‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, SuaroChapitre 8 sur 34 · DISCOURS SUR LES PLAISIRS · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LES PLAISIRS

Adressé au même *,

Vous êtes trop sévère mon aimable ami , de vouloir qu'on ne puisse pas , en écrivant , réparer les erreurs de sa conduite, et contredire même ses propres discours. Ce serait une grande servitude si on était toujours obligé d'écrire comme on parle, ou de faire comme on écrit. Il faut permettre aux hommes d'être un peu inconséquens , afin qu'ils puissent retourner à la raison quand ils l'ont quittée , et à la vertu lorsqu'ils l'ont trahie. On écrit tout le bien qu'on pense , et on fait tout celui qu'on peut : et lorsqu'on parle de la vertu ou de la gloire , on se laisse empor-

- * D'après une note qui s'est trouvée dans les papiers de Vauvenargues , il paraît que ce discours et le précèdent étaient adresse's au même ami pour qui il avait e'critles Conseils à un jeune homme, imprimes dan* le premier volume.

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ter à son sujet, sans se souvenir de sa faiblesse; Cela est très-raisonnable. Voudriez-vous qu'on fit autrement , et qu'on ne tâcliât pas du moins d'être sage dans ses écrits , lorsqu'on ne peut pas l'être encore dans ses actions ? Vous vous moquez de ceux qui parlent contre les plaisirs , et vous leur demandez qu'à cet égard ils s'accordent avec eux-mêmes ; c'est-à-dire que vous voulez qu'ils se rétractent , et qu'ils vous abandonnent toute leur morale. Pour moi , il ne m'appartient pas de vous contrarier , et de défendre avec vous une vertu austère dont je suis peu digne. Je veux bien vous accorder, sans conséquence , que les plaisirs ne sont pas tout- à-fait inconciliables avec la vertu et la gloire. On a vu quelquefois de grandes âmes qui ont su allier l'un et l'autre , et mener ensemble ces choses si peu compatibles pour les autres hommes. Mais s'il faut vous parler sans flatterie, je vous avouerai, mon ami, que les |>laisirs de ces grands hommes ne me paraissent guère ressembler à ce que l'on honore de ce nom dans le monde. Vous savez comme moi quelle est la vie que mènent la plupart des jeunes gensj quels sont leurs tristes amusemens et leurs occupations ridicules j qu'ils ne cherchent presque jamais ce qui est ". Il

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aimable ou ce qu'ils aimenl, mais ce que îeâ autres trouvent tel ; qui , moyennant qu'ils vivent en bonne compagnie , croient s'être divertis à un soupe oii l'on n'oserait parler avec confiance, ni se taire, ni être raisonnable j qui courent trois spectacles dans le même jour sans en entendre aucun; qui ne parlent que pour parler, et ne lisent que pour avoir lu 3 qui ont banni l'amitié et l'estime non-seulement des sociétés de bienséance ; mais même des commerces les plus familiers , qui se piquent de posséder une femme qu'ils n'aiment pas, et qui trouveraient ridicule que l'inclination se mêlât d'attacher à leurs voluptés un nouveau charme. Je tâche de comprendre tous ces goûls bizarres qu'ils prennent avec tant de soin hors de la nature , et je vois que la vanité fait le fonds de tous les. plaisirs et tout le commerce du monde.

Le frivole esprit de ce siècle est cause de cette faiblesse. La frivolité, mon ami , anéantit les h.jnimes qui s'y attachent. H n'y a point -de vice peut-être qu'on ne doive lui préférer ; car encore vaut-il mieux être vicieux que de îîe pas être. Le rien est au-dessous de tout 3 le rien est le plus grand des vices; et qu'on ne dise pas que c'est être quelque chose que

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d'être frivole ; c'est n'être ni pour la vertu , ni pour la gloire , ni pour la raison , ni pour les plaisirs passionnés. Vous direz peut-être : j'aime mieux un homme anéanti pour toute vertu , que celui qui n'existe que pour le vice. Je vous répondrai : celui qui est anéanti pour la vertu n'est pas pour cela exempt de vice j il fait le mal par légèreté et par faiblesse ; il est l'instrument des médians qui ont plus de génie. 11 est moins dangereux qu'un méchant homme sérieusement appliqué au mal ; cela peut être : mais faut-il savoir gré à répervier de ce qu'il ne détruit que des insectes , et ne ravage pas les troupeaux dans les champs comme les lions et les aigles ? Un homme courageux et sage né craint point un méchant homme ; mais il ne peut s'empêcher de mépriser un homme frivole.

Aimez donc , mon aimable ami j suivez les plaisirs qui vous cherchent , et que la raison , la nature et les grâces ont faits pour vous. Encore une fois , ce n'est point a moi a vous les interdire ; mais ne croyez pas qu'on rencontre d'agrément solide dans l'oisiveté , la folie , k faiblesse et l'affectation.

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