paroles de mon texte achève de se découvrir. Le pauvre et le riche se sont rencontrés, le sujet et le souverain; mais ces distinctions de souverain et de sujet avaient disparu , et ce n'était plus que des noms. O néant des grandeurs humaines ! ô fra-
gilité de la vie ! Sont-ce là les vains avantages sur lesquels , toujours prévenus , nous nous consumons de travaux? Sunt-ce là les objets de nos empressemens , de nos jalousies, de nos murmures audacieux contre la Providence ? Dès que nos désirs injustes trouvent des obstacles 5 dès que notre ambition insatiable n'est pas assouvie j dès que nous souffrons quelque chose par les maladies, juste suite <le nos excès ; dès que nos espérances ridicules sont trompées; dès que notre orgueil est blessé , nous osons accuser de tous ces maux, vrais ou imaginaires, cette providence adorable de qui nous tenons tous nos biens. Que dis - je , accuser ? Combien d'hommes , par un aveuglement qui fait horreur, portent l'impiété et l'audace jusqu'à nier son existence ! La terre et les cieux la confessent 5 l'univers en porte par-toat l'auguste marque. Mais ces caractères , ces grands témoignages ne peuvent toucher leur espril. Inutilement retentit à leurs oreilles la merveille des œuvres de Dieu; l'ordre permanent des saisons , principe fécond des richesses qu'enfante la terre j les nuits succédant régulièrement aux jours , pour inviter l'homme au repos ; les astres parcourant les cieux dî^us un çûi'ojable sileoce,
«ans s'embarrasser dans leur cours; tant de corps si puissaiis et si impétueux enchaînés sous la niêiiie loi ; l'univers éternellement assujéti à la même règle: ce spectacle échappe à leurs yeux malades et préoccupés. Aussi n'est-ce pas par sa pompe que je combattrai leurs erreurs: je veux les convaincre par ce qui se passe sur celte même terre, qui enchante leurs sens, où se bornent toutes leurs pensées et tous leurs désirs. Je leur présenterai les merveilles sensibles qu'ils idolâtrent; tous les hommes, tous les états, tous les arts enchaînés les uns aux autres , el concourant également au maintien de la société ; la justice manifeste de Dieu dans sa conduite impénétrable ; le pauvre soulagé , sans le savoir , par la privation des biens mêmes qu'il regrette ; le riche agité , traversé , désespéré dans la possession des trésors qu'il accumule , puni de son orgueil par son orgueil , châtié du mauvais usage des richesses par l'abus même qu'il en ose faire; le pauvre et le riche également mécontens de leur état , et par conséquent également injustes et aveugles , car ils portent envie l'un à l'autre et se croient réciproquement heureux ; le pauvre et le riche forcés par leur propre condition de
s'entr'aider , malgré la jalousie des uns et l'orgueil injurieux des autres ; le pauvre et le riche égalés enfin par la mort et par les jugemens de Dieu.
S'il est des misères sur la terre qui méritent d'être exceptées , pai'ce qu'elles paraissent sans compensation, prouvent-elles l'injustice de la Providence , qui donne si libéralement aux riches les moyens de les soulager, ou l'endurcissement de ceux-là même qui s'en font un titre contre elle ? Grands du monde ! quel est ce luxe qui vous suit et vous environne ? quelle est cette somptuosité qui règne dans vos bâtimens et dans vos repas licencieux ? Quelle profusion , quelle audace , quel faste insensé ! Cependant le pauvre , affamé , nu , «lalade , accablé d'injures , repose à la porte des temples oii veille le Dieu des vengeances. Cet homme , qui a une ame comme vous, qui a un même Dieu avec vous , même «ulte , même patrie , et sans doute plus de vertu, il languit à vos yeux, couvert d'opprobres; la douleur et la faim intolérable abrègent ses jours; les maux qui l'ont environné '^dcs son enfance, le précipitent au tombeau à la fleur de sa vie. G douleur ! ô ignominie ! 6 renversement de la Dature corroïnpue ! Rejèterons-
Hons sur la Providence ces scandales que nous sommes inutilement chargés de réparer , et que la Providence venge si rigoureusement après la vie ? Conclurions-nous donc autrement, si de tels désordres étaient sans vengeance , si les moyens de les prévenir nous avaient été refusés , si l'obligation de le faire était moins manifeste et moins expresse ? Violateurs de la loi de Dieu , ravisseurs du dépôt qui nous est confié , nous ne nous contentons pas de nous livrer à notre dureté , k notre cupidité , à notre avarice , nous voulons encore que Dieu soit l'auteur de ces excès ; et quand on nous fait voir qu'il ne peut l'être, parce que cela détruirait sa perfection, aveuglés par ce qui devrait nous éclairer , encouragés par ce qui devrait nous confondre, enhardis peut-être par l'impunité de nos désordres, nous concluons que cet Etre suprême ne se mêle donc pas de la conduite de l'univers, et qu'il a abandonné le genre liumain à ses caprices. Ah ! s'il était vrai , si les hommes ne dépendaient plus que d'eux-mêmes , s'il n'y avait pas des récompenses pour les bons et des chàlimens pour le crime , si tout se bornait à la terre , quelle condition lamentable ! ovL serait la consolation du pauvre , qui
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Toit ses enfans dans les pleurs autour de lui , et ne peut suffire par un travail continuel à leurs besoins , ni fléchir la fortune inexorable ? (Quelle main calmerait le cœur du riche , agité de remords et d'inquiétudes , confondu dans ses vains projets et dans ses espérances audacieuses? Dans tous les états de la vie, s'ii nous fallait attendre nos consolations des hommes , dont les meilleurs sont si changeans et si frivoles, si sujets à négliger leurs amis dans la calamité , ô triste abandon ! Dieu clément! Dieu vengeur des faibles! je ne suis ni ce pauvre délaissé qui languit sans secours humain , ni ce riche que la possession même des richesses trouble et embarrasse ; né dans la médiocrité , dont les voies ne sont pas peutêtre moins rudes, accablé d'afflictions dans la force de mon âge , ô mon Dieu ! si vous n'étiez pas, ou si vous n'étiez pas pour moi ^ seule et délaissée dans ses maux, oii mon ame espérerait - elle ? Serait-ce à la vie qui m'éehappe et me mène vers le tombeau par les détresses ? Serait-ce à la mort, qui anéantirait , avec ma vie , tout mon être ? Ni la vie ni la mort , également à crafndre, ne pourraient adoucir ma peine ; le désespoir sans bornes serait mon partage. Je m'égare , et mon faible:
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€spJ'il sort des Ivor.ies qu'il s'est prescrilear. Vous, qui dispensez l'éloquence comme tous les autres lalens; vous qui envoyez ces pensées et ces expressions qui persuadent , vous savez que votre sagesse; et votre infinie providence sont l'objet de tout ce discours; c'est le noble sujet qui nous est proposé par les maîtres de la parole ; et quel autre serait plus propre à nous inspirer dignement ? Toutefois qui peut le traiter avec l'étendue qu'il mérite ? Je n'ose me livrer à tous les sentimejis qu'il eïccitè au fond de mon cœur. Qui
parle loi^g-tems , parle trop sans doute ^ dit un hoî^ime illustre. Je ne connais point ^ coiTtinue-t-il ., dé discours oratoire ou il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit
J^aible. Quelle tragédie est sans remplissage"^ quelle ode sans strophe inutile ? Si cela est ainsi , messieurs , comme l'expérience le prouve, quelle retenue ne dois-je pas avoir en m'exprimant pour la première fois dans l'assemblée la plus polie et la plus éclairée de l'univers. Ce discours si faible aura pour juge une compagnie qui l'est par son institution , de tous les genres 'de littérature j une compagnie toujours enviée et toujours respectée dès sa naissance , où les places recherchées
DE VAUVENARGUES. 2i5 avec ardeur , sont le terme de l'ambition des gens de lellres ; une compagnie où se sont formés ces grands hommes qui ont fait retentir la terre de leur voix \ oii Bossuet, animé d'un génie divin , surpassa les orateurs les plus célèbres de l'antiquité dans la majesté et le sublime du discours 3 où Fénélon , plus gracieux et plus tendre , apporta cette onclion et cette aménité qui nous font aimer la vertu et peignent par-tout sa grande ame 5 où l'auteur immortel des caractères donna des modèles d'énergie et de véhémence. Je ne parlerai pas de ces poètes , l'ornement et la gloire de leur siècle , nés pour illustrer leurpatrie et servir de modèles à la postérité. Je dois MX), hommage plus tendre à celui qui excite du tombeau nos faibles voix par l'espoir flatteur de la gloire, à qui l'éloquence fut si chère et si naturelle , dans un siècle encore peu instruit ; ce tribut que j'ose lui rendre , me ramène sans violence à mon déplorable sujet. A la vue de tant de grands hommes qui n'ont fait que paraître sur la terre , confondus après pour toujours dans l'ombre éternelle des morts , le néant des choses humaines s'offre tout entier à mes yeux , et je répète sans cesse ces tristes
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paroles : le pauvre et le riclie se sont reiTcoiîtrés ; l'ignorant et le savant , celui qui ebarmait nos orei'lles par son éloquence , et ceux qui écoutaient ses discours, la mort les a tous égalés,
L'Eternel partage ses dons ; il dispenseaux uns la science , aux autres l'esprit des affaires , à ceux-ci la force , à ceux-là l'adresse , aux autres l'amour du travail ou les richesses, afin que tous les arts soient cultivés , et que tous les hommes s'entr'aident , comme nous l'avons vu d'abord ; après avoir distribué le genre humain en différentes classes, il assigne encore à chacune des biens et des maux mani" feslement compensés , et enfin pour égaler les hommes plus parfaitement dans une vie plus parfaite et plus durable , pour punir l'abus que le riche a pu faire de ses faveurs, pour venger le faible opprimé , pour justifier sa bonté qui éprouve quelquefois dans les souffrances le juste et le sage ; lui-même anéantit ces distinctions que sa providence avait établies : un même tombeau confond tous les hommes ; une même loi les condamne ou les absout j même peine et même faveur attendent îe riche et le pauvre.
O vous , qui viendrez sur les nues pour juger
les uns et les autres , fils du Dieu très-haut , roi des siècles , à qui toutes les nations et tous les trônes sont soumis, vainqueur de la mort! la consternation et la crainte marcheront Lientôt sur vos traces ; les tombeaux fuiront devant vous 3 agréez dans ces jours d'horreur^ les vœux humbles de l'innocence ! écartez loin d'elle le crime qui l'assiège de toutes parts, et ne rendez pas inutile votre sang versé sur la croix.
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