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Mais non : je n'emploierai pas celle première preuve «lintimitc; car ON pourrait me répondre qu'ON ne voit pas la nécessité de conclure qu'un homme en aime un autre et le considère, parce qu'il lui prête, en plusieurs fois , près d'un million sans silretés. Laissons donc de côté cet adminicule de preuve qui n'émeut pas encore le seigneur ON, et chercîions-en quelque autre à sa portée.
ÎNlais si, pour infirmer les insinuations perpétuelles des sotissigjiés , que le style dont IM. Duveruey se servait avec moi fut toujours froid, sec, jamais obligeant, souvent même assez dédaigneux , je commençais par leur montrer une réponse de ce grand citoyen, du 24 juin 1760, à ma lettre du 19 juin même année , qu'ON a tronquée ( p. 7 ) en la citant , et je sais bien pourquoi ; le choix de cette réponse, portant sur un objet cité par le seigneur ON lui-même , paraîtrait , je pense , assez applicable à la question , surtout si cette réponse disait :
« J'ai reçu , monsieur, la lettre que vous m'avez « fait l'honneur de m'écrire le 19 de ce mois. On ne « saurait être plus sensible que je le suis à tout ce « que vous voulez bien m'y dire d'obligeant , et je « saisirai avec bien du plaisir les occasions de vous <• en prouver ma reconnaissance.
« J'avais bien imaginé, monsieur, que vous seriez « content du mémoire de M. de... , etc. Je ne pense « pas que ce soit encore le moment de le produire « et de le rendre trop public ; et mon intention , « que j'espère que vous approuverez , est de m'en « tenir, quant à présent, à le communiquer à un cer- « tain nombre de personnes choisies, etc. Je ferai « très-volontiers usage de vos dispositions à le faire « connaître et à lui faire prendre faveur; et \e.\o\xs « prie d'en recevoir d'avance tous mes remercie- ^^ments. J'ai l'honneur d'être , avec un très-parfait « attachement, votre, etc.
« Signé Paris Duverney. »
Et si , au bas de cette lettre , ON voyait écrit , de la même main que le corps delà lettre, ces mots M. de Beaumarchais , qui prouveraient qu'elle me fut écrite, aurais-je si mauvaise grâce d'en conclure qu'en 1760 , temps auquel ON soutient que M. Duverney me connaissait à peine , et quoique je fusse alors plus jeune de dix ans qu'en 1770 , époque de notre arrêté de compte , M. Duverney, par dépit du profond mépris que les soussignés et le seigneur ON affectent pour ma grande jeunesse; que M. Duverney, dis-je , avait déjà tant d'estime et de considération pour moi, qu'il me mettait au nombre des personnes choisies auxquelles il confiait la lecture et le jugement d'un mémoire qui lui importait , < qu'il « avait bien imaginé que j'en serais content; ^w'il « espcroit'quc j'approuverais ses vues à cet égard;
<' qu'i\ ferail très-volontiers usage de mes disposi- '< lions à lui faire prendre faveur; qu'U me priait « d'en recevoir d'avance tous ses remerciements ; « qu'il saisirait avec bien du plaisir les occasions de « me prouver sa reconnaissance de tout ce que je « voulais bien lui dire d'obligeant ; enfn, qu'on ne « pouvait y être plus sensible qu'il l'était , etc.. »
Ah ! ah ! messieurs , voici pourtant qui n'est ni froid , ni sec , ni dédaigneux : il y a plus ici que de l'estime et de la considération ; on y va jusqu'à la reconnaissance !
Mais puisque vous avez bien voulu citer, quoiqu'eu la mutilant , ma lettre du 19 juin, à laquelle celle-ci répond, je voudrais qu'ON me fit le plaisir de la joindre au sac en original , afin que M. le rapporteur et les autres juges connaissent bien le ton qui régnait dès ce temps entre le vieillard dédaigneux et le jouvenceau dédaigné ; surtout qu'ils y voient auprès de qui je devais faire prendre faveur à ce mémoire chéri, et pourquoi IM. Duverney croyait déjà me devoir tant de reconnaissance.
Cependant, comme on pourrait objecter que cette lettre est ostensible , et que tous ces témoignages publics de haute considérationet de reconnaissance n'emportent pas la nécessité d'une amitié particulière et d'une liaison mystérieuse , je veux bien encore laisser de côté la considération qu'il m'accordait publiquement, et chercher un morceau transitoire qui nous rapproche un peu des preuves d'un commerce très-familier. Nous joindrons cependant cette seconde pièce au procès.
J'ai retrouvé , je ne sais où, sous mon bureau, je crois, dans le seau des papiers inutiles, n'importe, un fragment de lettre déchirée : elle est de I\I. Duverney; l'écriture est de ses bureaux, et ce nom, J)I. de Beaumarchais, écrit delà même main au bas du papier, prouve encore que cette lettre m'élait adressée.
J'avais apparemment proposé à M. Duverney de lui envoyer ou de lui présenter quelqu'un : peutêtre avait-il oublié de tenir sa porte ouverte à l'assignation donnée , et lui en avais-je fait un reproche auquel il répondait, puisque le fragment qui me reste porte encore ces mots « ... le voir chez moi ; » mais je consens volontiers que vous lui teniez la « parole que vous lui avez donnée de l'y faire venir. « J'ai l'honneur d'être très-parfaitement... o
Très-parfaitement est sec, ihterrompt vivement le comte de La Blache. Fort sec, dit eu éclio son écrivain. Très-parfaitement est des plus secs en effet, disent gravement les soussignés , et point du tout obligeant. De plus, ce fragment, quoique d'une date inconnue , est certainement postérieur à la première lettre que vous avez citée. Donc, iVL Duverney avait déjà perdu cet attachement éphémère qu'un
MEiMOlRES.
peu de poudre aux yeux lui avait d'alx)rd inspiré pour vous. Très-parfaitement ! rien de plus sec, eu vérité.
— Ah ! messieurs , que vous êtes vifs ; puisque je cite ce fragment, il faut bien qu'il contienne autre chose que très-parfaitement.
Après très-parfaitement, votre très-hinnble, etc., signé Paris Duverneij, le commis quia écrit et présenté la lettre à la signature se retire ; et M. Duverney, qui la reht, la trouvant, comme vous, messieurs, sans doute un peu trop sèclie, y ajoute ces mots de sa main :
« Ma réponse vous surprendrait , si je ne vous di- « sais pas que ma mémoire est quelquefois infidèle « et que souvent je n'entends pas ce qu'on me dit. » Voilà pourtant , messieurs , une espèce d'excuse d'avoir manqué le rendez- vous ! et C€We excuse , il ne la fait pas ajouter par sou secrétaire ! et la sécheresse dustyle de bureau, celle àntrès-parfaitement, il la corrige lui-même, dans un post-scriptum obligeant qu'il met, tout de sa main, au bas de la lettre ! N'est-ce donc rien , à votre avis.^
Ma foi, c'est peu de chose, dit avec ennui le comte de La Blache. Presque rien, reprend l'écho : rien du tout, ajoutent ceux-ci. D'ailleurs, comment ce fragment prouverait-il qu'il y avait un commerce particulier entre M. Duverney et vous?
— Mon Dieu! j'y vais venir; et si ce post-scriptum ne le prouve pas encore , il est au moins la douce transition d'une correspondance ostensible et de main de secrétaire, au commerce libre et dégagé dont j'espère avant peu vous convaincre. Patience, messieurs , patience ! En attendant, encore une pièce inutile au sac.
J'avais écrit à M. Duverney que je partais pour Versailles ; et comme il était dans l'usage d'envoyer à la reine , à madame la dauphine , à Mesdames , les prémices de ses serres chaudes pour faire sa cour, et qu'indépendamment des autres soins que je prenais pour lui , je me chargeais toujours d'offrir ces petits dons à la famille royale , il me répond , tout de sa main, ce qui ne lui arrivait jamais, comme ON sait fort bien , et comme ON l'a certifié aux soussignés.
« Je fis demander hier à mon jardinier, monsieur, « s'il avait des ananas ; mais il m'a fait dire ce ma- « tin qu'il n'en aurait au plustôt que dans huitjours. « J'en suis d'autant plus fâché , que j'aurais été fort « aise de profiter de cette petite occasion pour faire «ma cour à madame la dauphine et à Mesdames, etc.. « Signé Paris Duverney. » Et sur l'adresse : J M. de Beaumarchais, aussi de sa main.
Si cette réponse n'est pas écrite sur le même papier de ma lettre , c'est que l'objet , n'étant pas important, n'exigeait point cette précaution usitée entre nous dans les affaires secrètes : mais au moins
sommes-nous entièrement sortis du commerce bureaucratif.
Je suis, comme on voit, un bon petit jeune homme, qui fait bien les commissions de M. Duverney près de la famille royale ; il me charge des fieurs et des fruits de son jardin : je les présente, il m'en sait bon gré; il m'en remercie verbalement, il m'en écrit obligeamment , tout de sa main. Voilà déjà un petit mystère, nous avançons en preuves.
Pardieu ! si vous avancez, vous n'avancez pas vite, me dit le comte de La Blache impatient , et je ne vois pas encore...
Et moi bien humblement , comme Panurge au marchant Dindenaut : Patience, ami, patience! Nous ne sommes plus à Paris , où vos imputations faisaient hausser les épaules à tout le monde par l'excès de leur ridicule , où tout ceci n'était que trop connu. Nous sommes dans ALx , devant des magistrats et un public très-peu instruits du fond de notre affaire. Eh ! lorsque vous avez noyé dans cinquantehuit mortelles pages d'injures vos innocentes calomnies, ne puis-je à mon tour employer quelques feuillets âmes petites justifications? Patience, ami, patience! et ne laissons pas manquer au sac une pièce de plus, très-inutile à l'acte du 1^"^ avril.
Enfin, comme j'allais et venais fort souvent de Paris à Versailles , et que je n'avais que deux chevaux de carrosse, M. Duverney me propose, un beau jour, de m'en donner deux autres, pour être mieux marchant, me dit-il : car il pensait, comme le maréchal de Belle-Isle, qu'il ne faut que deux choses pour mener beaucoup d'affaires à la fois : du pain pour vivre , et des chevaux pour courir. Il m'en proposa donc deux autres ; et moi , qui n'étais pas aussi fier avec lui que je le suis avec le seigneur ON qui me plaide , je les accepte ; et pour les faire prendre chez lui , je remets à mon cocher une lettre badine , dans laquelle on lit ces m»ts :
« Monsieur,
« Je vous réitère mes actions de grâces de tous vos « bienfaits, et notamment du dernier, qui est le pré- « sentde vos deux chevaux d'artillerie. Je les félicite- « rai d'être vigoureux : car quoique je ne sois pas aussi « lourd qu'un canon, ils regagneront bien avec moi, « par la fréquence des courses, ce qu'ils auront perdu « detiragesur la pesanteur spécifuiue du premier per- « sonnage. Je ne devais les faire prendre qu'à mon « retour de Versailles ; mais j'ai réfléchi qu'il vaut « mieux qu'ils y aillent à pied en m'y menant, que moi « à pied en ne les y menant pas; parce que je vais « faire aller ceux que je destine pour la campagne en « chevaux de monture , etc. , etc. »
Toute la lettre est de ce ton badin. Et M. Duverney, qui ne se souciait pas qu'ON sût qu'il me faisait des présents de chevaux, parce que le seigneur ON ,
MÉMOIRES
alerte eu fait d'héritage , avait les yeux ouverts sur l'écurie comme sur la cassette; M. Duveruey, qui d'ailleurs avait ses raisons pour qu'un style aussi léger de ma part ne put tomber aux mains de nos espions, me répond cette fois, sur le même papier, de sa main, tout à travers mou écriture, ces mots aussi simples que clairs... Messieurs, voulez-vous lire vous-inémes.3... Voyons, voyons , dit l'héritier : voyons , dit l'écrivain en s'approchant : voyons donc à la fin , disent les soussig7iés en essuyant les verres de leurs lunettes.
« Pour essayer ces chevaux , ils sont allés à l'É- " cole Militaire ; c'est pourquoi vous ne pouvez les « avoir qu'après-demain. »
— Et c'est bien là son écriture ? — Messieurs, vous vous en assurerez, je vais joindre la pièc« au procès, quoique inutile à l'acte du 1" avril 1770, qui allait fort bien sans ces deux chevaux.
Qu'est-ce donc, monsieur le comte? vous froncez le sourcil; et votre joli minois bouffe de chérubin soufflant s'allonge et se rembrunit un peu! Remettez-vous : ce n'est rien. Ne voyez-vous pas que dans cette lettre je lui rends des admis de grâces de ses bienfaits , et que Je la finis par le profond respect avec lequel je suis, etc. ? N'y voyez-vous pas encore avec quelle sécheresse il me répond ? et quoiqu'il me donne deux chevaux , voyez s'il y met un seul mot àe monsieur, le moindre petit compliment!
Croyez-moi , monsieur le comte , il est bien consolant pour vous qu'ON puisse dire encore : M. Duverney avait écrit, sur une feuille de papier, au sieur de Beaumarchais, ces mots : «Pour essayer ces che- « vaux, il sont allés à l'École Militaire ; c'est pour- « quoi vous ne les pourrez avoir que demain. » Et ne voilà-t-ilpasquece fripon de Beaumarchais, pour faire rapporter sa lettre à celle de jM. Duverney , laquelle évidemment ne saurait être une réponse, écrit après coup, sur la même page et feuille :
« Je vous remercie du présent de vos deux cheh vaux d'artillerie... je vous supplie donc de vouloir " bien donner vos ordres pour qu'on les reinette à « mon cocher... Donnez-moi les plus vigoureux, car « ceux-là gagneront bien le dîner que les vôtres man- '< geront toujours d'avance, etc. , etc. » Ah! le fripon ! le fripon ! le dangereux fripon !
— Quels cris ! quelle fureur! Ah ! que vous êtes bouillant, rudanier et sans gêne avec les pauvres roturiers, monsieur le comte! On voit bien que vous êtes de qualité! Patience! et puisque cela vous échauffe et ne suffit pas encore à votre conviction , allons au fait: sautons à pieds joints par-dessus toutes les transitions, et présentons une des lettres sur lesquelles on a prononcé ce terrible anathème (page 10): « On peut prédire, sans témérité, qu'il ne les join- <' dra jamais au procès. »
Pardonnez- moi, grand prophète! je vais joindre la
présente aux pièces du procès, quoiqu'elle ait trait à des objets que vous ne saurez jamais. IMais comme elle s'explique assez peu sur ces objets cachés , qu'elle honore assez le cœur de mon ami respectable , et surtout qu'elle prouve assez bien la douce familiarité, la parfaite confiance et l'entier versement de son âme dons la mienne , j'oserai l'opposer à vos peu redoutables calomnies. Un léger fragment de ma lettre déchirée, je ne sais comment, n'ôtera rien au mérite de la réponse de M. Duverney. Voici ce que je lui écrivais :
« Je ne puis plus rien faire, mon ami ; j'ai suivi « exactement ce que vous m'avez ordonné : il a tou- « elle l'argent ; mais tout cela ne le console pas ; il « veut vous voir. Écrivez-moi quelque chose que je « puisse lui montrer; comme vous voudrez. Ma foi, " c'est un homme de mérite , et digne de tout ce que « vous faites pour lui. 11 a des ennemis puissants : n mais, dans ce moment surtout, il parait vouloir « tout abandonner. Je ne crois pas que ce soit votre « avis. Savez-vous, mon ami, que tout... serait perdu « appareunnent , etc. » Le reste manque...
— - Eh quoi ! M. de Beaumarchais, vous osez nous faire croire que vous avez écrit à un vieillard respectable de quatre-vingt-quatre ans: « Je n'y puis rien « faire, mon ami; savez-vous, mon ami, etc.. »
— Oui, messieurs, je l'ose...
— Vous, jeune homme ! son maigre et dédaigné protégé !— Oui, messieurs.
— Vous qui n'en étiez (page 13) « accueilli qu'avec « la distance qui devait être entre des personnes si « différentes, et sans que jamais l'un ait autorisé " l'autre à la moindre familiarité.'» — Oui, messieurs.
— A cet homme respectable, dont ( page 50 ) " l'extrême disproportion d'âge, d'état, de condition, « d'occupation ; dont tout enfin démontrait qu'il n'y « avait jamais eu la moindre familiarité entre vous « et lui ! » •- Oui , messieurs.
— A cet auguste vieillard? tandis que (page 53) « tous ses billets de rendez-vous prouvent la séche- VI resse avec laquelle il vous répondait, et dont il pa- « raît que vous n'avez jamais reçu par écrit un seul « mot d'honnêteté? » — Oui , messieurs , ne vous déplaise, à lui-même.
—Et comment prouverez-vous une telle insolence, un telle absurdité ? — Sauf votre bon plaisir, messieurs, je la prouverai par la réponse de M. Duverney, de sa main, sur le même papier, comme c'était notre usage en affaires secrètes.
Voici donc la réponse de cet ami , à qui j'écrivais mon ami. Je vous supplie, messieurs, de la bien retourner , commenter, tortionner, mais de ne pas vous épuiser dessus. Réservez vos forces pour quelques autres réponses plus extraordinaires encore , dont je veux gratifier le seigneur ON avant la fin de ce mémoire.
MEMOIRES
" Depuis qualre jours je ue dors presque point , « MON AMI.» (— Mon ami ! juste ciel ! à M. de Beaumarchais! Mon ami ! — Oui, oui, oui , messieurs , MON AMI : mais laissez-moi donc lire!) <• Je ne dors » presque point, mon ami ; je mange fort peu. .l'ai « des peines dans l'âme, plus fortes que ma raison. « Un ami qui m'écrit trois billets, auxquels je n'ai pas « eu la force de répoudre , est la cause de mon fâ- « cheux état. Il me mande que je le verrai pour paro 1er de mes affaires et des siennes. . . Il me demande « des conseils; il veut s'expatrier, tout abandonner. « Le doit-il faire, oui ou non?. . . Vos av is dictés par « l'amitié pourraient guider la route que doit tenir « cet infortuné... Je crains pour sa vie et pour sa « tête... J'avoue que sa situation me pénètre de dou- » leur. . . ayant , dans toutes les actions de sa vie , « exposé ses jours pour son maître. Quelle récom- « pense! grands dieux! brulez-moi! » Et cette lettre, messieurs, je la joins encore au procès, quoique étrangère et fort inutile à l'acte du T' avril, ainsi que toutes les autres.
— Mo7i ami! vos avis dictés par iamitié'.... Bràlez-moi !... qu'est-ce que tout cela signifie.^. . . Serait -il donc vrai , grand Dieu! qu'il y eût eu un pareil commerce entre (page 11) « un homme accrédité... « grave par caractère, et accoutumé, par la plus « longue expérieuce, à l'observation de la diffé- « rence des procédés... et un homme de beau<'oup « d'esprit, jeune... sollicitant un vieillard vénéra- « ble... et se renfermant par devoir et par inU rot « dans le respect qu'il lui devait ! »
— Hélas! oui , messieurs , il existait un pareil conunerce entre ces deux hommes ; et cela parce que l'honorable estime de l'un ne se mesurait pas sur la jeunesse de l'autre, et parce que le vénérable vieillard pensait qu'on devait accorder sa considération et sa confiance, 7wnpropfer barbam, sed propter . . , le mot qu'il vous plaira.
Mais qu'est-ce que tout cela fait .' n'avez-vous pas la ressource de vous inscrire en faux contre l'acte du 1" avril , contre les lettres qui s'y rapportent , contre celles qui ne s'y rapportent pas ; contre les lettres osten.sibles, le commerce familier et les billets mystérieux dont je vais vous parler? Quelque douloureux que cela soit , il faudra pourtant bien tout payer, ou finir par là.
Je sais ce qui vous retient , monsieur le comte : vous trouvez l'homme un peu cher à pendre, et votre indécision n'est ici qu'un débat entre la haine et l'avarice : car sans cela... mais c'est où je vous desire depuis un siècle, pour vous offrir la petite leçon de prudence et d'honnêteté dont vous avez si grand besoin. En attendant , joignons au sac , et surtout avançons.
Voici un autre billet plus mystérieux , quoique moins important, mais dont le voile est assez léger
pour que l'œil de lynx du comte de La Blache , ou la double vue des soussignés, perce au travers et devine qu'il s'agissait ici d'or et d'argent. J'écrivais à M. Duverney, mais sans monsieiirm vedette, sans respect , sans signature, et même sans date :
» Il dit qu'il ne croit pas que les vins arrivent, et " vous prie de vous arranger là-dessus : ils ont eu « une grande conférence avant-hier à votre sujet. « Il me paraît que tout est bien suivant vos désirs : « mais ces vins les inquiètent, et, sans les vins, il « n'y aurait rien à faire, car tout ce monde est dia- » blement altéré. Le mot de la demande est , dans " le cas oîi les vins n'arriveraient pas, si vous y sup- « pléerez. Je n'ai pas pu répondre, parce que cela « dépend de vos forces actuelles et du degré d'inté- « rêt que vous mettez à la réussite. 11 est nécessaire » que vous vous voyiez. »
— Et qu'est-ce que RI. Duverney répondit à cet anqdiigouri de vins? nous dit dédaigneusement le comte de La Blache en relevant un peu les narines, et se balançant sur son siège : ON est assez curieux de le voir.— Il a répondu , monsieur le comte , sur le mêjne papier, de sa main, une chose fort claire pour moi , quoique assez obscure pour tout autre. La voici :
«Que les vins arrivent ou n'arrivent pas, cela « paraît égal: on en trouvera toujours au besoin, « soit du bourgogne ou du Champagne: il faut at- « tendre encore la réponse. »
— Quoi! de son écriture ? — Vous pouvez en juger; je produis la pièce. — Répondu sur le même papier? — Avec l'empreinte de son cachet et du mien, en signe que le billet est rentré comme il était sorti. — Cela est bien étrange! dit le comte de I,a Blache en se levant brusquement. — Cela est ainsi , dit le sieur de Beaumarchais en s'asseyant tranquillement. Riais laissons ce vin , et tirons-en d'une autre futaille: celui-ci aura quelque chose déplus piquant encore. C'est moi qui parle dans cette lettre, en prévenant toujours le lecteur qu'il doit regarder comnie un chiffre tout ce qui devient inintelligible et sort du langage ordinaire.
Riais avant gne d'aller plus loin , j'observe que ce qui caractérise encore mieux le commerce libre et dégagé que nous avions ensemble est la remarque suivante , que je prie le lecteur de vérifier après moi. C'est que le répondant, entre nous deux, prenait toujours le style de celui qui écrivait le premier, afin que , la même figure étant continuée, la réponse offrît un sens clair à celui qui devait la recevoir.
Ainsi, lorsque RI. Duverney m'écrivait, si pour mieux envelopper ses idées , il déguisait son style et sa main sous le voile d'une femme écrivant à son ami, cette espèce de chiffre ou d'hiéroglyphe , si clair pour moi, devenait tellement obscur pour tout
MÉMOIRES
ai^tre , que , lorsque j'avais répoudu sur le même papier , d'au style analogue au sien , en supposant le commissionnaire inlidèle ou négligent, il était impossible à tout autre qu'à nous de deviner de quoi ilJs'agissait. Et c'est, messieurs, par de tels moyens, avec des commerces ainsi déguisés , que les politiques de tous les temps ont voilé les secrets de leurs correspondances intimes aux curieux, aux espions , aux ennemis, et même aux légataires universels.
De ces lettres écrites en premier par M. Duverney, et répondues par moi sur le même papier, on seul bign que je n'en ai point, et le fait que j'expose en donne la raison ; elles étaient répondues sur le même papier. Mais si par hasard, après une conflagration crue générale, j'ai retrouvé quelques fragments ou quelques-unes de celles que je lui écrivais et auxquelles il répondait de sa main , sur le même papier et dans notre style oriental (comme nous l'appelions ), n'est-il pas évident qu'il en résultera la même preuve en faveur du commerce particulier qui m'est contesté si bêtement? Ainsi, malgré l'opposition du comte de La Blache et la consultation des SOUSSIGNÉS, mon observation subsiste (comme dit Dacier).
.('envoyais à 1\I. Duverney une petite lettre d'une grande importance; il fallait réponse aussitôt; je m'enveloppais plus qu'à l'ordinaire en é(;rivant, parce (jue l'occasion était inliniment grave. Je lui écrivais donc :
« Lis , ma petite , ce que je t'envoie , et donne-moi « ton sentiment là-dessus. 'I"u sens bien (]ue dans une « affaire de cette nature je ne puis rien décider sans « loi.
« .l'emploie notre style oriental , à cause de la « voie par laquelle je te fais parvenir ce bijou de let- « tre. Dis ton avis; mais dis vite, car le rôl brûle. « Adieu, mon amour. .Te t'embrasse commeje t'aime. « Je ne te fais pas les amitiés de la Belle : ce qu'elle « t'écrit t'en dira assez. »
— Ah ! pour le coup , monsieur de Beaumarchais , vous vous moquez de prétendre qu'une pareille extravagance ait pu jamais être envoyée à M. Duverney ! Vous , jeune homme , « qui ne vous êtes jamais « présenté chez lui que comme son redevable et « comme son obligé ( page 13 ) , » vous le tutoyez , vous l'appelez ma petite? Allez, vous mériteriez...
— Dulciter, soussignks! Allons doucement, monsieur le comte! Entendons-nous, messieurs! Réellement vous êtes encore un peu jeunets sur les affaires du monde et de la politique.
Sans parler du temps présent , dont je ne dirai mot, et pour cause , qu'eussiez-vous donc pensé de notre bon roi IJenrilf'et de ses secrétaires d'État nlleroiet /'«ys/eMX, qui s'amusaient, comme de grands enfants, à tout défigurer dans le monde, en écrivant à La Boderie, ambassadeur de France à
Londres : à se nommer lui roi, le Cordelier ; la reine d'Espagne , /'./.s/x'rj/e,- le roi de Pologne, la Sauterelle ; le landgrave de Hesse , le Chapon; le royaume de Naples, la Tarte ;]es puritains anglais , les Dégoûtés; enfin, le consistoire de Bome , /« basse-cour , etc., etc.? Béeliement vous êtes un peu jeunets , soussignés ' !
Mais, avant de gronder le sieur de Beaumarchais . voyez la réponse de M. Duverney sur le même papier , de sa main , et du même sti/le oriental, usant aussi de la douce liberté du tutoiement ; et puis levez la férule après , si vous l'osez , sur le jeune homme d'autrefois : il n'est pas moins follet que celui d'à-présent que vous voulez châtier.
La voici cette réponse, qui certes renfermait \\\\ sens bien éloigné de celui qu'elle offre aux soussignés :
« Je ne saurais comprendre comment on a conçu « cette idée, dont l'exécution passe mes lumières. « Je souhaite que ce soit un bien pour ta maîtresse. « Il suffit qu'elle soit de ton avis. Le mien serait <i déplacé entre amant jaloux et femme bien gardée. « .Tecrois qu'il est difficile de réussir. Je^LEBRULB. » Ma foi, je veux encore joindre au procès ce drôle de billet, afin que le comte de La Blache ait le plaisir de s'inscrire en faux contre la petite. — Non , monsieur , ce n'est pas contre la petite qu'on s'inscrira , c'est contre votre billet lui-même. — Eh ! pourquoi?— Parce que celui de M. Duverney ne peut être la réponse au vôtre, écrit sur le même papier: et pour le coup nous vous tenons. — Vous m'effrayez ! — M. Duverney ne finit-il pas son billet par ces mots : Je le brûle? — Certainement. — Fort bien. Mais s'il a brûlé le vôtre, comment se trouve-t-il ici par accolade au sien? Vous nous expliquerez cela, si vous pouvez, quand il en sera question : nous vous donnons du temps pour y rêver. — .Te n'en veux pas, messieurs. Débiteur aussi net qu'indulgent créancier, je vous dois une explication ; la voici :
Mon billet commence par ces mots : « Lis , ma « petite, CE QUE .te t'envoie, et donne-moi ton <^ sentiment là-dessus , » et finit par ceux-ci : « Je « ne te fais pas les amitiés de la Belle : ce qu'elle « t'écrit t'en dira assez. » Or, ce que M. Duverney brûla, ce fut /a lettre de la Belle, dont la mienne était le passeport. II ne m'écrivit même que pourm'assurer... — Passons , passons , IM. de Beaumarchais ! ce n'est pas cela que nous voulions dire : et nous avons tant .d'autres preuves!...
-— Avant de passer, messieurs , je vous ferai seu lement observer que voilà plusieurs l'éponses de
' Fid. Lellres de Henri IV et de MM. de Villemi et de Puy.sieux à M. Antoine Lefèvre de la Boderie, amba.ssadeur de France en Angleterre, depuis lOoO jusqu'en iGii; in 8", édition d'Amsterdam, 1773.
MÉMOIRES
Duverney portant ces mots ; brûle-moi , je le brûle, etc. Ceci servira d'éclaircissement , si vous le permettez, au premier article de l'acte du f avril , oîi je m'engage de rendre en mains propres trois papiers importants sous les n°' 5, 9 et 62, ou de les brider , s'ils ne me revenaient qu'après la mort de M. Duverney. Passons maintenant.
Eh bien, graves censeurs! très-haut, très-puissant et très-désintéressé légataire ! que dites-vous de tout ceci? Malheureusement, dans un homme du caractère de M. Duverney, vous êtes forcés d'avouer q^'" ! faut au moins respecter ce qu'on ne peut comprendre : car d'aller s'attacher au sens littéral , en vérité, vous seriez beaucoup plus indécents que vous ne m'avez reproché de l'être ! Or , comme la question d'aujourd'hui n'est pas d'expliquer ce que voulaient dire tous ces chiffres , ces hiéroglyphes , mais seulement deconstater, de bien prouver qu'il y avait deux commerces entre IM. Duverney et Beaumarchais, l'un public, ostensible et simple, et tel que la différence des âges et des états le comportait; et l'autre , non-seulement bien familier et sans façon , mais d'autant plus mystérieux et badin que l'objet en était plus grave , et la perte des billets plus dangereuse : ne pensez-vous pas , comme moi , que j'ai porté la preuve de ce fait aussi loin qu'elle peut aller ?
J'ai d'autres billets encore, entendez-vous ? J'en ai encore; mais en voilà bien assez pour montrer combien peu sensée , peu réfléchie , est la consultation des soussignés, et combien plus audacieuse et sans vergogne est l'âme de celui qui me force à me laver ainsi de ses calomnies , quoique tous ces écrits lui eussent passé sous les yeux longtemps avant qu'il fût question de ce procès entre nous.
D'après ce que vous venez de lire , ô défenseurs du comte de La Blache, jugez de quel mérite est à mes yeux votre grave commentaire ( page 46 et 47 ) sur le dernier alinéa de ma lettre du 22 septembre 1769,011 vous m'accablez du poids de votre sainte colère : la tirade est trop curieuse pour n'en pas régaler le lecteur.
« Enlin , l'indécence de la dernière partie de la « lettre est tellement révoltante , qu'elle suflira pour « porter la conviction , dans tous les cœurs honnên tes , que la lettre n'a point été faite pour parvenir « à M. Duverney, Dans son billet, celui-ci mandait : « fai remis le billet doux à sa destination : le inonde « m\i empêché de le faire lire; on l'a mis dans « la poche , et on a promis réponse dans deux <' jours. Il est sensible qu'un billet doux envoyé à « M. Duverney , pour le faire lire à quelqu'un , ne « pouvait être que pour une personne dont le sieur « de Beaumarchais sollicitait la protection ; mais « comme il était essentiel à son roman de supposer « entre lui et M. Duverney la plus grande familia-
« rite , il s'est porté à l'excès de mettre dans sa let- <^ tre : Ci-joint un billet doux , vous m'entendez? « Lisez, mon ami, et dites que je 7ie suis pas mi ^<. amant attentif . Aussitôt ai-rivé, mes premiers « vœux sont pour les plaisirs de la petite, etc.. . »
Ici Onit ma citation. Sublimes commentateurs! qui vous êtes creusé si gratuitement le cerveau pour nous donner en consultation un chef-d'œuvre aussi long que celui d'un inconnu , quoique moins bon , puisqu'il faut tout dire , n'êtes-vous pas un peu honteux d'avoir été , comme des étourneaux, donner dans le piège ridicule que le seigneur ON vous a tendu sur ce commerce familier.^ Vous lavera-t-il de la honte d'avoir été si grossièrement sa dupe , et d'avoir insulté un hoLuéte homme à plaisir, sur sa périlleuse parole ?
Comment ne vous est-il pas venu à l'esprit , en voyant dans la réponse de M. Duverney , du 22 septembre 1769 , le mot étrange de billet doux écrit de sa main , que le jeune Beaumarchais n'ayant pu conduire la plume du vieillard Duverney lorsqu'il répondait, puisque celui-ci consentait à puiser dans la lettre de l'autre l'expression figurée de billet doux , par laquelle j'avais désigné la lettre jointe à la mienne , il fallait pourtant bien que cette expression follette , orientale, eût un sens mystérieux ? lAJais surtout comment n'y avez-vous pas reconnu la trace de la douce familiarité annoncée entre les deux amis, puisque le plus âgé ne dédaignait pas, en répondant , d'user des mêmes tournures badines employées par le plus jeune ? Comment n'avez-vous pas vu cela ? J'en suis désolé! Je vous croyais plus forts d'intelligence et de conception.
Maintenant que vous en savez autant que moi sur la nature de ce commerce familier , je reprends ma question , et vous donne à mon tour un long temps pour y répondre. Que dites-vous de votre ennuyeux commentaire de cinquante-huit pages sur l'acte du l*^' avril , et sur les lettres qui l'accompagnent ? N'en c'îes-vous pas un peu honteux ?
Mais si le tort de ces illusions , de ces insinuations, est tout au comte de La Blache, un artifice qui vous appartient en entier , et qu'on ne peut excuser en des gens honnêtes, comme ceux dont j'aperçois les signatures au bas de la consultation, c'est, en citant , en rapportant nos lettres familières , d'avoir toujours affecté , pour tromper le lecteur, de commencer par donner les réponses de M. Duverney comme écrites les premières, et de n'avoir jamais cité qu'après elles mes lettres , qui , dans l'ordre naturel de leur style, semblent au moins avoir été dictées avant les siennes. Vous êtes-vous flattés qu'un artifice aussi niais et puéril tromperait quelqu'un ?
Voyez vous-mêmes la pitoyable figure que vous faites dans votre consultation (page 48), en nous
MÉMOIRES
tlonnant pour un billet écrit ie premier celte réponse de M Duveruey : « 11 faut se voir avant de rien or- " donner. Le temps est trop court. » Et celui-ci, de moi , comme écrit le second :
« Puisque mon bon ami craint d'employer son no- « taire, à cause de ses malheureux entours, je vais <' commander l'acte au mien : s'il l'approuve, il sera « fait demain au soir, et on lui portera tout de suite
« à signer, elc » Le billet: « Il faut se voir avant
<> de rien ordonner. Le temps est trop court, » ne serait-il pas bien inintelligible , s'il n'eût été précédé d'un autre auquel il répond? Et n'est-il pas, au contraire, la réponse naturelle d'un homme qui veut examiner encore, et surtout insister en conversant sur son éloignement pour un notaire? Voilà ce que je ne puis vous pardonner, en ce que cela est partial et de mauvaise foi.
Ici l'avocat-commentaire ajoute ( page 49 ) : « De » plus , ces mots : avant de rien ordonner, ne peu- • vent pas se rapporter à un compte. » — Vous avez raison , seigneur licencié ! Mais ils se rapportent fort bien à un acte qu'on veut commander à un notaire.
«Par quelle raison, ajoute encore le licencié, « M. Duveruey aurait-il craint son notaire ? » (p. 49, à la suite.) — Il l'aurait craint , bachelier, par des raisons que j'expliquerai plus loin, en mettant au jour les ruses du comte de La B lâche ; et je vous promets de n'y pas oublier ce qui paraît vous agiter en ce moment.
Et cette autre réponse de M. Duveruey à mon billet du 6 mai 1770, n'a-t-elle pas bonne mine à être citée par vous connue première lettre? Je ne le puis, par des raisons que je vous dirai. Je ne le puis... Quoi ? l'on avait donc demandé quelque cho.se ? Et si M. Duverney ne pouvait remettre encore au porteur les contrats reçus ou billets sollicités dans ma missive du même jour , sa réponse n'était-elle pas aussi simple que naturelle? Je fie le puis, par des raisons que Je vous dirai. —Tout cela ne détruit j>as mes conjectures, dit le comte de La Blache : Is fecit oui prodest : voilà mon raisonnement. Il est savant, votre raisonnement ! ne veut-il pas dire: Celui-là fit le billet , à qui le billet devait profiter ? — Fort bien.
— Mais que penseriez- vous , monsieur, d'un avocat qui s'essoufflerait à vouloir vous persuader qu'entre deux billets écrits d'amitié, celui qui contiendrait ces mots : Fort bien, Dieu merci, et vous ? serait la demande; et celui qui offrirait ceux-ci : Comment vous portez-vous monsieur ? la réponse ? Ne vous permettriez-vous pas de rire un peu du bavardin .' Rideamus quoque; nam tu es ille virl O digne baclalauree! Moi aussi je parlerai latin, puisque chacun montre sa science. En effet, un argument en us de temps en temps ne dépare pas un mémoire , pt cela orne bien une procédure.
Cependant , si toutes les lettres que je viens d'entasser ne sont pas réellement les réponses à celles auxquelles je prétends qu'elles répondent sur le même papier, il faut avouer au moins qu'elles sont les réponses à quelque chose de moi pour M. Duverney.
0 judicieux , intègre légataire , c'est vous que j'interroge : vous qui avez trouvé plusieurs lettres ostensibles de moi dans son secrétaire, et qui les y avez laissées avec tant de scrupule! vous y aurez vu sans doute aussi toutes celles qui m'ont valu les réponses que je présente? et pour gagner votre cause en arguant mes lettres de faux , la moindre chose que vous puissiez faire est de nous montrer les véritables.
Il serait bien étonnant que , sur une foule de lettres importantes écrites par moi dont j'ai produit les réponses , vous n'eussiez trouvé dans le bureau que deux ou trois billets qui n'ont aucun rapport au sien, et qui par là n'en servent que mieux à prouve r qu'il y avait deux commerces entre nous, indépendants l'un de l'autre : le preaîier marchant gravement, simplement, mais ne disant rien parce que la voie qui le faisait parvenir était publique , et dangereuse aux secrets ; et de cette nature sont les trois lettres que vous citez : l'autre, sans protocole , sans gêne , et tel que je le prouve , écrit et répondu sur le même papier tant dans les lettres qui se rapportent à l'acte du 1" avril , que dans celles qui ne s'y rapportent pas,
Montrez-nous-les donc toutes ces lettres auxquelles la foule des réponses de M. Duveney sont applicables! alors je vous donne quittance, et je m'avoue vaincu. Cela est-il net?
En 1761 j'ai acheté une charge de cinq cent mille livres; en 1762 , une autre de soixante-dix mille livres ; en 1763 , une maison de soixante mille livres , etc. Ou j'avais de l'argent pour les payer, et alors je n'étais pas ce jeune homme altéré de fortune que vous dites ; ou je n'avais pas d'argent, et quelqu'un m'en a prêté. Cherchez dans l'univers un seul homme, autre que M. Duverney, qui m'ait alors obligé de cent francs, amenez-le-moi :je vous donne quittance , et je m'avoue vaincu. Cela va-t-il bien encore ?
Lorsque j'avoue que M. Duverney m'a prêté plus de huit cent mille livres , lorsque vous-même avez imprimé ces mots dans de premiers mémoires que vous n'osez plus produire : « La fortune de IM. Du- « verney était un butin que le sieur de Beaumarchais « croyait lui appartenir; » que ne profitez-vous de mon offre ? Ou je dois ces sommes considérables, ou je les ai payées. Si je les dois encore, montrez-en les titres : si je les ai payées par un autre arrangement, montrez-en les traces : et sur ces traces ou sur ces titres, je vous donne quittance, et je m'avoue
MEMOIRES
vaincu. Siiis-je honnête et franc, à votre avis? A r vous à parler, mou ennemi ! car c'est bien tout , je j crois. !
— Comment ! tout. Et ces trois lettres des 8 février, 4 juin et 1 1 octobre 1769 , sur lesquelles vous passez à vol d'oiseau; ce certificat si fort du médecin, qui contredit votre lettre du 7 juillet 1770, et surtout cette date du mercredi 9 mai 1770 , appliquée sur l'indication samedi 11 , de M. Duverney, que nous vous avons si ingénieusement reprocliée (pag. 51 , 52 , 53) , et sur laquelle, à vrai lire , nous avons fondé tout le gain de notre cause, vous l'oubliez donc? vous la laissez à part sans oser y toucher? Quand on a tort, on est toujours pris par quelque endroit.
— Vous avez raison , messieurs , quant aux trois lettres ostensibles de 1769 , aussi n'est-ce pas par oubli que je les écarte en ce moment , mais pour en orner la seconde partie de ce mémoire, intitulée Les ruses du comte de La Blache.
Je devrais bien y porter aussi ma réponse au certificat mendié du médecin , car c'est là sa vraie place : mais puisque j'y suis invité, autant vaut-il que je l'expédie.
Le médecin vous a donc certifié que dix jours avant sa mort, M. Duverney, gaillard et dispos, ne ressentait ni chagrin ni incommodité? Comme je crois plus à la bonhommie du docteur qu'à la vôtre, ce n'est pas lui que j'interroge : il a pu se tromper sur le physique, ignorer le moral , et voir mal en tout. Mais vous qui passiez la vie en faction dans sa chambre, vos yeux attachés sur ses yeux, à piper l'héritage, à le hâter par vos désirs, comment ignoriezvous ce que sa famille, ses commis, ses valets, tout le monde enfin savait chez lui , que c'est moins la vieillesse qui l'a emporté qu'un violent chagrin qui l'a tué? Comment pouvez-vous l'ignorer, vous, puisque je le savais, moi; puisque ma lettre, à laquelle il répond le 7 juillet 1770 , fixe la nature de ses peines , et lui rappelle qu'il me les a confiées peu de jours avant ?
En effet je l'ai vu si désolé , sifurieux , dans notre dernière entrevue , le .3 ou 4 juillet , quoique ses gens et les miens eussent été forcés de m'enlever de ma voiture et de me porter dans son cabinet, parce que j'étais mourant moi-même; il pouvait si peu se modérer en me parlant , qu'après avoir passé deux heures à m'efforcer de le calmer, j'emportai l'affreuse certitude que ce chagrin le mettrait au tombeau.
Voilà ce qui me fit presser, par ma lettre du 7, le retour de mes papiers et de mes fonds; ce qui me fit Ajouter, quoique très-peu en état d'écrire : « Com- « ment va votre santé? surtout comment va votre « tête ? Vous savez bien que je n'approuve pas l'ex- « cessif chagrin que vous avez pris de ce dernier
« tracas. Mon ami, cette École Militaire vous tuera! « .Si vous êtes content de ce que le roi a reçu votre '< mémoire , qu'importe ce que pense le ministre de " la route que vous avez prise pour cela ? IMadame... « était tout aussi bonne qu'une autre. A l'égard de « la colère de M...., mon bon ami, quand on a fait " le bien toute sa vie , et que l'on a quatre-vlngt- « quatre ans de vertus et de travaux sur la tête , on « est bien grand ! Voilà mon avis ; donnez-moi de « vos nouvelles. »
L'infortuné répond sur le même papier à mon affaire, et finit ainsi sa lettre : « Je suis toujours au « même état ; il ne se changera qu'avec de la pa - « tience; cinq ou six jours de lit. Mon bras se sent » du changement de temps. Ma tête est si plei\e
« DE MA MALHEUREUSE AFFAIRE, QUE JE>E SUIS '< PLUS MAITRE DE MA TRANQUILLITÉ. Je COmptC
« vous voir à votre retour. « Soixante heures après il est alité par ce chagrin , comme il l'avait prévu ; dans moins de six jours le malheureux homme est sous la tombe : et un insidieux héritier, contre ma lettre, contre la réponse de M. Duverney , contre la notoriété publique, et contre sa conscience (à la vérité qu'il foule aux pieds sans scrupule) , vient donner le démenti le plus absurde au chagrin, à la souffrance , à la mort du vieillard !
M. Duverney m'écrit : Je suis incommodé , ma tête est trop pleine , etc. Il meurt presque en l'écrivant; et parce que son héritier se portait bien, était joyeux quand il mourait de chagrin , cet héritier veut que l'on croie sur sa parole. Il ira jusqu'à vouloir nous persuader que le malade ne savait pas^c* qu'il disait en écrivant : Je souffre.
Au reste , monsieur le comte, sur ces mots de sa dernière lettre : Mon bras se sent du cJuxiujemeiit de temps , ce n'est pas assez qu'un docte médecin , à votre réquisition, lui donne un démenti sur sa douleur passagère au bras;\\ n'y a ici d'effleuré, par le certificat du docteur, que cette moitié de l'aveu du vieillard , mon bras se sent... ; et quoique le médecin dût mieux savoir, sans contredit, que le malade, si ce malade souffrait ou non , je ne me rends pas que vous n'ayez joint à son certificat celui d'un faiseur de baromètres, qui, démentant ce reste de la phrase... du changement de temps ^ nous atteste aussi que le mercure , à cette époque , n'a pas varié d'un degré dans le tube. Alors il faudra bien avouer, malgré nous, que la lettre de M. Duverney, la mienne , son chagrin , sa maladie , sa mort mê.me , ne sont que des chimères ! Mais comment avez vous oublié le faiseur de baromètres? vous , l'homme aux certificats , l'homme aux ruses , aux précautions d'avance ! ÎS'étes-vous donc plus le véritable Falcoz? Kéellement vous vous négligez un peu sur ce procès-là.
Quant à l'erreur d'indication et non pas de date,
MÉMOIRES
que M. Duverney a faite en répondant à ma lettre du 9 mai 1770, je croyais qu'après avoir si bien , si clairement fondé la vérité des lettres familières qui se rapportent à l'acte du 1'^' avril, par leur suite et leur parfaite analogie avec celles qui ne s'y rapportent pas , je pouvais me dispenser d'abuser de votre mdulgence , en défendant une légère erreur de, désignation faite par M. Duverney, et non par moimême. Mais puisque vous n'êtes pas fatigué de m'écouter, je vais joindre à la preuve analogique la preuve irrésistible d'un fier argument; et puisque c'est tout ^de bon que ce fait vous paraît grave, il faut s'y arrêter. En effet , j'ai vu que vous aviez fait corner tous les exemplaires de votre mémoire en cet endroit pour qu'on le remarquât.
Le comte de La Blache a fait, dit-il , une découverte absolument décisive pour le gain de son procès. Il s'est aperçu qu'en réponse à l'un de mes billets , daté du 9 mai 1770 , et finissant par ces mots : <> A quand donc la bonne fortune ? Je suis tous les « jours à l'ordre comme un mousquetaire. Je ne le «' puis nidemain, ni vendredi, » ce qui constate dabord que mon billet fut écrit le mercredi 9 mai 1 770. Il a découvert, dis-je,que M. Duverney m'a répondu sur le même papier, au lieu de samedi 12, ces mots : « Samedi 1 1 , à huit heures du soir, ou dimanche à la même heure, » Et, tout joyeux de sa trouvaille, il emploie une page et demie à tirer d'une légère erreur de IM. Duverney la juste induction que sa réponse ne saurait s'appliquer à mon billet du 9 mai, mais qu'elle appartient à une lettre écrite le 8 février 1769 ; et voici comment il raisonne. En vérité, cela est aussi lumineux que judicieux.
Le sieur de Beaumarchais, composant après coup , dans son cabinet , une prétendue lettre écrite pour cadrer à la réponse faite depuis longtemps par M. Duverney, a cru de bonne foi que , le samedi désigné étant le 1 1 mai , il n'avait qu'à mettre sur le sien. Ce 9 mai; que par là sa lettre semblerait antérieure de deux jours à celui qui était indiqué pour rendez-vous. « Malheureusement il n'a pas été con- « sulter l'ai manach de l'année 1770 , car il y aurait « vu que dans le mois de mai 1 770 il n'y avait pas « de samedi qui fût le 11 , etc. » (Page 55.)
Je n'affaiblis pas l'objection , comme on voit ; au contraire, je la rends plus claire, en la débarrassant de cet entortillage de style qui fait de tout ce mémoire un ambigu si lourd et si difficile à comprendre.
Mais prenez garde, avocat! vous vous fourvoyez. Il ne fallait pas accorder au fripon pour qui vous me donnez , que malheureusement il n'a pas été consulter talmanach de l'année 1770. Par cet aveu maladroit, vous lui passez gain de cause entier ! Voyez vous-même.
liK'.lMAnr.HAIS.
Ces termes de n)on billet : Je ne te puis ni demain, ni vendredi, prouvent clairement que je i'aur rais écrit comme envoyé le mercredi. Si je l'avais composé après coup, eXsansialmanachde l'année, à l'aspect de ces mots, samedi 11, d'un billet dont je voulais abuser, j'aurais dit, en comptant par mes doigts et rétrogradant à mesure , samedi 1 1 , vendredi 10 , jeudi 9 , et j'aurais daté mon faux billet du mercredi 8 mai. Mon erreur alors appuyant celle du billet Duverney, j'étais pris comme un sot ; car deux hommes en s'écrivant qe font pas, chacun de leur coté , l'erreur de reculer d'un jour la vraie date de leur lettre : une pareille fortuite deviem trop improbable.
Mais il n'en va pas ainsi , i^iou cher ! j'ai daté du 9 mai. Le corps de mon billet prouve qu'il fut écrit le mercredi; et l'almanach de i770 , qtte malheureusement je n'ai pas consulté, nous montre que CQ mercredi était ie 9 mai. Donc, pour me supposer faussaire , vous deviez , ô avocat ! renonçant à votre majeure, établir au contraire que j'avais l'almanach sous les yeux en appliquant le billet après coup. Donc vous ne savez ce que vous voulez en assurant que je ne l'avais pas ; donc vous n'avez encore rien prouvé. Voilà pour une : essayons l'inverse à présent.
J'avais donc l'almanach sous les yeux en composant mon infamie! Mais si je .l'ai consulté pour dater aussi juste du mercredi 9, comment n'auraisje pas vu d'un coup d'œil que si mercredi était le 9 mai , le samedi suivant ne pouvait être le 1 1 , puisqu'ily a trois jours pleins entre eux : qu'ainsi je ne devais pas , en datant mercredi 9, user d'an billet indiquant samedi 11 pour essayer d'enlever au pauvre comte de La Blache quinze mille francs sur son pauvre legs de quinze cent mille livres.
S'il est probable que M. Duverney , donnant rapidement un rendez-vous demandé, ait pu se tromper eu désignant samedi 11, au lieu de samedi 12 (car sa légère erreur est de désignation future), il n'est nullement probable que M. de Beaumarchais, enfermé dans son cabinet, et consultant à froid un almanach de l'année pour dater son faux billet si juste du mercredi 9, ait eu la gillerie, la sottise, d'appliquer sa date à côté de samedi 11, qui lui crevait les yeux.
Et ne voilà- t-il pas que , pour me dénoncer faussaire, il vous faut aussi renoncer à la seconde hypothèse, que j'avais l'almanach sous les yeux, quand je connus si bien que ce mercredi était le 9 , ou que ce 9 était un mercredi^ Donc, pour me faire une aussi sotte insulte , il faut commencer par dévorer l'étrange et double absurdité de ne pouvoir poser en principe, ni que j'avais l'almanach sous les yeux, ni que je ne l'avais pas; ce qui fait crouler tout votre édifice, et ramène à la seule idée
possible , naturelle et v^aie , que l'aspect des choses présente. M. de Beaumarchais écrit le mercredi 9 mai 1770 , à M. Duverney : « A quand la bonne for- « tune?.... Je ne le puis ni demain ni vendredi ; « tous les autres jours sont à mon bon ami ; » et M. Duverney , voyant que M. de Beaumarchais ne peut venir ni demain jeudi ni vendredi , lui assigne an rendez-vous légèrement pour samedi ou dimanche; et au lieu de meXix^ samedi 12, il se trompe, et met samedi M, à huit heures du soir, ou dimanche à la même heure.
Cela est-il clair ? et lorsque vous m'avez dit , flatteur que vous êtes ( page 11) , que j'étais un jeune homme de heaitcoup d'esprit , ne me faisiez-vous donc ce compliment que pour tomber ensuite dans la contradiction risible de m'accuser partout de n'avoir fait que des bêtises.^ Voilà pourtant de quelle force vous argumentez dans toute la plénitude de vos cinquante-huit pages! funeste raisonneur ! A la vérité , cela devrait ne me rien faire : mais vous me forcez à devenir aussi ennuyeux que vous, pour réfuter clairement vos affreuses inepties : voilà ce que je ne puis vous pardonner.
— Hé bien ! monsieur de Beaumarchais , quand vous devriez vous irriter davantage, nous ne pouvons nous empêcher d'observer encore , sur votre analogie , que tous les, billets répondus par M. Duverney, et qui se rapportent à l'acte du l*^"" avril, sont plus secs, plus décharnés, plus dénués de bonté, de familiarité, que ceux qui lui sont étrangers. Comment cela se fàit-il ? Étiez-vous brouillés ? peu d'accord entre vous? quoi donc ?
—Ha ! ha ! messieurs, c'est que je ne les ai pas tous produits ces billets : quoique, en honneur, le comte de La Blache les eût tous vus avant le procès ; mais indépendamment de ceux que je n'ai plus , parce qu'il y en eut beaucoup de brûlés ou déchirés avant l'explication et la clef que je viens de donner, j'aurais craint que le ton badin et mystérieux qui règne en quelques-uns de ceux qui me restent, interprété malignement par vous , ne nuisît à la mémoire du plus respectable des hommes. Mais rien ne devant me retenir, après avoir tout éclairci , je ne crains plus de vous montrer... celui-ci, par exemple, qui , daté du 15 juin 1770, est postérieur a la signature de l'acte du 1" avril, et qui, malgré son badinage, s'y relateen toutesses parties. Puisque j'ai la demande et la réponse , on sent assez que c'est moi qui écrivis le premier.
« Ce 15 juin I7"0.
" Un peu de notre style oriental pour égayer la » matière. Comment se porte la çhèbe petite? « Il y a longtemps que nous nenous sommes embras- « ses. Nous sommes de drôles d'amants ! nous n'o- « sons nous voir , parce que nous avons des parents « qui font la mine: mais nous nous aimons toujours.
MÉMOIRES
« Ah çà , M4 PETITE, je vous ai rendu lettres et « portraits; voudricz-vous bien faire de même? à « la fin je me fAcherai. Autre article : depuis la « grande pancarte , cette pancarte qui fait que , de « très-enchevêtrés que nous étions, nous ne sommes « presque plus rien l'un à l'autre , j'ai eu affaire « avec quelques fleuristes qui commencent à me « presser pour les fleurs que je leur ai promises. L-^ « PETITE sait bien que , dans l'origine, le mot fleu- « rette signiûait une jolie petite monnaie, et que « compter fleurette aux femmes était leur bailler de « l'or ; ce qui a tant plu à ce sexe pompant, qu'il a « voulu que le mot restât au figuré dans le galant « dictionnaire.
« Je voudrais donc que la. pettje me comptât « fleurette sur l'article de la balance de la grande « pancarte , et qu'elle m'en composât un beau bou- « quet : les fleurs jaunes sont d'un usage plus com. « mode. Ces jolies fleurs jaunes à face royale , que « nous avons tant fait trotter pour le service de la « petite autrefois!... Je ne la taxe pas pour la gros - « seur du bouquet ; je connais sa galanterie. Mais « lundi est le jour de la fête où ce bouquet doit pas- « ser aux fleuristes. La petite veut-elle bien dire « quand je pourrai envoyer chez elle ? »
J'ai rapporté cette lettre badine en entier , parce qu'à travers le voile et la frivolité de son style, on ne laisse pas d'y reconnaître tous les objets de l'acte sérieux du l^"" avril précédent , et ceux dont les autres billets sont remplis. On y voit que les lettres et portraits reiidus, les autres redemandés, sont tous les titres remis par moi et ceux promis par M. Duverney; que la grande pancarte qui jait\que de trèsenchevêtrés , etc., est l'acte du 1" avril. Alors, compter fleurette sur l'article de la balance de la grande pancarte, n'a plus besoin d'explication. Ces jolies fleurs jaunes que nous avoi}S tantjait trotter autrefois pour le service de la petite , n'en ont pas besoin non plus. Rien enfin n'est si clair, si sérieux , quoique si badin , que cette lettre.
Elle présente encore à nos juges un aspect plus satisfaisant pour moi : c'est que , ne pouvant évidemment se rapporter qu'aux objets graves et consignés dans l'acte du J""' avril 1770, elle .se reflète à son tour avantageusement sur les lettres étrangères à l'acte que j'ai citées, et forme la preuve la plus forte que le sens littéral de toutes ces lettres badines n'est qu'un masque ou le rfowmo sous lequel deux hommes d'État iraient se concerter mystérieusement au bal de l'Opéra.
— Tout cela va fort bien, monsieur de Beaumarchais. Mais cette lettre et l'induction que vous en tirez ne peuvent avoir de force et de valeur, selon vos expressions mêmes , se refléter avantageusement surles autres lettres, et les enchaîner toutes aux liaisons qui ont fondé l'acte du 1" avril, qu'en sup-
posant que la réponse de M. Duverney serait autre cliose qu'uu rendez-vous tout sec, et qu'il s'y avouerait, par exemple, être la petite à qui vous demandez si librement des fleurs jaunes.
— Très-volontiers, messieurs. Voyons si M. Duverney , t)lessé de mon ton leste et libre , en a pris un plus sec , plus sévère et plus réprimant , dans sa réponse écrite sur le même papier , de sa main ; la voici mot pour mot :
« Soyez demain à neuf heures du matin chez la « petite; elle vous offrira le bouquet de la fête de « lundi, f^-e n'est pas sans peine que l'on a rassem- « blé les FLEUBS les plus rares dans le moment pré- « sent. »
Rapprochons maintenant la lettre et la réponse ; ou plutôt laissons les réflexions. Graves éplucheurs ! si cette pièce vous embarrasse aujourd'hui, vous la parfilerez tout à votre aise ; car je la joins aux autres pièces du procès , quoique tout cela soit, comme je l'ai dit , fort inutile au soutien ou au débat de l'acte inexpugnable du I*' avril 1770. Mais c'est vous qui m'y forcez; et je ne veux rien vous laisser à désirer.
— Une seule question seulement, M. de Beaumarchais , sur ce billet. Fûtes-vous chez la petite le lendeuiain ? — Non pas ce jour-là , ni les suivants , judicieux questionneur. — Eh pourquoi donc .^ devant y prendre de l'argent et des papiers ; cela n'était-il pas très-intéressant pour vous.^ — Certainement, mon cher monsieur ; mais par malheur ce fut le 15 même , à huit heures du soir , que je tombai si dangereusement malade d'une ûèvre absorbante , et qui m'a tenu plus de deux mois au lit, tant à la ville qu'à ma maison de Pantin, comme cela est authentique à Paris. L'on sent bien que je ne pouvais donner une pareille commission à personne : c'est ce qui fit que, trois jours après, tourmenté de l'idée que M. Duverney devait être bien surpris de ne m'avoir pas vu , je lui écrivis de mon lit le billet suivant :
« Ce 18 juin i77o.
« M. de Beaumarchais , qui est dans son lit avec K une fièvre que l'on qualifie de spasmodique (c'est « le terme de M. Tronchin) , a l'honneur d'en don- « ner avis à M. Duverney. C'est ce qui l'a empêché « d'aller rappeler au souvenir et à la bonté de M. Du- « verney qu'il doit lui remettre des papiers impor- « tants , lesquels , à vrai dire , feraient grand plaisir « au pauvre malade. »
Je souffrais : mon ton était simple et grave. Un laquais de ma femme portait ma lettre. Or ce n'était ni le temps de badiner, ni celui d'être sec dans la réponse ; un ton familier, même y eût été déplacé , puisque je ne l'avais pas pris dans le mien. Aussi le bon , l'honnête, le judicieux, le respectable M. Duverney preud-il , en me répondant , le ton sérieux de l'intérêt le plus vif.
« Votre santé m'inquiète, monsieur; faites-m'en « donner des nouvelles tous les jours, jusqu'à ce « que je puisse vous voir, ce que je désire urdem- » ment. »
On ne peut pas s'empêcher d'être un peu frappé de ces mots dans un billet sérieux , ce que je désire ardemment, à l'instant où je suis malade, en me priant de luijaire donner de mes nouvel/es tous les jours , quand ou a lu dans la consultation du comte de La Blache (page 55) «que jamais le sieur de « Beaumarchais n'eu a reçu un seul mot d'honnête teté par écrit. »
— Mais peut-être aussi ce billet n'est-il pas pour vous? — Pardonnez-moi, messieurs, il est pour moi, répondu de sa main , sur le même papier; e' quoique le mien fût plié , cacheté par moi, en simple billet, même sans adresse, il me l'a renvoyé sous enveloppe, avec cette adresse de sa main -.A monsieur de Beaumarchais , à Paris ; cacheté de ses armes.
— Tout cela paraît .sans réplique , monsieur : cependant il nous reste encore un scrupule. Toutes les réponses de M. Duverney, écrites au haut d'une page ou d'une feuille, nous paraissaient offrir une si grande facilité à l'abus qu'on pouvait en avoir fait, qu'avec les insinuations du comte de La Blache, nous avons été, ma foi, plus qu'à demi persuadés que vos billets étaient appliqués après coup sur ces prétendues réponses...
— Avec votre permission , messieurs , il n'est pas vrai que toutes les réponses de 1\L Duverney soient écrites au haut des pages ou des feuilles ; elles sont, d'un sens , de l'autre , à côté , dessus, derrière, sur le même ou sur le second feuillet, etc..
— Oui, mais il n'y en a pas une seule écrite d'une façon irrésistible, et qui porte la conviction dans l'âme que ce qui semble vous répondre est invinciblement la réponse à votre lettre. Quoi ! pas un seul billet de M. Duverney qui soit placé , par exemple, immédiatement au-dessous de votre écriture à vous, lie façon qu'il soit impossible à l'homme le plus difficile, en le voyant, d'imaginer que M. Duverney eût choisi , pour vous adresser quelques mots, le milieu ou les deux tiers de la page, et vous eût laissé audessus de son billet une grande place blanche pour y appliquer le vôtre après coup ? Comme une telle façon d'écrire un premier billet serait absolument improbable, en le voyant servir de réponse au vôtre écrit dessus , il n'y aurait plus de moyeu de douter que le vôtre n'eût été écrit le premier, et que celui de M. Duverney ne fût la vraie réponse, à laquelle nous n'hésiterions plus de nous rendre ; et c'est alors seulement que nos doutes sur un connnerce libre entre vous deux , toujours répondu sur le même papier, seraient levés : alors la puissante analogie que vous invoquez serait dans toute sa force, et non*: laisserait sans réplique.
— En vérité, messieurs , ne douiez pas que daus plus de six cents leltres ou billets brûlés par moi , il ne s'en trouvât quelques-uns écrits et répondus comme vous le désirez. INIais dans ceux qui me restent, et qu'on m'a forcé très-inutilement de produire au soutien d'un acte qui n'avait nul besoin de soutien , s'il ne s'en trouve pas d'écrits ainsi, c'est par la raison, ou que mes billets remplissaient toute la première page , ou que , devant replier la lettre qu'il me renvoyait, afin que son cachet ne tombât pas sur la place déchirée par le mien, M. Duverney a presque toujours retourné le feuillet ou le papier pour me répondre. Que sais-je? et comment pourrais-je expliquera bizarrerie de pareilles fortuites?
— C'est pourtant cela seul qui pourrait nous convaincre.
— Eh ! monsieur l'avocat-virgule , à quel misérable pointillage attachez-vous votre prétendue conviction ? Quand on se rend si minutieux sur les preuves , on n'a guère envie d'être convaincu !
Cependant voyons. . . Comme je veux essayer de vous complaire en tout , je vais joindre aux pièces du procès encore un billet à sa réponse, à la vérité très-inutile à l'acte du r' avril , mais au moins propre à vous satisfaire. Je l'ai par hasard dans les mains, et il remplit si bien toute? les conditions par vous exigées , que j'espère après cela que vous me laisserez tranquille. 11 est sans date , et se rapporte à des envois d'argent qui regardaient personnellement jM. Duverney. Je lui écrivais :
>< Vous avez oublié, ma chère amie , de donner " vos ordres au petit bonhomme , et tout est resté « là. Je ne puis pourtant pas tarder davantage. Si « vous voulez dire à mon commissionnaire ce qu'il <> doit faire , je vous saurai un gré infini de cette « complaisance , et je vous en remercierai demain " au soir. En vérité, je ne puis reculer mon envoi. « Samedi matin. »
— Toujours ma chère amie ? Ma chère amie à M. Duverney! on ne s'accoutume pas à cela.
— Hé ! certainement , mon cher ! Comment cela vous émeut-il encore? Le but de ma complaisance, en vous montrant ce billet , n'est pas de réveiller la question du style , et de rebâcher dix fois pour en justifier le figuré , mais de vous faire échec et mat sur les pointilleuses preuves exigées par vous d'un commerce écrit et répondu sur le même papier , mais répondu si certainement à mes billets écrits , qu'il n'y ait plus moyen de dàx&non.
Examinez donc bien celui-ci, ces deux écritures , sa forme , son papier, ses déchirures , ses plis , ses t achets , et surtout bru!ez-vous les yeux sur la place (ie la réponse. Elle est de la main de M. Duverney rôpondaut à ma chère amie , écrite sur la même page que mou billet , immédiatement au-dessous de iJioa écriture . (V\ même sens. nu\ trois quarts de la
page vers le bas; et ce billet ne contient que c€S mots :
<' Je n'ai pas vu le petit ; demain je vous arrange- « rai. »
Certes , messieurs , s'il a choisi cette place exprès pour m'écrire quatre mots bien respectueusement aux trois quarts de la page, et qu'il ait laissé audessus tout le reste en papie»* blanc, afin que je pusse en abuser au bout de dix ans contre son légataire , il était aussi ridicule ce jour-là qu'il fut stupide le jour qu'il mit , dit-on , sa signature et la date fixe du I*'' avril 1770 au bas du second verso d'une grande feuille de papier à la Tcllière ; ce qui m'eût laissé quatre pages de grand blanc oîi j'aurais pu placer, non une créance détaillée de quinze mille livres, mais bien une en trois cents articles de quinze cent mille livres, et qui eût absorbé l'héritage!
Et le comte de La Blache , qu' vous a fait écrire et soussigner tant d'injurieuses absurdités , ^messieurs , avait pourtant vu toutes ces lettres longtemps avant le commencement du procès.
— Oh ! monsieur de Beaumarchais, voilà trop de fois aussi que vous répétez que le comte de La Blache avait vu toutes ces lettres avant le procès ! Il faut vous fermer la bouche au moins sur cet objet , en vous prouvant qu'il n'en connaissait rien lorsqu'il vous fit sommer de déclarer de quelle main était l'écriture de l'acte du l'''" avril , puisqu'il nous a fait imprimer (page 16 de notre consultation) : « Naturel- « lementil dut naître des inquiétudes, des soupçons ; « mille idées durent se présenter à l'esprit ( du comte « de La Blache) : tout annonçait une œuvre mysté- « rieuse , une entreprise aussi hardie que profon- « dément méditée. INIais comment la pénétrer ? « comment la démasquer? Le comte de La Blache « essaya de tirer quelques lumières du sieur de « Beaumarchais lui-même: le 25 septembre 1771, il « le fit sommer de déclarer, etc. »
— Et c'est le comte de La Blache qui vous fait imprimer de si belles choses ? — Le comte de La Blache lui-même. — Et c'était le 25 septembre 1771 qu'il avait tant d'inquiétude et de désir d'obtenir ses éclaircissements de moi? — Le 25 septembre 1771.
— Bonnes gens que vous êtes, vous ne. savez pas encore votre Falcoz par cœur! Apprenez donc, avocats candides et naïfs , ou qui feignez de l'être, que dix mois avant l'époque du 25 septembre 1771 , et six mois avant qu'il fût seulement question de procès entre le légataire et moi , ce seigneur avait vu chez M^ Mommet, mon notaire, rue Montmartre, à Paris, l'acte du 1" avril, toutes les lettres qui s'y rapportent, et même beaucoup de celles qui ne s'y rapportent pas ;que, loin de désirer des éclaircissements que je le pressais de recevoir à l'amiable, ce bon seigneur les fuyait dès-lors comme la peste ; et c'est ce que je vais vous prouver sans réplique. . .
4 os
- - INousvous arrêtons, monsieur de Beaumarcliais! Prehez gai-de , et réfléchissez avant tout que vous taxei là ui« gentiliiomme, un officier général , d'une chose Infâtiie ! Avant d'aller plus avant, voyez comme il vous fait accuser par nous d'avoir fabriqué ces lettres dans l^ cours du procès, après coup, et pour répondre a\ix objeciiom de M' Gaillard son avocat ! Voyez ce qu'il nous fait imprimer ( page 53) : << On « lui objectait que l'écrit du F' avril ne prouvait « point la remise des pièces. 11 m'a fait cette lettre « {après coup) pour prouver cette remise. »
Après de telles déclarations d'un homme d'honneur, dire et soutenir qu'il avait vu toutes ces lettres longtemps avant le procès ! . . . Prenez garde, monsieur, prenez garde ! Voyez donc ce qu'il nous fait articuler (p. 42) : » Pour se tirer du mauvais a pas où il s'était engagé , il a formé le projet de « faire passer ces petits écrits de M. Duverney « comme des réponses à des lettres qu'il a forgées «et écrites. . . à des lettres qu'il a imaginées après « coup. »
Rien de si positif que ces déclarations ! Prenez donc garde, monsieur, à ce que vous allez dire. Savez-vous bien qu'il y a de quoi perdre à jamais et déshonorer l'un de vous deux? Et si vous aviez une fois écrit un pareil fait sans le prouver!... Tenez, lisez encore ce qu'il nous fait imprimer (page 53) ; ■< ON lui objectait que, dans l'écrit du 1^' avril, il « était dit dans un endroit : Le contrat de rente via- « gère en brevet ; et en un autre endroit : La grosse « du contrat; c'est pour lever cette équivoque qu'il » met dans sa lettre (subaud. a/j?'ès coup), Lebrevet « ou le contrat en brevet. »
Après des faits si positivement articulés, à qui persuaderez-vous que M. le comte de La Blache , un homme de condition , un maréchal de camp , ayant vu c€s lettres ,. fut assez vil. . . .
— Halte-là , messieurs , à mon tour ! Laissons les qualiGcations , et voyez mes preuves. Elles sont tirées d'un petit commerce épistolaire aigre-doux , qui fournit quelques lettres entre le légataire et moi, peu après la mort du testateur. J'ai , Dieu merci , conservé la copie des miennes et les originaux des siennes.
Après plusieurs lettres et réponses , une lettre de moi , du 30 octobre 1770 , portait cette invitation itérative au comte de La Blache ;
<> Je me suis pressé de renvoyer à mou notaire « mes papiers qu'il m'avait rendus , comme inutiles « chez lui j jusqu'à déposition pour minute, etc.
« J'ai donc l'honneur de vous proposer encore une « fois de nous rassembler chez ce notaire. Je désire « que vous puissiez engager une personne impar- « tiale et instruite à vous y accompagner. Quelles « que soient vos intentions , connue nul honnne '.' sensé ne plaide contre l'évidence et ses propres
« intérêts, j'espère que la connnunicalion de mon
<' titre, ET LES EXPLICATIONS QUE JE SUIS PRET A « vous DONNER SUR LES MOTIFS DE SON EXIS-
« TENCE, vous porteront à prévenir, par un arran- « gement à l'amiable, des demandes juridiques, « auxquelles je ne me détermine jamais qu'à la der- « nière extrémité.
H J'ai l'honneur d'être , etc.
« Signé Ck^o^ de Beaumarchais. »
Que répondit à ces invitations le légataire universel, devenu si fier de son nouveau titre?
« Ce 31 oclobie.
« La seule proposition queje puisse accepter, mon- « sieur , est celle que vous me fîtes , il v a quelqu e « TEMPS , de faire remettre chez M. Mommet , vo- « tre notaire, vos titres et lettres a l'appui , « EN originaux, afin que je puisse les examiner <> moi-même et en prendre connaissance. Toute en- « trevue deviendrait inutile, et ne conduirait à rien « avant ce travail. Je croyais m'en être expli- « QUE ASSEZ clairement dans ma dernière, etc.. <' {Il est fier , notre ennemi!) J'ai l'honneur d'être, « etc.
« Signé La Blache. »
Elles existaient donc en octobre 1 770 , ces lettres en originaux , à l'appui de racte , puisque le fier légataire avoue dans sa lettre du 31 que, depuis; quelque temps , je lui avais offert de les soumettre à son examen chez mon notaire ? J'offrais donc aussi tous les éclaircissements possibles ?
— Il n'y a plus moyen, à la vérité, de douter que les lettres n'existassent; mais il est possible encore, à la rigueur, que M. de La Blache ne les ait pas vues avant les procédures.
— ' Je sais bien, messieurs, qu'il le nierait , s'il osait ; mais comme je n'ai pas le temps de lui en 1 lisser le loisir, que ce n'est pas sans preuves queje l'ai dit, et que ses premiers mémoires l'attestent , je le répète : oui , messieurs , il les a vues , lues , tenues et relues avant le procès , chez mon notaire , le mardi 6 novembre 1770, et c'est encore lui-même qui va vous le prouver. J'avais écrit à ce seigneur, le 6 novembre au matin :
" Mon titre de créance est chez M. Mommet, « monsieur : je le lui avais remis avant de vous écrire H ma dernière lettre , où je croyais m'en être « expliqué assez clairement (jo/iraie du Icga- " taire dont je ?ne parais aussi : a fiérot, fier et « demi). Si la crainte de m'y rencontrer vou- a em- « péché d'en aller prendre communicatiou , vous le « pouvez toute la soirée aujourd'hui : M. Momnun « m'a promis de vous y attendre, etc.. Avec des » procédés un peu plus honnêtes , vous auriez ob- ^' tenu de moi des éclaircisseiiieiils de toute nature
MÉMOltlES
« mais peut-être avez-vous vos raisoDi» pour ne pas « vous soucier de les recevoir.
" J'ai l'honneur d'être, etc.
« ^gné Caron de Beaumarchais. »
Et que répond riiérilier, bouffi de colère à l'aspect d'un créancier de quinze mille francs , dans un héritage de qumze cent mille francs , tombé du ciel? Il me répliqua à l'instant :
« Quoique je ne me croie point obligé , monsieur , « de répondre à votre empressement sur la con- « naissance que vous désirez DEPUIS SI LONGTEMPS " que je prenne de votre titre de créance , je pas <■ seraicesoirchez VOTRE NOTAIRE poureu exan minerla teneur, etc.. quant aux éclaircisse- « MENTsque j'y aurais gagnés (à m'y voir), et dont « vous me flattez, ne voulant rien obtenir , il
" ETAIT assez simple DE NE filKN DEMANDER,
« etc — Je suis très-parf... , etc.
« Signé La Blache. »
Il y alla le soir même ; et pour mieux procéder à l'avération des écritures, il y mena le sieur Dupont, depuis intendant de l'École Militaire, alors exécuteur testamentaire de M. Duverney , et qui, ayant été toute sa vie son secrétaire, connaissait bien son écriture ; il y mena le sieur Du Coin, caissier de IVl. Duverney , qui la connaissait bien autant , il y mena d'autres personnes encore, non une fois , mais plusieurs. W. INIonnnet leur montra l'acte et les lettres en original : là, tout fut examiné, bien lu, connnenté par le noble héritier, mais avec des éclats, avec une fureur qui le mena jusqu'à dire « que si j'avais jauiais cet argent, dix ans se seraieut « écoulés, et que jaurais été vilipendé de toute " manière au/}aravant ! »
Depuis, et sous l'époque du 11 décembre 1770, M' Moulinet, à ma prière, eut encore l'honnêteté de porter l'acte et les lettres en original avec un mémoire explicatif chez IM*-" d'Outreinout , avocat de ce riche légataire, son conseil y étant assemblé : ce qui est aussi constaté par deux lettres de l'adversaire et de moi. Et c'est d'après son examen critique et celui de tant de connjiisseurs, que je l'ai pressé de toutes les façons de prendre contre l'acte du 1" avril la voie de l'inscription de faux , la seule qui légalement lui fût ouverte , et c'est d'après ces examens aussi qu'il l'a toujours éludée, voulant bien , comme je l'ai dit , me dénigrer publiquement, pourvu qu'il ne courût pas le danger de m'accuser juridiquement : et l'on veut que je me modère!. . Il le faut cependaut.
Que résulte-t-il de tout cela , très-gracieux sous- .sighés ? C'est que des lettres vues longtemps avant le procès entamé n'ont pu être fabriquées, comme il vous le fait dire, longtemps après le procès entamé ; c'est (pie toutes ces lettres, que j'ai , dit-il ,
forgées ùprés coup pour me tirer du mauvais pas où les mémoires et les bruyants plaidoyers du portevoix Caillard me jetaient en 1772, je viens de prouver qu'il les avait connues et très-aigrement commentées dès 1770 , c'est-à-dire deux ans avant les objections du porte- voix, et mes prétendus embarras d'y répondre.
Il en résulte encore que , loin qu'eu septembre 177t le comte de La Blache, inquiet, fûtempressé d'arracher de moi de premiers éclaircissements sur l'actequ'ilattaque, ses écrits prouventque dès 1770, il les avait aigrement refusés de moi. « Quant aux « éclaircissements dont vous me flattez , ne voulant » rien obtenir , il est assez simple de ne rien de- « mander » (disait-il dans sa lettre du 6 novembre 1770).
Maintenant que tous ces petits faits sont bien éclaircis , à votre aise, messieurs, sur les quahlicalions! de ma part j'estimerais que , n'y ayant point ici d'ânerie, ce ne serait pas le lieu d'appliquer les oreilles dont j'ai parlé plus haut : l'écriteau seul m'y paraît convenable avec ces mots : calomniateur avéré.
Mais vous qu'il voulait rendre ses complices, avocats trop confiants! comment u'avez-vous pas senti que chez lui c'était un parti pris ? que l'unique artifice de sa misérable défense est d'intervertir l'ordre naturel de toutes les choses écrites, de nier l'évidence même , et d'injurier, injurier , injurier ?...
En vérité , l'esprit se soulève et se révolte à tout moment ; et s'il y a des bornes à la patience même la plus absurde, il faut avouer qu'on a besoin de les reculer encore, pour qu'elle n'échappe pas à chaque objet de cette affreuse discussion! Non , si l'espoir de charger, de couvrir un injuste ennemi de l'indignation de tous ceux qui me liront, ne modérait mon âme et n'enchaînait ma plume, à chaque période, une fièvre de fureur allumant mon cerveau , je iugirais comme un insensé! je couvrirais mon papier des explosions d'une colère exaltée, au lieu des raisons que je dois et veux y consigner uniquement! Mais aussi , quel indigne métier fait depuis six ans ce comte de La Blache ! Et s'il était capable de rentrer en lui-même, quelle terrible réflexion, pour un homme de nom qui s'honore de ses aïeux , de jienser qu'après un tel procès jamais ses descendants ne pourront s'honorer de lui !
lime hait, a-t-il dit , comme un amant aime .sa maltresse! c'est-à-dire avec passion , et il l'a bien prouvé. Mais qui pourra jamais deviner tout ce que yc réprime en lui répondant!
Lorsque j'allais remercier les juges du conseil de ce qu'ils avaient anéanti l'indigne arrêt rédigé par ce Goèzman en faveur de son protégé La Bbiche , un magistrat, raisonnant ave<; inoi de celte affaire, et me parlant avec intérêt du grand succès que je vc-
MEMOIRES
iKiis d'obtenir, nie dit : On a supprimé votre dernier mémoire , quoique bien frappé , parce qu'en effet il est un peu trop vif.
— Trop vif, monsieur! Ni vous , ni aucun magistrat que je connaisse, n'êtes en état de juger cette question. Il me regarde avec étonnement: Comment donc .^ que dites-vous ?
— Pardon , monsieur, sj je vous ai jeté dans un moment d'erreur ! mais ne vous méprenez plus à mon intention : elle est pure, et ce n'est pos votre amour-propre que j'attaque; c'est votre sensibilité que j'interroge. Avez-vous jamais rencontré dans le monde un homme assez lâche , assez insolent pour vous crier pendant six ans , à la face du public , que vous étiez un fripon sans autre droit qu'une injuste et criminelle avidité .' Non, sans doute, me répondezvous. Hé bien! pardon, monsieur! mais vous qui n'avez jamais éprouvé de tels outrages , vous qui fronciez déjà le sourcil au seul soupçon que j'effleurais votre amour-propre , comment pourriez-vous juger du degré de ressentiment permis à un homme d'honneur, indignement attaqué et poursuivi, depuis dix ans, par la liaine et la calomnie sur tous les points délicats de son existence ? — Il s'apaisa , me prit par la main avec bonté : J'en ai parlé, me dit-il , non en homme, mais en juge austère ; et je ne puis vous blâmer de votre excessive sensibilité.
Résumons-nous maintenant, en rappelant au lecteur l'important aveu de l'avocat qui s'intitule les soussignés , imprinié par lui ( page 40 de sa consultation) , et les grands motifs qu'il allègue ensuite pour le combattre.
« Si les lettres rapportées sont parvenues à M. Du- « veruey , et si à chacune d'elles il a fait la réponse « qui y est appliquée par le sieur de Beaumarchais , « il s'ensuivra très-certainement que M. Duverney « a eu la plus parfaite connaissance de l'écrit du 1" « avril ; qu'il a travaillé lui-même à le former , à le « corriger , à le mettre en l'état où il est. »
Tel est ce terrible aveu , contre lequel , après , nous l'avons vu délayer , dans cinquante-huit pages de noir et de blanc , les fameuses objections qui suivent :
Mais comme ON nous a dit qu'il n'y avait jamais eu de Maisons particulières ni d'affaires secrètes entre eux ; qu'ON nous a certifié que la fausseté d'un pareil commerce est non-seulement prouvée , mais que ce commerce est injurieux à M. Duverney , à sa mémoire , à ses principes , à son âge , à sa vertu ; qu'ON nous a exjjosé n'en avoir jamais vu aucune trace dans les papiers de l'inventaire ni ailleurs ; que le sieur de Beaumarchais n'en apporte en preuve que les seuls billets qui se rapportent à l'acte du V avril , et qu'ON lui objecte comme frauduleux; lesquels même ON nous assure n'avoir été imaginés après coup que pour répondre à mesure
aux objections dont il était pressé dans tous les plaidoyers et les mémoires, et pour étayer un acte qu'ON nous dit suspecté de faux , en même temps qu'il est rempli dedol , de fraude et de lésions , quoique l'une de ces suppositions exclue absolument l'autre ; de plus, comme ON avoue n'avoir jamais rien su de ce qui s'était passé entre les contractants , et n'avoir trouvé depuis qu'ON est légataire en possession aucun renseignement sur ces affaires secrètes : ce qui rend nos conclusions bien vigoureuses contre l'acte; et comme ON nous atteste en outre que si le sieur de Beaumarchais a d^autres écrits de M. Duverney , ON peut dire sans témérité qu'il se gardera bien de jamais les joindre au procès; ON se flatte, nous nous flattons, et nous estimons que le sieur de Beaumarchais doit perdre avec dépens ledit procès au parlement d'Aix, comme ON sait qu'il l'a perdu à la commission, au rapport du conseiller Goëzman. Eh! comment pourrait-il ne pas le perdre encore? Un ancien colonel dragon , nous honorant de ses pouvoirs, n'est-il pas inexpugnable avec de tels moyens , de tels défenseurs ? etc. , etc. Et adoraverunt draconem qui dédit poleslatem bestix..., dicentes : Quis similis draconi et bestix? et quispoterit pugnare cum eis? ( Apoc, cap. XIII, v. 4.)
En effet, ne semble-t-il pas, en lisant tout ceci, que cet avocat, frappé de la force irrésistible de l'acte qu'il combat , de la plénitude et du poids de mes preuves, comparées au creux sonore, au vide effrayant des siennes, n'ait fait suivre son redoutable aveu de tous ces on dit pitoyables que pour m'inviter, en m'expliquant de plus en plus, à couvrir mon ennemi d'un opprobre ineffaçable.' Je vous ai compris, soussignés! et je l'ai fait. Vous venez de voir mes preuves sur la liaison, sur le commerce intime et non interrompu qui fut entre M. Duverney et moi. Tout est prouvé , tout est dit de ma part.
Maintenant, monsieur le comte, ajoutez un mot à tout ce qu'il dit; et, montant votre turlutaine organisée sur son air accoutumé, répétez-nous encore pour toute raison :
A la vérité je ne sais rien de rien, mais l'acte du 1" avril est faux; le contrat viager est faux; les quittances relatées sont fausses; le traité de société est faux; la remise des pièces est fausse; les lettres à l'appui sont jausses; le commerce ostensible est faux; les billets familiers sont faux ; les billets mystérieux sont faux; son .esprit est faux ; ses arguments sont /awa;; son cœur est faux; l'or de sa poche est faux; ses bijoux , ses diamants sont J'aux; tout enfin en lui est faux; tout estfaux, je disfaux, faux, faux. M'eutendez-vous?
— Il est joli votre air , et vous jouez avec goiît do la manivelle! Mais vous vous échauffez! Savezvous bien .jue vous avez là dans le sauc; une sin-
MÉMOIRES
gulière jaunisse ? elle vous fait tout voir du fond de sa couleur. Je crains , monsieur , qu'après vous avoir beaucoup tourmenté, cette maladie ne vous coûte un peu d'argent! Et vous l'aimez , l'argent ! Prenez garde !
Reposons-nous , lecteur ; et que la luarehe inégale , les écarts et les tons brisés de ce mémoire ne nous arment pas contre sa solidité ! Soyons de bonne foi : me lirez-vous sans quelque amorce? Faut-il, parce qu on a raison , donner des vapeurs à son lecteur, et faire sécher d'ennui les magistrats? Leur état n'est que trop pénible !
Sans doute il est commode aux avocats de se faire ordonner d'étretsimples ! Alors un soussigné peut être lourd impunément pour le comte de La Blache : que lui importe? Mais moi , je ne le dois pas , car il s'agit de moi. J'ai besoin qu'on me lise; et, forcé parle sujet à devenir long, ce n'est qu'en éveillant l'attention que je puis espérer d'être lu. Mais ce n'est pas le ton ici, c'est le fond qu'il faut juger.
Je connais deux nations rivales , et se disputant à peu près toute la gloire humaine. Chez l'un de ces peuples, j'ai vu les actes les plus fous, les plus extravagants , se faire avec un ton de réflexion et de gravité qui en imposait longtemps au vulgaire ; pendant que l'autre peuple, d'un air inattentif et léger qui ne tenait personne en garde , allait solidement au but , et gagnait en souriant le plus grand procès de l'univers. Chacun met à ce qu'il fait l'empreinte de son caractère.
Si donc vous n'êtes pas trop mécontent de la façon claire et sans faste dont j'ai justifié ma conduite en cette première partie , encore un peu d'ennui , lecteur : il ne vous restera rien à désirer sur celle de mon adversaire, ni sur aucun des points de cet affreux procès , lorsque vous aurez lu ma seconde partie, intitulée Les ruses du comte de La Blache.
SECONDE PARTIE