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Oeuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages

Beaumarchais naquit à Paris en 1732, et mourut en 1799. Ainsi ba vie embrasse toute la fin du dix-liuitième siècle , et ses ouvrages représentent l'esprit de celte époque. En même temps ils ont un caractère d originalilé qui les distingue entre tous les ouvrages de l'école philosophique, et qui fait que le nom de Beaumarchais vivra auprès des noms de Voltaire , de Montesquieu , de Rousseau et de Bnffon. Examinons tour à tour sa vie et ses écrits.

La vie de Beaumarchais fut singulièrement agitée, et l'intrigue de Figaro n'est pas plus compliquée. Il ne fut pas de ces gens qui ne mettent leurs talents que dans les livres, et ne savent pas se servir de leur esprit pour réussir dans le monde. Fils d'un horloger, il s'introduisit à la cour par la protection de Mesdames, filles de Louis XV; il leur enseigna la guitare, et de musicien devint homme de cour. Plaideur par nécessité, il s'en fit un titre de gloire ; tantôt ami des ministres , et tantôt enfermé à Saint-Lazare, expédiant des armes aux insurgés de l'Amérique septentrionale, et faisant jouer Figaro, il mêla tout, affaires de cour, de palais, de coulisse et de commerce ; ayant l'esprit de chaque chose comme s'il n'avait que celle-là, et fait i)Our réussir partout, parce qu'il avait mieux que personne ce qui fait partout le succès, l'esprit net et décidé.

Les mémoires judiciaires de Beaumarchais sont l'histoire de sa vie; c'est par ses mémoires qu'il a été autre chose qu'un homme de lettres. C'est là ce qui doit d'abord nous occuper. Disons-en le sujet. Beaumarchais avait fait des affaires avec Pâris-Duverney , et se trouvait débiteur à sa succession d'une somme de quinze mille francs. Il avouait cette dette , mais le légataire de Duverney réclamait de lui cent cinquante mille francs. De là un procès, dont Goëzman, conseiller au parlement Maupeou , fut rapporteur. Beaumarchais voulait visiter son rapporteur; celui-ci n'avait pas le temps. Cent louis et une montre à brillants furent offerts , et Beaumarchais eut son audience; mais il perdit son procès. Les cent louis et la montre à brillants furent rendus; seulement Beaumarchais prétendit qu'on avait oublié de rendre quinze louis donnés en surcroit de cadeau. Goczman l'accusa comme calomniateur : Beaumarchais se défendit. Voilà au fond toute l'affaire Goëzman. Mais ce qu'il faut chercher surtout dans ces mémoires , c'est leur caractère politique , c'est le rôle public qu'ils firent à Beaumarchais.

On peut, sous plus d'un rapport, comparer Sheridan et Beaumarchais. D'abord , de tous les auteurs anglais, Sheridan est peut-être celui qui a le plus de ce qu'en France on appelle de l'esprit. Aussi, comme Beaumarchais , il en met partout : comme lui , il ne se fait guère scrupule, dans ses pièces, de prêter à ses personnages plus de malice que leur rôle et leur situation

BEAUMARCHAIS

n'en comportent ; il aime mieux la vivacité des saillies que la fidélité des caractères. Voilà pour leur ressemblance comme auteurs comiques. Quant à leurs destinées, s'ils n'ont pas été tous deux hommes publics ( car ce titre ne convient peut-être qu'à Sheridan, qui fut membre du parlement et [secrétaire d'Élat), tous deux, du moins, ont attiré sur eux l'attention de leurs contemporains autrement que par leurs ouvrages : tous deux ont figuré sur la scène du monde. C'est ici qu'il est curieux d'observer quelle marche différente ont suivie ces deux hommes, et comment cette différence résulte de la différence des gouvernements à cette époque.

En Angleterre , pays de liberté et d'élections , Sheridan, sans fortune et sans naissance, se fait remarquer par ses talents littéraires. Bientôt l'homme de lettres devient membre du parlement. Par sou éloquence, il se place à côté de Pitt , de Burke et Fox ; il arrive au ministère avec les whigs; enfin, c'est un homme public. Il a de la puissance, mais personne ne songe à s'en étonner; il n'y a là ni caprice de fortune, ni bonheur merveilleux ; c'est la marche ordinaire des hommes d'État, c'est l'histoire des Canuing et de tant d'autres.

En France, Beaumarchais suit nn chemin tout différent. Sans fortune et sans naissance, comme Sheridan, ce n'est qu'à force de bonheur et d'adresse qu'il parvient à se faire jour. Enfin il arrive : à quoi? à être homme d'État? Non : il n'est encore qu'homme de cour. Il a montré à jouer de la guitare aux filles de Louis XV. Parla, il s'est fait bien venir des courtisans; les ministres l'ont accueilli ; les fermiers généraux lui ont donné un intérêt dans leurs affaires; il a fait fortune; enfin, il a du crédit, mot de l'ancien régime; mais il n'a pas de puissance , mot de noire siècle et de nos inslitutions. Cependant sa faveur et sa fortune passent pour une sorte de prodige, c'est un renversement des lois ordinaires. De là les jalousies, les soupçons outrageants; bientôt la médisance devient calomnie; bref, il paraît devant les tribunaux. Voilà comme il est fait homme public ! Mais qu'importe aux gens d'esprit et de cœur de parler du bas de la sellette ou du haut de la tribune? Beaumarchais profite hardiment de l'éclat inévitable qu'un procès jette sur vm homme, et il accepte cette nouvelle sorte d'existence publique. Ainsi, tandis que Sher'idan reçoit doucement sa mission des mains de ses concitoyens, Beaumarchais ne prend la sienne que de la nécessité et du hasard, à travers les calomnies et les accusations.

Pour intéresser, il suffit souvent d'être malheureux et accusé; mais, pour se faire approuver et môme se faire aimer, il faut quelque chose de mieux : il faut mettre en cause avec soi quelqu'un des droits de l'humanité. Beaumarchais n'y manque pas. Aux uns , il a été peint comme un favori de cour ; à d'autres, comme un homme

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dangereux; à d'autres, comme un bouffon. Le public bésite, et ne sait pas s'il ne doit pas mépriser l'homme et l'affaire. D'un mot, Beaumarchais se relève, et agrandit son procès : il se dit citoyen , citoyen persécuté , et venant réclamer justice devant les tribunaux. A ce nom, si nouveau en 1774, tout change -. ce titre inconnu enchante tout le monde. Depuis ce mot , il n'est personne qui ose traiter légèrement l'affaire de Beaumarchais. Qn'il soit libertin, bouffon , insolent , et tout ce que disent ses ennemis; après tout, il est citoyen, et de ce côté sa cause touche tout le monde. En revendiquant ce titre sur la sellette même des accusés, Beaumarchais réforme les idées reçues. Au vieux temps, rarement un accusé semblait autre chose qu'un gibier de potence que l.ï juge voyait avec mépris, et le public avec horreur ou indifférence. Devant un accusé qui se disait citoyen , tout changea.

En effet , ce n'est pas tout d'avoir des juges qui sachent tenir leur rang, il faut aussi des accusés qui sachent garder le leur, puisque enfin il y a tel procès où l'accusé a aussi son genre de dignité. Aussi peut-on remarquer que si , depuis le dix-huitième siècle et depuis ia révolution, la justice est plus solennelle et les droits (le l'accusé plus sacrés, il y en a deux causes : d'abord, les magistrats et le public se souviennent que ce malheureux , jusqu'à la condamnation, est citoyen, et homme encore même après le châtiment; ensuite, grâce à l'expérience de nos procès politiques , nous savons aujourd'hui que la dignité est possible à l'accusé aussi bieu qu'au juge. Beaumarchais a sa part dans celte innovation. 11 fut un des premiers à oser, sur la sellette même, prendre et garder son rang.

La nature de la cause, avouons-le, servit merveilleusement Beaumarchais : les affaires de diffamation, comme les procès politiques, ont un privilège particulier : c'est que l'opinion publique y intervient , faisant et rendant justice, tantôt corrigeant les arrêts, tantôt même les annulant mieux que ne le faisaient autrefois les lettres d'abolition. Dans ces sortes d'affaires, il y a des choses que peuvent les arrêts, et d'autres qu'ils ne peuvent pas. Ainsi, ils ne feront jamais croire au public qu'on soit un calomniateur pour avoir dénoncé un juge corrompu.

Aujourd'hui , ces choses et ces idées-là n'ont plus rien d'extraordinaire ni de nouveau; mais, à l'époque de Beaumarchais, l'opinion publique n'avait pas encore appris à juger les jugements, et son affaire fut la première où elle prit ce droit. Le parlement Maupeou avait fini le procès par une sorte d'arrêt de transaction qui donnait tort à tout le monde , admonestant madame Goëzman et blâmant Beaumarchais. Cet arrêt excita une réclamation universelle. Beaumarchais avait depuis si longtemps gagné son procès tout entier devant le public, que le parlement Maupeou eut mauvaise grâce à vouloir le lui faire peidre en paitie. La cour et la ville se firent écrire à l'envi chez Beaumarchais. Le prince de Conti vint l'inviter à dîner, disant qu'il était d'assez bonne maison pour donner exemple de la manière dont il fallait traiter un si grand citoyen. Ainsi ce mot pres- (pie républicain réussissait même auprès d'un prince qu'on savait être fort attaché aux prérogatives du sang royal : tant était grand l'entraînement! Pour amortir un

peu cet éclat et ce bruit, M. deSartiucs, lieutenant de police, homme d'esprit et ami de Beaumarchais, lui écrivit, par forme d'avis , que ce n'était pas tout d'être blâmé, qu'il fallait encore être modeste. Beaumarchais partit poin- l'Angleterre , et ce fut moins pour se dérober à sa peine qu'à sou triomphe.

A cette époque, une circonstance particulière aidait à la popularité de Beaumarchais; c'était la défaveur du parlement Maupeou. On appelait ainsi la magistrature créée par le chancelier Maupeou. Fatigué des remontrances politiques du parlement de Paris , il avait voulu , disait-il, retirer la couronne du greffe : il avait hardiment supprimé l'ancienne magistrature et remboursé les charges ; en môme temps il avait nommé d'autres magistrats. Désormais, plus de vénalité de charges; le ressort immense du parlement de Paris restreint dans de justes limites, d'utiles réformes dans l'administration de la justice, voilà pour le bieu : mais aussi plus de remontrances publiques ; plus d'indépendance dans la magistrature; plus de contre-poids au pouvoir de la couronne, voilà le mal et le danger. Le public ne s'y trompa pas. Il ne voulut pas de celte meilleure justice qu'on lui donnait aux dépens des derniers restes de ses libertés; il refusa l'échange, il prit parti pour la magistrature supprimée. Le parlement Maupeou fut bafoué , le vieux parlement i egrelté outre mesure; et Beaumarchais, qui arriva au milieu de la lutte, accusant de corruption un membre du nouveau parlement, se trouva servir à souhait la rancune publique. En vain il proteste de son respect pour les magistrats ; le public ne veut pas y croire : c'est le parlement Maupeou! il suffit; et quand Beaumarchais .soufflette Goëzman , le public en détourne quelque chose sur la joue de ses confrères.

Dans de pareilles circonstances , Beaumarchais pouvait être hardi impunément. Aussi voyez comme il bouleverse la routine ancienne des procédures , quelle publicité inusitée il donne aux interrogatoires , récolements et confrontations , lenfermés autrefois entre les quatre murs du greffe! Il y fait assister le public, le voile est levé, et les mystères de la justice mis à nu. Ainsi c'est par celte cause bouffonne que s'introduit au palais le salutaire principe de la publicité, et c'est encore là un des mérites des mémoires de Beaumarchais : après les avoir lus comme des modèles de plaisanterie et d'éloiiuence , relisez-les; vous y découvrirez à chaque instant le germe de quelques uns des grands principes de justice ou d'humanité qui depuis ont pas.sé dans les lois. Quant à moi , je ne connais aucun ouvrage qui donne une idée plus juste du travail des esprits à cette époque, en fait de législation. On y voit ce que la société voulait que devinssent les lois. Beaumarchais , devenu par hasard au palais le représentant de la philosophie , exprime le vœu des opinions nouvelles. Il paile sans morgue comme sans timidité, en homme du monde qui , ayant droit d'ignorer les règles et les formalités judiciaires, paraît , en les écartant, pécher par omission plutôt que par action. C'est ce qu'un avocat ne pourrait faire de bonne grâce ; car, forcé de connaître et de respecter les formes de la loi, quehpie minntieuses qu'elles soient, il serait coupable, quand Beaumarchais ne semble tout au plus qu'ignorant.

Cho.se singidière, cette publicité qui était une infraction aux vieilles habitudes du palais, celte innovation hardie

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ne choquait peisoiuie moins que les pailemenfaircs zélés. l'Iviiisile haiiio contre le parlement intrus de Manpeou, ils applaudissaient au\ coups que Beaumarcliais lui portait, sans s'apercevon- qu'il en rejaillissait quelque chose siu- eux-mêmes; car enlin ces formes et ces règles n'appartenaient au parlement Manpeou que par occasion. C'était toujours, quoique usurpé, l'ancien patrimoine du parlement ; et il fallait beaucoup haïr pour aider à la ruine du domaine, a(in d'en perdre les usurpateurs.

La gloire des plaideurs a, comme toutes les autres , ses revers et ses cluitcs. Dans l'affaire Goëznian, Beaumarchais était au f^île de la célébrité; plus tard, il déchut, lui 1781 , accusé d'avoir aidé à la séduction de madame Kornman , il eut à plaider contre lieigasse , orateur grave et sérieux , souvent exagéré et déclamateur; mais un pareil défaut ne déplaisait guère à celle époque, où l'esprit moqueur de Voltaire cédait à l'influence sévère et sei> lencieuse de Rousseau, à la veille d'une révolution où les esprits semblèrent se laisser séduire volonlieis par l'emphase et la déclamation. Beaumarchais publia des mémoires ; mais il ne rencontra plus les mômes adversaires ni les mêmes temps. Le ridicule n'avait pas prise sur Bergasse comme sur madame goëzman et le grand cousin Bertrand. Les contemporains avaient des prétentions au sérieux, et le rire commençait à avoir mauvaise grâce au milieu des discussions de la politique. Bergasse, au nom de la morale, accusant Beaumarchais d'avoir aidé à profaner la sainteté du mariage, obtenait auprès des admirateurs de YHéloise et de VËmile un succès qu'il n'eût guère obteiai auprès des lecteurs de Crébillon tils ou des romans de Yoltaire. Les bonnes fortunes commençaient à sentir l'ancien régime, et il n'y avait plus que les grandes pas.sions qui se tissent excuser, grâce encore à Saint- Preux et à Julie. Aidé par cette disposition des esprits, I5t'rgasse attaquait avec avantage un adversaire comme Beaumarchais, homme de cour, ami du plaisir, et qui, à ne le juger que par l'agitation de sa vie, pouvait, aux yeux de la malveillance ou du rigorisme, passer pour intrigant plutôt que pour actif, lyailleurs , antre avantage : Bergasse, quand il déclame, quoique exagéré, a de la chaleur et de la force. On sent que ce défaut-là est le penchant natuiel de son talent. Quand Beaumarchais déclame, comme ce n'est pas le tour de son esprit, il est froid et guindé. De là, l'infériorité de cette partie de ses mémoires, de là aussi la faiblesse de ses drames. Cette fois, il gagna sou procès ; il avait raison : mais le public n'était pas habitué à voir Beaumarchais gagner ses procès par le fond plutôt que par la forme.

Enfin, comme si ses adversaires devaient grandir à mesure qu'il avançait dans la carrière, sa dernière affaire fut contre Lecointre et la coiivention. 11 s'agissait de fusils achetés pour le compte de la république, retenus en Hollande faute de payement, et que Beaumarchais , disailon, voulait, sous ce prétexte, livrer aux ennemis de la France. Les mémoires qu'il publia dans ce débat n'ont plus d'autre mérite que celui de la clarté des idées et de la neUeté de la discussion. On y reconnaît encore l'homme qui a le talent des affaires , mais on n'y voit plus ce plaideur vif et ingénieux qui se jouait du parlement Manpeou.

Aussi bien le rire et la plaisanterie ne convenaient plus à celle époque, et la convention ne prêtait guère au ridicule. Dans ces mémoires il est curieux d'observer com-

ment, devant cette terrible force de la révolution , Beaumarchais, l'antagoniste et le vaimpieur d'un parlement, se sent faible et petit. Il n'a plus, comme autrefois , derrière lui l'opinion publiiiue pour l'appuyer; l'oiiinion publique a maintenant aulre chose à faire qu'à s'occuper de Beaumarchais. Il y avait eu un temps où un homme tel que Beaumarchais, tel que Linguet , était une puissance; c'était le temps de la décadence de la vieille monarchie. Aujourd'hui tous ces vieux athlètes des ministères cl des parlements de l'ancien régime tombaient sans résistance et sans bruit. Linguet montait sur l'échafaud ; Beaumarchais était poursuivi -. .sa maison était envahie par les brigands, et sa vie menacée. Voici comment il raconte luimême à .^a (ille ses dangers et ses frayeurs -.

« Mei'credi matin, 8 août, j'ai reçu une lettie par laquelle un monsieur, qui se nommait sans nul mystère, me mandait qu'il était passé pour m'averlir d'une chose qui me touchait, aussi imporlante que pressée : il demandait un rendez- vous. Je l'ai reçu. Là j'ai appris de lui qu'une bande de trente brigands avait lait le projet de v(!nir piller ma maison la nuit du jeudi au vendredi ; que six hommes, en habits de garde national ou de fédéré, je ne sais , devaient venir me demander, au nom de la municipaliié , l'ouverture de mes portes, sous prétexte de cheiclier si je n'avais pas des armes cachées. La bande devait suivre , armée de piques avec des bonnets ronges , comme des citoyens acolytes; et ils devaient fermer les grilles sur eux, en emportant les clefs pour empêcher, auraient-ils dit, que la foule ne s'nitroduisît. Ils devaient enfermer mes gens dans une des pièces souterraines, ou la cuisine, ou le commun, en menaçant d'égorger sans pitié quiconque dirait un seul mot. Puis ils devaient me demander, la baïonnette aux reins , le poignard à la gorge , où étaient les huit cent mille francs qu'ils croient, disait ce monsieur, que j'ai reçus du trésor national. Tu juges, mon enfant, ce que je serais devenu dans les mains de pareils brigands, quand je leur aurais dit <pie je n'avais pas un écu, et n'avais pas reçu un seul assKjnat du trésor. Enlin, m'ajouta ce bon homme, ils m'ont mis du complot, monsieur, en jurant d'égorger celui qui les décèlerait. Voilà mon nom, mon état, ma demeure : prenez vos précautions, n'exposez pas ma vie pour prix de cet avis pressant, que mon estime pour vous m'engage à vous donner.

« Après l'avoir bien remercié, j'ai écrit à M. Pélion, comme premier magistrat de la ville, pour lui demander une sauvegarde. J'ai remis ma lettre à son suisse, et je n'en avais pas de réponse quand les troubles ont commencé, ce qui redoublait mes inquiétudes.

« Je ne dirai rien de la terrible journée du vendredi; les nouvelles en parlent assez : mais voyant revenir le soir les soldats et le peuple déchargeant leins fusils et tirant des pétards, j'ai jugé que tout était calme, et j'ai passé la nuit chez moi.

« Samedi 1 1 , vers huit heures du matin , un honnne est venu m'avertir que les femmes du port Saint-Paul allaient amener tout le peuple , animé par un faux avis qu'il y avait des armes chez moi , dans les prétencbts souterrains qu'on a suppo.sés tant de fois, et dont trois ou quatre visites n'ont encore pu détruire les soupçons; et voilà , mon enfant , l'un des fruits de la calomnie. Les faussetés les mieux prouvées laissent d'obscurs souvenirs

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que les vils ennemis réveillent dans les temps de lionMes; car ce sont les nionienls, ma (ille, oii loiites les lâches vengeances s'exercent avec impunité.

« Sur cet avis» j'ai tout ouvert chez moi, secrétaires, armoires, chambres et cabinets, enfin tout, résolu de livrer et ma personne et ma maison à l'inquisition sévère de tous les gens qu'on annonçait. Mais quand la foule est arrivée, le bruit, les cris étaient si forts, que mes amis troublés ne m'ont pas permis de descendre, et m'ont coiibeillé tous de sauver au moins ma personne.

(i Pendant qu'on bataillait pour rouverturc de mes gi 11- /es, ils m'ont forcé de m'éloigiior par le haut bout de mon jardin; mais on y avait mis un /lomme en sentinelle, qui a crié : Le voila qui se xamw ! El ce|tendant je marcliais lentement. Il a couru par le boulevard avertir tout le peuple assemblé à ma grille d'i'ntrée : j'ai seulement doublé le pas; mais les femmes, cent fois plus cruelles que les hommes dans leurs horribles abandons, se sont toutes mises à ma poursuite.

« II est certain , mon Eugénie , que ton malheureux père ciUété dédiiré par «lies, s'il n'avait pas eu de l'avance; car la perquisition n'étant pas encore faite, rien n'aurait pu leur ôter de l'espiit cpie je m'étais échappé eu coupable. Et voilà où m'avait conduit la faiblesse d'avoir suivi ie conseil donné par la peur, an lieu de rester froidement , comme je l'avais résolu. J'ai , mon enfant , im instinct de raison juste et net qui me saisit dans le danger, me fait former un pronostic rapide sirr l'événement qui m'assaille, et m'a toujours conduit au meilleur parti qu'il faut prendre. C'est là , ma bonne et chère enfant , une des facultés «le l'esprit que l'on doit le plus exercer, pour la retrouver an besoin; et c'est peuf-êtr(; à cette étude que j'ai dû , sans m'en être douté, le fid(>nt d'arranger des plans de comédies (jui ont servi âmes amusements, pendant qu'une applicalion jdus directe faisait concourir cette étude à ma conservation, dans les occasions dangereuses qui se sont tant renouvelées pour moi.

« .l'étais entré chez un ami , dans nue rue qui, faisant angle avec celle où les cruelles femmes couraient, leur a fait perdre enfin ma trace, et d'où j'ai entendu leurs cris.

« Pendant que j'étais renfermé dans nn asile impénétrable, trente mille âmes étaient dans ma maison , où, des greniers aux caves, des serruriers ouvraient toutes les armoires, oii des maçons fouillaient les souterrains, sondaient partout, levaient les pierres jusque sur les fosses d'aisance, et faisaient des tious dans les murs, pendant que d'autres piochaient le jardin jusqu'à trouver la terre vierge, repassant tous vingt fois dans les appartements; mais quelques-uns disant , au très-grand regret des brigands (jui se trouvaient là par centaines : .S* l'on ne, trouve rien ici qui se rapporte à nos recherches , le premier qui détouryiera le moindre des meubles, une boucle, sera pendu sans rémission , puis haché en morceaux par nous.

<< Ah ! c'est quand on m'a dit cela que j'ai bien regretté de n'être pas resté, dans le silence, à contempler ce peu. pie en proie à ses fureurs, à étudier en lui ce mélange d'égarement et de justice naturelle ([ui perce à travers le désordre ! Tu te souviens de ces deux vers que je mis dans la bouche de Tarare, et qui furent tant applaudis :

Quand ce bon peuple est en rumeur, C'est toujours quelqu'un qui l'égaré.

« Enfin, après sept heures de la plus sévère recherche , la foule s'est écoulée, aux ordres de je ne sais quel chef. Mes gens ont balayé près d'un pouce et demi de poussière ; mais pas un binel de perdu. Les enfants ont pillé les fruits verts; j'amais voulu qu'ils eussent été plus mûrs : leur âge est sans méchanceté. Une femme au jardin a cueilli une giroflée; elle l'a payée de vingt soufflets : ou voulait la baigner dans le bassin des peupliers.

« Je suis rentré chez moi. Ils avaient porté l'attention jusqu'à dresser nn procès-verbal guirlande «le cent signatures qui attestaient qu'ils n'avaient rien trouvé de suspect. Et moi , je l'ai fait imprimer avec tous mes remerciements de trouver ma maison intacte; et je l'ai publié, mon enfant, d'abord parcjj que l'éloge encourage le bien, et parce que c'est ime chose «ligne de l'attention des bons esprits, que ce mélange, dans le peuple, d'aveuglement et de justice, d'oubli total et de fierté; car il y eu a beaucoup en lui, pendant qu'il se livre au désordre. Il est humilié, s'il croit qu'on pense qu'il est capable «le voler. Si je vis encore quelque temps, je veux beaucoup réfléchir là-dessHS.

« Mon enfant, j'ai dîné chez moi comme s'il ne fût rien arrivé. Mes gens , qui se sont tous comportés à mer veille et en serviteurs attachés , me racontaient tous leur détail. L'un : Monsieur, ils ont été trente fois dans les caves, et pas un verre de vin n\i élésifjlé. lin autre : ils ont vidé la fontaine de lu cuisine, et je leur rinçais des gobelets. Celle-ci : Ils ont fouillé tontes les armoires au linge, il ne manque pas un torchon. Celui-là : Un d'eux est venu m'avertir que votre montre était à votre Ht. La voilà , monsieur, la voilà ! ]'os lunettes , vos crayons étaient sur la table à écrire, et rien n'a été détourné!

« Enfin me voilà parvenu à la terrible nuit dont je vous ai parlé : en voici les affreux détails.

« En nous promenant au jardin sur la brune, le samedi , l'on me disait : Ma foi , monsieur, après ce qui est arrivé, il n'y a aucun inconvénient que vous passiez la nuit ici. Et moi je répondais : Sans doute ; mais il n'y en a pas non plus que j'aille la p.tsser ailleurs. Ce n'est pas le peui>le que je crains, le voilà bien désabusé; mais cet avis que j'ai reçu d'une association de brigands pour me piller une de ces nuits, me fait craindre que, dans celte foule ipii s'est introduite chez moi , il n'y en ait qui aient étudié les moyens d'entrer la nuit dans ma maison; car on a entendu de terribles menaces -. peut-être y en a t-il quelques-uns de cachés ici. Enfin, j'ai grande envie d'aller passer une bonne nuit chez notre bon ami de la rue des Trois-Pavillons; c'«\st bien la rue la plus tranquille qui soit au tranquille Marais. Pendant qu'il est à sa campagne, va, François, va mettre à son lit une paire de draps pour moi.

« J'ai .soupe, ma fille ; heureusement j'ai peu mangé; puis je suis parti sans lumière pour la rue des Trois-Pavillons, m'assurant bien de temps en temps que personne ne me suivait.

« Mon François retourné chez moi, la porte de la rue barrée et bien fermée, un domestique de mon ami enfermé tout seul avec moi, je me suis livré an sommeil. A minuit, le valet, en chemise, effrayé, entre dans la

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cliauibrc où j'étais : iMonsk'ur, me dil-il, Icrcz-vous, foui le peuple vient vous chercher ; ils frappent à enfoncer la porte. On vous a trahi de chez vous; la maison va être pillée. V.n etfet, on frappait d'une façon teirilile. A peine réveillé, la terreur <le cet homme m'en donnait à moi-même. Un moment, dis-je, mo?i ami; la frayeur nuit au jugement. Je mets ma redingote, en oubliant ma veste; je lui dis : Y a-t-il quelque issue par (là Voti puisse sortir d'ici. ^ — Aucune, monsieur; mais pressez- vous, car ils vont enfoncer la porte. Ah! qu'estce que va dire mon niait re.^ — // ne dira rien, mon ami; car je vais livrer ma personne, pour qu'on respecte sa maison. Valeur ouvrir, je descends avec toi

» Nous étions troublés tous les deux. Pendant qu'il descendait , j'ai ouvert au premier étage une fenêtre (jui dormait sur la rue du ParcRoyal. 11 y avait sur le balcon une terrine allumée qui m'a lait voii-, au travers de la jalousie, que la rue était pleine de inonde. Alors le désir insensé de sauler par la fenêtre s'est éteint à l'instant où j'allais m'y jeter. Je suis descendu, en tremblant, dans la cuisine au fond de la cour; et , regardant par le vitrage, j'ai vu la porte enfin s'ouvrir. Des habits bleus, des piques, des gens en veste, sont entrés ; des femmes criaient dans la rue. Le domestique est revenu veis moi pour chercher beaucoup de chandelles , et m'a dit, d'une voix ^.teinte : Ah! c'est bien à vous qu'on en veut! — lié bien! ils me trouveront ici.

« 11 y a piês de la cuisine une espèce d'office avec ime grande armoire où l'on met les porcelaines, dont les portes étaient ouvertes. Pour tout asile et pour dernier iefuge,ton pauvre père, mon enfant, s'est mis derrière un des \antaux, debout, appuyé sur sa canne, la porte de ce bouge uniquement poussée , dans un état impossible à décrire ; et la recherche a commencé.

" Par les jours de souffrance qui donnaient sur la cour, j'ai vu les chandelles trotter, monter, descendre, enfiler les appartements. On marchait au-dessus de ma tête ; la cour était gardée, la iiorle de la rue ouverte; et moi, fendu sur mes orteils, retenant ma respiration, je me suis occupé à obtenir de moi une lésignation parfaite, et j'ai recouvré mon sang-froid. J'avais deux pistolets en poche ; j'ai débattu longtemps si je devais ou ne devais pas m'en servir. Mon résultat a été que si je m'en servais je serais haché sur-le-champ, et avancerais ma mort d'une heure, en m'ôtant la dernière chance de crier au secours, d'en obtenir peut-être, en me nommant, dans ma route à l'hôtel de ville. Déterminé à tout souffrir, sans pouvoir deviner d'où provenait cet excès d'horreur, après la visite chez moi, je calculais les possibilités, •piand, la lumière faisant le tour en bas, j'ai entendu que l'on tirait ma porte, et j'ai jugé (pie c'était le bon domestique qui peut-être, en passant, avait imaginé d'éloigner encore un moment le danger qui me menaçait.

« Le plus grand silence régnait ; je voyais à travers les vitres du premier étage qu'on ouvrait toutes les armoires : alors je crus avoir trouvé le sens de tontes ces énigmes. Les brigands, me disais-je , se sont portés chez moi : ils ont forcé mes gens, sous peine d'être égorgés, de leur déclarer où j'étais ; la terreur les a fait parler : ils .sont arrivés jusqu'ici, et, trouvant la maison aussi bonne à piller que la mienne , ils me réservent pour le dernier, sûrs que je ne puis échapper.

« Puis mes douloureuses pensées se sont tournées sur ta mère et sur toi , et sur mes pauvres sœurs. Je disais avec im soupir : Mon enfant est en sûreté; mon âge est avancé ; c'est peu de chose que ma vie , et ceci n'accélère la mort de la nature (jue de bien peu d'années: mais ma fdie, sa mère.' elles sont en sûreté. Des larmes coulaient de mes yeux. Consolé par cet examen , je me suis occupé du dernier terme de la vie, le croyant aussi près de moi. Puis, sentant ma tôle vidée par tant de contention d'esprit , j'ai essayé de m'abrutir, et de ne plus penser ;i rien. Je regardais machinalement les lumières aller et venir ; je disais : Le moment s'approche ; mais je m'en occupais comme un homme épuisé, dont les idée; commencent h divaguer; car il y avait quatre heures que j'étais debout dans un état violent, changé depuis dans un état de mort. Alors sentant de la faiblesse , je me suis assis sur un liane, et là j'ai attendu nion sort sans m'en effrayer autremenl.

« Dans ce sonmieil d'horrible rêverie, j'ai entendu un plus grand bruit ; il s'approchait ; je me suis levé , el , machinalement, je me suis mis derrière le vantail de l'armoire, connue s'il eût pu me garantir. La porle s'est ou verte; une sueur hoide m'a tombé du visage et m'a tout h fait épuisé.

« J'ai vu venir h; domestique à moi , nu en chemise, une chandelle a la main, cpù m'a dit d'im ton assez ferme ■. Venez, monsieur, o)i vous demande. — Quoi! vous voulez donc me livrer P J'irai sans vous. Qui me demande ? — M. Gudin , votre caissier. — Qtie dites-vous de mon caissier P — Il est là avec ces messieurs. Alors j'ai cru que je rêvais, ou que ma raison altérée me trompait sur tous les objets : mes cheveux ruisselaient, mon visage était connne un lleuve. Mon (a, m'a dit le domestique, mondes; cen'estpas vous qu'oneherche : M. Gudin va vous expliquer tout.

« Ne pouvant attacher nul sens à ce qui fra])[>ait mou oreille égarée, j'ai suivi au premier étage le domestique, qui m'éclairait : là, j'ai trouvé M. Gudin en babil de garde national , armé de son fusil , avec d'autres personnes. Stupéfait de cette vision : Par quel hasard, luiai-jedit, vous rencontrez-vous donc ici .^ — Par un hasard, monsieur, aussi étrange que celui qui votis y a conduit vous-même, le propre jour que l'on a domié l'ordre de visiter cette maison, où l'on a dénoncé des armes. — Ah! j'ai dit , pauvre campagnard! vous avez donc aussi de lâches ennemis.^ N'ayant plus besoin de mes forces, je les ai senti fuir; elles m'ont manqué lout à fait. Je me suis assissur le lit où j'avais .sommeillé deux heures avant que le bruit commençât, et Gudin m'a dit ce qui suit :

« Inquiet, à onze heures du soir, de savoir si notre « quartier était gardé par les patrouilles, j'ai pris mon « habit de soldat, mon sabre et mon fusil, et suis des- « cendu dans les rues , malgré les conseils de mon fils. « J'ai rencontré une patrouille qui , m'ayant reconnu , m'a « dit : Monsieur Gudin, voulez-vous venir avec nous? « Vous y serez mieux que tout seul. Je l'ai d'autant « mieux accepté, que monsieur, que vous voyez là en ha- « bit de garde national , est le limonadier qui reste en face « de vos fenêtres; en un mot, c'est M. Gibé. »

« D'honneur, ma pauvre enfant, je me tâtais le front pour m'assurer que je ne dormais pas. Mais comment, ai-je dit à M. Gudin, si c'est bien vous qui me parlez.

NOTICE SUR BEAUMARCHAIS

m'avcz-vous laissé là quatre heures dans les angoisses de la mort , sans nCètre venu consoler P

« Je vais bien plus vous étonner, me dit Gudin, par " mon récit que ma présence ne l'a fait... J'ai vu doubler >' le pas , et j'ai dit à tous ces messieurs : Ce n'est pas ainsi '< qu'on patrouille. — Aussi ne 'patrouillons-nous pas; « nous allons à une capture. Je les vois arriver à la rue du n Parc-Royal, et là mon cœur commeii<"8 à battre, nous <i sentant aussi près de vous.

« En détournant la rue des Trois-Pavillons , à l'habita- « lion où vous êtes, on nous crie : Halte ici .' enveloppez » la maison; et je me dis ; Grands dieux, par quelle a/atalité me trouvéje avec ceux qui viennent arrêta ter M. de Beaumarchais ? Moi aussi je croyais rêver. .< Je me suis contenu de mon mieux , pour voir où tout << aboutirait.

« Le domestique ouvre la porte, et pense tomber à la .. renverse , n)e trouvant parmi ces messieurs, il a cru que « la trahison qu'il avait soupçonnée dans vos gens s'était « étendue jusqu'à moi ; il balbutiait. Alors on a lu à haute « voix l'ordre donné |)ar la section de venir visiter ici, « soupçonnant qu'il y a des armes. — Eh bien.' alors , lui » dis-je, comment n'êles-vous pas accouru? comment « yi'avovous eu nulle pitié de moi ? — Ma terreur » n'a fait qu'augmenter, dit Gudin ; à cette lecture, j'ai eu « la bouche encore plus close, et n'étais que plus effrayé, « ne sachant pas, monsieur, s'il y avait ou non des ar- « mes; mais i>iésumanl avec effroi que, s'il s'en trouvait << par malheur, vous alliez devenir victime de vous être «■ enfermé ici.

Cl Pendant le cours de la recherche , enfin , j'ai trouvé le H moment de dire tout bas au domestique : L'ami de votre « maître est il dans la maison ? — Il y est, m'a-t-il dit. .< Dans un autre moment , je lui ai demandé '.Mais ouest- H HP — Je n'en sais rien. Il ne pouvait pas s'éloigner, « il éclairait les rechercbeurs; on ne le perdait pas de vue. » Je me suis glissé sans lumière, a continué M. Gudin, « jusqu'à la chambre de votre lit : je vous ai cherché à « tâtons , dessus , dessous , vous appelant tout bas ; mais « vous étiez ailleurs , et je ne pouvais deviner où je de- '< vais aller vous prendre.

nEn(in,la recherche achevée, assuré que la calomnie « avait encore manqué son coup, et qu'on ne trouvait rien <i ici, j'ai coniié à tous ces messieurs par quel hasard " vous vous trouviez caché diuis la chambre du maître; " et leur étonnement a au moins égalé le nôtre. Dieu « merci, le mal est passé; recouchez-vous, monsieur, « et tùchez de dormir : vous devez en avoir besoin. »

n Alors , toute la patrouille étant entrée dans cette chambre, j'ai dit au commissaire de section : Monsieur, vous me voyez ici sous la sauvegarde de l'amitié; je ne puis mieux payer l'asile qu'elle me donnait qu'en vous priant, au nom de mon ami, qui est excellent citoyen, de rendre votre visite aussi .sévère qtie le peuple l'a /aile hier chez moi, et d'en dresser procèsverbal, pour que sa sûreté ne soit plus compromise par d'infdnies calomnies. — Monsieur, m'a dit le commissaire, notre procès-verbal est clos; votre ami est en sûreté.

" Ces messieurs sont paitis, ont dit au peuple, aux femmes dans la lue, (jue ci-tle maison était i)ure. Les femmes, enragées que l'on n'eut rien trouvé, ont pré

tendu qu'on avait mal cherché, ont dit qu'en huit minutes ^

elles allaient trouver la cachette : elles voulaient que l'on || rentrât : on s'y est opposé; le commissaire a fait brusquement refermer la porte. Ainsi ont fini mes douleurs; mais la sueur, la lassitude et la faiblesse me brisaient.

« Pendant que je rélléchissais à toutes les incroyables fortuites qui s'étaient simultanément rassemblées pour composer celte mille et deuxième nuit du roman de Scheherazade , et dans laquelle je venais d'être témoin, acteur et spectateur, je me disais : Je l'écrirai, vingt personnes l'attesteront; personne ne voudra ifie croire, et tout le monde aura raison. Tous les traits majeurs de ma vie ont un coin de singularité; mais celui-ci les couvre tous. Ici la vérité n'offie qu'un songe invraisemblable : si quelque cliose y fait ajouter foi , c'est bien l'impossibilité de croire que quelqu'un ait imaginé un roman aussi improblabe.

« J'ai appris le lendemain malin que des hommes âgés , affectionnés à ce quartier que jamais rien n'avait troublé, entendant ce tapage affreux , saisis d'une terreur nocturne, ont sauté par-dessus les murs, et que, de jardin en jardin , ils ont été troubler les dames de la rue de la Perle, eu leur demandant, en cbemise, de les garantir de la mort : l'un d'eux s'était cassé la jambe.

« L'effroi s'était communiqué; et de tout ce quartier, ton père, qui avait eu le plus sujet de craindre , a peutêtre é(é le seul qui ait achevé dans son lit une nuit aussi tourmentée. »

Nous avons consi<léré les mémoires de Beaumarchais sous leur coté politique; nous avons vu quel rajiport ils ont avec les événements de sa vie et les diverses époques de son siècle. Il nous reste à appiécier leur mérite littéraire. Ceci nous amènera naturellement à l'examen du théâtre de Beaumarchais.

Eu effet, dans ses mémoiies l'auteur comique éclate à chaque instant : ce n'est pas seulement par son habileté à raconter les incidents de son procès , de manière à ne jamais lasser la curiosité; ce n'est pas même par son talent à disposer les différentes scènes de son affaire, à faire de ses interrogatoires et récolements des dialogues, tantôt gais et grotesques, tantôt nobles et hardis; cai' enfin, depuis que la Gazette des Tribunaux nous fait assister aux séances de la cour d'assises et de la police coi rectionnelle , nous savons qu'en dépit des solennités de la justice et des entraves de la procédure , il se joue parfois au palais des comédies plus gaies que siu- nos théâtres. Ainsi ces scènes plaisantes , ces détails amusants peuvent appartenir à l'affaire de Beaumarchais plutôt qu'à son talent : mais ce qui n'appartient qu'à lui, c'est l'art avec lequel il trace le caractère de chaque personnage; c'est à cette marque qu'on reconnaît l'auteur dramatique.

Dans les procès ordinaires, l'intérêt est toujours dans les événements, quelquefois dans l'accusé; jamais ailleurs. Les témoins détilent devant nous sans exciter notre attention autrement que par leurs dépositions; ils n'ont ni caractère, ni allure propre, c'est \e sine nomine vulgus. Dans Beaumarchais, c'est tout différent. l\^rsonne ne liguie dans son procès qui n'ait sa contenance et sa marque distinclive ; ne craignez pas de les confondre, comme gens insignifiants qui se res.semblent tous; cliacini a son caractère, et se fait reconnaître. Marin, le grand cousin Bertrand, madame Goézman, M. Goézman, madame Le-

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jiiy , Ions enfin , depuis le pelit la(iiiais blonclin (lui ne tait (jue [)aiaitie un instant, juscin'au inésitlcnt <le Nicolai, qui laitairùterBeauniarcliais, sous prctcxle qu'il lui a fuit la grimace.

Beauniaicliais lemercie gaiement le ciel de lui avoir donntWle [tareils ennemis; et, à chaque nouveau lemcrcîmenl, nouveau portrait : mais Dieu, j'iniasine, n'est pour rien dans cette bonne fortune. 11 n'a luit que donlicv il Beaumarchais cet esprit observateur et pénétrant (|ui découvre dans l'homme le plus insignifiant en ap|)arcnce des traits ineffaçables de caractèie. Dans le monde, Marin et le cousin Bertrand n'étaient peut-être <[ue des sols sans pliysionomie particulière ; mais Beaumarchais , avec sa sagacité de poète comique , a découvert la marque caractéristique qui distingue entre tous les autres leur genre de sottise. Les voilà devenus des types originaux , l'un de la sottise médisante et orgueilleuse, l'autre de la sottise étourdie et indécise. C'est par laque son procès semble être en môme temps une pièce d'intrigue et une pièce de caractère. Quand madame Goëzman entre au gretfi; avec Beaumarchais , voyons , disons-nous avec impatience, voyons ! C'est pour nous comme le moment de quelque grande scène de comédie entre deux personnages principaux. Est-ce le détail des faits qui nous intéresse.^ Eh! non , c'est le développement des sentiments , c'est le plaisir de voir jaillir du dialogue ces traits de vérité naïve qui dévolL'ut d'un coup tout un caractère.

Un auteur dramatique crée des personnages ; Beaumarchais fait quelque chose de mieux et de plus diflicile; car il donne du relief aux personnages insigniliants qu'il trouve sous sa main. Aussi , malgré l'amei tume de ses lilaidoyers, il se garde bien de pousser l'invective jusi|u'à la monotonie, chose assez ordinaire dans les proies, où, à force de maudire et de décrier son adversaire, on finit par en faire un scélérat on un fripon qui ressemble aux fripons de tous les temps. C'est ainsi qu'on efface les caractères par des injures maladroites , et qu'on détruit l'intérêt. Beaumarchais aime mieux faire de cha- CMu de ses adversaires une caricature originale, que de tous une sorte de monstre uniforme.

C'est par là qu'il soutient rintérêf. Ordinairement les ré[)liques sont plus faibles que les plaidoyers, i)arce que déjà les faits et les arguments n'ont plus le mérite de la nouveauté. Ici , c'est tout l'opposé. Le second mémoire vaut mieux que le premier, et le quatrième est encore un chcf-d'ieuvre : l'inlérèi augmente, au lieu de s'affaiblir. Quelle verve intarissable d'esprit, de gaieté et d'éloquence ! L'avocat qui plaide pour aulnn fait son métier ; Beaumarchais fait son alfaire. De là ce ton de vivacité et de naturel. Il n'y a que dans les causes politiques où l'avocat, en défendant sa cause, défend son opinion, il n'y a que là où se sente parfois l'éloquence d'un honune qui se met tout entier dans l'affaire : ailleurs , il y a du talent et de l'expérieiu e ; l'orateur et le jurisconsulte se montrent , mais l'homme ne se fait i)as voir. Aussi, dit Figaro, « le " client un peu instruit sait toujours mieux sa cause que << certains avocats qui, suant à froid, criant à tue-tôte, « connaissant tout, hors le fait, s'embarrassent aussi peu « de ruiner le plaideur que d'ennuyer l'auditoire. » La scène du jugement, dans le Mariacje de Figaro , est eulieuse à observer. Beaumarchais y a résumé toute son expérience du palais : juges, avocats , chacun y a son mol.

Brid'oison, avec sa niaise importance ; Donblcmain, avec sa routine chicanière , sont peut-être des souvenirs de l'affaire Goë/.man et du pailement Maupeon ; et l'igaro lui-même, qui, quoicjue partie et accusé, semble diriger les débats , n'est-ce pas Beaumarchais conduisant les interrogatoires de madame Goëzman ?

Figaro fait à lui seul tout le théâtre de Beaumarchais. Beaumarchais n'a pas , comme les autres jjoëtes comiques, mis en scène des sujets et des personnages différents. Il n'a qu'un sujet et qu'un personnage, c'est Figaro. De|)uis le Barbier de. Séville, où nous avons commencé à faire connaissance avec lui , jusqu'à Zrt Mère coiipable, c'est lui qui figure partout sur la scène; c'est lui qui conduit tout. Rosine ne trompe son tuteur, le comtejie cherche à séduire Susette, la comtesse (dansto Mère coupable) ne se réconcilie avec .son mari, que pour fournir à Figaro l'occasion de montrer son talent à nouer et à dénouer les intrigues. Le per.sonnage de Figaro donne au théâtre de Beaumarchais un genre d'unité que n'a aucun autre théâtre. C'est un personnage dont Beaumarchais n'a pas seulement créé le caiaclère, il en a créé aussi l'histoire. Le Barbier, le Mariage, la Mère coupable, forment une sorte de trilogie comique, de roman dialogué en trois parties , dont Figaro est le héros principal. Examinons donc c(! personnage singulier.

Pendant la dernière moitié du dernier siècle , l'esprit philosophique régnait au théâtre comme dans le reste de la littérature. Dans la tragédie, des tirades contre le fanatisme ; dans les comédies et les drames, des maximes d'égalité; dans les opéras-comiques, des leçons de morale données en couplets; partout enfin de ces choses qu'on appelle hardies, faute de pouvoir mieux définir ce qu'elles sont. Car ces grandes sentences présentent toujours deux faces ; elles ont un sens général qui n'a rien que de vrai et d'innocent, et un sens particulier qui est parfois inquiétant. Leur rôle est d'être des vérités de tous les siècles, et cependant de n'avoir de portée et de force que pour certains temps et pour certaines choses.

Après tout, c'était de la hardiesse, mais de la hardiesse du genre des prédicateurs, qui attaquent les vices de l'humanité sans s'adresser particulièrement à personne , chacun reconnaissant qui bon lui semble. Il fallait que quelqu'un parlât net et haut. Vint Beaumarchais : il prit ses contemporains où Voltaire et Rousseau les avaient laissés , et les conduisit |ilus loin. 11 appliqua les idées aux choses. Avant lui, les philosophes semblaient avoir écrit des lettres, sans oser y mettre l'adresse : Beaumarchais s'en chargea.

Dans ses drames il avait sacrifié à une partie du goût de son siècle : il avait pris un ton déclamatoire et enthousiaste; mais dans Figaro il sembla reprendre son langage naturel. Pas de tnades sur le vice et la vertu, des épigrammes vives et mordantes ; pas de maximes générales, des mots piquantset qui frappent au but; par-dessus tout, un style si plein et si acéré que sa prose se retient presque comme des vers, et que ses phrases ont fait proverbe. Qu'est-ce qu'un noble? Quelqu'un qui s'est donné la peine de naître. Celte définition épigrammatique n'est pas de nature à s'oublier, surtout quand elle s'adresse à un parterre roturier.

Le tiers état était, pour ainsi dire, personnifié dans Figaro; et il y avait une sorte de rapprochement que la

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vauilé ne pouvail manquei de saisir. D'un côté, l'esprit, l'industrie, l'activitc, et avec tout cela une condition inférieure, voilà le sort de Figaro; c'était aussi celui du peuple : de l'autre, la naissance, la richesse, sans avoir rien fait pour les obtenir, sans faire grand' chose pour les mériter; voilà quel est Almaviva, voilà aussi ce qu'étaient la noblesse et la cour. Almaviva est le moins habile, et c'est lui pourtant qui est le maître. Figaio est le plus spirituel; il fait et dit tout mieux que les autres : c'est pourtant lui qui est le valet. Voilà l'inégalité bizarre que Beaumarchais met sur la scène. Aussi, sans s'arrêter au fameux monologue où Figaro semble plutôt un tribun populaire qu'un personnage de théâtre, l'idée de ce rôle est déjà une allégorie satirique du gouvernement et de la société à cette époque.

Ce qui fera l'éternel à-propos de Figaro , c'est que c'est uni! sorte de manifeste vivant contre les inégalités, justes ou injustes, de la société. Un homme se croit-il placé audessous de son mérite, un peuple a-t-il ou croitil avoir plus d'esprit que ses ministres, il aime et applaudit Figaro. Quand Figaro se compare , lui qui n'est rien , au comte Almaviva , cpii est tout ; quand il s'écrie, avec un orgueilleux dépit. Tandis que moi , morbleu! que de gens se disent aussi : Et nous, morbleu! Ce moi, morbleu! est la devise delà pauvreté contre la richesse, de l'esprit en disgrâce contre la sottise en faveur ; c'est aussi la plainte de la vanité mécontente. A ce compte, puisque Figaro répond à tant de sentiments bous et mauvais de notre nature, c'est un iiersonnage qui cessera plutôt d'être joué que d'être applaudi.

11 ne faut pas s'étonner de la prédilection que Beaumarchais a pour Figaro : c'est un personnage qui lui appartient. Figaro ne ressemble pas aux valets ordinaires de la comédie. Ce n'est pas un Jodelet qui amuse par sa naïveté, ou un Crispin qui fait rire par l'impudence de ses friponneries; c'est un homme à part, où Beaumarchais a mis beaucoup de son caractère. 11 est spirituel , hardi, fier, intrigant; mais, avec tout cela, il est bon. Malin sans être méchant, s'il aime les intrigues, c'est surtout parce qu'il peut y faire éclater son esprit. Il se pique d'y réussir, parce que, dans de pareilles affaires, le succès est la preuve de l'habileté; et, comme un bon joueur, il veut g.igner moins par intérêt que par vanité. Partout où Figaro intervient, c'est pour bien faire. Dans le Barbier, il réunit deux amants; dans le Mariage, il réconcilie deux époux; dans la Mère coupable, il démasque un imposteur; dans Calpigi, qui n'est autre que Figaro avec ipithpie chose de moins, il sert un brave guerrier. Est-ce là un rôle immoral ? Ce qui trompe , c'est qu'en voyant Figaro déployer tant d'esprit et tant de hardiesse, on craint involontaiiemenl qu'il n'en abuse pour mal faire. "Mais cette peur-là est encore une manière d'hommage : Figaro dans la pièce , comme Beaimiarcbais dans le monde, donne pri.se à la calomnie, sans jamais lui donner raison. Beaumarchais eut sans doute plus de peine à faire jouer sa pièce qu'à la compo.ser ; et l'intrigue de son ouvrage, «piclque compliquée qu'elle soit, n'est rien auprès de l'histoire de ses démarches et de ses sollicitations. Joucra-t-on Figaro? ne le jou.era-t on pas? Ce fut un événement politique : la cour et la ville se divisèrent en parfis , pour ou contre, et personne ne resta neutre. Le manuscrit fut plusieurs fois renvoyé de la police à la Comédie , et de la

Comédie à la police. Enfin le roi et la reine voulurent euxmêmes en juger. Voici comment madame Carapan raconte cette anecdote ;

« Je reçus un matin un billet de la reine, qui m'ordon- « nait d'être chez elle à trois heures , et de ne pas venii » sans avoir dîné, parce qu'elle me garderait fort long- « temps. Lorsque j'arrivai dans le cabinet intérieur de « S. 1\L , je la trouvai seule avec le roi. Un siège et une « table étaient déjà placés en face d'eux , et sur la table « était posé un énorme manusciit en plusieurs cahiers. « Le roi me dit : C'est la comédie de Beaumarchais ; il « faut que vous nous la lisiez. Il y aura des endroits bien « difficiles , à cause des ratures et des renvois. Je l'ai déjà « parcourue; mais je veux que la reine connaisse cet ou- « vrage. Vous ne parlerez à personne de la lecture que '<■ TOUS allez faire. Je commençai : le roi m'interrompait « souvent par des exclamations toujours justes , soit pour « louer, soit pour blâmer. Le plus souvent il .s'écriait ; « C'est de mauvais goût ! cet homme ramène continuelle- « ment sur la scène l'habitude des concetti italiens. Au « monologue de Figaro, mais surtout à la tirade des « prisons d'État , le roi se leva avec vivacité , et dit : « C'est détestable! Cela ne sera jamais joué; il faudrait « détruire la Bastille pour que la représentation de cette « pièce ne fut pas une inconséquence dangereuse; cet « homme joue tout ce qu'il faut respecter dans un gouver- « nement. — On ue la jouera donc pas F dit la reine. « — Non, certabiement; vous pouvez en être sûre, ré- " pondit Louis XVI. »

La reine était presque au nombre des protecteuis de Figaro. M. de Vaudreuil et la société de madame de Polignac, favorite de Marie-Anloiuelte, s'employaient à l'envi pour faire jouer l'ouvrage. Malgré la défense du roi, les rôles avaient été distribués aux acteurs du Théâtre- Français, et l'on voulut au moins jouir d'une re[)réseiitation. Le premier gentilhomme de la chambre autorisa M. delà Fertéà prêter la salle de spectacle de l'hôtel des ÎMenus-Plaisirs, qui servait aux répétitions de l'Opéra. Ou donna des billets aux gens de la cour, et déjà la salle était à moitié garnie de spectateurs, quand arriva un ordre du roi, qui défendait cette représentation. Au.ssitôt chacun cria à l'oppression et à la tyrannie : jamais, dans les jours les plus violents de la révolution, on ne déclama contre le despoîisme avec plus de chaleur; et Beaumarchais, emporté par la colère, s'écria : « Eh bien! messieurs , il ne veut pas qu'on la représente ici ; et je jure , moi, qu'elle .sera jouée peut-être dans le chœur même de Notre-Dame. »

Cependant on répandit bientôt le bruit que Beaumarchais avait supprimé tout ce qui pouvait blesser le goîiveruement : il n'en était rien. Alors le roi permit de jouer la pièce, et crut que Paris allait être bien attrapé en ne voyant qu'un ouviage mal conçu et sans intérêt, depuis que toutes les satires avaient été supprimées. « Eh bien ! dit-il à M. de Montesquiou qui partait pour voir la première représentation , qu'augurez-vous du succès?— Sire, j'espère ([ue la pièce tombera. — Et moi aussi , » répondit le roi. Mo.NsiEi is, frère du roi , alla en grande loge à la comédie jwur assister à la chute de la pièce : il vit son triomphe. « 11 y a quehiue chose de plus fou que ma pièce, disait Beaumarchais; c'est son succès. >■ Comme si tout ce qui se rattachait au Mariage de

NOTICE SUR BEAUiMAnCIÎAIS.

Fiijaro tievail excittir lo scamlalo, on (it circuler dans Taris une rt'ponse «le TJeauniarcliais à .M. le duc rie Yille- (|iiier, qui lui demandait sa petite loge pour des femmes <|ui voulaient voir Figaro sans être vues : « Je n'ai nulle .< considération, monsieur le duc, pour des femmes qui « se permettent de voir un spectacle qu'elles jugent << malhonnête, pourvu qu'elles le voient en secret : je ne •<■ me prête pas à de pareilles fantaisies. J'ai donné ma '< pièce an public |)Our l'amuser et pour l'instruire ; non .< pour offrir à des l)éi;neules mitigées le plaisir d'en aller '< penser du bien en petite loge, à condition d'en dire '■ du mal en société. Le plaisir du vice et les honneurs " de la vertu , telle est la pruderie du siècle. Ma pièce « n'est pas un ouvrage équivoque : il faut l'avouer, ou la « fuir. Je vous salue, monsieur le duc, et je garde ma « loge. » Deaumarchais pensait sans doute que Chérubin n'est immoral que lorsqu'on le voit en petite loge.

Voilà /('S lions et les tigres, comme il le dit dans une de ses lettres, qu'il eut à vaincre pour faire jouer le Mariage de Figaro. En même temps il entreprenait de vastes spéculations, et écrivait contre Mirabeau pocu- la ■compagnie des eaux de Paris. Il avait un génie souple et fertile qui suUisait à tout. « Après le travail forcé des <i affaires, dit-il <lans nue de ses lettres, chacun suit « son attrait dans ses amusements : l'un chasse, l'autre '< lH)it, celui-lcà joue ; et moi , qui n'ai aucun de ces goûts , '< je broche une pièce de théâtre. » A cette époque, on avait ouvert à Paris un jardin appelé Redoute : ce jardin devint à la mode, et un jour le comte de Maurepas, avec tous les ministres, alla y passer quelques heures. La semaine suivante, Beaumarchais alla voir M. deMaurepas, et dans la conversation lui apprit qu'il venait d'achever une nouvelle comédie : c'était le Mariage de Figaro. « Et dans quel temps, occupé connue vous l'êtes, avez-voHS pu la faire.' — Moi, monsieur le comte! je l'ai composée le jour où les ministres du roi ont eu assez de loisir pour aller tous ensemble à la liedoute. — Y a lil beaucoup de reparties pareilles dans V olre comédie ? dit le comte ; je réponds du succès. »

Beaumarchais reçut au sujet de sa pièce beaucoup de lettres, les unes de félicitalion, les autres d"invcctives. H s'en trouva une qui l'intéressa vivement : un jeune honune lui écrivait qu'il le conjurait de lui envoyer un billet; il voulait voir cette iiièce, dont tout Paris s'entretenait; et, trop pauvre pour payer sa place, il avait recours à l'auteur -. c'était le dernier plaisir qu'il aurait dans ce monde; las de lutter contre l'infortune, il était résolu à se jeter dans la rivière en sortant du spectacle. Beaumarchais lui envoya sur-le champ deux de ses amis : ils trouvèrent un jeune homme défiguré par la misère , mais dont les discours annonçaient de l'esprit et de l'éducation; ils lui donnèient un billet, l'engagèrent à ne pas désespérer du sort, et à veniu voir Beamiiarchais. Le lendemain Beaumarchais le vit, le secourut et le plaça.

Nous n'aurions pas raconté ces détails, s'ils ne servaient à faire connaître l'effet que produisit Figaro. Les petits théâtres d'alors, les giands danseurs du roi, l'Ambigu- Comique, les petits comédiens du comte de Beaujolais, les Variétés, voulurent à leur tour avoir des Figaros, et le personnage devint à la mode sur la scène; mais ils ne lui empruntèrent que son nom, et le vrai Figaro garda pour lui seid , sans le communiquer à d'autres, le secret

(le son esprit. Il n'e.<^l resté de ces imitations que la pièce des Deux Figaros de Martelli. Martelli, acteur de Boi-deaux, jouait Figaro : « Ai-je bien saisi le rôle? demandat-il un jour h l'auteur. — Non, reprit durement Beaumarchais ; vous l'avez manqué. — En ce cas, je tâcherai de ne pas manquer la pièce. » Et il fit les Deux Figaros : c'est une satire de la Folle Journée. Le comte Almaviva a une fille vivement courtisée par don Alvar cl le famcuix Chérubin, devenu colonel : la fille du comte aime Chérubin h l'insu de son père, et son amom- est favorisé par sa mère et Suzanne : Figaro de son côté a promis son appui à don Alvar, qui lui a promis dix mille écus s'il fait réussir un si beau mariage ; car c'est surtout la foilune du comte Almaviva qui a .séduit don Alvar. Chérubin, .sous le nom de Figaro, se fait recevoir chez le comte comme domestique; alors c'est entre le jeune et le vieux Figaro un assaut de ruses et de fourberies; le tout mêlé de scènes épisodifpies, où Beaumarchais est vivement attaqué. A la fin le vieux Figaro succombe, et est chas.sé du château d'Aguas Frescas. Tel est le sujet des Deux Figaros. C'est à la fois une pièce d'intrigue et une satire; mais la satire est la partie faible de l'ouvrage -. l'intention est méchante; le style n'est pas assez piquant, et le dialogue n'a rien de celte concision épigrammali(iue du dialogue de la Folle Journée.

Les Deux Figaros ne parurent que longtemps après le Mariage de Figaro; ce ne fut qu'en 1790 qu'ils furent joués à Paris. Alors la vogue de la Folle Journée n'(;lait 1)1 us aussi grande , et la satire se fit écouter avec plaisir ; plus tôt , elle eût été mise au nombre des ci iliijues et des pamphlets que le succès d'un ouvrage fait éclore de toutes parts. A Paris, quand quelque chose réussit, la mode en donne le nom à mille objets divers : il y eut <les robes à la Figaro, des bijoux à la Figaro : les envieux donnèrent à un chien le nom de Figaro, et répandirent celte plaisanterie. Beaumarchais répondit que le quolibet du chien n'était qu'un chien de quolibet, et, oppo.sant un calembour à une plaisanterie de mauvais ton , il se tint quitte. Il était en fonds de mauvais comme de bon esprit. Par une singulière bizanerie, il y avait dans son talent du mauvais goût et de la naïveté , de la grâce véritable et de la recherche piélentieuse. Son expression est souvent entortillée : il fait heurter les mots et les sons les uns contre les autres, il recherche les mêmes désinences; sou style parait pénible et travaillé : à côté de cela il a des tournures pleines de naturel; il rappelle parfois le vieux fiançais, et surtout dans quelques-unes de ses romances et de ses chansons il est plein de simplicité ; et cet homme du dixhuitième siècle, cet écrivain de mauvais goùl, prend le ton d'un trouvère des premiers temps. Citons quelque chose, pour mieux faire ressortir ce contraste entre les diverses qualités de l'esprit et du style de Beaumarchais. C'est une ronde à sa fille sortant du couvent. C'est une chanson toute domestique; mais aujourd'hui surtout , où l'on veut aimer les choses qui sont vraies et simples, elle aura peut-être, je crois, un charme particulier.

Sur l'air : Oh! oh! s]fit-il , c'est la i-aiaoït Que Je sois maître en ma maison.

tîier, Augustin- Pierre, Parcourant son jardin , Regardant sa cliaumière , Disait d'un air chagrin :

NOTICE SUR BEAUMARCHAIS

Je lp veux , i,ar c'est la raison Que je sois maitre en ma maison.

Quelle sotte manie ,

Du bonheur me privant,

Retient mon Eugénie

Dans un fatal couvent?

Je veux l'avoir : c'est la raison Que je sois maitre en ma maison.

Elle use sa jeunesse

A chanter du latin ,

Tandis que la vieillesse

Me pousse vers ma fin.

Tant que je vis, c'est la raison Que je l'embrasse en ma maison.

Sa mère , et vous ses tantes.

Courez me la chercher;

Vous , nos braves servantes ,

Préparez son coucher; Préparez le : c'est la raison Qit'on m'obéisse en ma maison .

Roussel, ouvrez la grille;

Je l'entends, je la voi.

Mes amis , c'est ma fille

Qu'on ramène chez moi. Pensez-vous pas que c'est raison Qu'elle entre en reine en ma maison?

Dans mon verger de Flore .

Vois mes berceaux couverts ;

Chaque arbre s'j' colore ;

Mes gazons sont plus verts.

C'est toujours la belle saison Quand tu parais dans g»a maison.

Tel excellent jemiié homme

Voit le ciel dans tes yeux ;

Dis-lui : Bel astronome ,

Parlez à ce bon vieux; Il Col mon père, et c'est raison Qu'il ail un gendre à sa façon.

Il me semble qu'il y a dans celte ronde im tour délicat et naturel qui montre dans l'auteur de F'Hjuro une rare' llcxibililé d'esprit. Beaumarchais connaissait et aimait les vieilles romances espagnoles, et l'on en retrouve ici les traces.

Personne, disait Beaumarchais, n'est tenu de faire une comédie qui ressemble aux autres; et le métier d'auteur est le métier d'oseur. Aussi voulut-il régénérer le genre de l'opéra, cl d'ennuyeux le rendre amusant. L'entreprise était hardie : l'opéra en France ennuie par prescription, et il rie fallait rien moins qu'un esprit comme Beaumarchais , et un temps comme le sien , c'est-à-dire la veille iFune révolution, pour chercher à détruire un si vieil abus. Il lit Tarare , qui , tout bizarre qu'il était , ne changea rien, et laissa l'opéra ennuyeux comme devant.

Beaumarchais aimait la musique, et il avait senti le génie de Gluck. Un soir à l'Opéra il rencontra le musicien allemand, et , sans èlre connu de lui , il lui paila de la niusi'iue avec des idées si nettes , que Gluck lui dit : Vous «Mes sans doute M. de Beaumarchais? Dès ce moment ils eurent l'idée de faire ensemble un opéra. Plusieurs années s'écoulèrent, et Gluck retourna eu Allemagne. Enlin, dans un des intervalles de ses vastes si)éculalions, Bcanmanhais fit Tarare , et l'envoya à Vienne. Gluck lui répondit qu'il était ravi de cet opéra , mais que l'âge ne lui

laissait plus assez de force pour se charger d'une si grande entreprise, et il en confia l'exécution à Salieri, li^ plus savant do ses disci[)Ies : peiit-êfre aussi bien le vieux compositeur avait-il .senti que, malgré le talent de Beaumarchais à parler sur la musique, il n'y avait rien de si peu musical que son opéra.

Ordinairement, quand un auteur a fait une pièce , il la présente aux acteurs, les acteurs la reçoivent, et, après cinq ou six ans d'attente et de mortifications , la pièce est jouée bien ou mal. Telle est la marche commune; mais il en était tout autrement pour Beaumarchais. La pièce faile et reçue, ce n'était rien. 11 fallait obtenir qu'on la jouât, et alors commençait avec les censeurs , avec les ministres, avec tout i'État enfin , une autre comédie non moins intriguée et non moins amusante que la pièce elle-même. La curiosité publique s'éveillait; l'auteur était plaint dans quelques salons, attaqué dans quelques autres, célèbre dans tous. Enfin , après bien des ordres et des contreordres, on affichait la première représentation; et plus il y avait eu d'obstacles et d'entraves , plus la pièce avait de vogue et de succès. Telle avait été l'histoire de Fitjaro, telle fut, mais en plus petit, celle de Tarare.

Il paraît qu'à cette époque la censure n'avait pas cette timidité tyrannique que l'esprit de parti lui a donné depuis. Les censeurs étaient en quelque sorte des arbitres bienveillants entre les soupçons de l'aulorilé et la hardiesse des auteurs : au surplus, c'étaient des hommes (le lettres, et à ce moment la littérature tout entière faisait cause commune, presque à son insu. Beaumarchais envoya sa pièce à M. Bret, censeur. « Au reste, « mon ami, disait-il à la fin de sa lettre, j'aimerais « mieux que cette pièce ne fût jamais jouée que d'être « aplatie. » L'autorité ne s'effraya pas de Tarare comme elle l'avait fait de Figaro : peut-être pensa-t-elle qu'à l'Opéra, grâce à la monotonie assourdissante du récitatif, il n'y a pas d'épigramrae si mordante qui ne soit émoussée. « Pendant trois ans Beaumarchais avait lu « Tarare à la cour, à la ville, dit un contemporain ; il n'é- « tait, comme nous disons, fils de bonne mère qui ne « voulût l'entendre. Peu à peu, quand il vit que tout le « monde ne parlait plus que de Tarare , il le lut moins « souvent, et la curiosité ne fut que plus vive. Il ne céda '< à la prière du comte d'Artois que sous la cont'ilion que « plusieurs seigneurs de la cour qu'il avait refusés seraient 'i admis à cette lecture. Aussi, dès qu'on apprit que les « répétitions de Tarare étaient commencées , notables , « renvois de ministres, assemblées provinciales, tout « parut d'un trop mince intérêt à côté de ce grand évc- « nement. A la dernière répétition, le public fnt admis « en payant, et la salle fut pleine : malheureusement le « public voulut user du droit qu'il avait acheté à la porte , « et le cinquième acte fut sifflé. Tout autre que Beaumar- « chais eût été déconcerté ; mais lui , se levant dans fa « loge, et de là, comme l'orateur romain du haut <le la « tribune, s'adressant au public, dit que c'était malgré » lui qu'on avait fait payer à la porte ; qu'il s'était opposé « à cette nouveauté; que le public avait eu raison de sif- « fier .son cinquième acte , qui n'était pas achevé; et qu'il « allait s'occuper de le rendre plus digne de lui être offert. « Chacun se dit : Il va corriger sa pièce ; voilà les repré- « senfations retardées. Quelques connaisseurs cependant « restèrent persuadés que , malgré sa promesse faite à la

NOTICE SUR BEAUMARCHAIS

« face des Athéniens, Pieire-Angnstin Caron de Beau (I maieliais ne clianj^eiait rien ;\ ce cinqnit'nie acte, et « qu'il regarderait comme qiiel(]iie ciiose de très piquant « de faire applaudir au public ce qu'il avait silïlé. Us ne « se trompaient pas; la première représentation fut don- » née sans que le poêle eût changé un mot ou le musicien n une note , et Tarare fut applaudi. »

Beaumarchais, comme tous les auteurs de son siècle, avait la prétention d'instruire, et de faire du théâtre une école de morale et de sagesse. Dans Figaro , il avait dit leur fait aux grands seigneurs; dans Tarare, il s'a- <1ressa aux rois et aux prêtres. 11 ne pouvait guère mettre à Oruuis son Figaro disant au despote Atar sa pensée sur toutes choses; aussi il supplée à Figaro par un prologue allégorique. Au milieu de l'espace on voit s'assemhler les ombres de ceux qui ne sont pas encore. Alors le Génie de la reproduction des êtres et le Génie du feu distribuent leurs sorts à chacun. C'est l'égalité avant la naissance, présentée aux hommes comme la censure de l'inégalité des conditions pendant la vie.

L'ombre d'Atar et celle de Tarare vont recevoir leur sort; l'une doit être rci, l'autre soldat. Le Génie du feu s'adresse à eux :

Un de vous deux est roi : lequel veut TiHie"?

dit il ; et les deux ombres répèlent, sans savuir te que veut dire ce mot :

Roi'

L'OMEUE D'ATAR.

L'OMnr.E DE TARARE.

Roi?

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