‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 194 sur 630 · I II · texte numérisé non relu

I II

selon les hommes et les lieux , je repoussais la basse intrigue par mon excessive patience , par la roideur de mon respect , l'obstination de» ma docilité , par la raison , quand cîi voulait l'entendre.

Ce cond)at a dîné quatre ans. Ajoutez-les aux cinq du portefeuille , que rcste-t-il des allusions qu'on s'efforce à voir dans l'ouvrage? Hélas ! quand il fut composé, tout ce qui fleurit aujourd'hui n'avait pas même encore germé ; c'était tout un autre univers.

Pendant ces quatre ans de débat je ne demandais qu'un censeur; on m'en accorda cinq ou six. Que virent-ils dans l'ouvrage, objet d'un tel déchaînement? La plus badine des intrigues. Un giand seigneur espagnol , amoureux d'une jeune liile qu'il veut séduire, et les efforts que cette iiancée, celui qu'elle doit épouser, et la femme du seigneur, réunissent pour faire échouer dans son dessein un maître absolu, que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout-puissant pour l'accomplir. Voilà tout, rien de plus. La pièce est sous vos yeux.

D'où naissent donc ces cris perçants ? De ce qu'au lieu de poursuivre un seul caractère vicieux, comme le joueur, l'ambitieux, l'avare, ou l'hypocrite, ce qui ne lui erttmissur les bras qu'une seule classe d'ennemis, l'auteur a profité d'une composition légère, ou plutôt a formé son plan de façon à y faire entrer la critique d'une foule d'abus qui désolent la société. Maiscommece n'est pas là ce qui gâte un ouvrage aux yeux du censeur éclairé, tous, en l'approuvant, l'ont réclamé pour le Ihéàtre.Il a donc fallu l'y souffrir : alors les grands du monde ont vu jouer avec scandale

Celle pièce , où l'on peinl un insolent valet Disputant sans pudeur son épouse à son maître. M. GunrN.

Oh ! que j'ai de regrets de n'avoir pas fait de ce sujet moral ime tragédie bien sanguinaire! Mettant im poignard à la main de l'époux outragé , que je n'amais pas nommé Figaro, dans sa jalouse fureur je lui aurais fait noblement poignarder le puissant vicieux ; et comme il aurait vengé son honneur dans des vers carrés, bien ronflants , et que mon jaloux, tout au moins général d'armée, aurait eu poiu' rival quelque tyran bien horrible, et régnant au plus mal sur un peuple désolé; tout cela, très-loin de nos mœurs, n'aurait , je crois , blessé personne ; on eût crié Bravo! ouvrage bien moral! Nous étions sauvés, moi et mon Figaro sauvage.

Mais ne voulant qu'amu.ser nos Français et non faire ruisseler les larmes de leurs épouses ,de mon coupable amant j'ai fait un jeune seigneur de ce temps-là , prodigne , assez galant , même un peu libertin , à peu près comme les autres seigneurs de ce temps-là. Mais qu'oserailon dire au • tiiéâtre d'un seigneur, sans les offenser tous, sinon de lui reprocher son trop de galanterie ? N'est-ce pas là le défaut le moins contesté par eux-mêmes? J'en vois beaucoup d'ici rougir modestement (et c'est un noble effort) en convenant que j'ai laison.

Voulant donc fane le mien coupable, j'ai eu le respect généreux de ne lui prêter aucun des vices du peuple. Direz-vous que je ne le pouvais pas? que c'eût été blesser toutes les vraisemblances? Concluez donc en faveur de ma j)ièce, puisqu'enfin je ne l'ai pas fait.

Le défaut même dont je l'accuse n'aurait produit aucun mouvement comique, si je ne lui avais gaiement opposé l'homme le plus dégourdi de sa nation, le véritable Fi-

garo, qui , tout en défendant Suzanne, sa propriété, se moque des projets de son maître , et s'indigne très-plaisamment qu'il ose jouter de ruse avec lui, maître passé dans ce genre d'escrime.

Ainsi , d'une lutte assez vive entre l'abus de la puissance , l'oubli des principes, la prodigalité, l'occasion , tout ce que la séduction a de plus entraînant ; et le feu , l'esprit , les ressources que l'infériorité piquée au jeu peut opposer à cette attaque ; il naît dans ma pièce un jeu plaisant d'intrigue, où y époux suborneur, contrarié, lassé, harassé, toujours arrêté dans ses vues, est obligé, trois fois dans celtejournée, de tomber aux pieds de sa femme, qui, bonne, indulgente et sensible, finit par lui pardonner : c'est ce qu'elles font toujours. Qu'a donc cette moralité de blâmable, messieurs?

La trouvez- vous un peu badine pour le ton grave que je prends? Accueillez-en une plus sévère qui blesse vos yeux dans l'ouvrage, quoique vous ne l'y cherchiez pas : c'est qu'un seigneur assez vicieux pour vouloir prostituer à ses caprices tout ce qui lui est subordonné, pour se jouer, dans ses domaines, de la pudicité de toutes ses jeunes vassales, doit finir, comme celui-ci, par être la risée de ses valets. Et c'est ce que l'auteur a très-fortement prononcé, lorsqu'en fureur, au cinquième acte, Almaviva, croyant confondre une fenuTie infidèle , montre à son jardinier un cabinet, en lui criant : Entre-s-y, toi, Antonio : conduis (levant son juge rinfàme qui m'a déshonoré; et que celui-ci lui répond : Il y a , pargulenne , une bonne Providence! Vous en avez tant fait dans le pays, qu'il faut bie)i atissi qu'à votre tour...

Cette profonde moralité se fait sentir dans tout l'ouvrage; et s'il convenait à l'aufeur de démontrer aux adversaires (ju'à travers sa forte leçon il a porté la considération pour la dignité du coupable plus loin qu'on ne devait l'attendre de la fermeté de son pinceau , je leur ferais remarquer que, croisé dans tous ses projets, le comte Almaviva se voit toujours humilié, sans être jamais avili.

En effet , si la comtesse usait de ruse pour aveugler sa jalousie dans le dessein de le trahir; devenue coupable elle-même, elle ne pouriait mettre à ses pieds son époux sans le dégrader à nos yeux. La vicieuse intention de l'épouse brisant un lien respecté, l'on reprocherait justement à l'auteur d'avoir tracé des mœurs blâmables : car nos jugements sur les moeurs se rapportent toujours aux femmes; on n'estime pas assez les hommes pour tant exiger d'eux sur ce point délicat. Mais, loin qu'elle ait ce vil projet , ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage est que nul ne veut faire une tromperie an comte , mais seulement l'empêcher d'en faire à tout le monde. C'est la pureté dc'S motifs qui sauve ici les moyens du reproche ; et de cela seul que la comtesse ne veut que ramener son mari , toutes les confusions qu'il éprouve sont certainement très-morales ; aucune n'est avilissante.

Pour que cette vérité vous frappe davantage, l'auteur oppose à ce mari peu délicat la plus vertueuse des femmes, par goût et par principes.

Abandonnée d'un époux trop aimé, quand l'expose-tou à vos regards? Dans le moment critique où sa bienveillance pour \n\ aimable enfant, son filleul, peut devenir un goût dangereux, si elle permet au ressentiment qui l'appuie de prendre trop d'empire sur clic. C'est pour

mieux faire lossorlir l'amour vrai du devoir, que l'auteur la met un moment aux prises avec un goût naissant qui le combat. Oh! combien on s'est étayé de ce léger mouvement dramatique, pour nous accuser d'indécence! On accorde à la tragédie que toutes les reines , les princesses aient des passions bien allumées qu'elles combattent plus ou moins ; et l'on ne souffre pas que , dans la comédie , une femme ordinaire puisse lutter contre la moindre faiblesse ! O grande influence de r affiche! Jugement sûr et consé- (pient! Avec la différence du génie, on blâme ici ce qu'on approuvait là. Et cependant, en ces deu\ cas, c'est toujours le même principe : point de vertu sans sacrifice.

J'ose en appeler à vous, jeunes infortunées que votre niallieur attache à des Almav'wa! distingueriez-vous toujours votre vertu de vos chagrins, si quelque intérêt importun, tendant trop à les dissiper, ne vous avertissait enlin qu'il est temps de combattre pour elle? Le chagrin de peidre un mari n'est pas ici ce qui nous touche ; un regret aussi personnel est trop loin d'être une vertu. Ce (jui nous plaît dans la comtesse, c'est de la voir lutter franchement contre un goût naissant qu'elle blâme , et des ressentiments légitimes. Les efforts qu'elle fait alors pour ramener son fidèle époux mettant dans le plus heureux jour les deux sacrifices pénibles de son goût et de sa colère, on n'a nul besoin d'y penser poirr applaudir à son triomphe; elle est un modèle de vertu , l'exemple de son sexe et l'amour du nôtre.

Si cette métaphysique de l'honnêteté des scènes , si ce principe avoué de toute décence théâtrale n'a point frappé nos juges à la représentation, c'est vainement que j'en étendrais ici le développement et les conséquences ; un tribunal d'iniquité n'écoute point les défenses de l'accusé qu'il est chargé de perdre; et ma comtesse n'est point traduite au parlement de la nation , c'est ime comniission qui la juge.

On a vu la légère esquisse de son aimable caiactère , dans la charmante pièce iV Heureusement. Le goût naissant que la jeune femme éprouve pour son petit cousin l'officier n'y parut blâmable à personne; quoique la tournure des scènes pût laisser à penser que la soirée eût fini d'autre manière, si l'époux ne fût pas rentré, comme dit l'auteur, heureusement. Heureusement aussi l'on n'avait pas le projet de calomnier cet auteur : chacun se livra de bonne foi à ce doux intérêt qu'inspire une jeune femme honnête et sensible, qui réprime ses premiers goûts; et notez que dans cette pièce l'époux ne paraît qu'un peu sotj dans la mienne, il est infidèle : ma comtesse a plus de mérite.

Aussi, dans l'ouvrage que je défends, le plus véritable intérêt se porte-t-il sur la comtesse : le reste est dans le même esprit.

Pourquoi Suzanne la caraérisle, spirituelle, adroite et rieuse, a-t-elle aussi le droit de nous intéresser? C'est qu'attaquée par un séducteur puissant, avec plus d'avantage qu'il n'en faudrait pour vaincre une fille de son état, elle n'hésite pas à confier les inlenlions du comte aux deux personnes les plus intéressées à bien surveiller sa conduite, sa maîtresse et son fiancé; c'est que dans tout son r/jle, presque le plus long de la pièce, il n'y a pas une phrase, vn mot , qui ne respire la sagesse et l'attachement à ses devoirs : la seule riiso qu'elle se permette est on faveur de

sa maîtresse , h qui son dévouement est cher, et dont tous les v<cux sont honnêtes.

Pourquoi, dans ses libertés sur son maître, Figaro m'amuse-t-il , au lieu de m'indigner? C'est que, l'opposé des valets , il n'est pas , et vous le savez , le malhonnête homme de la pièce : en le voyant forcé, par son état, de repousser l'insulte avec adresse, on lui pardoime tout , dès qu'on sait qu'il ne ruse avec soh seigneur que pour garantir ce qu'il aime , et sauver sa propriété.

Donc, hors le comte et ses agents, chacun fait dans la pièce à peu près ce qu'il doit. Si vous les croyez malhonnêtes parce qu'ils disent du mal les uns des autres, c'est une règle très-lautive. Voyez nos honnêtes gens du siècle; on passe la vie à ne faire autre chose ! Il est même tellement leçu de déchirer sans pitié les absents , que moi , qui les défends toujours , j'entends murmurer très-souvent : Quel diable d'homme, et qu'il est contrariant! il dit du bien de tout le monde !

Est-ce mon page, enfin, qui vous scandalise ? et l'immoralité qu'on reproche au fond de l'ouvrage serait-elle dans l'accessoire? O censeurs délicats, beaux esprits sans fatigue, inquisiteurs pour la morale, qui condamnez en un clin d'œil les réflexions de cinq aimées, soyez justes une fois, sans tirer à conséquence! Un enfant de treize ans, aux premiers battements du cœur, cherchant tout sans rien démêler, idolâtre, ainsi qu'on l'est à cet âge heureux , d'un objet céleste pour lui , dont le hasard fit sa marraine, est-il un sujet de scandale? Aimé de tout le monde au château, vif, espiègle et brûlant, comme tous les enfants spirituels, par son agitation extrême il dérange dix fois, sans le vouloir, les coupables projets du comte. Jeime adepte de la nature, tout ce qu'il voit a droit de l'agiter : peut-être il n'est plus un enfant , mais il n'est pas encore un homme ; et c'est le moment que j'ai choisi pour qu'il obtînt de l'intérêt, sans foicer personne à rougir. Ce qu'il éprouve innocemment, il l'inspire partout de même. Direzvous qu'on l'aime d'amour? Censeurs, ce n'est pas là le mot : vous èles trop éclairés pour ignorer que l'ainour, même le plus pur, a un motif intéressé : on ne l'aime donc pas encore ; on sent qu'un jour on l'aimera. Et c'est ce que l'auteur a mis avec gaieté dans la bouche de Sîizanne, quand elle dit à cet enfant : Oh! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien!...

Pour lui imprinier plus fortement le caractère de l'enfance , nous le faisons exprès tutoyer par Figaro. Supposez-lui deux ans de plus , quel valet dans le château prendrait ces libertés? Voyez-le à la^fin de son rôle; à peine a-til un habit d'officier, qu'il porte la main à l'épée, aux premières railleries du comte sur le quiproquo d'un soufflet. 11 sera fier, notre étourdi! mais c'est un enfant, rien de [il'.is. N'aije pas vu nos dames dans les loges aimer mon page à la folie? Que lui voulaient-elles? hélas! rien : c'était de l'iulérôt aussi; mais, comme celui de la comtesse , un pur et naïf intérêt... un intérêt... sans intérêt.

Mais est-ce la personne du page ou la conscience du seigneur qui fait le tourment du dernier, toutes les fois que l'auteur les rondauuie à se rencontrer dans la pièce? Fixez ce léger aper(;u, il peut vous mettre sur la voie; ou plutôt apprenez de lui que cet enfant n'est amené qns pour ajouter à la moralité de l'ouvrage, en vous mootrant que riiomuie le plus absolu chez lui , dt's qu'il suif UH

PUKFACE.

projet coupable, peut èlie mis au désespoir par l'tHrf- le moins iinporlaut, par celui qui redoute le plus de se rencontrer sur sa route.

Quand mon page aura dix-huit ans , avec le caraclèie vif et bouillant que je lui ai donné , je serai coupable à mon leur, si je le montre sur la scène. Mais à treize ans, qu'inspire- t-il? quelque chose de sensible et doux, qui n'est ni amitié ni amour, et qui tient un (leu de tous deux. J'aurais de la peine à faire croire à l'innocence de ces impressions , si nous vivions dans un siècle moins chaste , dans un de ces siècles de calcul, où , voulant tout prématuré, comme les fruits de leurs serres chaudes, les grands mariaient leurs enfants à douze ans , et faisaient plier la nature, la décence et le goiït aux plus sordides convenances, en se hâtant surtout d'arracher, de ces cires non formés , des enfants encore moins formables , dont le bonheur n'occupait personne , et qui n'étaient que le prétexte d'un certain trafic d'avantages, qui n'avait nul rapport à eux, mais uniquement à leur nom. Heureusement nous en sommes bien loin; et le caractère de mon page, sans conséquence pour lui-même, en a une relative au comte, que le moraliste aperçoit , mais qui n'a pas encore frappé le grand commun de nos jugeurs.

Ainsi, dans cet ouvrage, chaque rôle important a quelque but moral. Le seul qui semble y déroger est le rôle de Marceline.

Coupable d'un ancien égarement dont son Figaro fut le fruit , elle devrait , dit-on , se voir au moins punie par la confusion de sa faute, lorsqu'elle reconnaît son fils. L'auteur eût pu même en tirer une moralité plus profonde : daus les mœurs qu'il veut corriger, la faute d'une jeune fille séduite est celle des hommes , et non la sienne, pourquoi donc ne l'a-til pas fait?

Il l'a fait, censeurs raisonnables! Éludiez la scène suivante , qui faisait le nerf du troisième acte , et que les comédiens m'ont prié de retrancher, craignant <|u'un morceau si sévère n'obscurcît la gaieté de l'action.

Quand Molière a bien humilié la coquette ou co(piine du Misanthrope , par la lecture publique de ses lettres à tous ses amants, il la laisse avilie sous les coups qu'il lui a portés : il a raison ; qu'en ferait-il ? Vicieuse par goût et par choix , veuve aguerrie , feninif de cour, sans aucune excuse d'erreur, et fléau d'un fort honnête homme, il l'abandonne à nos mépris, et telle est sa moralité. Quant à moi, saisissant l'aveu naïf de Marceline au moment de la reconnaissance, je montrais celte fenmie humiliée, et Bartholo qui la refuse, et Figaro leur fils commun , dirigeant l'attention publique siu- les vi ais fauteurs du désordre où l'on entraîne sans pitié toutes les jeunes filles du peuple, douées d'une jolie fi?;urp. Telle est la marche de la .scène.

brid'oison.

( Parlant de Figaro qui rient de reconnaître sa mère en Marceline.)

C'est clair : iil ne l'épousera pas.

BAETHOI.O.

Ni moi non plus.

MAKCELINE.

Ni vous! Et voire (ilsi' Vous m'aviez juré...

BARTHOLO

J'étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on seiait tenu irépou.çtM tout le monde.

i!i *i\ar,cuAis.

BRin'OlSON.

Ë-et si l'on y regardait de si près , pe-ersonne n'éponsfrait personne.

Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable ! MARCELINE, s'ccliaïi/fant por degrés.

Oui, déplorable, et plus qu'on ne croit! Je n'entends pas nier mes fautes; ce jour les a trop bien prouvées! Mais qu'il est dur de les expier après trente ans d'une vie modeste! J'étais née, moi, pour être sage, et je le suis devenue sitôt qu'on m'a permis d'user de ma raison. Mais dans l'âge des illusions, de l'inexpérience et des besoins, où les séductems nous assiègent , pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d'ennemis rassemblés? Tel nous juge ici sévèrement, <{ni peut-être en sa vie a peidu dix infortunées.

IIGARO.

Lespluscoupablessontles moins généreux; c'est la règle. MARCELINE, vivemeïit.

Hommes plus qu'ingrats, qui llétrissez par le mépris les jouets de vos passions , vos victimes , c'est vous qii'il faut punir des erreurs de notre jeunesse; vous et vos magistrats si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles? elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes; on y laisse former mille ouvriers de l'autre sexe.

FIGARO

Us font broder jusqu'aux soldats!

MARCELINE, exaltéc.

Dans les rangs même plus élevés, les femmes n'oblieonent de vous qu'une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents , dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens , punies en majeures pour nos (autes; ah! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié.

riGARO.

Elle a raison.

LE COMTE, M part.

Que trop raison.

brid'oison.

iMlea, monon Dieu! raison.

MARCELINE

Mais que nous font, mon fils, les refus d'un liouinu» injuste? Ne regarde pas d'où tu viens, vois où tu vas; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois fa fiancée ne dépendra plus que d'elle-même; elle t'acceptera, jeu réponds : vis entre une épouse, une mère tendre, (pii te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles , heureux pour toi , mon Ids; gai, libre et bon poiu- tmil le monde, il ne manquera rien à ta mèie.

riCARO.

Tu parles d'or, maman , et je me tiens à ton avis. Qti'on est sut , en effet ! il y a des mille et mille ans (jue le monde roule , et dans cet océan de durée , où j'ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront l)lus, j'irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois! tant pis pour qui s'en inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c'est peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même qii.nid ils -.'airêtent et qui lireat

loDjouiâ, quoiqu'ils cessent de marcher. Nous attendrons.

J'ai bien regretté ce morceau ; et maintenant que la pièce est onnue, si les comédiens avaient le courage de le restituer à ma prière , je pense que le public leur eu sauiait beaucoup de gré. Ils n'auraient plus même à répondre , fomme je fus forcé de le faire à certains censeurs du beau monde , qui me repiochaient à la lectuj e de les intéresser pour une femme de mauvaises mœurs. — Non , messieurs, je n'en parle pas pour excuser ses mœurs, mais pour vous faire rougir des vôtres sur le point le plus destructeur de toute honnêteté pubhque, la corruption des jeunes personnes ; et j'avais raison de le dire, que vous trouvez ma pièce trop gaie parce qu'elle est souvent trop sévère. 11 n'y a que façon de s'entendre.

— Mais votre Figaro est un soleil tournant , qui brûle , rn jaillissant, les manchettes de tout le monde. — Tout le monde est exagéré. Qu'on me sache gré du moins s'il ne brûle pas aussi les doigts de ceux qui croient s'y reconnaître : au temps qui court on a beau jeu sur celte matière au théâtre. M'estil permis de composer en auteur qui sort du collège ? de toujours faire rire des enfants , sans jamais rien dire à des hommes.' Et ne devez- vous pas me jmsser un peu de morale en faveur de ma gaieté , comme on passe aux Français un pea de folie en favetir de leur raison ?

Si je n'ai versé sur nos sottises qu'un peu de critique badine, ce n'est pas que je ne sache en former de plus .sévère : quiconque a dit tout ce qu'il sait dans son ouvrage y a mis plus que moi dans le mien. Mais je garde une foule d'idées qui me pressent, pour un des sujets les plus moraux du théâtre , aujourd'hui sur mon chantier : la Mère coupable; et si le dégoût dont on m'abreuve me permet jamais de l'achever, mon projet étant d'y faire verser des larmes à toutes les femmes sensibles, j'élèverai mon langage à la hauteur de mes situations ; j'y prodiguerai les traits de la plus austère morale , et je tonnerai fortemen t .sur les vices que j'ai trop ménagés. Apprêtez-vous donc liien, messieurs, à me tourmenter de nouveau; ma poifiine a déjà grondé; j'ai noirci beaucoup de papier au ser- \ ire de votre colère.

Et vous , honnêtes indifférents , qui jouissez de tout sans prendre parti sur rien; jeunes personnes modestes et timides, qui vous plaisez à ma Folle Journée (et je n'entreprends sa défense que pour justifier votre gortt), lorsque ■.uus verrez dans le monde un de ces hommes tranchants < ritiquer vaguement la pièce, tout blâmer sans rien désigner, surtout la trouver indécente; examinez bien cet lionmie-Ià ; sachez son rang , son état , son caractère ; et vous connaîtrez sur-le-champ le mot qid l'a blessé dans l'ouvrage.

On sent bien que je ne parle pas de ces écumeurs littéraires qui vendent leurs bulletins ou leurs affiches à lant de liards le paragraphe. Ceux-là , comme V abbé Basile, peuvent calomnier; ils médiraient, qu'on ne les croirait pas.

.le parle moins encore de ces libellistes honteux qui n'ont trouvé d'autre moyen de satisfaire leur rage , l'assassinat étant trop dangereux, que de lancer, du cintre de nos salles, des vers infâmes contre l'auteur, pendant que l'on jouait sa pièce. Ils savent que je les connais : si j'avais eu dessein de les nommer, c'aurait été au ministère public; leur supplice c>c de l'avoir craint , il suffit à mon ressenti-

ment : mais on n'imaginera jamais jusqu'où ils ont osé élever les soupçons du public sur une aussi lâche épigramme ! semblables à ces vils charlatans du Pont-Neuf qui , pour accréditer leurs drogues , farci-ssent d'ordres , de cordons, le tableau qui leur sert d'enseigne.

Non, je cite nos importants, qui, blessés, on ne sait pourquoi , des critiques semées dans l'ouvrage , se chargent d'en dire du mal , sans cesser de venir aux noces.

C'est un plaisir assez piquant de les voir d'en bas au spectacle , dans le très-plaisant embarras de n'oser montrer ni satisfaction ni colère ; s'avançant sur le bord des loges, prêts à se moquer de l'auteur, et se retirant aussitôt pour celer un peu de grimace ; emportés par un mot de la scène, et soudainement rembrunis par le pinceau du moraliste : au plus léger trait de gaieté , jouer tristement les étonnés, prendre un air gauche en faisant les pudiques, et regardant les femmes dans les yeux, comme pour leur reprocher de soutenir un tel scandale; puis, aux grands applaudissements , lancer sur le public un regard méprisant , dont il est écrasé ; toujours prêts à lui dire comme ce courtisan dont parle Molière, lequel, outré du succès de V École des femmes, criait des balcons au public, Ris donc, public, ris donc! En vérité, c'est un plaisir, et j'en ai joui bien des fois.

Celui-là m'en rappelle un autre. Le premier jour de la Folle Journée, on s'échauffait dans le foyer (même d'honnêtes plébéiens) sur ce qu'ils nommaient spirituellement mon audace. Un petit vieillard sec et brusque , impatienté de tous ses cris, frappe le plancher de sa canne, et dit en s'en allant : Nos Français sont comme les enfants qui braillent qiiand on les éberne. Il avait du sens , ce vieillard ! Peut-être on pouvait mieux parler : mais pour mieux penser, j'en défie.

Avec cette intention de tout blâmer, on conçoit que les traits les plus sensés ont été pris en mauvaise part. N'aije pas entendu vingt fois uu murmure descendre des loges à cette réponse de Figaro /'

Une réputation détestable !

FIGARO

Et si je vaux mieux qu'elle, y a-t-il beaucoup deseigneurs qui puissent en dire autant.^

Je dis, moi , qu'il n'y en a point, qu'il ne saurait y en avoir, à moins d'une exception bien rare. Un homme obscur ou peu connu peut valoir mieux que sa réputation , qui n'est que l'opinion d'autrui. Mais de même qu'un sot en place en paraît une fois plus sot, parce qu'il ne peut plus rien cacher ; de même un grand seigneur, l'homme élevé en dignités, que la fortune et sa naissance ont placé sur le grand théâtre, et qui , en entrant dans le monde, eut toutes les préventions pour lui , vaut presque toujours moins que sa réputation, s'il parvient à la rendre mauvaise. Une assertion si simple et si loin du sarcasme devait-elle exciter le murmure ? Si son application parait fâcheuse aux grands peu soigneux de leur gloire, en quel sens fait-elle épigramme sur ceux qui niérilent nos respects.' et quelle maxime plus juste au théâtre peut servir de frein aux puissants , et tenir lieu de leçon à ceux qui n'en reçoivent point d'autres?

« Non qu'il faille oublier » (a dit un écrivain sévère ; et je me plais à le fjtpr, parce que je suis de son avis'i .. non

PRÉFACE

" (ju'il faille oublier, dit-il , ce (lu'on doit aux rangs élevés : « il est juste, au contraire, que l'avantage de la naissance « soit le moins contesté de tous, parce que ce bienfeit gra- « tuitde riiérédilé, relatif aux exploits, vertus ou quan iilés des aïeux de qui le reçut , ne peut aucunement blés- « ser l'amour-propre de ceux auxquels il fut refusé ; parce " que , dans une monarchie , si l'on ôtait les langs inter- « niédiaires, il y aurait trop loin du monarque aux sujets ; " bientôt on n'y verrait qu'un despote et des esclaves : le « maintien d'une échelle graduée du laboureur au poten- « tat intéresse également les hommes de tous les rangs, « et peut-être est le plus ferme appui de la constihition « monarchique. »

Mais quel auteur parlait ainsi? Qui faisait cette profession de foi sur la noblesse , dont on me suppose si loin ? C'était Pierre- AuGisTiN C\ron de Beai:hai!Ciiais , plaidant par écrit au parlement d'Aix , en 1778 , une grande et sévère question qui décida bientôt de l'honneur d'un noble et du sien. Dans l'ouvrage que je défends on n'attaque peint les États , mais les abus de chaque état : les gens seuls qui s'en rendent coupables ont intérêt à le trouver mauvais; voilà les rumeurs expliquées : mais quoi donc! les abus sont-ils devenus si sacrés, qu'on n'en puisse attaquer aucun sans lui trouver vingt défenseurs.'

Un avocat célèbre , un magistrat respectable , iront-ils donc s'approprier le plaidoyer d'un ^a;7//o/o, le jugement d'un Brid'oisonP Ce mot de Figaro sur l'indigne abus des plaidoiries de nos jours {c'est dégrader le plus noble institut) a bien montré le cas que je lais du noble métier d'avocat; et mon respect jwur la magistrature ne sera pas plus suspecté , quand ou sauia dans quelle école j'en ai recherché la leçon , quand on lira le morceau suivant , aussi tiré d'un moraliste, lequel, parlant des magistrats, s'exprime en ces termes formels :

» Quel homme aisé voudrait, pour le plus modique ho- « noraire, faire le métier cruel de se lever à quatre heu- « res , pour aller au Palais tous les jours s'occuper, soris « des formes prescrites , d'intérêts qui ne sont jamais les « siens? d'éprouver sans cesse l'ennui de l'importunité, le « dégoût des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la « monotonie des audiences, la fatigue des délibérations, « et la contention d'esprit néccssaiieaux prononcés desar- « réls , s'il ne se croyait pas payé de cette vie laboiieiise « et pénible par l'estime et la considération publique ? Et « cette estime est-elle autre chose qu'un jugement , qui « n'est même aussi flatteur pour les bons magistrats qu'en « raison de sa rigueur excessive contre les mauvais? "

Mais quel écrivain m'instruisait ainsi par ses leçons? Vous allez croire encore que c'est Pierre- Augustin ; vous l'avez dit , c'est lui, en 1773, dans son quatrième mémoire, en défendant jusqu'à la mort sa triste existence , attaquée par un soi-disant magistrat. Je respecte donc hautement ce que chacun doit honorer, et je blâme ce qui peut nuire.

— Mais dans celîe Folle Journée , au lieu de saper les abus, vous vous donnez des hbertés trèsrépréhensiblesau théâtre : votre monologue suitout contient , sur les gens disgraciés , des traits qui passent la licence ! — Eh ! croyezvous, messieurs, que j'eusse un talisman pour tromper, séduire, enchaîner la censure et l'autorité, quand jo leur soumis mon ouvrage? Que je n'aie pas dû justifier ce que j'avais osé écrire? Que fais je dire à /'ig'oro , parlant à l'homme déplacé ' Que les sottises imprimées n'ont d'im-

portance qu'aux lieiejc oit l'un en gène le cours. Est-ce donc là une vérité d'une conséquence dangereuse? Au lieu de ces inquisitions puériles et fatigantes, et qui seules donnent de l'importance à ce qui n'en aurait jamais ; si , comme en Angleterre , on était assez sage ici pour traiter les sottises avec ce mépris qui les tue ; loin do sortir du vil fumier qui les enfante, elles y pourriraient en germant, et ne .se propageraient point. Ce qui nmlliplie les libelles, est la foiblesse de les craindre : ce qui fait vendre les sottises , est la sottise de les défendre.

Et comment conclut Figaro? Que, sans la liberté dr blâmer, il n'est point d'éloge flatteur, et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. Sont-ce là des hardies.ses coupables , ou bien des aiguillons de gloire? des moralités insidieuses , ou des maximes réfléchies, aussi justes qu'encourageantes?

Supposez-les le fruit des souvenirs. Lorsque, satisfait du présent, l'auteur veille pour l'avenir dans la critique du passé, qui peut avoir droit de s'en plaindre? Et si , ne désignant ni temps , ni lieu , ni personnes , il ouvre la voie au théâtre à des réformes désirables, n'est-ce pas aller à son but ?

La Folle Journée expliipie donc comment, dans un temps prospère, sous un roi juste et des ministres modérés, l'écrivain peut tonner sur les oppresseurs, sans craindre de blesser personne. C'est pendant le règne d'un bon prince qu'on écrit sans danger l'histoire des méchants rois ; et plus le gouvernement est sage , est éclairé , moins la liberté dedireesl en presse: clmcun y faisant son devoir, on n'y craint pas les allusioi:s : nul homme en plac« ne redoutant ce qu'il est forcé d'estimer, on n'affecte point alors d'opprimer chez nous celle même littérature qui fait notre gloire au dehors , et nous y donne une sorte de primauté que nous ne pouvons tirer d'ailleurs.

En effet, à quel titre y prétendrions-nous ? Chaque peuple tient à son culte, et chérit son gouvernement. Nous ne sommes pas restés plus braves que ceux qui nous ont battus à leur tour. Nos manns plus douces, mais non meilleures, n'ont rien qui nous élève au-dessus d'eux. Notre littérature seule , estimée de toutes les nations , étend l'empire de la langue française, et nous obtient de l'Europe entière une prédilection avouée qui justifie, en l'honorant, la protection que le gouvernement lui acccorde.

Et comme chacun cherche toujouis le seul avantage qui lui manque, c'est alors qu'on peut voir dans nos académies l'homme de la cour siéger avec les gens de lettres ; les talents personnels, et la considération héritée, se disputer ce noble objet , et les archives académiques se remplir presque également de papiers et de parchemins.

Revenons à la Folle Journée.

Un monsieur de beaucoup d'esprit , mais qui l'économise un peu trop, me disait un soir au spectacle : Expliquez-moi donc, je vous prie, pourquoi dans votre pièce on trouve autant de phrases négligées qui ne sont pas de votre style? — De mon style, monsieur! Si par malheur j'en avais un , je m'efforcerais de l'oublier quand je fais une comédie ; ne connaissant rien d'insipide au théâtre comme ces fades camaïeux oii tout est bleu, où tout est rose, oii tout est l'auteur, quel qu'il soit.

Lorsque mon sujet me saisit, j'évoque tous mes personnages et les mets en situation : — Songe à foi, Figaro , ton maître va te devinei . — Sauvez-vous vite , Chérubin ;

t'est le coinle que vous louchez. — Ah ! comtesse, quelle imprudence avec un époux si \ioIent? — Ce qu'ils diront , je n'en sais rien; c'est ce qu'ils feront qui m'occupe. Puis, quand ils sont bien animés , j'écris sous leur dictée rapide, sûr qu'ils ne me tromperont pas, que je reconnaîtrai Basile, lequel n'a pas l'esprit de Figaro, qui n'a pas le ton noble du comte, qui n'a pas la sensibilité de la comtesse , (}ui n'a pas la gaieté de Suzanne, qui n'a pas l'espièglerie du page, et surtout aucun d'eux la sublimité de Bnd'olsùn : chacun y parle son langage : eh! que le dieu du naturel les préserve d'en parler d'autre ! >'e nous attachons donc qu'à l'examen de leurs idées , et non à recher- ( her si j'ai dû leur prêter mon style.

Quelques malveillants ont voulu jeter de la défaveur sur cette phrase de Figaro : Sommes-nous des soldats qui tuent et se font tuer pour des intérêts qu'ils ignorent? Je veux savoir, moi , pourquoi je me fâche! A travers le nuage d'une conception iudigeste, ils ont feint d'apercevoir que je répands une lumière décourageante sur l'état pénible du soldat; et il y a des choses qu'il ne faut jamais dire. Voilà dans toute sa force l'argument de la méchanceté ; reste à en prouver la bêtise.

.Si , comparant la dureté du service à la modicité de la paye, ou discutant tel autre inconvénient de la guerre, et comptant la gloire pour rien , je versais de la défaveur sur ce plus noble des affreux métiers; on me demanderait justemeut compte d'un mot indiscrètement échappé. Mais, du soldat au colonel, au général exclusivement, quel imbécile homme de guerre a jamais eu la prétention qu'il dût pénétrer les secrets du cabinet, pour lesquels il fait la campagne.^ C'est de cela seul qu'il s'agit dans la phrase de Figaro. Que ce fou-là se monti'e , s'il existe ; nous l'enverrons étudier sous le philosophe Babouc, lequel éclaircit disertement ce point de discipline militaire.

En raisonnant sur l'usage que l'homme fait de sa liberté dans les occasions difficiles , Figaro pouvait également opposer à sa situation tout état qui exige une obéissance implicite; et le cénobite zélé, dont le devoir est de tout croire sans jamais rien examiner ; comme le guerrier valeureux , dont la gloire est de tout affronter sur des ordres non motivés, de tuer et se faire tuer pour des intérêts qu'il ignore. Le mot de Figaro ne dit donc rien, sinon qu'un homme libre de ses actions doit agir sur d'autres principes que ceux dont le devoir est d'obéir aveuglément.

Qu'aurait-ce été , bon Dieu ! si j'avais fait usage d'un mot qu'on attribue au grand Condé, et que j'entends louer à outrance par ces mêmes logiciens qui déraisonnent sur ma phrase! A les croire, le grand CoHffe montra la plus noble présence d'esprit, lorsque, arrêtant Louis XIV prêt à pousser son cheval dans le Rhin , il dit à ce monarque : Sire, avez-vous besoin du bâton de maréchal.'

Heureusement on ne prouve nulle part que ce grand homme ait dit cette grande sottise. C'eût été dire au roi devant toute son armée : Vous moquez-vous donc, sire, de Vous exposer dans un fleuve.' Pour courir de pareils dangers, il faut avoir besoin d'avancement ou de fortune!

Ainsi l'homme le plus vaillant , le plus grand général du siècle aurait compté pour rien l'honneur, le patriotisme et la gloire! un misérable calcul d'intérêt eût été, selon lui, le .seul principe de la bravoure! Il eût dit là un affreux

mot; et si j'en avais pris le sens jiour l'enfermei dans quelque trait, je mériterais le reproche qu'on fait gratuitement au mien.

Laissons donc les cerveaux fumeux louer ou blâmer au hasard , sans se rendre compte de rien; s'extasier sur une sottise qui n'a pu jamais être dite , et proscrire un mot juste et simple , qui ne montre que du bon sens.

Un autre reproche assez fort, mais dont je n'ai pu me laver, est d'avoir assigné pour retraite à la comtesse im certain couvent d' Ursulines. Vrsulines ! a dit un seigneur joignant les mains avec éclat. Ursulines! a dit une dame en se renversant de surprise sur un jeune Anglais de sa loge! Ursulines! ah! rnilord, si vous entendiez le français!... Je sens, je sens beaucoup, madame, dit le jeune homme en rougissant. — C'est qu'on n'a jamais mis au théâtre aucune femme aux Ursulines ! Abbé , parlez-nous donc! l'abbé, (toujours appuyée sur l'Anglais) comment trouvez-vous Ursulines .' Tort indécent, répond l'abbé, sans cesser de lorgner Suzanne. Et tout le beau monde a répété : Ursulines est fort indécent. Pauvre auteur! on te croit jugé, quand chacun songe à son affaire. En vain j'essayais d'établir que, dans l'événement de la scène, moins la comtesse a dessein de se cloîtrer, plus elle doit le feindre , et faire croire à son époux que sa retraite est bien choisie : ils ont proscrit mes Ursulines!

Dans le plus fort de la rumeur, moi, bon homme , j'avais été jusqu'à prier une des actrices qui font le charme de ma pièce, de demander aux mécontents à quel autre couvent de fdies ils estimaient qu'il fût décent que l'on fit entrer la comtesse? A moi cela m'était égal; je l'aurais mise où l'on aurait voulu; aux Augvstines , aux Cèlesfines, aux Clairettes, aux l'isitandines, même aux Petites Cordelières, tant je tiens peu aux Ursulines! Mais on agit si durement !

Enfin , le bruit croissant toujours ; pour arranger l'affaire avec douceur, j'ai laissé le mot Ursulines à la place où je l'avais mis : chacun alors, content de soi , de tout l'esprit qu'il avait montré, s'est apaisé sur Ursulines, et l'on a parlé d'autre chose.

Je ne suis point, comme l'on voit, l'ennemi de mes eimemis. En disant'bien du mal de moi, ils n'en ont point fait à ma pièc« ; et s'ils sentaient seulement autant de joie à la déchirer qne j'eus de plaisir à la faire, il n'y aurait personne d'affligé. Le malheur est qu'ils ne rient point ; et ils ne rient point à ma pièce , parce qu'on ne rit point à la leur. Je connais plusieurs amateurs qui sont même beaucoup maigris depuis le succès du Mariage : excusons donc l'effet de leur colère.

A des moralités d'ensemble et de détail, répandues dans les flots d'une inaltérable gaieté ; à un dialogue assez vif, dont la facihté nous cache le travail, si l'auteur a joint une intrigue aisément filée, où l'art se dérobe sous l'art, qui se noue et se dénoue sans cesse à tiavei s une foule de situations comiques, de tableaux piquants et variés qui soutiennent , sans la fatiguer, l'attention du public pendant les trois heures et demie que dure le même spectacle (essai que nul homme de lettres n'avait encore osé tenter); que restait-il à faire à de pauvres méchants que tout cela irrite? attaquer, poursuivre l'auteur par des injures verbales , manuscrites, imprimées : c'est ce qu'on a fait sans relAche. Ils ont même épuisé jusqu'à la calomnie, pour tâcher de me perdre dans l'esprit de fout ce qui influe

PRÉFACE

en France sur le repos d'un citoyen, lleureusenient que mon ouvrage est sous les yeux de la nation, qui depuis dix grands mois le voit, le juge et l'apprécie. Le laisser jouer tant qu'il fera plaisir, est la seule vengeance que je me sois permise. Je n'écris point ceci pour les lecteurs actuels ; le récit d'un mal trop connu touche peu ; mais dans quatre-vingts ans il portera son fruit. Les auteurs de ce temps-là compareront leur sort au mUre ; et nos enfants sauront à quel prix on pouvait amuser leurs pères.

Allons au fait; ce n'est pas tout cela qui blesse. Le vrai motif qui se cache, et qui dans les replis du cœur produit tous les autres reproches , est renfermé dans ce quatrain :

Pourquoi ce Figaro , qu'on va tant écouter , Est-il avec fureur décliiré par les sots?

Reeecoir, prendre et demander :

Voilà le secret en troit mots.

En effet, Figaro parlant du métier de courtisan, le définit dans ces termes sévères. Je ne puis le nier, je l'ai dit. Mais reviendrai-je sur ce point.? Si c'est un mal, le remède serait pire : il faudrait poser métliodiquement ce que Je n'ai l'ait qu'indiquer; revenir à montrer qu'il n'y a point de synonyme , en français , entre l'homme de la cour, r homme de cour, et le courtisan par métier.

11 faudrait répéter qu'homme de la cour peint seulement un noble état : qu'il s'entend de l'homme de qualité, vivant avec la noblesse et l'éclat que son rang lui impose : que si cet homme de la cour aime le bien par goût, sans intérêt; si, loin de jamais nuire à personne, U se (ail estimer de ses maîtres, aimer de ses égaux, et respecter des autres ; alors cette acception reçoit un nouveau lustre , et j'en connais plus d'un que je nommerais avec plaisir, s'il en était question.

Il faudrait montrer ([vî homme de cour, en bon français, est moins l'énoncé d'un état que le résumé d'un caractère adroit , liant , mais réservé ; pressant la main de tout le monde en glissant chemin à travers ; menant finement son intrigue avec l'air de toujours servir ; ne se faisant point d'ennemis , mais donnant près d'un fossé , dans l'occasion , de l'épaule au meilleur ami , pour assurer sa chute et le remplacer sur la crête; laissant à part tout préjugé qui pourrait ralentir sa marche; souriant à ce qui lui déplaît , et critiquant ce qu'il approuve, selon les hommes qui l'écoulenl : dans les liaisons utiles de sa femme, ou de «a maltresse, ne voyant que ce qu'il doit voir : enfin...

Prenant tout , pour le faire court , En véritable hoynme de cour.

LA Fontaine.

Cette acception n'est pas aussi défavorable que celle du courtisan par métier, et c'est l'homme dont parle Figaro.

Mais quand j'étendrais la définition de ce dernier; quand , parcourant tous les possibles , je le montrerais avec son maintien équivoque, haut et bas à la fois; rampant avec orgueil ; ayant toutes les prétentions sans en justifier une; se donnant l'air du protégement pour se faire chef de parti ; dénigrant tous les concurrents qui balanceraient son crédit; faisant un métier lucratif de ce qui ne devrait qu'honorer ; vendant ses maltresses à son maître, lui faisant payer ses plaisirs, etc. etc. etc., et quatre pages d'etc; il faudrait toujours revenir au distique de t'inaro :

Kecevoir, prendre et demander :

Voilà le secret en trois mots.

Pour ceux-ci je n'en connais point; il y en eut, dit-on , sous Henri III, sous d'autres rois encore; mais c'est l'affaire de l'historien : et quant à moi , je suis d'avis que les vicieux du siècle en sont comme les saints; qu'il faut cent ans pour les canoniser. Mais puisque j'ai promis la critique de ma pièce , il faut enfin que je la donne.

En général , son grand défaut est que je ne l'ai point faite en observant le inonde; qu'elle ne peint rien de ce qui existe, et ne rappelle jamais l'image de la société où l'on vit; que ses mœurs, basses et corrompues, n'ont pas même le mérite d'être vraies. Et c'est ce qu'on lisait dernièrement dans un beau discours imprimé , composé par un homme de bien , auquel il n'a manqué qu'un peu d'esprit pour être un écrivain médiocre. Mais , médiocre ou non , moi qui ne fis jamais usage de cette allure oblique et torse avec laquelle un sbirre , qui n'a pas l'air de vous regarder, vous donne du stylet au flanc , je suis de l'avis de celui-ci. Je conviens qu'à la vérité la génération passée ressemblait beaucoup à ma pièce ; que la génération future lui ressemblera beaucoup aussi; mais que pour la génération présente , elle ne lui ressemble aucunement; que je n'ai jamais rencontré ni mari suborneur, ni seigneur libertin, ni courtisan avide, ni juge ignorant ou passionné, ni avocat injuriant, ni gens médiocres avancés, ni traducteur bassement jaloux. El que si des âmes pures, qui ne s'y reconnaissent point du tout, s'irritent contre ma pièce et la déchirent sans relâchu, c'est uniquement par respect pour leurs grands-pères et sensibilité pour leurs petits-enfants. J'espère, après cette déclaration , qu'on me laissera bien tranquille : et j'a(

FTNI.

PERSONNAGES

LE COMTE ALMAVIVA, grand corré-

gidor d'Andalousie.

LA COMTESSE, sa femme.

FIGARO, valet de chambre du comte et

concierge du château.

SUZANNE, première camérisle de la

comtesse , et liancée de Ugaro.

MARCELINE, femme de charge.

ANTONIO , jardinier du cliâteau , onclo

de Suzanne et père de Fauchelte.

FANCHETTE, fille d'Antonio.

CHÉRUBIN , premier page du comte.

BARTHOLO , médecin de Séville.

BASILE , maître de clavecin de la comtesse.

DON GUSMAN BRID'OISON, lieutenant

du siège.

DOUBLE-MAIN, greffier, secrétaire de

don Gusmaa.

UN HUISSIER AUniENClER.

GRIPPE-SOLEIL, jeuno pastoureau.

UNE JEUNE BERGÈUE.

PËDRILLE , piqueur du comte.

Personnages muets.

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