‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 446 sur 630 · RES · texte numérisé non relu

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« dit, et n'y veux pas ajouter un mot davantage. "

Comme c'était sur mon interrogatoire qu'on argumentait, et que madame Goëzman ne poussa pas plus loin ses observations , ma confrontation avec elle fut close à l'instant. Alors il fut question de la sienne avec moi ; car, pour l'instruction de ceux qui sont assez heureux pour n'avoir pas encore été dénoncés par M. Goëzman sur des audiences payées à sa femme, il est bon d'observer que quand deux accusés sont confrontés l'un à l'autre, celui dont on a lu l'interrogatoire n'a pas le droit d'interpeller; il ne fait que répliquer , observer; mais il prend sa revanche, il interpelle à son tour , à la lecture des pièces de son coaccusé.

H eu résulte que , lorsqu'un accusé a fait le tour entier des confrontations actives et passives , il connaît le procès à peu près aussi bien que ceux qui doivent lejuger.

Je puis donc attester de nouveau que tout ce que j'ai avancé dans mon premier mémoire , sur la seule conviction de mon innocence , est exactement conforme aux pièces du procès : je m'en suis convaincu à leur lecture ; et ce n'est pas sans raison que je pèse l;i-dessus. Il se répand dans le public que la seule réponse due à mon mémoire est d'assurer que c'est un tissu de faussetés naïvement débitées.

Laissons cette faible ressource à l'iniquité : ne lui disputons pas ce triomphe d'un moment; elle n'en aura point d'autre.

O mes juges! c'est à vous que j'ai l'honneur d'adresser ce que j'écris. Vous lirez, vous comparerez tout ; et vous me vengerez de ces nouvelles calomnies; c'est votre jugement qui m'en fera raison. Voudrais-je en imposer sous vos yeux au public? On entend partout mes ennemis crier contre moi, s'agiter, menacer : en me ménageant plus, ils me serviraient moins. Aux yeux de l'équité, le mal qu'on veut à l'innocence est la mesure du bien qu'on lui fait. Ils voudraient m' effrayer sur le procès et sur les juges; m'amener à redouter l'injustice de ceux à qui je viens demander raison de la leur, et me faire puiser la terreur dans le sein même où je viens chercher la paix. O mes juges ! ma confiance en vous se ranime, et s'accroît par les efforts accumulés pour l'éteindre. Échauffés sur la sainteté de votre uùnistère, vous saisirez cette occasion de vous honorer aux yeux de la nation qui vous attend : elle se souviendra surtout qu'en vengeant un faible citoyen , vous n'avez pas oublié que son adversaire était conseiller au parlement.

Confrontation de madame Goëzman à moi.

Il était tard ; à peine eut-on le temps ce jour-là de lire les interrogatoires et récolements de M" ' Goëzman. Ah! grands dieux, quels écrits ! figurez- vous

MEMOIRES

lin clief-d' œuvre de contradictious , de maladresse et de turpitude , et vous n'eu aurez pas encore une véritable idée. Je ne pus nr empêcher de iivécrier : Quoi! madame, il y a quelqu'un au monde assez ennemi de lui-même pour vous confier son honneur et le secret d'une intrigue aussi sérieuse à défendre ! Pardon; mon étonnement ici porte moins sur vous que sur leconseilqui vous met en oeuvre.— Eh ! qu'y a-t-il donc , monsieur , s'il vous plaît , dans tout ce qu'on vient de lire ? — Que vous êtes , madame , une femme très-aimable ; mais que vous manquez absolument de mémoire : et c'est ce que j'aurai '."honneur de vous prouver demain matin.

Je demande pardon au lecteur si mon ton est un peu moins grave ici qu'un tel procès ne semble le comporter. Je ne sais comment il arrive qu'aussitôt qu'une femme est mêlée dans une affaire, l'âme la plus farouche s'amollit et devient moins austère : im vernis d'égards et de procédés se répand sur les discussions les plus épineuses ; le ton devient moins tranchant, l'aigreur s'atténue, les démentis s'effacent ; et tel est l'attrait de ce sexe , qu'il semblerait qu'on dispute moins avec lui pour éclaircir des faits , que pour avoir occasion de s'en rapprocher.

Eh! quel homme assez dur se défendrait de la douc« compassion qu'inspire un trop faible ennemi poussé dans l'arène, par la cruauté de ceux qui n'ont pas le courage de s'y présenter eux- mêmes ? Qui peut voir sans s'adoucir une jeune femme jetée entre des hommes , et forcée, par l'acharnem Mit des uns de se mettre aux prises avec la fermeté des autres ; s'égarer dans ses fuites, s'embarrasser dans ses réponses, sentir qu'elle en rougit, et rougir encore plus de dépit de ne pouvoir s'en empêcher?

Ces greffes, ces confrontations, tous ces débats virils ne sont point faits pour les femmes : on sent qu'elles y sont déplacées : le terrain anguleux et dur de la chicane blesse leurs pieds délicats: appuyées sur la vérité même , elles auraient peine à s'y porter : jugez quand on les force à y soutenir le mensonge ! aussi malheur à qui les y poussa ! Celai qui s'appuie sur un faible roseau ne doit pas s'étonner qu'il se brise et lui perce la main.

Que dans le principe on ait fait nier à madame Goëzraan qu'elle a mis à profit son influence sur le cabinet de son mari , il n'y avait pas encore un grand mal ; mais lorsque les décrets lancés ont suspendu l'état et coupé la fortune des citoyens , lorsque les cachots sont remplis , et que des malheureux y gémissent, qu'on ait le honteux courage d'exposer une femme , aussi troublée par le cri de sa conscience qu'effrayée sur les suites de sa démar- ( he , à se défendre en champ clos contre la force et

la vérité réunies..., c'est presque moins une atrocité qu'une maladresse insoutenable.

Aussi madame Goèzman, au lieu de se trouver au greffe le lendemain à dix lieures du matin , comme elle l'avait promis , eut-elle bien de la peine à s'y rendre sur les quatre heures après midi. Je m'aperçus néanmoins que de nouveaux confortatifs avaient remonté son âme à peu près au même point de jactance et d'aigi-eur où je l'avais vue en commençant la veille avec moi. Mais j'avais lu ses défenses. Les rires , les propos forcés , les éclairs de fureur, les tonnerres d'injures, étaient devenus sans effet.

Pour prévenir un nouvel orage , je pris la liberté de lui dire : Aujourd'hui , madame , c'est moi qui tiens l'attaque, et voici mon plan. Nous allons repasser vos interrogatoires et récolements ; je ferai mes observations ; mais chaque injure que vous me direz, permettez que je m'en venge à l'instant , en vous faisant tomber dans de nouvelles contradictions. — De nouvelles, monsieur? Est-ce qu'il y en a dans tout ce que j'ai dit ? — Ah! bon Dieu, madame, elles y fourmillent; mais j'avoue qu'il est encore plus étonnant de ne pas les apercevoir en relisant , que de les avoir faites en dictant.

Je pris les papiers pour les parcourir. — Comment donc ! est-ce que monsieur a la liberté de lire ainsi tout ce qu'on m'a fait écrire ? — C'est un droit, madame, dont je ne veux user qu'avec toutes sortes d'égards. Dans votre premier interrogatoire, par exemple, à seize questions de suite sur un même objet, c'est à savoir si vous avez reçu cent louis de le Jay , potir procurer une audience au sieur de Beaumarchais , je vois , au grand honneur de votre discrétion , que les seize réponses ne sont chargées d'aucun ornement superflu.

« Interrogée si elle a reçu cent louis en deux « rouleaux? a répondu : Cela est faux. Si elle les « a serrés dans un carton de fleurs? Cela n'est pas « vi'ai. Si elle les a gardés jusqu'après le procès? « Mensonge atroce. Si elle n'a pas promis une « audience à le Jay pour le soir même ? Calomnie « abominable. Si elle n'a pas dit à le Jay : L'or « n'était pas nécessaire , et votre parole m'eut suffi. « Invention diabolique, etc., etc. Seize négations « de suite au sujet des cent louis. "

Et cependant au second interrogatoire , pressée sur le même objet, on voit que madame Goézinan a répondu librement « qu'il est vrai que le Jay lui « a présenté cent louis; qu'il est vrai qu'elle les « a serrés et gardés dans son armoire un jour et « une nuit; mais uniquement par complaisance « pour ce pauvre le Jay , parce que c'est un bon « honmic, qui uen sentait pas lacon.seqU€nce, qui

MEMOIRES

« d'ailleurs lui est utile pour la vente des livres de n son mari, et parce que cet argent pouvait le fati- « guer dans ses courses qu'il allait faire. » ( Quelle bonté ! la somme était en or.)

Comme ces réponses sont absolument contraires aux premières , je vous supplie , madame , de vouloir bien nous dire auquel des deux interrogatoires vous entendez vous tenir sur cet objet important? A l'un ni à Vautre , monsieur; tout ce que j'ai dit là ne signifie rien; et je m'en tiens à mon récolement, qui est la seule pièce contenant vérité. Tout cela s'écrivait.

11 faut convenir, lui dis-je, madame, que la métbode de récuser ainsi son propre témoignage, après avoir récusé celui de tout le monde , serait la plus commode de toutes , si elle pouvait réussir. Eu attendant que le parlement l'adopte , examinons ce qui est dit sur ces cent louis dans votre récolement. IMadame Goëzman y assure « qu'elle était « à sa toilette lorsque le Jay lui a présenté les cent « louis; elle assure qu'elle l'a prié de les rem- » porter (mais sans indignation pourtant), et que » lorsqu'il a été parti , elle a été tout étonnée de « les retrouver dans un carton de fleurs au coin '^ de sa cheminée; et qu'elle a envoyé trois fois « dans la journée dire à ce pauvre le Jay de venir n reprendre son argent; ce qu'il n'a fait que le len « demain, »

Observez, madame, que d'un côté vous avez rejeté les cent louis avec indignation ; que de l'autre , vous les avez serrés avec complaisance; et que de l'autre enfln, c'est à votre insu que l'or est resté chez vous. Voilà trois narrations du même fait , assez dissamblables : quelle est la bonne, je vous prie ? — Je vous l'ai dit, monsieur , je m'en tiens à mon récolement.— Oserais-je vous demander, madame, pourquoi vous rejetez les réponses de votre second interrogatoire , qui me paraît s'approcher davantage de la véritable vérité?— Je n'ai rien à répondre : mes 7'aisons sont dans mon récolement : vous pouvez les y lire.

En effet, j'y lus , non sans étonnemeut : Madame Goezman, interpellée de nous déclarer si son second interrogatoire contient vérité , si elle entend s'il tenir , et si elle n'y veut rien changer , ajouter ni retrancher , a répondu que son second interrogatoire contient vérité; qu'elle entend s'ij tenir, et n'y veut rien changer , ajouter ni retrancher ; fors seulement que tout ce qu'elle y a dit est faux d'unbout à l'autre . On y lit ensuite ces propres mots : Parce que, ce jour-là, madame Goëzman prétend qu'elle ne savait ce qu'elle disait, et n'avait pas sa tête à elle , étant dans un temps critique. — Critique à part, madame , lui dis-je en baissant les yeux pour elle , cette raison de vous démentir me

parait un peu bien singulière, et... ' — Vous n)e croirez si vous vouiez, monsieur ; mais en vérité il y a des temps où je ne sais ce que je dis, où je ne me souviens de rien. Encore l'autre jour. . . Et elle nous enfda une de ces petites histoires dont tout le mérite est de rassurer la contenance de celui qui les fait.

Pour l'honneur delà vérité, il faut avouer qu'en parlant ainsi l'éclair des yeux ne brillait plus ; la physionomie était modeste, le ton doux; plus de jactance, plus d'injures : pour le coup je reconnus le langage aimable d'une jeune femme.

Eh bien, madame, je n'insisterai pas sur ce point , qui paraît vous mettre à la gêne et vous oppresser. Ce que vous ne débattrez pas aigrement vous sera toujours accordé par moi. La plus forte arme de votre sexe , madame , est la douceur ; et son plus beau triomphe est d'avouer sa défaite. Mais daignez au moins nous expliquer pourquoi vous avez nié dans votre premier interrogatoire , seize fois de suite , le séjour que les cent louis ont fait cliez vous, et dont vous convenez dans votre récolement. Pardon si j'entre ici dans des détails un peu libres pour un adversaire; mais les intimes confidences que vous venez de faire au parlement semblent m'y autoriser : à en juger par la date de ce premier interrogatoire, il ne paraît pas que vous eussiez alors la tête troublée par des embarras d'un aussi pénible aveu que le jour du second ; et cependant vous n'y êtes pas moins contraire en tout à votre récolement. — Sifai nié , monsieur , ce jour-la, que j'eusse reçu et gardé l'argent, c'est qu'apparemmeiit je l'ai voulu ainsi; mais, comme je l'ai déjà dit et le répète pour la dernière fois, je n'entends m'en tenir sur ce fait qu'à mon récolement ; je suis fâchée que cela vous déplaise. — A moi , madame ? Au contraire; on ne peut pas mieux répondre, et je vous jure que cela me plaît à tel point , qu'en l'écrivant je serais désolé qu'on y changeât un mot.

Le ton , comme on voit , était déjà remonté d'un degré. Puisque votre dernier mot , madame , est de vous en terur sur ces cent louis à votre récolement , me permettez-vous de proposer encore une observation? — Ah! pardi, monsieur, avec vos questions, vous m'impatientez; vous êtes bavard comme une femme. — Sans adopter les qualités pour les dames ni pour moi , ne vous offensez pas si j'insiste , madame , à Vous prier de nous dire quelle personne vous avez envoyée trois fois dans la journée chez ce pauvre le Jay, pour qu'il vînt reprendre les cent louis , ces perfides cent louis qu'il avait furtivement glissés parmi vos

' Sans l'exlréme imporlance de cette citalion , j'aurais omis par décence l'étrange moyen de madame Gotizraan , et je me garderais bien de peser sur des détails que mon r(S|u-cl pour les danips désavoue.

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