AUX ABONNÉS DE LOPÉRA
les parties exécutantes doivent s'entendre et s'attendre de même, sans se croiser, sans s'étouffer. De leur union sortira le plaisir : l'ennui vient de leur prétention.
Le meilleur orchestre possible eût-il à rendre les plus grands effets , dès qu'il couvre la voix , détruit tout le plaisir. Il en est alors du spectacle comme d'un beau visage éteint par des monceaux de diamants : c'est éblouir et non intéresser. D'où l'on voit que le projet qui nous a constamment occupés a été d'essayer de rendre au plus grand spectacle du monde les seules beautés qui lui manquent, une marche rapide, un intérêt vif et pressant, surtout l'honneur d'être entendu.
Deux maximes fort courtes ont composé , dans nos répétitions, ma doctrine pour ce théâtre. A nos acteurs pleins de bonne volonté, je n'ai proposé qu'un précepte : Prononcez bien. Au premier orchestre du monde, j'ai dit seulement ces deux mots : Apaisez-voos. Ceci bien compris , bien saisi , nous rendra dignes , ai-je ajouté , de toute l'attention publique. Mais , me dira quelqu'un , si nous n'entendons rien, que voulez- vous donc qu'on écoute? Messieurs , on entend tout au spectacle où l'on parle ; et l'on n'entendrait rien au spectale où l'on chante ! Oubliez-vous qu'ici, chanter n'est que parler plus fort, plus harmonieusement.' Qui donc vous assourdit l'oreille.? est-ce l'empâtement des voix , ou le trop grand bruit de l'orchesti e ? Prononcez bien , apaisez-vous , sont pour l'orchestre et les acteurs le premier lemède à ce mal.
Mais j'ai découvert un secret que je dois vous communiquer. J'ai trouvé la grande raison qui fait qu'on n'entend rien à l'Opéra. La dirai-je, messieurs i* C'est qu'on n'écoute pas. Le peu d'intérêt, je le veux , a causé cette inattention. Mais, dans plusieurs ouvrages modernes, tous remplis d'excellentes choses, j'ai très-bien remarqué que des moments heureux subjuguaient l'attention publique. Et moi , que j'en sois digne ou non , je la demande tout entière pour le premier jour de Tarare; et qu'un bruit infernal venge après le public , si je m'en suis rendu indigne.
Me jugerez- vous sans m'entendre? Ah ! laissez ce triste avantage aux affiches du lendemain , qui souvent sont faites la veille.
Est-ce trop exiger devons, pour un travail de trois années, que trois heures d'une franche attention.' Accordez-les-moi , je vous prie. Je prie surtout mes ennemis de prendre cet avantage sur moi ; et c'est pour eux seuls que j'en parle. S'ils me laissent la moindre excuse à la première séance , ils peuvent bien compter que j'en abuserai pour me relever dans les autres. Leur intérêt est que je tombe , et non de me faire tomber.
On dit que les journaux ont l'injonction de ménager l'Opéra dans leurs feuilles : j'aurais une bien triste opinion de leur crédit , s'ils n'obtenaient i>as tous des dispenses contre Tarare.
En tout cas, reste la ressource intarissable des lellies anonymes, des épigrammes, des libelles; celle des invectives imprimées, jetées par milliers dans nos salles. Qui sait même si , dans le temple des Muses , des lettres et du goût , au centre de la politesse , un orateur bien éloquent , regardant de travers Tarare, ne trouvera pas un rnflyen ingénieux d'écraser l'auteur et l'ouvrage , à ne s'en iamais relever; comme il est arrivé au centenaire Figaro,
BEArM\I',CII.\IS.
(jui , depuis un tel anathème , n'a eu que des jours malheureux, une vieillesse languissante!
Tous ces moyens de nuire sont bons , eflicaces , usités. La haine affamée s'en nouriit ; la malignité les réclame , notre urbanité les tolère ; l'auteur en rit ou s'en afllige , la pièce chemine ou s'arrête ; et tout rentre à la fin dans l'ordre accoutumé de l'oubli : c'est là le dernier des malheurs.
Puisse le goût public et l'achainement de la haine nous en préserver quelque temps ! Puissent les bons esprits de la littérature adopter mes principes, et faire mieux que moi ! Mes amis savent bien si j'en serai jaloux , ou si j'irai les embrasser. Oui, je le ferai de grand cœur : heureux, ô mes contemporains, d'avoir, au champ de vos plaisirs , pu tracer un léger sillon que d'autres vont fertiliser !
A travers les injures que cet ouvrage m'a valu, fai reçu quelques vers qui me consoleraient , si. j'étais affligé. Entre autres, l'apologue qui suit est si vrai, si philosophique et si juste , que je n'ai pu m'empêcher de lui donner place en ce lieu.