‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, SuaroChapitre 9 sur 34 · DIFFÉRENS SIÈCLES · texte numérisé non relu

DIFFÉRENS SIÈCLES

Quelque limitées que soient nos lumières sur les sciences, je crois qu'on ne saurait nous disputer de les avoir poussées au - delà des bornes anciennes. Héritiers des siècles qui nous précèdent , nous devons être plus riches des biens de l'esprit. Cela ne peut guère nous être contesté sans injustice j mais nous aurions tort nous-mêmes de confondre cette richesse héritée et empruntée avec le génie qui la donne. Combien de ces connaissances que nous prisons tant, sont stériles pour nous! Etrangères dans notre esprit , oii elles n'ont pas pris naissance , il arrive souvent qu'elles confondent notre jugement beaucoup plus qu'elles ne l'éclairent. Nous plions sous le poids de tant d'idées , comme ces états qui f uccombeut par trop de conquêtes , oii la pros-

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périté et les richesses corrompent les mœurs , et où la vertu s'ensevelit sous sa propre gloire.

Parlerai-je comme je pense ? Quelque lumière qu'on acquière encore, et en quel siècle que ce puisse, je crois que l'on verra toujours parmi les hommes ce qu'on voit dans les plus puissantes monarchies; je veux dire que le plus grand nombre des esprits y sera peuple , comme l'est dans tous les empires la meilleure partie des hommes.

A la vérité on ne croira plus aux sorciers €t au sabbat dans un siècle tel que le nôtre ; mais on croira encore h Calvin et à Luther, On parlera de beaucoup de choses , comme si elles étaient évidemment connues, et on disputera en même tems de toutes choses, comme si toutes étaient incertaines. On blâmera un homme de ses vices , et on ne saura point s'il y a des vices. On dira d'un poëte qu'il est sublime , parce qu'il aura peint un grand personnage -y et ces senlîmens héroïques qui font la grandeur du tableau, on les méprisera dans l'original. L'effet d'une grande multiplicité d'idées , c'est d'entraîner dans des contradictions les esprits faibles. L'effet de la science est d'ébranler la certitude et de confondre les principes les plus manifestes.

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Nous nous étonnons cependant des erreurs prodigieuses de nos pères. Quelles bonnes gens , disons-nous, que les Egyptiens qui ont adoré des choux et des oignons! Pour moi, je ne vois pas que ces superstitions témoignent plus particulièrement que d'autres choses, la petitesse de l'esprit humain. Si j'avais eu le malheur de naître dans un pays où l'on m'eût enseigné que la Divinité se plaisait à se reposer dans les tulipes; qu'on m'eût dit que c'était un mystère que je ne comprenais pas, parce qu'il n'appartenait pas à un homme de juger des choses surnaturelles , ni même de beaucoup de choses naturelles j que Pon m'eût îissuré que cette doctrine avait été confirmée par des prodiges, et que je risquais de tout perdre si je refusais de la croire ; soit raison , soit timidité sur un intérêt capital , soit connaissance de ma propre faiblesse , je sens que j'aurais déféré à l'autorité de tout un peuple , h celle du gouvernement, au témoignage successif de plusieurs siècles, et à l'instruction de mes pères. Ainsi je ne suis point surpris que de si grandes superstitions se soient acquises quelque autorité. Il n'y a rien que la crainte et î'espçrance ne persuadent aux hommes, principalement daus les choses qui passent la por*?

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tée de leur esprit et qui intéressent leur cœur. Qu'on ait cru encore dans les siècles d'ignorance l'iiTiDOssibililé des antipodes , ou telle autre opinion que l'on reçoit sans examen, ou qu'on n'a pas même les moyens d'examiner , cela ne m'étonne en aucune manière; mais que tous les jours, sur les choses qui nous sont les plus familières et que nous avons le plus examinées, nous prenions néanmoins le change , que nous ne puissions avoir une heure de conversation un peu suivie sans nous tromper ou nous contredire , voilà à quoi je reconnais notre faiblesse.

Je cherche quelquefois parmi le peuple l'image de ces mœurs grossières que nous avons tant de peine à comprendre dans les anciens peuples. J'écoute ces hommes si simples : je vois qu'ils s'entretiennent de choses communes , qu'ils n'ont point de principes approfondis , que leur esprit est véritablement barbare comme celui de nos pères , c'est-àdire inculte et sans politesse. Mais je ne trouve pas qu'ils fassent de plus faux raisonnemens que les gens du monde; je vois au contraire que leurs pensées sont plus naturelles , et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la

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vérité, que les subtilités de la science et Timposture de l'affectation.

Ainsi jugeant des mœurs anciennes par ce que je vois des mœurs du peuple qui me re-r présente les premiers tems, je crois que je me serais fort accommodé de vivre àThèbes, à Memphis, k Babylone. Je me serais passé de nos manufactures , de la poudre à canon , de la boussole et de nos autres inventions modernes, ainsi que de notre philosophie. Je n'estime pas plus les hollandais pour avoir un commerce si étendu, que je méprise les Romains pour l'avoir si long-tems négligé. Je sais qu'il est bon d'avoir des vaisseaux, puisque le roi d'Angleterre en a , et qu'étant accoutumés , comme nous sommes , à prendre du café et du chocolat, il serait fâcheux de perdi^e le commerce des îles. Mais Xénophon n'a point joui de ces délicatesses , et il ne m'en paraît ni moins heureux , ni moins honnête homme , ni moins grand homme.

Que dirai-je encore ? Le bonheur d'être né clirétien et catholique ne peut être comparé à aucun autre bien. Mais s'il me fallait être quaker ou monothélite , j'aimerais presque autant le culte des Chinois ou celui des aa-? çicns Romains,.

Si la barbarie consistait uniquement dans l'ignorance, certainement les nations les plus polies de l'antiquité seraient extrêmement barbares -vis-à-vis de nous. Mais si la corruption de l'art , si l'abus des règles , si les conséquences mal tirées des bons principes , si les fausses applications, si l'incertitude des opinions, si l'affectation, si la vanité , si les mœurs frivoles ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance , qu'est-ce alors que la poli-^ tesse dont nous nous vantons ?

Ce n'est pas la pure nature qui est barbare , c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison» Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût : elles témoignent seulement qu'ils manquaient des règles de l'architecture. Mais quand on eut connu ces belles, règles dont je parle, et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse, charger d'ornemens superflus les bâtimens , et à force d'art faire disparaître la simplicité , alors ce fut, à mon sens ,une véritable barbarie, et la preuve du mauvais goiit. Sui-? vaut ces principes, les dieux et les héros d'Homère, peints naïvement par le poëte 4'après les idées de son siècle , ne font pas

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que l'Tliade soit un poème barbare , car elle €St un tableau très-passionné , sinon de la belle nature , du moins de la nature. Mais un ouvrage véritablement barbare , c'est un poëme oii l'on n'aperçoit que de l'art , oîi le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images, où les sentimens sont guindés, où. les ornemens sont superflus et hors de leur place.

Je vois de fort grands philosophes qui veulent bien fermer les yeux sur ces défauts, et qui passent d'abord à ce qu'il y a de plus étrange dans les mœurs anciennes. Immoler , disent-ils, des hommes à la Divinité ! verser le sang humain pour honorer les funérailles des grands , etc. ! Je ne prétends point justifier de telles horreurs; mais je dis: Que nous sont ces hommes que je vois couchés dans nos places et sur les degrés de nos temples , ces spectres vivans que la faim , la douleur et les maladies précipitent vers le tombeau ? Des hommes plongés dans les superfluités et les délices , voient périr tranquillement d'autres hommes que la calamité et la misère emportent à la fleur de leur âge. Cela paraît-il moins féroce? et lequel mérite le mieux le nom de barbarie, d'un sacrifice impie fait par l'ii^uor

pance,oii d'une inhumanilé commise de sangfroid et avec une entière connaissance ?

Pourquoi dissimulerais- je ici ce que je pense ? Je sais que nous avons des connaissances que les anciens n'avaient pas. Nous sommes meilleurs philosophes à bien des égards ; mais pour ce qui est des senlimcns ,. j'avoue que je ne connais guère d'ancien peuple qui nous cède. C'est de ce colé-là , je crois, qu'on peut bien dire qu'il est difficile aux hommes de s'élever au-dessus de l'ins-. ftinct de la nature. Elle a fait nos anies aussi grandes qu'elles peuvent le devenir , et la hauteur qu'elles empruntent de la réflexion ^ est ordinairement d'autant plus fausse qu'elle est plus guindée.

Et parce que le goût tient essentiellement au sentiment , je vois qu'on perfectionne en vain nos connaissances ; on instruit notre ja-^ gemerit y on n'élève point notre goût. Qu'on; joue Pourceaugnac à la comédie , ou telle autre farce un peu comique , elle n'y attirera pas moins de monde qu'Andromaque : on entendra jusque dans la rue les éclats du parterre enchanté. Qu'il y ait des pantomime» supportables à la foire , on y courra avec le piême empressement. J'ai vu nos petils^maîlres.

et nos philosophes monter sur les bancs pour voir battre deux polissons. On ne perd pas un geste d'Arlequin; et Pierrot fait rire ce siècle poli et savant qui méprise les pantomimes , et qui néanmoins les enrichit. Le peuple est né en tout tems pour admirer les grandes choses et pour adorer les petites ; et ce peuple dont je veux parler n'est point celui qui n'emporte , dans sa définition , que les conditions subalternes ; ce sont tous les esprits que la nature n'a point élevés par ua privilège particulier au - dessus de l'ordre commun. Aussi quand quelqu'un vient me dire : Croyez-vous que les anglais qui ont tant d^esprit , s'accommodassent des tragédies de Shakespear, si elles étaient aussi monstrueuses qu'elles nous paraissent ? Je ne suis point la dupe de cette objection, et je sais ce que j'en dois croire.

Voilà donc cette politesse et ces mœurs savantes , qui font que nous nous préférons avec tant de hauteur aux autres siècles. Nous avons, comme je l'ai dit, quelques connaissances qui leur ont manqué : c'est sur ces vains fondemens que nous nous croyons en droit de les mépriser. Mais ces vues plus .fines et plus étendues que nous nous attribuons ,

que d'illusions n'ont-elles pas produites parmi nous ? Je n'en citerai qu'un exemple : la mode des duels. Qu'on me permette de retoucher un sujet sur lequel on a déjà beaucoup écrit. Le duel est né de l'opinion très-naturelle , qu'un homme ne souffrait ordinairement d'injure d'un autre homme , que par faiblesse : mais parce que la force du corps pouvait donner aux âmes timides un avantage trèsconsidérable sur les âmes fortes , pour mettre de l'égalité dans les combats , et leur donner d'ailleurs plus de décence , nos pères imaginèrent de se battre avec des armes plus meurtrières et plus égales que celles qu'ils tenaient de la nature : et il leur parut qu'un, combat 011 l'on pourrait s'arracher la vie d'un seul coup, aurait certainement plus de noblesse qu'une vile lutte oii l'on n'aurait pu tout au plus que s'égratigner le visage , et s'arracher les cheveux avec les mains. Ainsi ils se flattèrent d'avoir mis dans leurs usages plus de hauteur et de bienséance que les Romains et les Grecs , qui se battaient comme leui^s esclaves. Ils ne faisaient pas attention que la nature qui nous inspire de nous venger , pouvait , en s'élevant encore plus haut , et par un0 force encore plus grande , nous

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inspirer de pardonner. Ils oubliaient que les hommes étaient obligés de sacrifier souvent leurs passions à la raison. La nature disait bien, à la vérité , aux âmes courageuses , qu'il fallait se venger ; mais elle ne leur disait pas qu'il fallût toujours se venger et laver les moindres offenses dans le sang humain. Mais ce que la nature ne leur disait point, l'opinion le leur persuada ; l'opinion attacha le dernier opprobre aux injures les plus frivoles, à une parole , à un geste , soufferts sans retour. Ainsi le sentiment de la vengeance leur était inspiré par la nature. Mais l'excès de la vengeance et Ja nécessité absolue de se venger , furent l'ouvrage de la réflexion. Or, combien n'y a-t-il pas encore aujourd'hui d'autres usages que nous honorons du nom de politesse , qui ne sont que des sentimens de la nature , poussés par l'opinion au-delà de leurs bornes , contre toutes les lumières de la raison.

Qu'on ne m'accuse point ici de cette humeur chagrine qui fait regretter le passé j blâmer le présent , et avilir par vanité la nature humaine. En blâmant les défauts de ce siècle , je ne prétends pas lui disputer ses vrais avantages, ni le rappeler h l'ignorance dont il est sorti. Je veux au cojUraive

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lui apprendre à juger des siècles passés ave« cette indulgence que les hommes , tels qu'ils «oient, doivent toujours avoir pour d'autres hommes, et dont eux-mêmes ont toujours besoin. Ce n'est pas mon dessein de montref que tout est faible dans la nature humaine , en découvrant les vices de ce siècle. Je veux au contraire , en excusant les défauts des premiers tems , montrer qu'il y a toujours eu dans l'esprit des hommes une force et une grandeur indépendantes de la mode et des secours de l'art. Je suis bien éloigné de me joindre à ces philosophes qui méprisent tout dans le genre humain , et se font une gloire misérable de n'en montrer jamais que la faiblesse. Qui n'a des preuves de celte faiblesse dont ils parlent , et que pensent - ils nous apprendre ? Pourquoi veulent-ils nous détourner de la vertu , en nous insinuant que nous en sommes incapables? Et moi je leur dis que nous en sommes capables ; car , quand je parle de la vertu, je ne parle point de ces qualités imaginaires qui n'appartiennent pas à la nature humaine : je parle de cette force et de cette grandeur de l'ame, qui comparées aux sentimens des esprits faibles , méritent les noms que je leur donne j je parle d'une

grandeur de rapport, et non d'autre chose; car il n'y a rien de grand parmi les hommes que par comparaison. Ainsi , lorsqu'on dit un grand arbre, cela ne veut dire autre chose , si ce n'est qu'il est grand par rapport à d'autres arbres moins élevés, ou par rapport à nos yeux et à notre propre taille. Toute langue n'est que expression de ces rapports 5 et tout l'esprit du monde ne consiste qu'à les bien connaître. Que veulent donc dire ces philosophes ? Ils sont hommes , et ne parlent point un langage humain ; ils changent toutes les idées des choses , et abusent de tous les termes.

Un homme qui s'aviserait de faire un livre pour prouver qu'il n'y a point de nains, ni de géans , fondé sur ce que la plus extrême petitesse des uns et la grandeur démesurée des autres , demeureraient , en quelque manière , confondues à nos propres 3» eux , si nous les comparions à la distance de la terre aux astres; ne dirions-nous pas d'un homme qui se donnerait beaucoup de peine pour établir cette vérité , que c'est un pédant qui brouille inutilement toutes nos idées , et ne nous apprend rien que nous ne sachions ?

De même, si je disais à mon valet de m'ap-

porter un petit pain , et qu'il me répondit : Monsieur , il n'y en a aucun de gros ; si je lui demandais un grand verre de tisanne , et <]u'il m'en apportât dans une coquille, disant qu'iî n'y a point de grand verre ; si je commandais à mon tailleur un habit un peu large , et qu'en m'en apportant un fort serré , il m'assurât qu'il n'y a rien de large sur la terre , et que le monde même est étroit j j'ai bonté d'écrire de pareilles sottises : mais il me semble que c'est à-peu-près les discours de nos philosophes. Nous leur den^andons le chemin de la sagesse , et ils nous disent qu'il n'y a que folie : nous voudrions être instruits des caractères qui distinguent la vertu du vice j et ils nous répondent qu'il n'y a dans les hommes que dépravation et que faiblesse. Il ne faut point que les hommes s'enivrent de leurs avantages ; mais il ne faut point qu'ils les ignorent. Il faut qu'ils connaissent leurs faiblesses , pour qu'ils ne présument pas trop de leur courage ; mais il faut en même tems qu'ils se connaissent capables de vertu , afin qu'ils ne désespèrent pas d'eux-mêmes. C'est le but qu'on s'est proposé dans ce discours , et qu'on tâchera de ne perdre jamais de vue.

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