QUI VOUDRAIENT AIMER LOPERA
Ce n'est poiot de l'art de chanter, du talent de bien moiliiler, ni de la combinaison des sons ; ce n'est point de la musique on elle-même , que je veux vous entretenir : c'est l'action de la poésie sur la musique , et la réaction de celleci sur la poésie au lliéàtre , qu'il m'importe d'examiner, relativement aux ouvrages où ces deux arts se réunissent. Il s'agit moins pour moi d'un nouvel.opéra, que d'un nouveau moyen d'intéresser à l'Opéra,
Pour vous disposer à m' entendre , à m'écouter avec un peu de faveur, je vous dirai, mes cliers contemporains, que je ne connais point de siècle où j'eusse préféré de naître, point de nation à qui j'eusse aimé mieux appartenir. Indépendamment de tout ce que la société française a d'aimable, je vois en nous , depuis vingt ou trente ans, une émulation vigoureuse, un désir général d'agrandir nos idées par d'utiles reclierches, et le bonlieur de tous , par l'usage de la raison.
On cite le siècle dernier comme un beau siècle littéraire; mais qu'est-ce que la littérature dans la masse des objets utiles? Un noble amusement de l'esprit. On citera le nôtre comme un siècle profond de science, de philosophie, fécond en découvertes, et plein de force et de raison. L'esprit de la nation semble être dans une crise heureuse : une lumière vive et répandue fait sentir à chacun que tout peut être mieux. On s'inquiète, on s'agite, on invente, on réforme ; et depuis la science profonde qui régit les gouvernements, jusqu'au talent frivole de faire une chanson ; depuis cette élévation de génie qui fait admirer Voltaire et Buffon, jusqu'au métier facile et lucratif de critiquer ce qu'on n'aurait pu faire ; je vois dans toutes les classes un désir de valoir, de prévaloir, d'étendre ses idées, ses connaissances, ses jouissances, qui ne peut que tourner à l'avantage universel ; et c'est ainsi que tout s'accroit , prospère et s'améliore. Essayons, s'il se peut , d'améliorer un grand spectacle.
Tous les hommes, vous le .savez, ne sont pas avantageusement placés pour exécirter de grandes choses : chacun de nous est ce qu'il naquit , et devient après ce qu'il peut. Tous les instants de la vie du même liouune, quelque pa-
triote qu'il soit, ne sont pas non plus destinés à des objets d'égale utilité : mais si nul ne préside au choix de ses travaux, tous au moins choisissent leurs plaisirs; et c'est peut-être dans ce choix qu'un observateur doit chercher le vrai secret des caractères. 11 faut du relâche à l'esprit. Après le travail forcé des affaires , chacun suit son attrait dans ses amusements : l'un chasse, l'autre boit; celui-ci joue, un autre intrigue; et moi qui n'ai point tous ces goûts, je fais un modeste opéra.
Je conviendrai naïvement, pour qu'on ne me dispute rien , que de toutes les frivolités liltéraiies , une des plus frivoles est peut-être un poème de ce genre. Je conviens encore que si l'auteur d'un tel ouvrage allait s'offenser du peu de cas qu'on en fait; malheureux par ce ridicule, et ridicule par ce malheur, il serait le plus sol de tous ses ennemis.
Mais d'où naît ce dédain pour le poème d'un opéra .^ car enfin ce travail a sa difficulté. Serait-ce que la nation française, plus chansonnière que musicienne, préfère aux madrigaux de sa musique l'épigramme et ses vaudevilles? Quelqu'un a dit que les Français aimaient véritablement les chansons , mais n'avaient que la vanité d'un piétendu goût de musique. Ne pressons point celte opinion, de peur de la consolider.
Le froid dédain d'un opéra ne vient-il pas plutôt de ce qu'à ce spectacle la réunion mal ourdie de tant d'arts nécessaires à sa formation a fini par jeter un peu de confusion dans l'esprit, sur le lang (pi'ils doivent y tenir, sur le plaisir qu'on a droit d'en attendre?
La véritable hiérarchie de ces arts devrait , ce me semble, ainsi marcher dans l'estime des spectateurs. Premièrement, la pièce ou l'invention du sujet, qui embrasse et comporte la masse de l'intérêt ; puis la beauté du poëme, ou la manière aisée d'en narrer les événements ; puis le charme de la musique , qui n'est qu'une expression nouvelle ajoutée au charme des vers ; enfin , l'agrémenl de la danse, dont la gaieté, la gentillesse, embellit quelques froides situations. Tel est, dans l'ordre du plaisir, le rang marqué pour tous ces arts.
Mais , par une inversion bizarre particulière à l'opéra , il semble que la pièce n'y soit rien qu'un moyer bannal , un prétexte pour faire briller tout ce qui n'est pas elle. Ici , les accessoires ont usurpé le premier rang, pendant que le fond du sujet n'est plus qu'iui trèsminre accessoire;
TARARE
c'est le cavenas des brodeurs que chacun couvre à volonté.
Comment donc est-on parvenu à nous donner ainsi le change? Nos Français , que l'on sait si vifs sur ce qui tient à leurs plaisirs, seraient-ils froids sur celui-ci?
Essayons d'expliquer pourquoi les amateurs les plus zélés (moi le premier) s'ennuient toujours à l'Opéra. Voyons pourquoi dans ce spectacle on compte le poënie pour rien ; et comment la musique, tout insignifiante qu'elle est lorsqu'elle marche sans appui, nous attache plus que les paroles , et la danse plus que la musique. Ce problème , depuis longtemps, avait besoin qu'on l'expliquât; je vais le faire à ma manière.
D'abord , je me suis convaincu que , de la part du public, il n'y a point d'erreur dans ses jugements au spectacle, et qu'il ne peut y en avoir. Déterminé par le plaisir, il le cherche, il le suit partout. S'il lui échappe d'un côté, il tente à le saisir de l'autre. Lassé, dans l'opéra, de n'entendre point les paroles , il se tourne vers la musique : celle-ci, dénuée de l'intérêt du poëme, amusant à peine l'oreille , le cède bientôt à la danse , qui de plus amuse les veux. Dans cette subversion funeste à l'effet théâtral, c'est toujours, comme on voit, le plaisir que l'on cherche : tout le reste est indifférent. Au lieu de m'inspirer un puissant intérêt, si l'opéra ne m'offre qu'un puéril amusement, quel droit at-il à mon estime ? Le spectateur a donc raison ; c'est le spectacle qui a tort.
Boileau écrivait à Racine : On ne fera jamais un bon opéra. La musique ne sait pas narrer. Il avait raison, pour son temps. Il aurait pu même ajouter : la musique ne sait pas dialoguer. Ou ne se doutait pas alors qu'elle en devînt jamais susceptible.
Dans une lettre de cet homme qui a tout pensé, tout écrit ; dans une lettre de Voltaire à Cideville , en 1732 , on lit ces mots bien remarquables : « L'opéra n'est qu'un » rendez-vous public, où l'on s'assemble à certains jours, <c sans trop savoir pourquoi : c'est une maison où tout le « monde va , quoiqu'on pense mal du maître , et qu'il soit « assez ennuyeux. •"
Avant lui , la Bruyère avait dit : » On voit bien que l'o- <i péra est l'ébauche d'un grand spectacle; il en donne « l'idée; mais je ne sais pas comment l'opéra , avec une » musique si parfaite et une dépense toute royale , a pu ■< réussir à m'ennuyer. »
Ils disaient librement ce que chacun éprouvait , malgré je ne sais quelle vanité nationale qui portait tout le monde à le dissimuler. Quoi! de la vanité jusque dans l'ennui d'un spectacle ! Je dirais volontiers comme l'abhé Bazile : Qui est-ce donc qu'on trompe ici. ^ Tout le monde est dans le secret!
Qnant à moi , qui suis né très-sensible aux charmes de la bonne musique, j'ai bien longtemps cherché pourquoi l'opéra m'ennuyait, malgré tant de soins et de frais employés à l'effet contraire ; et pourquoi tel morceau détaché qui me charmait au clavecin , reporté du pupitre au grand cadre , était près de me fatiguer s'il ne m'ennuyait pas d'abord; et voici ce que j'ai cru voir.
Il y a trop de musique dans la musique du théâtre , elle
en est toujours surchargée ; et, pour employer l'expression
naïve d'un homme justement célèbre, du célèbre chevalier
Gluck, notre opéra pue de musique : puzza di musica.
Je pense donc que la musique d'un opéra n'e.sf , comme
sa poésie, qu'un nouvel art d'embellir la parole, dont il ne faut point abuser.
Nos poètes dramatiques ont senti que la magnificence des mots, que tout ce luxe poétique dont l'ode se pare avec succès , était un ton trop exalté pour la scène : ils ont tous vu que , pour intéresser au théâtre , il fallait adoucir, apaiser cette poésie éblouissante, la rapprocher de la nature; l'intérêt du spectacle exigeant une vérité simple et naj ve , incompatible avec ce luxe.
Cette réforme, faite, heureusement pour nous, dans la poésie dramatique, nous restait à tenter sur la musique du théâtre. Or, s'il est vrai, comme on n'en peut douter, que la musique soit à l'opéra ce que les vers sont à la tragédie, une expression plus figurée, une manière seulement plus forte de présenter le sentiment ou la pensée , gardons-nous d'abuser de ce genre d'affectation, de mettre trop de luxe dans cette manière de peindre. Une abondance vicieuse étouffe , éteint la vérité : l'oreille est rassasiée , et le cœur reste vide. Sur ce point, j'en appelle à l'expérience de tous.
Mais que sera-ce donc , si le musicien orgueilleux , saub goût ou .sans génie , veut dominer le poète , ou faire de sa musique une œuvre séparée? Le sujet devient ce qu'il peut; on n'y sent plus qu'incohérence d'idées, division d'effets, et nullité d'ensemble ; car deux effets distincts et séparés ne peuvent concourir à cette unité qu'on désire, et sans laquelle il n'est point de charme au spectacle.
De même qu'un auteur français dit à son traducteur : Monsieur, êtes-vous d'Italie? traduisez-moi cette oeuvre en italien , mais n'y mettez rien d'étranger ; poète d'un opéra , je dirais à mon partenaire : Ami , vous êtes musicien : traduisez ce poëme en musique ; mais n'allez pas, comme Pindare, vous égarer dans vos images, et chanter Castor et PoUax sur le triomphe d'un athlète ; car ce n'est pas d'eux qu'il s'agit.
Et si mon musicien possède un vrai talent, s'il réfléchit avant d'écrire , il sentira que son devoir, que son succès consiste à rendre mes pensées dans une langue seulement plus harmonieuse; à leur donner une expression plus forte, et non à faire une œuvre à part. L'imprudent qui veut briller seul n'est qu'un phosphore, un feu follet. Cherche-t-D à vivre sans moi , il ne fait plus que végéter : un orgueil si mal entendu tue son existence et la mienne ; il meurt au dernier coup d'archet, et nous précipite à grand bruit, du théàtie au fond de l'Érèbe.
Je ne puis assez le redire, et je prie qu'on y réfléchisse : trop de musique dans la musique est le défaut de nos grands opéras.
Voilà pourquoi tout y languit. Sitôt que l'acteur chante, la scène se repose (je dis s'il chante pour chanter), et partout où la scène repose l'intérêt est anéanti. Mais , direz-vous, si faut-il bien qu'il chante, puisqu'il n'a pas d'autre idiome! — Oui; mais tâchez que je l'oubUe. L'art du compositeur serait d'y parvenu-. Qu'il chante le sujet comme on le versifie , uniquement pour le parer ; que j'y trouve un charme de plus, non un sujet de distraction.
« IMoi , qui toujours ai chéri la musique , sans incons- « tance et même sans infidélité, souvent aux pièces qui « m'attachent le plus, je me surprends à pousser de l'é- « paule, à dire tout bas avec humeur : Va donc, musique! n Pourquoi tant lépéîer? N'es-tu pas assez lente? Au lieu ;. de narrer vivement , tu rabâches : au lieu de peindre I.i
AUX ABONNES DE LOPKRA.
« passion , tu t'accroches oiseiiseu>enl aux mots ' ! >-
Qu'anivet-il de tout cela ? Pendant qu'avare de paroles, le poëte s'évertue à serrer son style , à bien concentrer sa pensée ; si le musicien , au rebours , délaye , allonge les syllabes, et les noie dans des iredons, leur ôte la force ou le sens ; l'un tire à droite, l'autre à gauche ; on ne sait plus auquel entendre . le triste bâillement me saisit , l'ennui me chasse de la salle.
Que demandons-nous au théâtre? qu'il nous procure du plaisir. La réunion de tous les arts charmants devrait certes nous en offrir un des plus vifs à l'Opéra, N'est-ce pas de leur union même que ce spectacle a pris son nom? Leur déplacement, leur abus en a fait un séjour d'ennui.
Essayons d'y ramener le plaisir, en les rétablissant dans l'ordre naturel, et sans priver ce grand théâtre d'aucuu des avantages qu'il offre; c'est une belle tâche à remplir. Aux efforts qu'on a faits depuis Iph'igénie, Alces/e, et le chevalier Gluck, pour améliorer ce spectacle, ajoutons quelques observations sur le i>oëme et son amalgame. Posons une saine doctrine , joignons un exemple au précepte , et tâchons d'entraîner les suffrages par l'heureux concours de tous deux.
Souvenons-nous d'abord qu'un opéra n'est point une tragédie; qu'il n'est point une comédie; qu'il participe de chacune , et peut embrasser tous les genres.
Je ne prendrai donc point un sujet qui soit absolument tragique : le ton deviendrait si sévère, que les fêtes y tombant des nues , en détruiraient tout l'intérêt. Éloignonsnous également d'une intrigue purement comique, où les passions n'ont nul ressort, dont les grands effets sont exclus : l'expression musicale y serait souvent sans noblesse.
Il m'a semblé qu'à l'Opéra les sujets historiques devaient moins réussir que les imaginaires.
Faudra-t-il donc traiter des sujets de pure féerie, de ces sujets où le merveilleux , se montrant toujours impossible, nous paraît absurde et choquant? Mais l'expérience a prouvé que tout ce qu'on dénoue par un coup de baguette, ou par l'intervention des dieux , nous laisse toujours le cœur vide ; et les sujets mythologiques ont tous un peu ce défaut-là. Or, dans mon système d 'opéra , je ne puis être avare de musique qu'en y prodiguant l'intérêt.
N'oublions pas surtout que, la marche lente de la musique s'opposant aux développements, il faut que l'intérêt porte entièrement sar les masses , qu'elles y soient énergiques et claires ; car, si la piemière éloquence au théâtre est celle de situation , c'est surtout dans le drame chanté qu'elle devient indispensable, parle besoin pressant d'y suppléer aux mouvements de l'autre éloquence, dont on est trop souvent forcé de se priver.
Je penserais donc qu'on doit prendre un milieu entre le merveilleux et le genre historique. J'ai cru m'apercevoir aussi que lesaiœurs très-civilisées étaient trop méthodiques pour y paraître théâtrales. Les mœurs orientales, plus disparates et moins connues, laissent à l'esprit un champ plus libre , et me semblent très-propres à remplir cet objet.
Partout où règne le despotisme , on conçoit des mœurs bien tranchantes. Là, l'esclavage est près de la grandeur : l'amour y touche à la férocité : les passions des grands sont sans frein. On peut y voir unie, dans le môme homme, la plus imbécile ignorance à la puissance illimitée , une indigne et lâche faiblesse à la plus dédaigneuse lianleur. Là ,
' Préface du Barbier de Scville
je vois l'abus du pouvoir se jouer de la vie des homme», de lapudicité des femmes ; la révolte marclierde front avec l'atroce tyrannie : le despote y fait tout trembler, jusqu'à ce qu'il tremble lui-même; et souvent tous les deux se voient en même temps. Ce désordre convient au sujet ; il monte l'imagination du poëte , il imprime un trouble à l'esprit, qui dispose aux é(rcnnje/és (selon l'expression de j^/oHto/î/jje.) Voilà les mœurs qu'il faut à l'opéra; elles nous permettent tous les tons : le sérail offre aussi tous les genres d'événements. Je puis m'y montrer tour à tour vif, imposant, gai, sérieux , enjoué, terrible, ou badin. Les cultes même orientaux ont je ne sais quel air magique, je ne sais quoi de merveilleux , très-propre à subjuguer l'esprit, à nourrir l'intérêt de la scène.
Ah! si l'on pouvait couronner l'ouvrage d'une grande idée philosophique , même en faire naître le sujet , je dis qu'un tel amusement ne serait pas sans fruit ; que tous les bons esprits nous sauraient gré de ce travail. Pendant que l'esprit de parli , l'ignorance ou l'envie de nuire armeraient la meute aboyante, le public n'en sentirait pas moins qu'un tel essai n'est point une œuvre méprisable. Peut-être iraitil même jusqu'à encourager des hommes d'un plus fort génie à se jetei- dans la carrière, et à lui présenter un nouveau genre de plaisir, digne de la première nation du monde.
Quoi qu'il en puisse être des autres , voici ce qu'il ou est de moi. Tarare est le nom de mon opéra ; mais il n'en est pas le motif. Cette maxime , à la fois consolante et sévère , est le sujet de mon ouvrage :
Homme, ta grandeur sur la lerre K'apparlient peint à ton l'tat; Elle est toute à ton caract(^re.
La dignité de l'homme est donc le point moral que j'ai voulu traiter, le thème que je me suis donné.
Pour mettre en action ce précepte , j'ai imaginé dans Ormus, à l'entrée du golfe Persique, deux hommes de l'état le plus opposé; dont l'un, comblé, surchargé de puissance, un despote absolu d'Asie, a contre lui seulement un effroyable caractère. Il est né méchant , ai-je dit, voyons s'il sera malheureux. L'autre , tiré des derniers rangs , dénué de tout , pauvre soldat , n'a reçu qu'un seul bien du ciel , un caraclère vertueux. Peut-il être heureux ici-bas P
Cherchons seulement un moyen de rapprocher deux hommes si peu faits pour se rencontrer.
Pour animer leurs caractères, soumettons-les au môme amour ; donnons-leur à tous deux le plus ardent désir de posséder la même femme. Ici , le cœur humain est dans son énergie , il doit se montrer sans détour. Opposons passion à passion , le vice puissant à la vertu privée de tout , le despotisme sans pudeur à l'inlhience de l'opinion publique, et voyons ce qui peut sortir d'une telle combinaison d'incidents et de caractères.
Les Français chercheront le motif qui m'a fait donner à mon héros un nom proverbial. Il faut avouer qu'il entre un peu de coquetterie d'auteur dans ceci. J'ai voulu voiisi , lui donnant un nom usé , qui jetterait dans quelque erreur, qui ferait dire à tous nos bons plaisants que je suis un garçon jovial , et que l'on va bien rire, ou de l'opéra ou de moi , quand j'aurai mis sur le théâtre Tarare-Pompoi en musique; j'ai voulu, dis-je, voir si, lui doiuianl un nom insignifiant, je parviendrais à l'élever à un très-haut
TARARE
degré d'estime avant la fia de mon ouvrage. Quant au choix du nom de Tarare, il me suffit de dire aux étrangers qu'une tradition assez gaie , le souvenir d'un certain conte, nous rappelle, en riant, que le nom de Tarare excitait un étonnement dans les auditeurs, qui le faisait répéter à tout le monde aussitôt qu'on le prononçait. Hamilton , auteur de ce conte , a tiré très-peu de parti d'une bizarrerie qu'il aurait pu rendre plus gaie.
Voici, moi , ce que j'en ai fait. De cela seul que la personne de Tarare, en vénération chez le peuple, est odieuse à mon despote, on ne prononce point son noin devant lui sans le mettre en fureur, et sans qu'il arrive un grand cliangement dans la situation des personnages. Ce nom fait toutes mes transitions : avantage précieux pour un genre de spectacle où l'on n'a point de temps à perdre en situations transitoires, où tout doit être chaud d'action, brûlant de marche et d'intérêt.
La musique, cet invincible obstacle aux développements des caractères , ne me permettant point de faire connaître assez mes personnages dans un sujet si loin de nous (connaissance pourtant sans laquelle on ne prend intérêt à rien) , m'a fait imaginer un prologue d'un nouveau genre, où tout ce qu'il importe qu'on sache de mon plan et de mes acteurs est tellement présenté, que le spectateur entre sans fatigue, par le milieu, dans l'action, avec l'instruction convenable. Ce prologue est l'exposition. Composés d'être aériens , d'iihisions , d'ombres légèies, il est la partie merveilleuse du poème ; et j'ai prévenu que je ne voulais priver l'Opéra d'aucun des avantages qu'il offre. Le merveilleux même est très-bon , si l'on veut n'en point abuser.
J'ai fait en sorte que l'ouviage eût la variété qui pouvait le rendre piquant; qu'un acte y reposât de l'autre acte; que chacun eût son caractère. Ainsi le ton élevé, le ton gai, îe style tragique ou comique, des (êtes, une musique noble et simple , un grand spectacle et des situations foites soutiendront tour à tour, j'espère , et l'intérêt et la curiosité. Le danger toujours imminent de mon principal personnage, sa vertu, sa douce confiance aux divinités du pays, mis en opposition avec la férocité d'un despote et la politiqned'un brame, offriront, je crois, des contrastes et beaucoup de moralité.
Malgré tous ces .soins, j'aurai tort si j'établis mal dans l'action le précepte qui fait le fond de mon sujet.
Depuis que l'ouvrage est fini , j'ai trouvé dans un conte arabe quelques situations qui se rapprochent de Tarare; elles m'ont rappelé qu'autrefois j'avais entendu lire ce conte à la campagne. Heureux , disais-je en le feuilletant de nouveau , d'avoir eu une si faible mémoire ! Ce qui m'est resté du conte a son prix; le leste était impraticable. Si lo lecteur fait comme moi , s'il a la patience de lire le volume III des Génies, il verra ce qui m'appartient, ce que ie dois au conte arabe , comment le souvenir confus d'un objet qui nous a frappés se fertilise dans l'esprit, peut fermenter dans la mémoire, sans qu'on en soit même averti.
Mais ce qui m'appartient moins encore est la belle musique de mon ami Salieri. Ce grand compositeur, l'honneur de l'école de Gluck , ayant le style du grand maître, avait reçu de la nature un sens exquis, un esprit juste, le talent le plus dramatique , avec une fécondité presque unique. Il a eu la vertu de renoncer, pour me complaire, à
une foule de beautés musicales dont son opéra scintillait, uniquement parce qu'elles allongeaient la scène , qu'elles allanguissaient l'action ; mais la couleur mâle , énergique, le ton rapide et fier de l'ouvrage^ le dédommageront bien de tant de sacrifices.
Cet homme de génie si méconnu, si dédaigné pour son bel opéra des Horaces, a répondu d'avance, dans Tarare , à cette objection qu'on fera , que mon poëme est peu lyrique. Aussi n'est-ce pas îà l'objet que nous cherchions; mais seulement à faire une musique dramatique. Mon ami, lui disais-je, amollir des pen.sées, efféminer des phrases, pour les rendre plus musicales, est la vraie source des abus qui nous ont gâté l'opéra. Osons élever la musique à la hauteur d'un poëme nerveux et trèsfortement intrigué ; nous lui rendrons toute sa noblesse ; nous atteindrons, peut-être , à ces grands effets tant vantés des anciens spectacles des Grecs. Voilà les travaux ambitieux qui nous ont pris plus d'années. Et je le dis sincèrement ; je ne me serais soumis pour aucune considération à sortir de mon cabinet , pour faire avec un homme ordinaire un travail qui est devenu, par M. Salieri, le délassement de mes soiiées , souvent un plaisir délectable.
Nos discussions ,je crois, auraient formé une très-bonne poétique à l'usage de l'opéra ; car M. Salieri est né poète, et je suis un peu musicien. Jamais, peut-être, on ne réussira sans le concours de toutes ces choses.
Si la partie qu'on nomme récitante , si la scène , en un mot , n'est pas aussi sim|ile à Tarare que mon système l'exigeait, la raison qu'il m'en donne est si juste, que je veux la transmettre ici.
Sans doute on ne peut trop simplifier la scène, a-t-il dit ; mais la voix humaine, en parlant, procède par des gradations de tons presque impossibles à saisir ; par quart , sixième ou huitième de ton : et dans le système harmonique, on n'écrit pour la voix que sur l'intervalle en rigueur des tons entiers et des demi-tons ; le reste dépend des acteurs : obtenez d'eux qu'ils vous secondent. Ma plu-ase musicale est posée dans la règle austère de l'art : mais vous me dites sans cesse que , dans la comédie, le plus grand talent d'un acteur est de faire oublier les vers, en en conservant la mesure. Eh bien ! nos bons chanteurs seront des comédiens , quand ils auront vaincu cette difficulté.
Simplifier le chant du récit sans contrarier l'harmonie , le rapprocher de la parole, est donc le vrai travail de nos répétitions ; et je me loue publiquement des efforts de tous nos chanteurs. A moins de parler tout à fait, le musicien n'a pu mieux faire; et parler tout à fait eût privé la scène des renforcements énergiques que ce compositeur habile a soin de jeter dans l'orchestre à tous les intervalles possibles.
Orchestre de notre Opéra ! noble acteur dans le système de Gluck , de Salieri , dans le mien ! vous n'exprimeriez que du bruit, si vous étouffiez la parole; et c'est du sentiment que votre gloire est d'exprimer.
Vous l'avez senli comme moi. Mais si j'ai obtenu de mon compositeur que, par une variété constante, il partageât notre (euvre en deux , que la musique reposât du poème, et le poème de la musique; l'orchestre et le chanteur, sous peine d'ennuyer , doivent signer entre eux la même capitulation. Si l'âme du musicien est entrée dans l'âme du poète , l'a en quelque sorte épousée , toutes