P.-A. CARON DE BEAUMARCHAIS
Pendant que le public s'entretient d'un procès dont le fond et les détails excitent sa curiosité ; pendant que des gazetiers ' , vendus aux intérêts de différents partis , le défigurent de toutes les manières ; pendant que les méchants accumulent sur moi les plus absurdes calomnies , et ne disputent que sur le choix des atrocités ; enfin pendant que les honnêtes gens consternés gémissent sur la foule de maux dont un seul homme peut être à la fois assailli; laissons jaser l'oisiveté , dédaignons les libelles , plaignons les méchants , rendons grâces aux gens honnêtes, et présentons ce mémoire à mes juges, comme un hommage public de mon respect pour leurs lumières, et de ma confiance en leur intégrité.
Si c'est un malheur d'être engagé dans un procès dont le plus grand bien possible est qu'il n'en résulte aucun mal ; au moins est-ce un avantage de justifier ses actions devant un tribunal , jaloux de l'estime de la nation qui a les yeux ouverts sur son jugement , devant des magistrats trop généreux pour prendre parti contre un citoyen , parce que son adversaire est leur confrère , et trop éclairés sur leur véritable dignité pour confondre une querelle particulière dont ils sont juges, avec ces grands démêlés oîi le corps entier de la magistrature aurait ses droits à soutenir ou son honneur à venger.
La question qui occupe aujourd'hui les chambres assemblées , est de savoir si la nécessité de répandre l'or autour d'un juge pour en obtenir une audience indispensable , et qu'on n'a pu se I procurer autrement , est un genre de corruptioii punissable , ou seulement un malheur digne de compassion.
Forcé d'employer ma faible plume, au défaut de toute autre, dans une affaire où la terreur écarte loin de moi tous les défenseurs , où il faut des injonctions réitérées des magistrats pour qu'on me signe au palais la plus juste requête; détruisons toute idée
• Les gazettes étrangères. Toutes les méchancetés qu'elles conUennent se fabriquent à Paris. Celui (^i va payer un paragraphe à certain bureau de celle viiie , esl toujours sut d'y faire dénigrer qui bon lui semble à juste prix. T'ctoil vrai olors.
de corruption par le simple exposé des faits, et ne craignons point qu'on m'accuse de tomber dans le défaut trop commun de les altérer devant la justice. Ils sont déjà connus des magistrats par le vu des charges et informations ; je ne fais ici que les rétablir dans l'ordre chronologique que des dépositions partielles et la forme des interrogatoires leur ont nécessairement ôté.
Uniquement destiné à soulager l'attention de mes
juges , ce mémoire sera l'historique exact et pur de
j tout ce qui tient à la question agitée. Je n'y dirai
I rien qui ne soit constant au procès. Les faits qui me sont pei-sonnels y seront affirmés positivement Ce que j'ai su par le témoignage d'autrui portera l'empremte de la circonspection; et si ce mémoire n'a pas toute la méthode qui caractérise les ouvrages de nos orateurs du barreau, au moins il réunfra le double avantage de ne contenir que des faits véritables , et de fixer l'opinion fiottante du public sur le Ibnd d'une affaire dont le secret de la procédure empêchera qu'U soit jamais bien instruit par une autre voie.
1 AITS PBÉLIMIIVAIBES.
Le 1^' avril 1770, j'ai réglé définitivement avec M. Paris Duvemey un compte appuyé sur des titres , et sur une liaison de douze ans d'intérêts , de confiance et d'amitié.
Par le résultat de ce compte , fait double entre nous, ]\L Duverney resta mon débiteur, et mourut quatre mois après , sans s'être acquitté envers moi.
Son légataire universel prit des lettres de rescision contre l'acte du t" avril, en poursuivit l'entérinement aux requêtes de Thôtel , et fut débouté de sa demande par deux sentences consécutives.
Il en appela au parlement; et, profitant du moment qu'une lettre de cachet me tenait sous la clef, à réfléchir sur le danger des liaisons disproportionnées, il poursuivit sans relâche le jugement de son appel.
II faisait plaider , il sollicitait, il gagnait les esprits; et moi j'étais en prison.
Enfin, le I" avril 1773, sur les conclusions de M. l'avocat-général de Vaucresson, la cour mit l'affaire en délibéré, au rapport de M. Goëzman.
0 M. Duverney, lorsque vous signâtes cet arrêté de compte par lequel vous vous reconnaissiez mon débiteur, le F"^ avril 1770, vous étiez bien loin do prévoir que trois ans après , à pareil jour , sur le re-
MÉMOIRES
fus d'ai"(iailter voire eugagenieut par un légataire à qui vous laissiez plus d'un million, M. Goëzman de Colmar serait nommé rapporteur ; que je perdrais en quatre jours mon procès et cinquante mille ccus ; et que ce magistrat me dénoncerait ensuite au parlement comme ayant calomnié sa personne , après avoir tenté de corrompre sa justice !
FATTS POSITIFS.
Peu de jours avant le prononcé du délibéré J'avais enfin obtenu du ministre la permission de solliciter mon procès , sous les conditions expresses et rigoureuses de ne sortir qu'accompagné du sieur Santerre, nommé à cet effet ; de n'aller nulle autre part que chez mes juges , et de rentrer prendre mes repas et coucher en prison : ce qui gênait excessivement mes démarches , et raccourcissait beaucoup le peu de temps accordé pour mes sollicitations.
Dans ce court intervalle je m'étais présenté au moins dix fois chez M. Goézraan sans pouvoir le rejoindre : le hasard seulement me l'avait fait rencontrer une fois chez un autre conseiller de gi-andchambre; mais à une heure tellement incommode , que ces magistrats, pressés de sortir, ne m'accordaient qu'une légère attention. Je n'en fus pas très affecté, M. Goëzman ne faisant alors que nombre avec mes juges. Cette relation intime d'un rapporteur à son client , qui rend l'un aussi attentif que l'autre est disert; cet intérêt pressant qui fait tout expliquer, tout entendre et tout approfondir, n'existaient pas encore entre nous.
Mais le l""" avril, aussitôt qu'il fut chargé du rapport de mon procès, il devint un homme essentiel pour moi; je n'eus plus de repos que je ne l'eusse entretenu. Je me présentai chez lui trois fois dans cette après-midi , et toujours la formule écrite : Beaumarchais supplie vionsieur de vouloir bien lui accorder la faveur d'une audience, et de laisser ses ordres à son portier pour rheure et le jour. Ce fut vainement; la portière (car c'en était une), fatiguée de moi, m'assura le lendemain matin , à ma quatrième visite , que Monsieur ne voulait voir personne, et qu'il était inutile que je me présentasse davantage. J'y revins l'après-midi ; même réponse.
Si l'on réfléchit que , du V^ au 5 avril, jour auquel M. Goëzman devait rapporter l'affaire, il n'y avait que quatre jours pleins , et que , de ces quatre jours si précieux , j'en avais déjà usé un et demi en démarches perdues ; si l'on sait qu'un ami de jNI. Goëzman • avait été deux fois chez lui sans succès pour m' obtenir l'audience, on concevra toute mou inquiétude.
J'appuie sur ces légers détails, parce qu'on me reproche au palais, aujourd'hui, de n'avoir
(I) Le sieur Marin, auteur ck la Gazette de France.
pas écrit alors à !\I. Goëzman pour le voir. Eh! grands dieux ! écrire ! une lettre ne pouvait-elle pas rester un jour entier sans réponse, et me faire perdre encore vingt-quatre heures, à moi qui comptais les minutes? Et mes cinq courses en aussi peu de temps ne valaient-elles pas bien une lettre.^ Et ce que j'écrivais chez la portière, n'était-ce donc pas écrire? Et croyez-vous qu'on ignorât mon empressement , lorsqu'à l'une de ces courses nous vîmes, démon carrosse, M. Goëzman ouvrir le rideau de son cabinet au premier, qui donne sur le quai , et regarder à travers les vitres le malheureux qui restait à sa porte ? Ce fait, ainsi que les autres, est attesté par le sieur Santerre, qui m'accompagnait, et dont le témoignage ne saurait être suspect : et il faut le dire et le répéter, car il n'y a pas ici de petites circonstances.
Connue on ne peut tordre mes intentions, et donner à mes sacrifices d'argent la tournure de la corruption, qu'en argumentant de ma négligence à rechercher M. Goëzman, et qu'on le fait réellement aujourd'hui, il m'est de la plus grande importance que la Jiiultiplicité , la viva cité , l'obstination même de mes démarches pour le voir, soient aussi constatées que leur inutilité. Nous compterons à la fin combien de fois j'ai assiégé sa porte pendant les quatre jours pleins qu'il a été mon rapporteur. Cette façon d'argumenter à mon tour, me lavera peut-être une bonne fois du reproche de néghgence. On cessera d'en extraire celui de corruption; d'où l'on conclut que croyant ma cause mauvaise, je l'étayais par toutes sortes de manœuvres. Avec cet enchaînement d'inductions vicieuses , on arrive aux horreurs, aux diffamations, et à toutes \çs indignités qui ont suivi la perte de mou procès. Telle est la marche de l'animosité : nous y reviendrons.
jVe sachant plus à quel parti m'arréter , j'entrai en revenant chez une de mes sœurs pour y prendre conseil, et calmer un peu mes sens. Alors le sieur Dairolles, logé dans la maison de ma sœur, se ressouvint qu'un nommé le Jay , libraire , avait des habitudes intimes chez AL Goëzman , et pourrait peut-être me procurer les audiences que je désirais. Il fît venir le sieur le Jay, l'entretint, en reçut l'assurance que, moyennant un sacrifice d'argent , l'audience me serait promptement accordée. Étonné qu'il s'ouvrît une pareille voie, et curieux de savoir quelle espèce de relation pouvait exister entre ce libraire et Î\I. Goëzman, j'appris du sieur Dairolles que le libraire débitait les ouvrages de ce magistrat; que madame Goëzman venait assez souvent chez lui pour recevoir la rétril)ution d'auteur ; ce qui avait mis
MEMOIRES
assez de liaison entre elle et la dame le Jay. « Mais le vrai motif qui engage le sieur le Jay à « répondre des audiences , ajouta-t-il , est que ma- « dame Goëzman l'a plusieurs fois assuré que s'il « se présentait un client généreux, dont la cause « fût juste , et qui ne demandât que des choses « honnêtes , elle ne croirait pas offenser sa délica- « tesse en recevant un présent '. » Cela me fut dit chez ma sœur , devant plusieurs de mes parents et amis.
I.a demande étant portée à deux cents louis , je nie récriai sur la somme , autant que sur la dure nécessité de payer des audiences. Quand on m'a jugé aux requêtes de l'hôtel , disais-je , où j'ai gagné ce procès en première instance, loin qu'il m'en ait coûté pour voir mon rapporteur, je n'ai pas même su quel était son secrétaire; et M. Dufour, magistrat aussi accessible que juge éclairé , a poussé la patience et l'honnêteté jusqu'à souffrir mes importunités verbales et par écrit pendant six semaines au moins. Pourquoi faut-il aujourd'hui payer? etc., etc., etc.
.Te résistais , je bataillais; mais l'importance de voir M. Goëzman était telle, et le temps pressait si fort , que mes amis inquiets me conseillaient tous de ne pas hésiter : « Quand vous aurez perdu cin- « quante mille écus, me disaient-ils, faute d'avoir " instruit votre rapporteur, quelle différence met- « iront dans votre aisance deux cents louis déplus « ou de moins ? Si l'on vous en demandait cinq « cents , il n'y aurait pas plus à balancer. » Pour trancher la question , l'un d'eux obligeamment courut chez lui , et remit à ma sœur cent louis que je n'avais pas.
Plus économe de ma bourse , ma sœur voulut essayer d'arracher cette audience pour cinquante louis ; et, de son chef, elle remit un rouleau seul au sieur le Jay , lui disant qu'elle n'avait pas encore pu changer en or les d'eux mille quatre cents livres apportées par son frère ; et qu'elle le priait en grâce de voir si ces cinquante loifis ne sufliraient pas pour m' ouvrir cette fatale porte. ]Mais bientôt le sieur Dairolles vint chercher le second rouleau- « Quand « on fait un sacrifice , madame , lui dit- il , il faut le
' Lorsque madame Goëzman , interrogée sur la nature (lèses liaisons avec le Jay, rçpond qu'elle ne le connaît point, et l'a seulement vu venir quelquefois solliciter son mari, elle oublie qu'il existe au portefeuille du sieur le ,Tay quelques billets d'elle , écrits de sa main , par lesquels elle se reconnaît sa débitrice de plusieurs sommes, comme 18 livres, 30 livres, etc. , qui prouvent encore plus les grandes intimités que les petits besoins. Elle oublie que, dans ces grandes intimités, elle a dit, devant plusieurs témoins, que , quand son mari serait rapporteur, elle saurait bien plumer la poule sans In Jairc crier. Expressions moins noble» à la vérité que celles rapportées dans ce mémoire , sur le même sujet ; mois en cela plus propres à donner une véritable idée de la liaison niée par madame r;orzm;in, n son interrogatoire.
« faire honnête; autrement il perd son mérite, et » INI. votre frère désapprouverait beaucoup , s'il le « savait, qu'on eût perdu seulement quatre heures •< pour épargner un peu d'argent. » Alors ma sœur, ne pouvant plus reculer , abandonna tristement les autres cinquante louis ; et ces messieurs retournèchez madame Goëzman.
Mais, dira-t-on , comment, dans une affaire aussi majeure, étiez-vous si indolent, si passif, que toutes les démarches se fissent entre vos parents et amis , sans vous ; et comment disposait-on ainsi de votre argent , et d'un temps si précieux , sans que votre acquiescement y parût même nécessaire.^ Eh! messieurs , vous oubliez la foule de maux dont j'étais accablé : vous oubliez que j'étais en prison ; vous oubliez que , forcé d'y attendre le matin qu'on vînt me chercher pour sortir, d'y revenir prendre mes repas , et d'y rentrer le soir de bonne heure, je ne pouvais suivre exactement des opérations aussi mêlées. Voilà pourquoi le zèle de mes amis y suppléait; voilà pourcfuoi je n'ai su beaucoup de ces détails qu'après coup; voilà pourquoi Je n'ai jamais encore vu le sieur le Jay , au moment oh J'écris ce mémoire, etc., etc. Renouons le fil de ma narration, que cet éclaircissement a coupé.
Quelques heures après, le sieur Dairolles assura ma sœur que madame Goëzman , après avoir serré les cent louis dans son armoire , avait enfin promis l'audience pour le soir même. Et voici l'instruction qu'il me donna quand il me vit ; « Présentez-vous ce soir à la porte de M. Goëz- « man ; on vous dira encore qu'il est sorti ; insis- « tez beaucoup ; demandez le laquais de madame ; «remettez-lui cette lettre, qui n'est qu'une som- « mation polie à la dame de vous procurer l'au- « dience , suivant la convention faite entre elle et « le Jay ; et soyez certain d'être introduit. >
Docile à la leçon , je fus le soir chez M. Goëzman , accompagné de M* Falconnet , avocat , et du sieur Santerre. Tout ce qu'on nous avait prédit arriva ; la porte nous fut obstinément refusée ; je fis demander le laquais de madame , à qui je proposai de rendre ma lettre à sa maîtresse ; il me répondit niaisement qu'il ne le pouvait alors, parce que monsieur était dans le cabinet de madame avec elle. C'est une raison de plus, lui dis-je en souriant de sa naïveté , de porter la lettre à l'instant. Je vous promets qu'on ne vous en saura pas mauvais gré. Le laquais revint bientôt, et nous dit que nous pouvions monter dans le cabinet de monsieur ; qu'ilallait s'y rendre lui-même v\r l'escalier INTÉRIEUR qui descend chez madame. En effet, M. Goëzman ne tarda pas à nous y venir trouver. Qu'on me passe un détail minutieux ; on sentira bientôt comment ils deviennent tous importants. 11 était neuf heures du soir lorsqu'on nous fit mon-
MEMOIRE S
ter au cabinet; nous trouvâmes le couvert mis dans ranfichanibre , et la table servie; d'où nous conclûmes que l'audience retardait le souper.
La voilà doue ouverte à la lin cette porte, et c'est au moment indiqué par le Jay : l'agent n'écrit qu'un mot , j'en suis le porteur ; la dame le reçoit, et le juge paraît. Cette audience, si longtemps courue, si vainement sollicitée, ou la donne à neuf beures , à l'instant incommode où l'on va se mettre à table. Sans insulter personne , on pouvait, je crois, aller jusqu'à soupçonner que les cent louis avaient mis tout le monde d'accord sur l'audience , et qu'elle était le fruit de la lettre que madame venait de recevoir en présence de monsieur. Aujourd'bui que l'on plaide, il se trouve que personne ne savait rien de rien, et que l'audience , au milieu de tant d'obstacles , se trouve octroyée par hasard en ce moment unique. J'en demande bien pardon ; il était , sans doute , excusable de s'y tromper.
L'audience de M. Goëzman s'entama par la discussion de quelques pièces au procès. J'avoue que je fus étonné de la futilité de ses objections , et du ton avec lequel il les faisait : je le fus même au point que je pris la liberté de lui dire que je ne le croyais pas assez instruit de l'affaire , pour être en état de la rapporter sous deux jours. Il me répondit qu'il la connaissait assez dès n présent pour la juger, qu'elle était toute simple , et qu'il espérait en rendre un compte exact à la cour le lundi suivant. En l'écoutant , je crus apercevoir sur son visage les traces d'un rire équivoque, dont je fus très-alarmé. De retour, je fis part de mes observations à mes amis.
Le sieur Dairolles les lit parvenir ii madame Goëzman , en sollicitant une seconde audience. La réponse fut que, si M. Goézman ne m'avait fait que des objections frivoles, c'est qu'apparenunent il n'en avait point d'autres à faire contre mon droit; et qu'à l'égard du rire qui m'avait alarmé, c'était le caractère de sa physionomie; (ju'au reste , si je voulais lui envoyer mes ré- [)onses aux objections de son mari , elle se chargeait volontiers de les lui remettre : ce que je fis, en accompagnant le paquet d'une lettre polie pour la dame.
Nous étions au dimanche 4 avril ; il ne restait plus qu'un jour pour solliciter; mon affaire devait être rapportée le lendemain. Je priai le sieur Dairolles de savoir au vrai si je ne devais plus espérer d'être entendu, trouvant qu'on m'avait vendu bien cher l'unique faveur d'une courte audience.
On négocia de nouveau; mais les difficultés qu'on nous opposa firent deviner à tout le monde qu il n'y avait qu'un seul moyen de les résoudre :
autres débats; humeur de ma part; représentation de celle de mes amis. JJavis qui prévalut , fut que l'on saurait positivement de madame Goëzman si la seconde audience tenait à un second sacrifice; et qu'alors, au défaut de cent autres louis qui me manquaient , on lui laisserait une montre à répétition enrichie de diamants. Elle fut aussitôt remise à le Jay par le sieur Dairolles.
Enfin, je reçus la promesse la plus positive d'une audience pour le soir même ; mais le sieur Dairolles , en m'apprenant que la dame avait été encore plus flattée de ce bijou que dés ceut louis qu'elle avait reçus, ajouta qu'elle exigeait en outre quinze louis pour le secrétaire de son mari, à qui elle se chargeait de les remettre. Cela est d'autant plus singuher, monsieur, luidis-je, que vous savez qu'un de vos amis eut hier toutes les peines du monde à faire accepter, à ce secrétaire, uue sonnue de dix louis qu'il lui présentait d'office. Cet homme modeste s'obstinait à la refuser, disant qu'il était absolument inutile à mon affaire, qui se traitait dans le cabinet du rapporteur, et Sans lui. « Que voulez-vous , me dit le sieur Dairolles ? « Toutes ces observations ont été faites à madame H Goëzman ; elle n'en a pas moins insisté sur la « remise de quinze louis : elle doit ignorer, dit- « elle, ce que le secrétaire a reçu d'ailleurs; enfin , « ces quinze louis sont indispensables. »
Ils furent remis , de mauvaise grâce à la vérité , puis portés à madame Goëzman ; puis l'audience assurée de nouveau pour sept heures. Mais ce fut encore vainement que je me présentai : n'ayant pas celte fois de passe-port auprès de madame, il fallut revenir sans avoir vu monsieur.
Le lecteur, qui se fatigue à la fin de lire autant de promesses vaines , autant de démarches inutiles , jugera combien je devais être outré moi-même de recevoir les unes et de faire les autres.
Je revins chez moi, la rage dans le cœur. Nouvelle course des intermédiaires. Pour cette fois , il ne faut pas omettre la curieuse réponse qu'on me rapporta. « Ce n'est point la faute de " la dame si vous n'avez pas été reçu. Vous « pouvez vous présenter demain encore chez « son mari. Mais elle est si honnête , qu'en cas « que vous ne puissiez avoir d'audience avant le c< jugement , elle vous fait assurer que tout ce qu'elle >< a reçu vous sera fidèlement remis. »
J'augurai mal de cette nouvelle annonce. Pourquoi la dame s'engageait-elle alors à rendre l'argent.^ Je ne l'avais pas exigé. Quelle raison la faisait tergiverser sur une audience tant de fois promise .^ .ïe fis à ce sujet les plus funestes réflexions. Mais (juoique le ton et les procédés me parussent absolumen t changés . je n'en résoUiS pas moins de tenter \m dernier
fïiorl pour voir mon rapporteur ie lendemain matin, seul instant dont je pusse profiter avant le jugement du procès.
Pendant que je déplorais mon sort , un lionnne d'une probité reconnue, ayant été témoin et quelquefois confident des affaires particulières entre M. Duverney et moi, s'intéressait cà ma cause, dont il connaissait la justice. Ce motif lui lit trouver moyen de s'introduire chez IM. Goëzman, en faisant dire à ce rapporteur qu'il avait des éckiircissements importants à lui donner sur l'affaire de la succession Duverney , et se gardant bien , surtout, d'articuler qu'il penchât pour moi. 11 fut aussi surpris que je l'avais été des objections de M. Goëzman : comme elles sont entrées dans son rapport à la cour, qu'il lui lut en partie, je vais les rappeler en note ; elles serviront à montrer dans quel esprit jM. Goëzman traitait une aftaire aussi grave; elles motiveront mes efforts pour eu obtenir des audiences , et justifieront les .sacrifices que j'ai faits pour y par- Muir '.
iMon ami eut beaucoup de peine à se faire écouter dans ses réponses; mais il ne quitta point M. Goëzman qu'il n'en eût au moins arraché la promesse positive de m'ouvrir sa porte , et de m'entendre le lendemain matin : il obtint de plus la permission de me communiquer ses objections, et s'engagea pour moi queje les résoudrais à la satisfaction du rapporteur.
" M. Goézinan lui dit entre antres choses que M. Duverney confiait Tacilement <le ses blancs- seings; que luimême en avait vu et tenu entre ses mains; queje pouvais avoir altusé d'un de ces Mancs-seings pour y adapliu" un arrêté de compte. Mon ami , surpris d'une pareille allégalion, lui répondit que l'exactitude de M. Duverney avait été trop connue pour qu'on put le taxer d'une pareille négligence sur sa signature; mais que, quand celte allégation aurait même quelque vrai.sembiance, cène pouvait jamais 4-lre relativement à une signature et une date fixe de la main de M. Duverney , apposées au bas du folio verso d'une grande feuille de papim- à laTelliére; et qu'en IimiI; élal «le cause, un pareil soupçon, étant ce qu'on pouvait avancer de plus odieux contre ((uelqu'un, ne devait jamais être articulé sans preuve.
M. Goëzman lui dit ensuite que l'arrêté de compte entre M. Duverney et moi ne pouvait pas être regardé comme un acte sérieux , puisque toutes les sommes y étaient écrites en cliiffres : en effet, il lui montrait plusieurs sommes en chiffres sur la page verso de cet arrêté de compte. Mon ami, étonné que j'eusse commis une pareille faute dans une piêc« aussi importante, était prêt à passer condamnation, lors que, quittant M. Goëzman, avec lequel il se promenait dans son cabinet, il vint subitement retourner l'arrêté de compte et en examiner la première page , dans laquelle il ne lui fut pas difficile de prouver à M. Goëzman que les sommes écrites en chiffres sur le verso n'étaient nue relatées de pareilles sommes écrites plusieurs fois en toutes lettres antécédemment de l'autre part.
M. Goëzman lui objecta encore que la déclaration de M^i exigeait que l'écriture d'un pareil acte fut approuvée de la main de celui qui n'avait fait que le dater et le signer. Mc)n ami, qui ne connaissait point les termes de celle déclaration, ne put lui répondre que l'acte et les deux contractants étaient précisément dans le cas de l'exception portée par celte même toi.
n y eut encore d'autres objections aussi fri\oles.
Si jatnais audience a paru certaine , ce fut sans doute cette dernière, que le rapporteur protnettait d'un côté , pendant que sa femme en recevait le prix de l'autre. Cependant, malgré les assurances du mari et de la femme, nous nefiltnes pas plus heureux le lundi matin que les autres jours : mon ami m'accompagnait; le sieur Santerre était en tiers : ils furent aussi outrés que moi de me voir durement refuser la porte, quoiqu'on ne dissimulât pas que madame et monsieur étaient au logis. .T'avoue que ce dernier trait mit à bout ma patience. Nous éclatâmes en murmures; etpendant que tnon ami, épuisant toutes les ressources, allait chercher le secrétaire au palais , pour essayer de nous faire introduire, je priai la portière de me permettre au moins d'écrire dans sa loge les réponses que j'avais espéré faire verbalement à son maître. Nous y restâmes une heure etdetuie, le sieur Santerre et moi. ]\Iou ami revint avec un nouvel introducteur : mais les ordres étaient positifs; nous ne pûmes passer le seuil de la porte : ce ne fut qu'à force d'instances , et même en donnant six francs à un laquais, que nous parvînmes à faire retnettre à M. Goëzman tnes réponses , et l'extrait d'un acte itnportant pour la recherche duquel un notaire avait passé la nuit.
Le métne jour je perdis tna cause ; etM. Goëzman. en sortant du conseil , dit tout haut à mon avocat , devant plusieurs personnes, qu'on avait opiné du bonnet (V après son avis. Le fait est cependant que plusieurs conseillers sont restés d'un sentiment contraire au sien.
Quelle cruauté ! N'est-ce pas tourner le poignard dans le cœur d'un hoiume, après l'y avoir enfoncé ? Moins le propos était fondé , plus il montrait de partialité dans le juge , et. . . Laissons les réflexion.s ; elles aigrissent mon chagrin et retardent mon ouvrage.
Il est temps de tenir parole : opposons la récapitulation dé mes courses chez INL Goëzman au reproche de n'en avoir pas fait assez pour le voir, pendant les quatre jours pleins qu'il a été mon rapporteur; d'où l'on induit que j'ai pu avoir intention de le corrompre.
V' acrll. Le jour qu'il a été nonnné rapporteur, dans l'après-midi et soirée , trois coiuses inutiles 3
2 avril. Vendredi matin, une coiu'.se iiuitile. . . 1
Vendredi après-midi, course inutile. . . 1 Vendredi au soir, course inutile. . . . • t
3 avril. Samedi tiiatin , course inutile 1
Samedi au soir, audience promise par M"" Goëzfuan, et obtenue, cour.se utile. 1
4 avril. Dimanche au soir, audieïice promise
par madame Goëzman, et non obtenue, course inutile i
MEMOIRES
D'autre part , neuf courses inutiles. 9 5 avr il. hund'i matin, jour du rapport , audience promise d'un côté par M. Goëzman , payée de l'autre à madame, et non obtenue, course inutile ^
Total des courses en quatre jours pleins. 10
Si l'on ajoute les deux qu'un ami de M. Goëzman a faites en même temps pour nioi sur le même objet 2
Et mes dix courses avant sa nomination. îO
Total des courses pour avoir audience. 22
Une seule audience obtenue.
En me lavant amsi du reproche de négligence , je pense avoir beaucoup ébranlé le système de corruption : achevons de l'anéantir par un autre calcul et quelques réflexions fort simples.
Il m'en a coûté cent louis pour obtenir une audience de M. Goëzman. Qu'on suive cet argent à la ' trace , et qu'on juge si, de la distance où je suis resté du rapporteur, il était possible que j'eusse formé le 1 projet insensé de le corrompre.
En cédant à la nécessité de sacrifier cent louis, je ne les avais pas; {une persoime), un ami me les i a offerts ( deux ) ; ma sœur les a reçus de ses mains (trois) ; elle les a confiés au sieur Uairolles (quatre), qui les a remis au sieur le .Tay (cinq) , pour être donnés à madame Goëzman , qui les a gardés (aix) ; enQn M. Goëzman, que je n'ai vu qu'à ce prix , et qui a tout ignoré (sejH).
Voilà donc , de M. Goëzman à moi , une chaîne de sept personnes , dont il prétend que je tiens le premier chaînon comme corrupteur, et lui le dernier comme incorruptible. D'accord. Mais s'il est juge incorruptible, comment prouvera-t-il que je suis un client corrupteur.' A travers tant de personnes on se trompe aisément sur l'intention d'un homme : d'ailleurs un juge corrompu n'a plus besoin d'instructions; et l'éloignement où se tient de lui son corrupteur est le premier égard qu'il lui doit, et le plus sûr moyen d'écarter tout soupçon de leur intelligence. Or, il est prouvé qu'après avoir payé j'ai montré encore plus d'empressement de voir IM. Goëzman qu'avant de donner les cent louis : donc je n'ai pas cru avoir gagné son suffrage en payant ; donc ce n'était pas son suffrage qu'on avait marchandé pour moi ; donc je ne voulais que des audiences ; donc je ne suis pas un corrupteur; donc il a calomnié mon intention ; donc le procès est mal intenté contre moi; donc Ce qu'il fallait démontrer.
J'avais perdu ma cause ; le mal était consonnné. I.e soir même du jugement, le sieur Dairolles rendit à ma sœur les deux rouleaux de louis, et
la montre enrichie de diamants. « A l'égard des « quinze louis , dit-il , comme ils avaient été exigés « par madame Goëzman pour être remis au secrétaire « deson mari, elle s'est crue à bon droit dispensée de « les rendre au sieur le Jay. »
La conduite de ce secrétaire étant une énigme pour moi , je voulus l'éclaircir. Étonné qu'après avoir refusé modestement dix louis, il en retînt vingt-cinq, je priai l'ami qui lui avait fait accepter ces dix louis, d'aller lui demander si quelqu'un lui avait depuis remis quinze autres louis. Non-seulement le secrétaire nia qu'on les lui eût offerts , et il les aurait , dit-il , certainement refusés ; mais il offrit à mon ami de lui rendre les dix louis qu'il en avait reçus , en l'assurant de nouveau qu'il n'avait fait aucun travail à ce malheureux procès , qui me coûtait trop d'argent pour qu'on augmentât encore mes pertes par des sacrifices volontaires.
Mon ami , sûr de mes intentions , le pria de les garder moins comme un honoraire dû à ses peines, que comme un léger hounnage rendu à son honnêteté.
Alors, piqué du moyen malhonnête qu'on employait pour retenir mes quinze louis , croyant même que le sieur le Jay, que je ne connaissais jjoint du tout, avait voulu les garder, je lui fis dire par le sieur Dairolles que je voulais savoir ce qu'étaient devenus ces quinze louis.
Le libraire affirma pendant plusieurs jours les avoir en vain demandés à madame Goëzman , qui lui répondait constamment être convenue avec lui que dans tous les cas ces quinze louis seraient perdus pour moi. Il ajouta qu'il ne pouvait souffrir qu'on le soupçonnât de les avoir gardés; que la dame ! se fait celer, et que je pouvais lui en écrire directement.
Le 21 avril, c'est-à-dire dix-sept jours après le jugement du procès, j'écrivis la lettre suivante à madame Goëzman ;
« Je n'ai point l'honneur, madame , d'être per- « sonnellement connu devons; et je me garderais « de vous importuner, si , après la perte de mon « procès , lorsque vous avez bien voulu me faire re- « mettre mes deux rouleauxde louis, et la répétition « enrichie de diamants qui y était jointe , on m'avait « aussi rendu de votre part quinze louis d'or, que « l'ami commun qui a négocié, vous a !ais.sés de H surérogation.
« J'ai été si horriblement traité dans le rapport « de M. votre époux , et mes défenses ont été telle- « ment foulées aux pieds par celui qui devait , selon « vous , y avoir un légitime égard , qu'il n'est pas «juste qu'on ajoute aux pertes immenses que ce « rapport me coûte, celle de quinze louis d'or, qui « n'ont pas dû s'égarer dans vos mains. Si l'injus-
MEMOIRES
« tice doit se payer, ce u est pas par celui qui eu « souffre aussi cruelleineut. J'espère que vous vou- « drez bien avoir égard à ma demande , et que vous ". ajouterez à la justice dé me rendre ces quinze « louis , celle de me croire , avec la respectueuse « considération qui vous est due ,
« RI AD AME , votre , etc.
« Ce 21 avril 1773. »
Je n'en reçus point de réponse ; mais le lendemain ma sœur vint m'apprendre que le sieur le Jay était dans sa maison, égaré comme un insensé; madame Goëzman, disait-il, l'avait envoyé chercher, pour se plaindre amèrement de ce que je lui demandais une somme de cent louis et une montre enrichie de diamants, qu'elle m'avait fait rendre. Il ajoutait que cette dame , outrée de colère , l'avait menacé de le perdre, ainsi que moi, en employant le crédit de M. le duc d'. . .
Ma sœur me dit que tous ces propos se tenaient chez elle , devant son médecin ; qu'elle avait inutilement essayé de remettre la tête de ce pauvre le Jay , à qui l'on ne pouvait faire comprendre qu'il ne s'agissait que de quinze louis égarés entre lui et cette dame , et non de ce qui m'avait été rendu ; que cet homme était si troublé , qu'il assurait avoir lu en propres termes dans ma lettre , que la dame lui avait montrée , la demande des cent louis et du bijou ; qu'enfin il menaçaitde nier la part qu'il avait eue à cette affaire , si elle prenait une mauvaise tournure.
Heureusement j'avais gardé copie de ma lettre : je l'envoyai par ma sœur au sieur le Jay , qui fut , à ce qu'il dit, sur-le-champchez madame Goëzman, lui faire à sou tour ses reproches. Je ne sais s'il tmt parole ; mais enfin les quinze louis ne revinrent point. J'ai depuis écrit deux lettres au libraire à ce sujet, qui sont restées sans réponse. Elles ont été jointes au procès.
J'appris alors dans le public que M. Goëzman, Duuù d'une déclaration du sieur le Jay ' , dans laquelle j'étais violemment inculpé , avait été chez M. le duc de la "Vrilliére, et chez M. de Sartine, se plaindre hautement que je calomniais sa personne , après avoir tenté de corrompre sa justice. Je n'en croyais pas un mot : tant de précautions
' Cette déclaration porte en substance que le sieur le Jay, cédant aux sollicitations d'un de mes amis , a reçu cent louis et une montre enrichie de diamants ; qu'il a eu la fail)lesse de les offrir à madame Goëzman pour corrompre la justice de son mari; mais qu'elle a tout rejeté hautement et avec indignation : que depuis la perte du procès , il a tout remis à mon ami , etc.... Cette déclaration, qu'on a su depuis avoir été minutée de la main de M. Goëzman, ne parle X>a& des quinze louis exigés de surplus, et qui sont encore entre les mains de madame Goëzman. El moi je prie le lecteur de ne les pas perdre de vue. J'ai quelque notion que ces quinze louis inOueront beaucoup sur le jugement du procès.
extrajudiciaires, avant qu'il y eût aucune procédure entamée, me paraissaient au-dessous même du moins instruit des criminalistes. Je ne pouvais me figurer qu'un conseiller au parlement , sur des objets relatifs à un procès jugé au parlement , invoquât une autre autorité que celle du parlement, pour avoir raison de qui que ce fiît : en tout cas, je me promis bien qu'il ne me serait pas reproché, si je pouvais l'éviter, d'avoir provoqué , par mes discours ou mes écrits , un combat aussi indécent entre iM. Goëzman et moi. Résolu que j'étais de me renfermer dans des défenses juridiques , si on allait jusqu'à m'attaquer en forme, j'eus l'honneur d'adresser la lettre suivante à l'un des honniies en place qui jouit au plus juste titre de l'estime et de la confiance universelles.
« Monsieur,
<' Sur les plaintes qu'on prétend que M. Goëz- « man , conseiller au parlement, fait de moi , disant « que j'ai tenté de corrompre sa justice , en sédui- « sant madame Goëzman par des propositions « d'argent qu'elle a rejetées , je déclare que l'exposé « fait ainsi est faux , de quelque part qu'il vienne. « Je déclare que je n'ai point tenté de corrompre « la justice de M. Goëzman pour gagner un procès « que j'ai toujours cru qu'on ne pouvait me faire « perdre sans erreur ou sans injustice.
« A l'égard de l'argent proposé par moi, et « rejeté , dit-on , par madame Goëzman ; si c'est « un bruit public, M. Goëzman ne sait pas si je « l'accrédite ou non ; et je pense qu'un iiomme « dont l'état est de juger les autres sur des formes « établies ne devrait pas m'inculper aussi légère- « ment, moins encore armer l'autorité contre moi. » S'il croit avoir à se plaindre , c'est devant un « tribunal qu'il doit m'attaquer. Je ne redoute la « lumière sur aucune de mes actions. Je déclare « que je respecte tous les juges étabhs par le roi. « Mais aujourd'hui M. Goëzman n'est point mon « juge. 11 se rend, dit-on, partie contre moi ; sur « cette affaire , il rentre dans la classe des citoyens , « et j'espère que le ministère voudra bien rester « neutre entre nous deux. Je n'attaquerai per- « sonne; mais je déclare que je me défendrai « ouvertement sur quelque point qu'on me provo- « que , sans sortir de la modération , de la modes- >c tie et des égards dont je fais profession envers tout « le monde.
« Je suis , monsieur, avec le plus profond res pect, etc.
« Paris, ce 5 juin. »
Bientôt il courut un autre bruit, que M. Goëzman avait été chez M. le chancelier et chez M. le premier président , armé de cette terrible déclara tion de le Jay , porter de nouvelles plaintes contre
mémoire: s.
moi : enfin , j'appris qu'il m'avait dénoncé au parlement, comme calomniateur et corrupteur déjuge. Cette attaque étant plus méthodique que la pre mière , j'eus moins de peine à me la persuader. Mais je n'en restai pas moins tranquille sur l'événement; j'engageai même le sieur Marin , auteur de la Gazette de France, et ami de M. Goëzman, de représenter à ce magistrat combien un pareil acte d'hostilité tournerait désagréablement pour lui. « Je crains peu ses menaces, lui dis-je; il nra fait .. tout le mal qui était en sa puissance. Vous pouvez « l'assurer que je n'userai point en lâche ennemi de « l'avantage des circonstances, pour lui causer un « désagrément public ; mais qu"il ait la bonté de « me laisser tranquille. » L'ami de M. Goëzman m'assura qu'il lui en avait écrit et parlé déjà plusieurs fois , en lui faisant sentir toutes les conséquences de ses démarches, et qu'il lui en parlerait encore. Sa négociation fut infructueuse.
Peu de jours après, jNI. le premier président m'envoya chercher pour savoir la vérité des bruits qui couraient. Je m'en tins au refus le plus respectueux de rien déclarer, à moins qu'on ne m'y
forçât juridiquement « Que mes ennemis
a m'attaquent s'ils l'osent , alors je parlerai ; « l'on ne parviendra pas à me faire craindre qu'un <v corps aussi respectable que le parlement de- « vienne injuste et partial , pour servir la haine « de quelques particuliers. Quant à la déclara- « tien de le Jay , elle tournera bientôt contre « ceux qui l'ont fabriquée. Je n'ai jamais vu le « sieur le Jay, mais on dit que c'est un honnête « homme, qui n'a contre lui que le défaut des « âmes faibles , de se laisser effrayer facilement , , « et de céder sans résistance à l'impvdsion d'au- « trui : la fausse déclaration qu'on lui a extorquée « dans un cabinet , il ne la soutiendra jamais dans « un greffe ; et la vérité lui sortira par tous les « pores à la première interrogation juridique qui lui « sèràTai te. Ainsi , sans inquiétude à cet égard , et « plein de confiance en l'équité de mes juges, je « perdrais difQcilement ma tranquillité. »
.rappris alors que jM. le procureur général était chargé d'informer : je me hâtai d'aller lui présenter le nom et la demeure de tous ceux qui avaient eu part à cette affaire. Ils ont été entendus; et je ne crains pas qu'aucun d'eux démente la plus légère circonstance de cette longue narration.
A peine les témoins sont-ils assignés, que le Jay commence à trembler sur les conséquences de sa fausse déclaration. Dans le trouble de sa conscience, il va consulter I\I. Gerbier, expose les faits tels qu'ils se sont passés, en reçoit le conseil de revenir à la vérité dans sa déposition, vient faire la même confession à M. le premier président ; il la fait à quiconque a la i)atien(v de
l'écouter. M. Goëzman en entend parler. On envoie chercher le libraire et sa femme , on commence par leur soutirer la minute de la fausse déclaration, parce qu'elle est de la main de ce magistrat; on leur reproche ensuite aigrement leur inconstance. La dame le Jay, plus courageuse que son mari, proteste qu'aucun respect humain ne les empêchera plus de dire la vérité. Grands débats entre eux : enfin on en revient à négocier; on veut engager le libraire à passer en Hollande , avec promesse de le défrayer de tout , et d'arranger l'affaire pendant son absence. La dame le Jay refuse, et soutient son mari dans sa résolution. Instruit des démarches de la maison Goëzman, et craignant que le Jay ne se laisse encore entraîner, je vais chez M. le premier président lui rendre compte de ce qui se passe. « Vous êtes instruit maintenant, lui dis-je, « monseigneur : le Jay vous a tout avoué. J'étais « bien sûr que cet homme, qui n'a menti que par <' faiblesse et par séduction , ne tarderait pas à ren- <i dre hommage à la vérité. îMais ce que vous igno- « rez , c'est qu'on veut le suborner encore, et lui « faire quitter la France. De peur qu'on ne dise que « c'est moi qui l'ai fait sauver , je me hâte d'en don- « ner avis aux premiers magistrats. » En effet, je fus chez M. le procureur général et chez RI. de Combault , commissaire-rapporteur, articuler les mêmes faits , en les priant de vouloir bien s'en souvenir en temps et heu. Je cite avec assurance , et ne crains pas aujourd'hui d'invoquer des témoignages aussi respectables.
Bientôt le sieur le Jay, assigné comme témoin , ^ dépose au greffe cette vérité redoutable à ses suborneurs, et contraire en tout à la déclaration qu'ils lui avaient extorquée. Sa femme et son commis, entendus, déposent, ainsi que lui , que la minute de la déclaration a été écrite de la main de M. Goëzman; que le commis de le Jay en a tiré plusieurs copies ; que le maître n a fait que la signer ; mais que depuis peu de jours on leur a retiré adroitement l'original. ^Madame Goëzman, entendue à son tour, dit fort peu de chose, et voudrait écarter par un air d'ignorance l'idée qu'elle ait eu la moindre part à l'affaire. Je suis le seul qu'on n'assigné point comme témoin, ce qui fait déjà présumer que je suis dénoncé comme coupable. En effet , j'étais dénoncé. L'information achevée , et les témoins entendus , M. Doé de Combault fait son rapport aux chambres assemblées, Il intervient un arrêt qui décrète le sieur le Jay de prise de corps , le sieur Dairolles et moi d'ajournement personnel, et madame Goëzman seulement d'assignée pour être ouïe. Je ne me plains point d'une différence qui ne peut venir sans dout*-' que d'un égard pour son sexe. Cependant L" bruit countit que son mari, la traitant moins bien que le