‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 2 sur 630 · TOUS DEUX · texte numérisé non relu

TOUS DEUX

Je ne m'y sens aucun cnipressemenl.

LA NATURE

Enfants , il vous manque de nailre, Pour penser l)ien différemment.

LE C.ÉNIE DU 1"EU, les examinant.

filon oeil entre eux cherche un roi préféralilc; Mais que je crains mon jugement !

Nature, l'erreur d'un moment Peut rendre un siècle misérable.

Il hésite; il touinc ses yeux sur l'un et sur l'autre tour à tour. Enlin il dit à l'un : Sois l'empereur Alar; à l'autre : Sois soldat; et voilà comme les rois se font! Eh Lien ! l'igaro n'avait-il pas raison quand il prenait gaiement le titre de gentilhomme?

Vous êtes gentilhomme.'

FIGARO

Si le ciel l'eût voulu , je serais le fils d'un prince.

Il y a plaisir à voir Figaro percer à chaque instant au milieu de la pompe allégorique de ce prologue; M on aime à se lappeler sa prose piquante, pour oublier les mauvais vers de Calpigi.

Beaumarchais n'imagine pas comme les poètes; il met l'esprit à la place de l'imagination , et son allégorie est toujours systémati(pie. On sent le philosophe qui songe surtout à la morale à tirer de ses fictions, et qui craint, s'il s'élève trop , de perdre le fil qui le conduit. Quand la scène est solennelle, souvent les paroles sont affectées, et la Nature parle spirituellement au Génie du feu. C'est la conversation d'un salon de Paris plutôt que le grave enttetien de deux Génies créateurs; c'est le ton de la co-

médie de boudoir, c'est du marivaudage à propos du partage solennel des destinées humaines.

Beaumarchais ne voulut pas se .servir de la vieille mythologie des Grecs et des Romains; il se piqua de créer une sorte de mythologie scientifique, et de parler physique à l'Opéra. Ainsi la Nature évoque les ombres avec ces vers singuliers :

Froids humains non cncor vivauls , Atomes perdus dans l'espace, Que chacun de vos élénu'uls Se rapproche, et prenne sa p!ar,> Suivant l'ordn!, la pesanteur, Et toutes les lois immuables Que l'éternel Dispensateur Impose aux êtres vos semblables

El quand elle les renvoie :

Tels (ju'une vapeur élancée, Par le froid en eau condensée, Tombe et se perd dans l'Océan, • Futurs mortels, rentrez dans le néant.

Cette poésie scientifique a de quoi faire fuir tout autre qu'un physicien. Au sur|ilns, les sciences exactes étaient alors de mode; chacun vantait leur neltelé et leur certitude ; chacun s'écriait qu'il n'y aurait de morale et de philosophie parfaites que lorsqu'elles se rapprocheraient de la géométrie. Bcaimiarciiais s'imagina que la poésie aussi gagnerait à se rapprocher de la physique.

Ce n'était rien que de parler physique et politique; comme s'il eût voulu faire une sorte d'encyclopédie de son opéia, il y parle métaphysi(pie, et Condillac pouvait entendre Tarare sans déioger, car la ()hil(isophie est empruntée à Locke. Le Génie du feu interroge les ombres:

Qu'êtes vous? Que demandez-vous?

l'ombre d'altamort.

Nous ne demandons pas , nous sommes.

L£ C.ÉINIE DU FEU.

Qui vous a mis au rang des hommes?

l'omehe d'vrtiienÉE [le yrund prêtre. ) Celui qui l'a voulu. Que nous importe à nous ?

le GÉME DU FEU.

Comme ils sont froids , sans passions , sans goûts ! Que leur ignorance est profonde !

On voit que Beaumarchais s'est bien gardé de leur donner des idées innées : ce sont de véritables statues qui attendent pour penser que leurs sensations s'éveillent. Jus(iue-là ils ne vivent qu'à demi. Cependant ces ombres ne manquent pas de s'analyser en chœur, et elles chantent :

En désirant je sens que je jouis ; En jouissant je sens que je désire.

Voilà de la métaphysique du dix huitième siècle, pure, et , avouons-le, sans mélange de poésie ou d'imagination ; voilà l'explication de l'origine des idées et de la formation de nos volontés; et tout cela mêlé de physique et d'épigrammes politiques, à l'Opéra, au milieu de chants et de ballets.

En 89 , Beaumarchais espérait siéger dans l'assemblée des électeurs parisiens réunis à l'hôtel de Ville, et qui prenaient le nom de représentants de la commune : il ne fut pas nommé. Il publia alors un mémoire où il se vanta d'avoir préparé et hâté la révolution par Tarare; et en 1790 il ajouta à son opéra un sixième acte, on le couronnement

NOTICE SUU BEAUMARCHAIS.

«le Tarare. Il mit à folte nouvelle addilion un averlissenient qui est fortement empreint tle la couleur du temps , et .du style de Ueauniarcliais : « O citoyens, dit-il, sou- « venez-vous du temps où vos penseurs , inquiétés , forcés « de voiler leurs idées , s'enveloppaient d'allégories , et » labouraient péniblement le champ de la révolution ! <i Après quelques autres essais, je jetai dans la terre, à 'i mes risques et périls, ce germe d'un chêne civique au " sol brûlé de l'Opéra. »

Résumons-nous sur le caractère et le génie de Beaumarchais. Ce qui le distingue entre tous les auteurs de la fin du dernier siècle, c'est qu'il a poussé plus que personne les esprits eu avant. 11 y eut môme dans sa destinée, comme dans ses écrits, quelque chose de novateur. A une époque où les rangs se gardaient encore avec une scrupuleuse exactitude, il sort de la bourgeoisie, arrive à la cour, fait une grande fortune, et, commerçant et courtisan fout ensemble , envoie des armes à l'Amérique insurgée, en même temps qu'il décide le ministère français à favoriser cette révolte. Voilà pour sa destinée.

Même sort pour ses écrits. Simple faiseur de couplefs , forcé de plaider pour défendre ses biens , il agite la France entière avec un procès de (piinze louis , et renverse presque une magistrature créée par le pouvoir royal. Puis il fait d'un valet de comédie un personnage politique, et proclame , par la bouche de Figaro , les droits et les prétentions du tiers état aussi vivement que Sieyes dans sa brochure du Tiers. En littérature , même goût d'innovations. Lisez sa préface du Mariage. 11 se plaint de la monotonie de notre théâtre , et ce n'est pas seulement un novateur en paroles : il dit et il fait ; il donne la leçon dans la préface, et l'exemple dans la pièce. Beaumarchais sait que l'esprit humain est né pour avancer, et que chacun ici-bas doit chercher à lui faire faire une part du chemm. Aussi il le pgusse hardiment en avant. C'est là une gloire ou un crime que ne lui pardonneront guère ceux qui marchent en arrière, ceux qui marchent de côté , et enfin ceux qui ne marchent pas du tout. '

St.-M....

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