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MÉMOIRES
se flattait de réussir ; lorsiiue tout à coup ces honnêtes gens , sur la déposition de qui l'on avait fait un si grand fond pour embrouiller l'histoire des quinze louis , après avoir déposé que la montre et les rouleaux ont été rendus très-entiers devant eux, s'avisent d'ajouter, sans qu'on les en prie, qu'à l'égard des quinze louis , on a certiflé que la dame avait refusé de les rendre, en disant que , les ayant demandés pour le secrétaire, elle n'était pas tenue d'en faire compte au sieur de Beaumarchais.
La soie une fois rompue , toutes les perles se défilent. Marin , qui devait réussir , me rencontre par malheur, à l'iustant oià il vient endoctriner les faibles ; me parle de ces misérables quinze louis; veut m' engager devant cinq personnes à ne pas en ouvrir la bouche : je lui prouve que c'est le seul article sur lequel on doit appuyer dans les dépositions : chacun y appuie : le Jay, qu'on voulait sacrifier se rétracte; et voilà toutes les peines perdues. Il n'en reste d'autre fruit qu'une triste déclaration, qui par malheur encore, se trouvant attachée au dos de la première, ne peut plus que nuire désormais ; surtout si un démon d'accusé parvient un jour à "en avoir connaissance, et s'avise de la discuter aux yeux des juges et du public.
J'ai promis de faire le dépouillement de toute cette noire intrigue : il est bien avancé ; les deux déclarations de le Jay sont maintenant connues ; il ne reste plus que la dénonciation de M. Goëzman au parlement à examiner. Encore un moment , ô mes juges ! vous touchez à la fin de votre ennui , et moi à celle de mes peines. Encore un moment , lecteur , et mon adversaire est enfin démasqué.
Que ne puis-je en dire autant de vous tous , ennemis non moins absurdes que méchants , qui me déchirez sans relâche ! Sur la foi de votre inimitié , beaucoup d'honnêtes gens me font injure et ne m'ont jamais vu.
INIais vous , qui comblez la mesure de l'atrocité ,
vous qui l'avez portée il faut le dire, jusqu'à
faire insérer dans des gazettes étrangères (1) qu'on s'apprête à me rechercher enfin sur la mort un peu précipitée de trois femmes , dont j'ai , dites-vous , successivement hérité! Lâches ennemis, ne savezvous qu'injurier bassement , machiner en secret , et frapper dans les ténèbres ? IMontrez-vous donc une fois , ne fût-ce que pour me dire en face qu'il ne convient à nul homme de faire son apologie. Mais les honnêtes gens savent bien que votre acharnement m'a rangé dans une classe absolument pri-
(I) Ces horreurs furent envoyées au gazelier de la Haje, pendant le fort des plaidoiries du légataire de M. Duverney contre moi. On dit que toutes ces gazettes sont soumises à l'inspeclion du sieur Marin, auteur de celle de France. Puisque l'équité même d'un tel censeur ne peut purger ces écrits de pareilles infamies, il ne reste de ressources aux gens outragés que de déférer les méchants à l'indignation publiqu".
vilégiée : ils m'excuseront d'avoir saisi celle occasion de vous confondre , oîi , forcé de défendre un instant de ma vie , je vais répandre un jour lumineux sur tout le reste. Osez donc me démentir. Voici ma vie, en peu de mots. Depuis quinze ans je m'honore d'être le père et l'unique appui d'une famille nombreuse ; et , loin que mes parents s'offensent de cet aveu qui m'est arraché , tous se font un plaisir de publier que j'ai toujours partagé ma modique fortune avec eux, sans ostentation et sans reproche. O vous qui me calomniez sans me connaître , venez entendre autour de moi le concert de bénédictions d'une foule de bons cœurs ; et vous sortirez détrompés. Quanta mes femmes ,, j'en ai eu deux , et non trois , comme le dit le perfide gazelier. Faute d'avoir fait insinuer mon contrat de mariage , la mort de ma première me laissa nu , dans la rigueur du terme , accablé de dettes , avec des prétentions dont je n'ai voulu suivre aucune , pour éviter de plaider contre ses parents, de qui, jusque là , je n'avais eu qu'à me louer. Ma seconde femme , en mourant , depuis peu d'années , a emporté plus des trois quarts de sa fortune , consistant en usufruits et viager; de sorte que mon fils , s'il eût vécu , se fiit trouvé beaucoup plus riche du bien de son père que de celui de sa mère. Maintenant voulezvous savoir comment je les perdis?
Sur la mort de ma première femme , indépendamment des sieurs Bouvart, Pousse et Renard, qui la voyaient en consultation dans la fièvre putride qui l'enleva , interrogez le sieur Bourdelin son médecin ordinaire, le plus estimable des hommes, et qui (je le dis à son éloge) refusa constamment le légitime honoraire que je lui offrais , en me disant : Vous êtes ruiné par cette perte : le payement des soins que j'ai rendus à votre femme m'est dû , non par vous, mais par ses héritiers.
Sur la mort de la seconde, interrogez les sieurs Tronchin et Lorry, médecins; Péan; son accoucheur; Goursault, son chirurgien et son ami ; Becquerel, un des plus honnêtes pharmaciens , qui par zèle ne la quittait ni jour ni nuit ; tous mes parents et la foule d'amis qui venaient habituellement dans ma maison , qui l'ont tous vue s'avancer lentement à la mort des poitrinaires , par une dégradation de santé déplus d'une année de souffrance également douloureuse à l'un et à l'autre.
Interrogez les honnêtes gens que sa mort a fait rentrer en possession de tout le bien qui est sorti de mes mains à cette époque.
Interrogez M*^' Momet,le Pot-d'Auteuil,PiOuen, notaires; Chevalier, procureur; gens de loi, gens d'affaires, et conciliateurs , qui tous m'ont vu procéder en ces occasions avec un désintéressement supérieur à la simple équité.
F.»^ si tant de témoignages ne balancoit pas en
MEMOIRES
VOUS les plus absurdes oaloinuies , gens honnêtes , interrogez enfin mon intérêt, qui voulait que je conservasse avec soin mes femmes, si l'amour d'une plus grande aisance était le motif qui me les avait fait choisir. Eh ! comment celui-là serait-il un ingrat époux , ou plutôt un monstre, qui fait son bonheur constant d'être le nourricier de son respectable père , et s'honore d'être le bieufaitc'ur et l'appui de tous ses collatéraux !
Et vous qui m'avez connu , vous qui m'avez suivi sans cesse, ô mes amis , dites si vous avez jamais vu autre chose en moi qu'un homme constaunnent gai; aimant avec une égale passion l'étude et le plaisir; enclin à la raillerie, mais sans amertume; et raccueillantdans autrui contre soi quand elle est assaisonnée; soutenant peut-être avec trop d'ardeur son opinion quand il la croit juste, mais honorant liautement et sans envie tous les gens qu'il reconnaît supérieurs; confiant sur ses intérêts jusqu'à la négligence ; actif quand il est aiguillonné , paresseux et stagnant après l'orage , insouciant dans le bonheur, mais poussant la constance et la sérénité dans l'infortune jusqu'à l'étonnement de ses plus< familiers amis.
Si j'ai jamais barré quelqu'un en son chemin <Ie faveur, de fortune ou de considération ; qu'il me le reproche. Si j'ai fait tort à quelqu'un, qu'il se présente et m'acaise hautement , je suis prêt à lui faire justice. Que si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère , que celui que j'ai pu offenser sans le vouloir dise de moi que jel suis un homme malhonnête, j'y consens; mais" qu'il ne dise pas que je suis un malhonnête homme : car je jure que je le prendrai à partie si je puis le découvrir, et le forcerai , par la voie la plus courte , à prouver son dire, ou à se rétracter publiquement.
Comment donc arrive-t-il qu'avec une vie et des intentions toujours honorables , un citoyen se voie aussi violemment déchiré ? qu'un homme gai , sociable hors de chez lui, solide et bienfaisant dans se-s foyers , se trouve en butte à mille traits envenimés ? C'est le problème de ma vie ; je voudrais en vam le résoudre. Je sais que les plus augustes protections m'ont jadis attiré les plus dangereux ennemis , qui me poursuivent encore , et cela est dans l'ordre ; que quelques essais dramatiques et plusieurs querelles d'éclat m'ont trop fait servir d'aliment à la curiosité publique , et c'est souvent un mal ; que mon profond mépris pour les noirceurs a pu acharner les méchants, qui ne veulent pas qu'on les croie ainsi sans conséquence (eu effet ils ne le sont pas) ; qu'une vaine réputation de très petits talents a peut-être offensé de très-petits rivaux, qui sont partis de là pour me contester les qu-alités solides. Peut-être, un juste rPEsentimeut augmcntan! ma ficrtc naturelle , ai-jc
été di.r et Iranehanl dans la di.'-pute, quand je croyais n'être que nerveux et concis. En société, quand je pensais être libre et disert , peut-être avait-on droit de me croire avantageux. Tout ce qu'il vous plaira , messieurs : mais si j'étais un fat , s'ensuit-il que j'étais un ogre? Et quand je me serais enrubané de la tête aux pieds ; quand je me serais affublé , bardé de tous les ridicules ensemble , faut-il pour celante supposer la voracité d'un vampire? Eh! mes chers ennemis, vous entendez mal votre affaire ; passez-moi ce léger avis : si vous voulez me nuire absolument, faites au moins qu'on puisse vous croire.
Au reste , il est peut-être moins étonnant que des ennemis cachés poursuivent sourdement un honnête homme, que de voir un grave magistrat lui intenter un procès aussi bizarre que celui-ci , et l'appuyer sur des déclarations connue celles que je viens d'examiner, et sur une dénonciation comme celle dont je vais rendre compte.
Mais , direz-vous , je vois bien des déclarations suggérées, une conduite, en général, fort extraordinaire dans un magistrat : pour ses motifs, ils m'échappent absolument. — Donnez-moi la main, je vais vous y conduire, nous sommes sur la voie : car, eu matière criminelle , c'est par les faits qu'on doit remonter aux intentions, et non en devinant les intentions , qu'il est permis d'aggraver les faits. Ainsi, l'on raisonnerait fort mal, et l'on ferait la plus vicieuse pétition de principe , en disant, connue mon adversaire : Le sieur de Beaumarchais se croyait i/ne mauvaise cause, il a donné de iar- (jent à la femme de son juge; donc il a voulu le corrom.pre.
Nous tâcherons d'être plus conséquents. Il est bien prouvé, dirai-je, que voilà deux déclarations extorquées à le Jay par M. Goëzman , dont l'une est fausse , l'autre insidieuse , et toutes deux fabriquées en connaissance de cause : quel eu est le principe? le voici.
M. Goëzman savait fort bien avec quelle clef sa femme m'avait ouvert son cabinet ; et sur ce fait, il me croyait auteur de quelques propos fâcheux pour lui , qui couraient le monde. Si je l'étais ou non , ce n'est pas ce que j'examine ici : mais comme il le croyait, il a voulu s'en venger cruellement : pour s'en venger, il fallait commencer par s'en plaindre : pour avoir ce droit , il fallait pouvoir les donner pour calomnieux : pour y parvenir, il fallait me conduire à nier que j'eusse fait un sacrilice d'argent : pour m'y amener, ilfallait m' effrayer par une plainte en corruption déjuge : pour la former, il fallait me dénoncer au parlement : pour medénoncer, il importait d'avoir une déclaration qui m'inculpât ; enfin, pour l'obtenir, il était nécessaire détromper madame Goczmau sur les conséquences de sa déutigaliou , el
AiÉiMOlRES.
le Tay , sur celles de ses déclararioiis : c est ce qu'on a fait ; et nous voilà, vous et moi , parvenus au point d'où Ton est parti pour me dénoncer au parlement comme corrupteur de j'/ge et calomniateur.
Et le dilemme dont on espérait que je ne pourrais jamais sortir est celui-ci : S'il nie d'avoir donné de l'argent, on lui dira : Vous avez donc calouniié en répandant qu'on l'a reçu ? S'il avoue les sacrifices : Vous avez donc voulu con'ompre en les faisant? Ainsi enveloppé d'un double fdet, il ne pourra s'échapper de la corruption qu'en tombant dans la calomnie, et réciproqueuient ; et nous le tenons, t'i nous le ferons punir.
fit puis ils se dépitent, ils piétinent comme des enfants, de ce que je ne me tiens pas pour battu par ce mauvais raisonnement , et de ce que j'ai l'audace d'en faire un meilleur devant mes juges , où , sans nier l'argent ni les propos, je vais droit à ma justification par le chemin le plus court, celui de la vérité.
Vous étiez mon rapporteur, il me fallait absolument des audiences; on les mettait h prix chez vous, .l'ai ouvert ma bourse; on a tendu les mains. Les audiences ont manqué ; l'argent a été rendu. Quinze louis sont restés égarés , on s'est chamaillé : cela s'est su , parce qu'il n'y a point de mouvement sans un peu de bruit : on en a ri , parce que la perte de mon procès n'intéressait personne; et là- dessus vous avez fait tout ce que je viens de prouver que ^ ous avez fait.
Et parce que je discute publiquement une affaire que vous espériez faire juger secrètement, vous me donnez partout pour un homme odieux , turbulent, à qui l'autorité devrait interdire, sinon le feu et l'eau...., du moins l'encre et la presse. Certes, monsieur, nous nous faisons , vous et moi , des reproches bien contraires , à la vérité dans des cas trèsdifférents. L'exemple que je vous donne ici , je l'aurais reçu de vous avec reconnaissance ; et quand vous fûtes mon rapporteur, si vous eussiez étudié mon procès connne vous me reprochez d'éplucher votre conduite , je n'aurais pas perdu cinquante mille écus d'après votre avis , et vous ne seriez pas aujourd'hui dans l'embarras de me répondre. Que faire donc ? iM'arréter parce que j'ai raison ! ceci n'est pas une affaire d'autorité; supprimer mon mémoire parce qu'il est conséquent ! il faudrait toujours en venir à discuter ce qu'il contient , puisque nous sommes en justice réglée ; et, comme dit un grave auteur, brider n'est pas répoiulre .quoi donc? recourir à l'autorité, pour me réduire au silence? Allez, monsieur, je suis trop votre ennemi pour ne pas vous conseiller de le tenter. Après vous avoir bien démasqué , j'aurais le plaisir d'entendre dire de vous, à tous les honnêtes gens : // a trouvé radvirsaire
meUleur à écarter qu'a combattre , et ses objections plus faciles à étouffer qiCà résoudre.
En attendant, passons à l'examen de votre dénonciation contre moi.
Je ne donnerai la pièce qu'en substance , parce que je n'ai pu que la parcourir, rapidement encore , pendant que le greflier écrivait mes dires sur vos déclarations attachées à la même liasse, (jue j'avais l'air d'examiner uniquement.
^lais le sens m'en a trop frappé pour que je craigne de l'altérer en la rapportant. I^ voici :
DÉNONGL\TION
De M. Goczman au parlement.
(Après un préambule inutile à mon affaire, il continue ainsi :) fe me vois forcé de dénoncer à la
cour une de ces voies de séduction que la mauvaise foi des plaideurs met eu usage pour corrompre les juges ou ceux qui les entourent, etc., etc.
Ayant appris que le sieur Carou de Beaumarchais répandait des bruits calomnieux sur mou compte , et voulant m'en éclaircir par moi-mêuie, j'ai reconnu , en interrogeant ma fennne , que ledit Caron,^ après avoir essayé de la séduire par une offre de présents considérables, pour parvenir à gagner mon suffrage dans le procès dont j'étais rapporteur, et qu'il a perdu ffa^m- mon avis, a empoisonne dans le public le mépris et l'indignation avec lesquels ma femme a rejeté ses offres malhonnêtes. J'ai fait venir ensuite l'agent qui avait eu la faiblesse de se rendre négociateur de ces présents, et qui, peutêtre moins armé contre la séduction que nia fennuie, a tout déclaré devant moi et devant d'autres personnes respectables , etc. etc.
Comme je sais que le pardon des offenses est une des premières vertus des magistrats ,je ne me rends point l'accusateur du sieur de Beaumarchais , pour qu'on ne me taxe pas d'avoir fait cette dénonciation par esprit de vengeance ou de ressentiment : mais si la cour se trouvait offensée qu'un plaideur eût tenté de corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage et l'eût ensuite calomnié , elle serait la maîtresse, etc., etc.
Signé Goezman.
Ainsi donc vous ne m'accusez pas, monsieur, vous me dénoncez seulement à la cour, comnne corrupteur et calomniateur : c'était bien le moins que pût faire un honnne généreux comme vous l'êtes , mais aussi grièvement offensé.
En vous rendant grâces de cet excès d'honnêteté , je vais procéder avec vous d'une façon plus noble encore; car je ne vous dénoncerai ni ne vous accuserai; et cependant vous allez voir s'il y a lieu à l'un et à l'autre.
iMKMOlRES.
Quoi , iiiousicur, ./"«i roidu voua corrompre! Est-ce bien sérieus(>inont que vous l'avez dit? Eh mais ! l'iatervalle de sept personnes entre vous et moi que j'ai établi dans mon premier mémoire , et le raisonnement qui le suit , ne vous ont donc pas convaincu que je n'ai pu ni drt , d'aussi loin , former l'absurde projet de vous corrompre?
J'ai voulu gafjner votre suffrage l Moi? Ceci vaut la peine d'être examiné. Lorsque vous ii\ezi'oulu savoir si j'avais cherché à vous corrompre ou non , qui avez-vous interrogé? Madame Goëznian. foulant m'en éclaircir par moi-même, f ai
reconnu, en interrogeant ma femme, etc C'est
donc uniquement sur la foi de madame Goëzman que vous m'avez dénoncé pour avoir voulu gagner votre auff rage? Mais cette même dame, dans son récolement que vous lui avez dicté, auquel elle entend se tenir, comme ayant eu, ce jour-Jà de prédilection , l'esprit aussi net que le corps , la tète aussi libre que la démarche , a fait écrire cette plirase remarquable : Je déclare que le Jay ne m'a pas présenté d'argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu'on sait bien être incorruptible, mais qu'il S0LLICFT4IT Seulement des audiences jwur le sieur de /Beaumarchais.
Or, si elle a dit vrai dans le récolement, vous avez donc dit faux dans la dénonciation? Si elle avait sa tête à elle en dictant au greffier que le Jay ne sollicitait que des audiences , elle ne l'avait donc pas en vous assurant qu'il cherchait à vous corrompre en mon nom , par son canal ? IMais vous êtes le mari de cette dame: eh! qui doit savoir aussi bien que vous quand on peut compter ou non sur ses paroles ? Dans l'hypothèse raisonnable d'un ménage aussi bien uni que le vôtre , un mari peutil s'y tromper ? Que n'attendiez-vous quelques jours pour minuter cette fatale dénonciation? Vous n'auriez pas compromis votre équité devant la cour. Il est dur aujourd'liui de ne pouvoir vous sauver de la mauvaise foi qu'en avouant une imprudence également impardonnable à l'époux et au magistral !
Vous dites ([uelle a rejeté Cor avec indignation et mépris?
Il ne vous souvient donc plus qu'il est prouvé au proœs que, loin d'avoir montré mépris ni indignation pour les rouleaux, elle est convenue les avoir reçus, serrés et gardés au moins un jour et une nuit ? Cette dénonciation-là ne brille pas par l'exactitude; et cependant c'est d'après elle que je suis décrété! Et le Jay vous a , dites-vous , certifié les mêmes choses que madame Goëzman?
Mais lui en se rétractant, et moi en vous discutant , nous avons assez bien établi , ce me semble , que vous aviez instigué ce malheureux à publier, à son escient et au vôtre , une horrible faus.seté verba-
lement et par écrit. Cependant vous êtes libie, et je suis décrété !
Ensuite vous prétendez que je vous ai calomnié ?
Quand j'aurais dit à tout le monde ce qui s'était passé entre madame Goëzman et le .lay , n'est-il pas prouvé maintenant que je n'aurais calomnié personne? Mais lorsque vous m'avez dénoncé, vous ne pouviez savoir si j'en avais parlé, puisqu'aujourd'hui que l'instruction est iînie , ce fait n'a pas même été articulé une seule fois au procès; ainsi , soit que j'en eusse parlé ou non , en me dénonçant comme calomniateur, il est bien prouvé que c'est vousqui m'avez calomnié. Oh! la misérable dénonciation !
Enfln , avec une ostentation de générosité qui n'en impose à personne, vous faites remarquer à la cour que vous ne voulez pas vous rendre mon accusateur ; lorsque sur-le-champ vous m'accusez devant elle, en disant : Mais si la cour se trouvait offensée qu'un plaideur eût tenté ds corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage , elle serait maitresse, etc. etc. Pour le corrompre! pour gagner son suffrage! cette phrase a bien de l'attrait pour vous ! je croyais vous en avoir dégoûté. Mais qu'est-ce que je dis? votre dénonciation élail faite avant la procédure, et je vous rends bien la justice de croire que si elle était à faire aujourd'hui, vous vous en abstiendriez; vous rougiriez au moins d"y faire parade de cette première vertu des magistrats, le pardon des offenses, vous qui, pour perdre un homme innocent, osez lui supposer des crimes. Avant d'être généreux, monsieur, il far.t être juste.
Eh! depuis quand le droit de juger les autres dispenserait-il d'être juste soi-même? disait Cicéron, plaidant contre Verres devant le peuple romain. Si vous ne réprimiez pas de pareils abus , sénateurs, le puissant ne se mettant au-dessus des lois que pour traiter les faibles comme s'ils étaient au-dessous, il n'y aurait plus de loi pour personne. On verrait le pouvoir substitué au droit , l'arbitraire à la règle; ou, si l'on retenait encore un vain simulacre de justice , ce serait pour en abuser plus sûrement a la faveur des formes. Les procès se termineraient encore; mais on ne jugerait plus, on déciderait. Ce désordre né de la corruption l'engendrant bientôt à son tour , ou verrait l'avidité pressurer la crainte, et l'argent tenir lieu de tous moyens ; on verrait les suffrages vendus au plus offrant, et les raisons de chacun évaluées au poids de son or : on ne compterait plus les voix, mais les sesterces (i) : le péculat effronté siégerait sans pudeur, et la frayeur de perdre, ou l'espoir de dépouiller, y soumettant
iii Monnaie romaino.
MËVIOIRES.
également les bons et les méchauts , on serait enfin parvenu au dernier degré de la corruption universelle, et l'État serait dissous.
Le sénat entendit l'orateur. Il condamna Verres ; et tout le peuple applaudit. Mais Verres n'attendit pas son jugement. Que manque-t-il à ma cause? Un défenseur plus éloquent : elle est juste , et semblable à celle des Siciliens. Le parlement écoute mou plaidoyer, et les Français ont des mains pour applaudir comme le peuple de Rome.
Puisque le sénat, le parlement, Cicéron, Verres , vous et moi , nous convenons tous qu'il faut être juste, nous expliquerez-vous enfin , monsieur, la conduite que le Jay , dans ses interrogatoires , assure que vous avez tenue envers lui , depuis qu'il vous a fait ces deux monstrueuses déclarations? Écoutons-le encore parler lui-même. Sa naïveté a une grâce qui me charme toujours. Hélas ! c'est elle qui a touché le parlement. Aussi éclairés qu'équitables , les juges ont reconnu, même avant les preuves, au ton simple et vrai qui règne dans ses réponses , qu'elles étaient dépouillées d'artifice , et ils l'ont remis en Uberté.
Le Jay interrogé s'il n'a pas été , depuis la seconde déclaration, chez M. Goëzman , a répondu « que « ce magistrat l'a envoyé chercher une troisième « fois ; que le lendemain matin, il rencontra le ma- X gistrat au coin de la rue de l'Étoile , à pied , ve- « nant au Palais , suivi d'vm seul domestique , et « qu'il lui dit : Monsieur, je venais à vos ordres; «qu'à cela M. Goezman, toujours marchant, ré- « pondit , d'un ton amical : Mon cher monsieur le a Jay, je vous ai envoijé chercher, pour vous dire « que vous soyez sans inquiétude; j'ai arrangé " LES CHOSES de manière que vous ne serez en- « TENDU au procès que comme témoin, et non « COMME ACCUSÉ *, quc lui, accusé ; répliqua : Mon- " sieur, je vous s?«'so6%e.-maisjevenais aussi pour « vous dire la vérité comme elle est. La vérité est <: que je n'ai consenti à mentir dans les deux décla- « rations que pressé par les vives sollicitations de o madame , en l'assurant bien que si l'on me faisait « aller en justice, je ne soutiendrais jamais le men- « songe qu'on me faisait faire ; et qu'elle m'a toujours « répondu : IN'ayez pas peur ; ce que nous exigeons « de vous n'est que pour faire taire celte canaille sur « les quinze louis; cela n'ira pas plus loin : et vous « savez bien , monsieur, que quand iM. le premier « président m'en a parlé l'autre jour devant vous, « j'étais tout tremblant , à cause de votre présence « qui m'empêchait de lui dire la vérité ; et qu'alors « il remit devant les yeux de M. Goëzman les cho- « ses telles qu'elles s'étaient passées sur les cent « louis, la montre et les quinze louis , et telles qu'il « nous les a dites dans le présent interrogatoire : « que M. Goëzman l'écoutait impatiemment , et finit
« par lui dire : J'en suis fâché pour vous, mais il « n'est plus temps : ( il n'est plus temps ! ) « vous avez fait deujc déclarations , et Uk femme
« vous EN SOUTIENDRA LE CONTENU JUSQU'A LA
« FIN : si vous variez, ce sera tant pis pour « vous.
« Qu'en ce moment étant arrivés au Pont-Rouge, " j\L Goëzman lui dit : M. le Jay, il n'est pas néces- « saire qu'on nous voie plus loin ensemble : quit- " tez-moi ici; et qu'ils se quittèrent. » Et le bon le Jay ajoute : « Nous parlions si haut , que le domesti- « que a dû tout entendre ; il dira bien si je dis vrai, ou « non. » Comme ce seul trait peint un honnne naïf! il prend à témoin le valet de M. Goëzman ! O bon le Jay!
Ceci me rappelle qu'à sa confrontation avec madame Goëzman , ne trouvant plus de ressources dans son éloquence contre les dénégations obstinées de la dame sur les quinze louis , il lui dit, avec la chaleur ingénue d'un écolier : Si vous ne voulez pas convenir, madame , que vous avez les quinze louis ,je suis donc un fripon, i7ioi qui vous les ai remis ? Mais quoiqu'il répétât cette phrase trois ou quatre fois , jamais madame Goëzman n'eut le courage de lui répondre autre chose , sinon : Je ne dis pas que vous soyez un fripon ; mais vous êtes une yrosse bête, une franche tête à perruque : et , grâces à l'équité de M. de ChazaI, ce trait important fut couché par écrit. Plus outré encore , il lui disait un moment après , et toujours sur ces quinze louis : lié bien ! madame , prenons'iious à bra-s-le-coi'ps et jetons-nous par la fenêtre; on verra bien en bas qui de nous deux était le menteur. Ou la main dans le feu, madame; comme il vous plaira : choisissez. Je ne sais si cela fut écrit. Il serait malheureux qu'on y eiU manqué. En tout cas , je ne doute point que M. de ChazaI , commissaire rapporteur, qui était présent, ainsi que le greffier, ne rende compte à la cour de l'effet qu'ont dû produire sur lui ces circonstances , qui me paraissent à moi de la plus grande force, pour discerner la vérité du mensonge. On se doute bien que madame Goëzman n'acceptait rien, parce qu'en effet rien n'était acceptable. Mais que le refus ici est loin d'ôter le prix à ces provocations naïves et fougueuses !
Après avoir parlé des naïvetés du sieur le Jay , faut-il en taire une excellente de madame Goëzman , que le rapporteur eut aussi l'équité de faire écrire? Le Jay , reprochant à la dame qu elle était cause de tout le mal , lui disait : « Cela ne fût pas arrivé , ma- « dame, si vous eussiez voulu croire M. de Sartinos « lorsque vous lui montrâtes devant moi la première « déclaration , et qu'en la parcourant légèrement « il vous dit : A votre place, madame , je laisserais <: tout cela ; ce sont de mauvais propos qui , n'ayant « pas de fondement, tomberont d'eux-mêmes. »
i\!E MOIRES.
Aladaine Goczman, entraînée par la clialeur de le Jay, répond sans y songer : Et vous, bêle que vous êtes, si vous aviez, soutenu que cela n'était pas vrai, comme je vous l'avais dit, nous ne sei^ions pas ici. Ce trait ne fut pas plutôt échappé , qu'elle (it tous ses efforts pour empêcher au moins qu'on ne l'écrivît : mais le Jay le demanda avec tant d'instances , que celles de madame Goeznian furent inutiles ; et tout fut écrit exactement. En général, la plus scrupuleuse exactitude a présidé à l'instruction de ce procès bizarre : ce faible hommage que je rends à l'intégrité des rapporteurs est d'autant moins équivoque de ma part , qu'on ne me soupçonnera pas de le prodiguer légèrement et sans choix.
Finissons : la sueur me découle du front, et je suis essoufflé d'avoir parcouru d'un trait une carrière aussi fatigante. Attaqué dans la nuit, usant du droit d'une défense légitime , je viens de m'élancer sur celui qui me frappait , le saisir au collet , m'y cramponner, l'entraîner, malgré sa résistance, au plus prochain fanal , et ne l'abandonner au bras qui veille à la sûreté commune qu'après l'avoir bien reconnu et fait connaître aux autres. Arrêtonsnous donc , et posons la plume , en attendant qu'on nous réponde. Bien remonté pour souffrir, et prêt à recommencer , je ne dirai pas , comme M. Goëzman : // ?iest plus temps. Il sera toujours temps pour moi.
// n'est plus temps ! cette horrible phrase a ranimé mes forces. Il n'est plus temps ? Quoi ! monsieur, il arrive un moment où il n'est plus temps de dire la vérité ! Un homme a signé , par faiblesse pour vous, une fausse déclaration qui peut perdre à jamais plusieurs honnêtes gens ; et parce que son repentir nuirait à vos ressentiments , il n'est pins temps d'en montrer! Voilà de ces idées qui font bouillir ma cervelle et me soulèvent le crâne. Il n'est plus temps! Et vous êtes magistrat! Où sommes-nous donc , grand Dieu ? Oui, je le dis , et cela est juste; il faudrait pendre le .lay s'il eût été capable d'inventer à son interrogatoire : // n'est plus temps. Mais puisque ces terribles mots ont frappé plusieurs fois l'oreille des juges, et que le Jay, loin de descendre au cachot, a été remis en liberté le même jour, on a donc senti qu'il ne les avait pas inventés. — On a fait plus , on a réglé l'affaire à l'extraordinaire. — Je vous entends , et j'en rends grâces au parlement. IMais voilà , sans mentir, de terribles phrases attribuées à M. Goëzmau.
Et celle-ci : Moucher monsieur le Jay , soyezsans inquiétudes , j'ai arrangé les choses de façonque vousneserez entendu que comu^ témoin au procès, et non comme accusé. Vous avez arrangé les choses , monsieur ! Dépositaire de la balance et du glaive, vous avez donc pour l'une deux poids et deux mesures , et vous retenez l'autre ou
renfoncez , à votre choix ; de façon qu'on est témoin si l'on dit comme vous , accusé si l'on s'en écarte ; innocent ou coupable ainsi qu'il vous convient ? Pour ce trait-là, par exemple, comme il ne peut tomber dans la tête de personne, je défle à le Jay de l'inventer en cent ans. Vous nous l'avez bien dit , madame le Jay, avec une naïveté digne du temps patriarcal : Mon mari n'a pas assez d'esprit pour taire toutes ces belles phrases-là. Félicitez-vous, certes, de ce qu'il n'a pas l'esprit d'en faire de pareilles.
Et cette autre : l'ous avez/ait deux déclarations : ma femme vous en soutiendra le contenu jusqu'à la fin. Non, non, le Jay, bon courage, elle ne les soutiendra pas ; ou si elle les soutient, elle se coupera , dira noir, dira blanc , avouera tout, se rétractera , n'aura qu'une conduite déplorable; elle et son conseil perdront la tête : heureux encore si l'effet pouvait en être nul ! Enfin , ne trouvant plus de ressources dans leur art, ils finiront par mettre la nature au procès , pour se tirer d'affaire.
Et cette autre phrase : Si vous variez , ce sera TANT pis pour VOUS. Ne le croyez pas, bon le Jay. Écoutez l'aigle du barreau : que vous dit W Gerbier? Ce que vous avez de mieux à faire , monsieur, est de revenir à la vérité. Si ce célèbre avocat n'a fait que son devoir en conseillant ainsi le Jay, dans quelle classe rangerons-nous donc l'avis du magistrat ? Si vous variez , ce sera tant pis pour i^ous. Quoi donc! il sera décrété? vous l'accablerez de votre crédit? ftlarin opinera pour qu'il soit sacrifié? N'importe; il aura dit la vérité. La Gazette n'est pas l'Évangile; et, grâces au ciel, M. Goëzman n'est pas le parlement.
El cette autre phrase enfin qui achève le tableau : Monsieur le Jay, il n'est pasnécessaire qu'on nous voie plus loin ensemble ; quittez-moi ici. On saurait que vous m'avez parlé ; d'après ce que vous m'avouez, si contraire à ma dénonciation , il faudrait que j'agisse de façon ou d'autre; quittez-moi ici. Si l'on pouvait soupçonner cette nouvelle explication entre nous , cela me donnerait de nouveaux torts : il n'est pas nécessaire qu'on nous voie plus loinensemble; quittez-moi ici. Je vous ai volontiers écouté dans l'île Saint-Louis , où il passe peu de monde ; mais après le Pont-Rouge , sur la route du Palais, cela tire à conséquence pour moi, le pays est trop peuplé ; quittez-moi ici. Le Jay le quitta . Je le quitte aussi.
Caron de Beaumarchais