IRES
siècle, pour l'appliquer a la question présente; aucun ne peut certainement lui convenir. Les temps sont changés , les mœurs sont différentes , et l'espèce ne saurait être aujourd'hui la même sur rien. Tout se faisait alors plus simplement : les plaideurs n'avaient point d'avocats , les juges point de secrétaires : tel jugement , dont les frais épuisent une bourse de louis, ne coûtait alors qu'un cornet d'épices ; et telle autre chose était un crime aux yeux de l'équité , qui s'est tournée depuis en usage aux yeux de la justice.
Et quand toutes ces raisons n'existeraient pas, aucim arrêt n'a certainement prévu le cas où je me trouve; aucune loi n'a défendu dépaver des audiences indispensables , quand on ne peut les obtenir autrement. Sïl est peu généreux de les vendre , il y a bien loin du malheur de les acheter, aux délits sur lesquels la loi prononce des peines; et si elle n'en a point prononcé, fera-t-on une jurisprudence rétroactive , exprès pour appliquer une punition à tel fait dont l'usage et le silence de la loi semblaient autoriser l'abus , nuisible aux seuls plaideurs ?
Si l'on parvenait même à rencontrer quelque ancierme ordonnance à peu près applicable à la question présente, faudrait-il donc en tordre le sens, en étendre les dispositions, pour la faire cadrer à cet événement? Il est une maxime de jurisprudence criminelle dont on ne peut s'écarter; c'est qu'en toute loi pénale, les cas de rigueur ne reçoivent jamais d'extension, à cause du danger extrême des conséquences.
Mais, indépendamment d'un danger applicable à tous, les cas , les juges ont certainement préMJ celui qui résulterait en particulier d'un arrêt , lequel , au lieu de décharger de l'accusation un plaideur qui n'a fait que céder, en payant, à la plus tyrannique nécessité , sévirait contre lui dans un prononcé foudroyant. Serait-ce comme corrupteur ? IS'ous avons prouvé qu'il ne l'est ni n'a voulu l'être; comme payeur d'audience? Dans le fait et dans le droit il n'y a pas de sa part l'ombre d'un délit.
On sent que le désir de mettre un frein , par un exemple, à la corruption, pourrait seul dicter un pareil arrêt; mais les magistrats sont bien convaincus que cet arrêt prouverait mieux leur sévérité qu'il n'honorerait leur prévoyance : ils savent qu'en en faisant porter la rigueur sur la partie déjà souffrante , et qu'en se trompant ainsi sur le choix de la victime , au lieu de couper le mal dans sa [racine, on courrait le danger de l'accroître à l'infini.
Osons le dire avec liberté : si jamais il existait un juge avide et prévancaleuf , chargé de l'examen d'un procès, ne deviendrait-il pas le maitro à Tins-
MÉMOIRES
taut d'abuser d'au pareil arrêt, comme d'une perniissiou enregistrée, pour dépouiller impunément les plaideurs? L'arrêt à la main : Donne-moi cent louis, pourrait-il dire à son client, si tu veux avoir audience ; mais , quand tu l'auras payée , soit que je te l'accorde ou non, lis cet arrêt , et tiemble de parler !
Caron de Beaumarchais.
DOÉ DE COMBAULT, rapporteur.
W MALBESTE, avocat.
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SUPPLÉIVIENT
MÉMOIRE A CONSULTER
Pressé d'établir mon innocence par l'exposé des faits, j'ai hasardé mon premier mémoire. î\Iais avoir dit la vérité dans un commencement d'affaire, est un engagement pris envers les juges et le public de continuer à la leur offrir sans relâche et sans déguisement jusqu'à sa conclusion.
J'ai trop appris, aux dépens de mon repos, combien il est dangereux d'avoir un ennemi qualiGé; j'ai pensé payer d'une partie de ma fortune le malheur de combattre un adversaire en crédit. Aujourd'lîui ce qui devait me faire trembler me rassure.
Moins obligé d'avoir du talent , parce que j'ai du courage, la nécessité d'écrire contre un homme puissant est mon passe-port auprès des lecteurs. Je ne m'abuse point : il s'agit moins pour le public de ma justification , que de voir comment un homme isolé s'y prend pour soutenir une aussi grande attaque et la repousser tout seul.
Quant à mes juges , être bien persuadé que je n'aurai pas moins de faveur à leurs pieds que mon adversaire assis au milieu d'eux; m'y présenter avec la plus grande confiance, est rendre au parlement ce que je lui dois. Ce principe adopté, l'on sent que tout ménagement qui m'eût empêché de me défendre contre un juge ne m'eût paru qu'une insulte au corps entier des magistrats. Et tel était mon argument auprès des gens de loi, quand j'y cherchais un défenseur. Mais je parlais à des sourds; ils fuyaient tous, en me criant de loin : C'est un de Messieurs , ne m'approchez pas! D'où vient donc tant d'effroi.^ je ne demande que justice. Dieu et mon droit, n'est-il plus le cri de réclamation qui rend tous les sujets d'un roi juste également recommandables aux yeux de la loi.^ Ou mon adversaire est-il l'arche du Seigneur, et sacré au point qu'on
ne puisse y toucher sans être frappé de mort.' Mes ennemis sont nouibreux , et je suis seul -, mais, au tribunal de l'équité, le plus ferme appui de l'innocence est de n'en avoir aucun. Vos terreurs ne m'arrêteront donc point, je me défendrai moi-même. Vous ne voyez que des hommes ou je parle à des juges. Vous craignez leurs ressenliments ; moi, j'espère en leur intégrhé. Qui de nous deux les honore mieux, à votre avis.^ Mais y eût-il du danger pour moi , je préférerais de m y exposer par un excès de confiance , à la bassesse de les outrager par une défiance malhonnête : et s'il faut me montrer enfin tel que je suis -, j'ai merais mieux trébucher même en ce combat avec leur estime et celle des honnêtes gens , que de chercher , en le fuyant , ma sûreté dans un mépris universel ■ .
Mon premier mémoire a laissé le procès seulement réglé à l'extraordinaire. C'était poser la plume à l'instant où il devenait intéressant de la prendre. Ce nouvel aspect des choses annonçaiU que le parlement voulait traiter l'affaire au plus grave, abattait le courage de mes amis, il a relevé le mien. Si l'on avait voulu juger légèrement, disais-je, étouffer le fond en étranglant la forme , et ne pas peser chaque chose au poids de la plus exacte équité, tout u'est-il pas connu sur ce qui me regarde ? Ce qui ne l'est pas de même est la branche du procès qui touche monsieur et madame Goëzman. Le règlement a l'extraordinaire peut seul éclaircir cette importante partie de ma justification ; il est donc beaucoup plus en ma faveur que contre moi.
Si j'ai bien ou mal raisonne, c'est ce que ia suite va nous apprendre. Je supplie le lecteur de m'accorder autant d'attention que d'indulgence. Quand je n'avais à raconter qu'une suite de faits non disputés , j'ai pu soutenir un moment sa curiosité par mon empressement à la satisfaire , et sauver l'aridité du sujet par la rapidité de la marche; mais aujourd'hui qu'il me faut discuter lentement les moyens de mes adversaires, les éplucher phrase à phrase, et me traîner après eux dans le caveau delà mine où ils ont cru m'ensevelir, on sent que ma marche en deviendra pesante, et qu'il
' Ma confiance en l«{uité de mes juges paraîtra Ijiea plus courageuse encore, quand on saura que, par une bizarrerie remarquable dans tous les événements de ma ^ w , à l'instant même ou je suis aux pieds du parlement pour lui demander justice contre M. Goézraan, je suis forcé de solliciter au conseil du roi la cassation de l'arrêt du parlement rendu sur le rapport et d'après l'avis de M. Goczman, qui m'a fait perdre cinquante mille écus; quand on saura que ma requête est admise , et que j'ai déjà obtenu au conseil un arrêt de soit communiqué . .Mais c'est ainsi (|ue des juges doivent être honorés. Si la loi permet de se pourvdir en cassation d'arrêt, ce n'est pas que les tribunaux foienl iniques ; c'est que les affaires ont deux laces , et que 'es juges sont des tiommes.
2JS MÉMOIRES.
me faut ici plus de mélliode (|ue d'esprit, plus de sagacité que d'éloquence.
Ce n'est pas le fond du procès que je vais examiner; il est connu par mon premier mémoire. ,1'examinerai seulement la manière dont mes adversaires ont engagé l'affaire et l'ont soutenue contre moi jusqu'à ce jour. C'est une espèce de second procès dans le premier : comme l'épisode du sieur Marin et toutes ses nouvelles menées en donneront bientôt un troisième dans le second.
Surtout appliquons-nous à bien effacer la tache de corruption qu'on a voulu m'imprimer : forçons madame Goëzman à se rétracter. Car si M. Goëzmau est mon véritable adversaire , il ne faut pas oublier que sa femme est mon unique contradicteur. C'est sur la foi de ce seul témoin qu'il m'a dénoncé comme ayant voulu le corrompre et gagner son suffrage.
Quant à ce dernier nœud , le plus difficile de tous, madame Goëzman l'a coupé au moment qu'on s'y attendait le moins, en dictant, dans son récolenient , auquel elle s'est toujours tenue depuis, cotte phrase remarquable et qui juge le procès : Je déclare que jamais le Jay ne m'a présenté d'argent pour gagner le suffrage de mon mari , qu'on sait bien être incorruptible ; mais qu'il SOLLICITAIT seulement des AUDiEisCESjooMr le sieur de Beaumarchais.
On en connaît assez déjà pour être certain que mes ennemis ne s'étaient pressés de s'emparer de l'attaque, que par la frayeur d'être charf^és du poids de la défense: mais ils ont beau faire , il faudra toujours y revenir , parce qu'en acceptant le défi j'ai pris pour devise : Courage et
vérité.
Se plaindront-ils que je me sois trop pressé de parler? Leurs déclarations étaient fabriquées; la lettre de d'Arnaud les appuyait; les soins de ^Marin en promettaient le succès; j'étais dénoncé au parlement; les témoins entendus; les chambres assemblées ; l'arrêt intervenu ; le Jay emprisonné , moi décrété; les interrogatoires accumulés; les bruits les plus funestes répandus ; les diffamations les plus indécentes admises : et moi j'étais muet et tranquille. Qu'ils s'agitent, qu'ils cabalent, et me dénigrent sans relâche : ils ont tort, disais-je; c'est à eux de se tourmenter : si la vigilance est utile à la vertu, elle est bien plus nécessaire au vice : un moment viendra où j'éclaircirai tout. Il est arrivé. Parler plus tôt eût été fomenter un débat inutile; attendre plus tard aurait compromis mon droit : je le fais, et continuerai à le faire, avec le res- |)ect et la confiance dus à mes juges. Heureux si mes défenses obtiennent la sanction du suffrage pu- Wic •
Jf passe sous silence mes ronfiontations avec les
témoins, avec le sieur Baoulard dArnaud, conseiller d'ambassade ; avec le sieur Marin, gazetier de France ; en un mot , ce qu'on pourrait appeler la petite guerre , que je réserve pour un mémoire particulier; pour arriver bien vite aux objets intéressants, qui sont mes confrontations avec madame Goëzman , l'examen des déclarations attribuées à le Jay, et la dénonciation de 1\I. Goëzman au parlement '.
La première partie de ce mémoire, en montrant de quel ridicule le conseil de madame Goëzman l'a forcée de se couvrir dans ses défenses , va porter ma justification au plus haut degré d'évidence.
La seconde , en éclairant le fond de la scène , nous met sur la trace du principal acteur, ft découvre enfin la main qui fait jouer tous les ressorts de cette noire intrigue.
PREMiÈrxE PARÏIF., Madame Goëzman.
Avant d'entamer les confrontations de madame Goëzman avec moi, il est bon de dire un mot de son plan de défense , le meilleur de tous , s'il était aussi silr qu'il est commode.
A mesure qu'il se présentait un témoin , madame Goëzman commençait par le reprocher , le récuser, l'injurier avant même qu'il eut parlé ; puis le laissait dire.
C'est ainsi que le sieur Santerre, chargé de m'accompagner partout, en fut très-maltraité , parce qu'il s'était trouvé présent à l'audience que j'avais obtenue de son mari , et m'avait vu remettre à son laquais la lettre qui me l'avait procurée. Il eut beau représenter que, s'il n'eût pas été avec moi, il ne pourrait certifier ce qu'il n'aurait pas vu ; et qu'en aucune affaire il n'y aurait pas de témoins écoutés , si on les récusait en vertu même de l'action qui les admet à témoigner ; la dame assura qu'il était c?e la clique infâme qui voulaitflétrir sa réputation et celle du magistrat le plus vertueux ; et s'en tint ;i sa récusation : c'était son thème; il lui était défendu de s'en écarter ; rien ne put l'en faire sortir.
M*" Falconnet vint ensuite, et fut traité comme le sieur Santerre. — Mais , madame , entendez donc que je suis l'avocat, et que j'ai dû accompagner mon client chez son juge. Assigné depuis pour dé-
' Jatlends en ce moment quatre ôa oinq mémoires contre moi annoncés dans les papiers publics. Il en a déjà paru deux, l'un du sieur Baculard d'Arnaud ; l'autre du gazetier de France. Dans ce dernier, après quelques plaintes sur la fausseté lies calomnies et l'indécence des outrages répandus dans un libelle signé, dit-on, Beaumarchais Malbéle , le gazetier de France entreprend de se justilier par un petit manifeste, signé Marin, qui n'est pas Malbéle. M. Goézman les distribue tous deux; c'est chez lui que j'ai fait prendre les exemplaires f\\w j'en ai. -
MÉMOIRES
poser ce quej ai vu, puis-jc refuser a la vérité le Tcinoiguage qu'on me force de lui rendre? — C'était un parti pris ; il fut récusé comme les autres : enfin tout autant qu'il s'en présenta se virent reprochés , récusés , injuriés sans pitié : chacun disait en sortant : Quelle femme! je plains Beaumarchais; s'il n'est que souffleté dans sa confrontation , il pourra se vanter d'en être quitte à bon marché.
Un seul témoin parut redoutable à madame Goëzman : autant elle avait été fière avec tous les hommes, autant elle fut modeste avec la dame le Jay; soit qu'elle comptât moins sur les égards d'une personne de sou sexe , ou que leur ancienne liaison lui donnât quelque inquiétude : et cette différence est d'autant plus remarquable , que la dame le Jay la charge expressément , dans sa déposition , d'avoir reçu cent louis pour une audiencv^ , d'en avoir exigé et retenu quinze autres, d'avoir sollicité le Jay , en sa présence , de nier tout ce qui s'était fait entre eux , et de l'avoir voulu faire passer chez l'étranger pendant qu'on accommoderait l'affaire à Paris ; d'avoir dit, en parlant de IVI. Goëzman devant plusieurs personnes : // serait impossible de se souteuir honnêtement avec ce qu'on nous donne ; mais nous avons l'art déplumer la poule sans la faire crier '. La dame le Jay même ajoutait verbalement que madame Goëzman leur avait dit, au sujet des quinze louis qu'elle se promettait bien de ne pas rendre : Tout ce que je regrette, c'est de n'avoir pas aussi gardé la montre et les cent louis ; il n'en serait aujourd'hui ni plus, ni moins : mais que ne pouvant engager le Jay à vaincre son horreur pour un faux serment , elle lui avait dit enfin : Je trouve un remède à vos répugnances : nous nierons hardiment; puis le lendemain nous fero)is dire une messe au Saint-Esprit, et tout sera réparé.
Un pareil témoin méritait bien le démenti , la récusation , l'injure et le reproche. Au lieu de l'apostrophe ordinaire , madame Goëzman rougit , se tait , rêve longtemps , se fait lire une seconde fois la déposition : on croit qu" elle veut la mieux comprendre, alin de la mieux combattre : elle rougit de nouveau, se trouble, demande un verre d'eau, et finit par!-dire en tremblant : Madame, nous sommes ici pour avouer la vérité ; dites si je me suis jamais comportée indécemment dans votre boutique en badinant avec les gens qui y étaient, lorsque je vous ai visitée? — îion, madame; aussi u'ai-je pas dit un mot de cela dans ma déposition. ~ Dites, je vous prie, madame , si j'ai J'amais monté seule avec M. le Jay dans sa chambre, et si j'y suis restée enfermée avec lui de manière à donner à rire et faire jaser sur mon compte? ~ Eh! mou
' Je rétablis ici le propos dans toute sa pureté. Je ne le savais que paronï-clirc lors de mon premiermémoire. Au- Jourd'iiui j'ai lu. Il faut citer juste.
Dieu ! madame, vous m'étounez beaucoup avec vos étranges questions ; tout ce que vous demandez a-til aucun rapport à l'affaire qui nous rassemble ? Il s'agit de cent louis que vous avez reçus , de quinze louis que vous avez dans vos mains, et non de vos tête-à-tête avec mon mari , dont personne ne se plaint. — Madame, je proteste devant qui il appartiendra que fai rendu les cent louis et la montre. A l'égard des quinze louis, cela ne regarde personne; c'est une affaire entre M. le Jay et moi. — Et cette étonnante explication est entièrement consignée au procès.
Remarquez bien que l'accusée ne nie pas au témoin les quinze louis , et qu'elle 9e contente d'écarter avec soin tout ce qui peut en amener la discussion : .-/ l'égard des quinze louis, c'est une affaire entre M. le Jay et moi. Pas un mot sur les faits de la déposition; nulle autre interpellation : des larmes furtives seulement qui fout présumer que le témoignage qu'elle invoque sur sa conduite avec le sieur le Jay se rapporte à quelques chagrins domestiques, dont elle ne juge pas à propos de rendre compte à la cour. Le greffier attend ses interpellations sur le fond del'affaire ; mais madame Goëzman , au grand étonnément des spectateurs , borne là toutes ses questions, proteste qu'elle n"a rien de plus à dire , et ferme la séance.
Je me réserve à faire mes observations sur cette conduite, quand j'aurai montré madame Goëzman dans toute sa force avec moi. On va la voir en me parlant prendre un ton bien différent ; mais ce rapprochement, loin de nuire à la vérité que nous cherchons , la montrera peut-être mieux à des yeux non prévenus, que tous les arguments que j'emploierais pour la mettre au grand jour.
Confrontation de moi à madame Goëzman.
On n'imaginerait pas combien nous avons eu de peine à nous rencontrer madame Goëzman et moi ; soit qu'elle fut réellement incommodée autant de fois qu'elle l'a fait dire au greffe , soit qu'elle eût plus besoin d"être préparée pour soutenir le choc d'une confrontation aussi sérieuse que la mienne. Enfin nous sommes en présence.
Après les serments reçus et les préambules ordmaires sur nos noms et qualités, on nous demanda si nous nous connaissions. Pour cela non, dit madame Goëzman; je ne le connais ni ne veux jamais le connaître. Et l'on écrivit. — « Je " n'ai pas l'honneur non plus de connaître ma- « dame ; mais en la voyant je ne puis m'cmpécher « de former un vœu tout différent du sien. » Et l'on écrivit.
Madame Goëzman, sommée ensuite d'articulerses reproches, si elle en avait à fournir contre moi, repondit : Ecrivez que je reproche et récuse mon-
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sieur, parce qiCilest mon ennemi capital, et parce qu'il a une âme atroce, connue pour telle dans tout Paris, etc
Je trouvai la phrase uu peu masculine pour une dame ; mais eu la voyant s'affermir sur son siège , sortir d'elle-même, enfler sa voix pour me dire ces premières injures , je jugeai qu'elle avait senti le besoin de commencer l'attaque par une période vigoureuse, pour se mettre en force; et je ne lui en sus pas mauvais gré.
Sa réponse écrite en entier, on m'interroge à mon tour. Voici la mienne : « Je n'ai aucun repro- » che à faire à madame , pas même sur la petite « humeur qui la domine en ce moment ; mais bien « des regrets à lui montrer de ne devoir qu'à un « procès criminel l'occasion de lui offrir mes pre- « miers hommages. Quant à l'atrocité de mon âme, « j'espère lui prouver par la modération de mes « réponses , et par ma conduite respectueuse , que « son conseil la mal informée sur mon compte. » Et l'on écrivit. Tel est en général le ton qui a régné entre cette dame et moi pendant huit heures que nous avons passées ensemble en deux fois.
Le greffier lit mes interrogatoires et récolements , après lesquels on demande à madame Goëzmau si elle a quelques observations à faire sur ce qu'elle vient d'entendre. « Ma foi non , monsieur, « répond-elle en souriant au magistrat : que <c voulez-vous que je dise à tout ce fatras de bêtises ? « Il faut que monsieur ait bien du temps à perdre » pour avoir fait écrire autant de platitudes. « Je ne fus pas fâché de la voir un peu adoucie sur raon compte : car enfin des bêtises ne sont pas des atrocités.
Faites vos interpellations, madame, lui dit le conseiller - conunissaire. Je suis obligé de vous prévenir qu'après ce moment, il ne sera plus temps. — Eh! mais, sur quoi, monsieur? Je ne vois pas, moi... Ah'.... écrivez qu'en général toutes les réponses de monsieur sont fausses et suggérées.
.Te souriais. Elle voulut en savoir la raison : C'est, madame, qu'à votre exclamation , j'ai bien jugé que vous vous rappeliez subitement cette pai'tie de votre leçon ; mais vous auriez pu l'appliquer plus heureusement. Sur une foule d'objets qui vous sont étrangers dans mes interrogatoires , vous ne pouvez savoir si mes réponses sont fausses ou vraies. A l'égard de la suggestion, vous avez certainement confondu, parce qu'étant regardé par .votre conseil comme le c\\e.i d'une clique {pour user de vos termes), on vous aura dit que je suggérais les réponses aux autres, et non que les miennes m'étaient suggérées. Mais n'auriez -vous rien à dire de particulier sur la lettre <{\\c j'ai eO riionneur de vous écrire, ot qui m'a
procuré l'audience de M. Goèzman?— Certainement, monsieur... Attendez,... écrivez... Quant à regard de la soi-disant audience... de la soidisant... audience...
Tandis qu'elle cherche ce qu'elle veut dire, j'ai le temps d'observer au lecteur que le tableau de ces confrontations n'est point un vain amusement que je lui présente : il m'est très-important qu'on y voie l'embarras de la dame , pour lier à des idées très - communes les grands mots de palais , dont son conseil avait eu la gaucherie de les habiller. La soi-disant audience... envers et contre tous... ainsi qu'elle avisera,., un commencemejit de preuve par écrit... et autres phrases où l'on sent la présence du dieu qui inspire b prêtresse , et lui fait rendre ses oracles en une langue étrangère qu'elle-même n'entend point.
Enfin madame Goèzman fut si longtemps à chercher, répétant toujours la soi-disant audience..., le greffier la plume en l'air, et nos six yeux fixés sur elle, que M. de Chazal, commissaire, lui dit avec douceur: Eh bien! madame, qu'entendez-vous par la soi - disayit audience'? Laissons les mots : assurez vos idées : expliquezvous, et je rédigerai fidèlement votre interpellation. — Je veux dire, moiisieur, que je ne me mêle point des affaires ni des audiences de mon mari, mais seulement de mon ménage; et que si monsieur a remis une lettre à mon laquais , ce n'a été que par excès de méchanceté : ce que je soutiendrai envers et contre tous. — Le greffier écrivait. — Daignez nous expliquer, madame, quelle méchanceté vous entendez trouver dans l'action toute simple de remettre une lettre à un valet.' Nouvel embarras sur ma méchanceté; cela devenait long... et si long... que nous laissâmes là ma méchanceté ; mais en revanche elle nous dit : S'il est vrai que tnonsieur ait apporté chez moi une lettre , auquel de nos gens l'a-t-il remise'? — A un jeune laquais blondin, qui nous dit être à vous , madame. — Ah ! voilà une bonne contradiction ! Écrivez que monsieur a remis la lettre à un blondin ; mon laquais n'est-pas bloiid , mais châtain-clair (je fiis atterré de cette réplique). Et si c'était mon laquais , comment est malivrée ? — Me voilà pris. Cependant me remettant un peu, je répondis de mon mieux : Je ne savais pas que madame eût une livTée particulière. — Écrivez, écrivez, je vous prie, que monsieur, qui a parlé à mon laquais, ne sait pas que j'ai une livrée particulière ; moi qui en ai deux , celle d'hiver et celle d'été ! — IMadame , j'entends si peu vous contester les deux livrées d'hiver et d'été, qu'il me semble même que ce laquais était en veste de printemps du matin, parce que nous étions au 3 avril. Pardon si je me suis mal explique. Comme
MEMO
eu vous mariant il est naturel que vos gens aient ' quitté votre livrée pour ne plus porter que celle (iela maison Goëzman, je n'aurais pu distinguer à l'habit si le laquais était à monsieur ou à madame. Il a donc bien fallu sur ce point délicat m'en rapporter à sa périlleuse parole : au reste, qu'il soit blond ou châtain-clair , qu'il portât la livrée Goëzman ou la livrée Jamar • , toujours est-il vrai que devant deux témoins irréprochables, ]\P Falcounet et le sieur Santerre , un laquais soi-disant à vous a été chargé par moi, sur le perron de votre escalier , d'une lettre qu il ne voulait pas porter alors, parce que monsieur, disait-il, était avec madame; qu'il porta cependant quand je l'eus rassuré , et dont il nous rendit ' bientôt cette réponse verbale : rous pouvez monter au cabinet de monsieur ; il va s'y rendre à fins- \ tant par un escalier intérieur. En effet , jM. Goëz- ; man nous y joignit peu de temps après. 1
<i Tout ce bavardage ne fait rien , reprit madame « Goëzman. Vous n'avez pas suivi mon laquais sur i « l'escalier, par devant témoins; ainsi vous ne j « pouvez attester qu'il m'ait remis la lettre eu mains « propres : et moi, Je déclare que je n'ai jamais « 7-cçu aucune lettre de monsieur , ni de sa part ; « et que je ne me suis mêlée nullement de lui faire n avoir cette audience. Ècnxez exactement. »
— Eh! dieux ! madame , à quel soupçon nous livrez-vous.' C'est bien pis, si vous n'avez pas reçu la lettre des mains du laquais : comme il est prouvé '' au procès que cet homme l'a prise des miennes , et | que l'apparition de M. Goëzman s'accorde en tout avec la réponse verbale du châtain-clair , il en fau- \ drait conclure que ce perfide laquais de femme aurait rerais la lettre à votre mari ( cette lettre , madame, par laquelle vous étiez sommée, suivant \ votre accord avec le Jaij , de ?ne procurer Vau- j dience)\ il en faudrait conclure que cet époux , non \ moins honnête que curieux , se serait cru , en galant homme, obligéde tenir les engagements de safemme, €t . . . Achevez la phrase , madame ; en honneur je n'ai pas le courage de la pousser plus loin ; décidez lequel des deux épovLX ouvrit la lettre qui produisit l'audience; mais si vous persistez à soutenir que ce n'est pas vous, ne dites plus au moins que je compromets M. Goëzman dans cette affaire : il est bien prouvé pour le coup que c'est vous-même qui le compromettez.
n Laissez-moi tranquille, monsieur, reprit-elle « avec colère : s'il fallait répondre à tant d'imper- « tihences , on resterait sur cette sotte lettre jus- « qu'à demain matin. Je m'en tiens à ce que j'ai
' Madame Goëzman , étant fille, s'appelait mademoiselle Jamar; mais il n'est pas vrai qu'elle fut comédienne à Strasl>ourg, quand M. Goëzman l'épousa, comme le dit faussrmenl le gazetier de la Haye , qui n'épargne pas plus les iwç.fi que les plaideurs.