‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, SuaroChapitre 18 sur 34 · A QUELQUES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

A QUELQUES OBJECTIONS

J E ne détruis en aucune manière la nécessité des bonnes œuvres , en établissant la nécessité de nos actions. Il est vrai qu'on peut inférer de mes principes , que ces mêmes œuvres sont en nous des grâces de Dieu; qu'elles ne reçoivent leur prix que de la mort du Sauveur, et que Dieu couronne dans les justes ses propres bienfaits. Mais cette conséquence est conforme à la foi j et si conforme , qu'uue autre doctrine lui serait lout-à-fait contraire , et ne pourrait pas s'expliquer. Ne me demandez donc pas pourquoi la nécessité des bonnes œuvres , dès que leur mérite ne vient pas de nous ; car ce n'est pas à moi à vous répondre là-dessus , c'est à l'Eglise. On vous demanderait aussi pourquoi la mort de Jésus-Christ ? Dieu ne pouvait-il pas faire qu'Adam ne péchât jamais ? IVa pouvait-il racheter son péché que par le sang

de son fils? Sans doute un Dieu tout-puissant pouvait changer tout cela ; il pouvait créer les hommes aussi heureux que les anges , il pouvait les faire naître sans péché j de même il pouvait nous sauver et nous condamner sans les œuvres. Qui doute de ces vérités ? Cependant il ne le veut pas , et cette raison doit suffire , parce qu'il n'y a rien qui répugne à l'idée d'un être parfait dans une pareille doctrine , et que n'ayant point de prétexte pour la rejeter , nous avons l'autorité de l'Eglise pour l'accepter j ce qui fait pencher la balance et décide la question.

Mais , poursuivez-vous , si c'est Dieu qui est l'auteur de nos bonnes œuvres , et que tout soit en nous par lui , il est aussi l'auteur du mal , et conséquemment vicieux : blasphème qui fait horreur. Or , je vous demande à mon tour, qu'entendez- vous par le mal ? Je sais bien que les vices sont en nous quelque chose de mauvais, parce qu'ils entraînent toutes sortes de désordres et la ruine des sociétés. Mais les maladies ne sont-elles pas mauvaises , les pestes , les inondations ? Cependant cela vient de Dieu , et c'est lui qui fait les monstres, et les plus nuisibles animaux j c'est lui qui crée en nous un esprit si

îîiii et un cœur si dépravé , que , s'il a mis dans noire esprit le principe des erreurs , et dans notre cœur le principe des vices, comme on ne peut le nier, pourquoi répugnerait-il de le faire auteur de nos fautes et de toutes nos actions ? Nos actions ne tirent leur être , leur mérite ou leur démérite , que du principe qui les a produites : or , si nous reconnaissons que Dieu a fait le principe qui est mauvais , pourquoi refuser de croire qa'il est l'auteur des acî'ons , qui n'en sont que les effets ? N'y a-t-il pas contradiction dans ce bizarre refus ?

Il ne sert Ô.2 rien de répondre que Dieu met en nous la raison pour contenir ce principe vicieux, et que nous nous perdons par le mauvais usage que nous faisons de notre volonté. Notre volonté n'est corrompue que par ce mauvais principe , et ce mauvais principe vient de Dieu 5 car il est manifeste que le créateur a donné aux créatures leur degré d'imperfection. Il n'eût pu les former parfaites , vu qu'il ne peut y avoir qu'un seul être parfait : ainsi elles sont imparfaites , et comme imparfaites, vicieuses 5 car le vice n'est autre chose qu'une sorte d'imperfection. Mais de ce que la créature est imparfaite , doit-on tirer que

Dieu l'est ; et de ce que la créature imparfaite est vicieuse peut-on conclure que le créateur est vicieux!

Au moins serait il injuste , direz-vous, de punir dans les créatures une imperfection nécessaire. Oui , selon l'idée que vous avez de la justice ; mais ne répugne-t-il pas à cette même idée que Dieu punisse le péché d'Adam jusque dans sa postérité, et qu'il impute aux nations idolâtres l'infraction des lois qu'ils ignorent ? Que répondez-vous , cependant , lorsqu'on vous oppose cela ? Vous dites que la justice de Dieu n'est point semblable à la nôtre ; qu'elle n'est point dépendante de nos faibles préjugés j qu'elle est au - dessus de notre raison et de noire esprit. Eh ! qui m'empêche de répondre la même chose : il n'y a pas de suite dans votre créance , ou du moins dans vos discours ; car lorsqu'on vous presse un peu sur le péché originel et sur le reste, vous dites qu'on n'a pas d'idée de la justice de Dieu; et lorsque vous me combattez, vous ,voulez qu'on y en attache une qui condamne mes sentimens , et alors vous n'hésitez point à rendre la justice divine semblable à la justice humaine. Ainsi vous changez les définitions des choses , selon vos besoins. Je suis

de meilleure foi , je dis librement ma pensée : je crois que Dieu peut à son gré disposer de ses créatures, ou pour un supplice éternel, ou pour un bonheur infini , parce qu'il est le maître et qu'il ne nous doit rien. Je n'ai sur cela qu'un langage , vous ne m'en verrez pas changer. Je ne pense donc pas que la justice humaine soit essentielle au créateur j elle nous est indispensable , parce qu'elle est des lois de Dieu la plus vive et la plus expresse ; mais Fauteur de cette loi ne dépend que de lui seul , n'a que sa volonté pour règle , sou bonheur pour unique fin. Il est vrai qu'il n'y a rien au monde de meilleur que la justice , que l'équité , que la vertu ; mais ce qu'il y a de plus grand dans les hommes est tellement imparfait qu'il ne saurait convenir à celui qui est parfait ; c'est même une superstition que de donner nos vertus à Dieu : cependant il est juste en un sens , il l'a dit , nous devons le croire. Or voici quelle est sa justice : il donne une règle aux hommes , qui doit juger leurs actions , et il les juge exactement par cette règle , il n'y déroge jamais. Par cette égalité constante , il justifie bien sa parole,, puisque la justice n'est autre chose que

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